‹ Voyage aux pays mystérieuxChapitre 3 sur 5 · CHEZ LES \ÊBOUS. — TCHAD É · texte numérisé non relu

CHEZ LES \ÊBOUS. — TCHAD É

Pour cela, on n'avait qu'à leur acheter, à eux alasés, des gris-gris contre le diable.

Pendant plusieurs jours, ce fut une véritable promenade de tous les pères, frères et maris des cinquante villages chez les alasés. C'était à qui achèterait le plus de gris-gris et des meilleurs. En moins de rien, les gris- gris montèrent à des prix fabuleux. Il se fit sur les gris-gris d'énormes spéculations ; les pauvres alasés n'arrivaient plus à satisfaire toutes les demandes. Ce mouvement extraordinaire, et l'impression causée par la mort d'Adô furent cause que les complices de Djalé et cette dernière elle-même prirent peur, et que, pendant plusieurs jours, les disparitions de femmes cessèrent. Tout lo monde cria au miracle, et les bons alasés plus fort que les autres. Il fut acquis et convenu que le diable avait eu peur des gris-gris et autres reliques et qu'il avait été mis dans l'impossibilité de continuer son métier de diable.

Lorsqu'une nuit la mère d'Adé vit sa fille en songe. Elle portait au cou des marques sanglantes.

— D'où viens-tu, lui dit la pauvre mère éplorée, et pourquoi as-tu été absente si longtemps ?

— Je suis morte, répondit la jeune fille, et je viens pour que tu fasses punir mes assassins.

Elle raconta alors à sa mère qu'une femme, du nom de Djalé, Tavait emmenée dans une maison de telle apparence, le telle manière, et dans tel endroit du district , que Djalé l'avait trompée par ses feintas

douceurs et l'avait persuadée de la suivre, et qu'après l'avoir entraînée avec elle, elle l'avait livrée à des jeunes gens qu'elle ne connaissait pas et qui l'avaient égorgée après l'avoir violée.

La mère d'Adé se réveilla toute bouleversée, et s'en vint trouver, en toute hâte, Obi Tchadé qui reposait encore, et lui détailla le récit de cette vision.

Le chef s'informe auprès de son officier de police, et il apprend que, dans le lieu indiqué et décrit par la mère de la jeune fille disparue, se trouve bien une maison isolée, habitée par une femme nommée Djalé,

Aussitôt l'obi dépêche cet officier avec .^«s soiuats ; on cerne la maison de Djalé, et, après ^ x^re emparé de cette femme, on reconnut que, non seulement c'était elle qui avait fait disparaître Adé, mais encore toutes les femmes du district de Tchadé, dont on n'avait plus de nouvelles.

En effet, on retrouva, cachés dans une chambre, tous les bracelets et tous les bijoux des victimes qui furent reconnus par les parents des malheureuses femmes.

Djalé, traduite devant le conseil du district, ne chercha pas à nier; elle se plut à retracer tous les détails affreux des crimes qu'elle avait commis, mais il fut impossible, par les promesses, les menaces, la torture même, de lui arracher les noms de ses complices.

Une circonstance fortuite les fit découvrir. Un

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jeune homme qu'on avait vu entrer souvent chez Djalé fut soumis à l'épreuve du poison : plutôt que de boire la terrible liqueur, il préféra tout avouer et il dénonça tous les coupables.

Ils furent enduits de poix et de résine et brûlés tous ensemble, Djalé au centre.

Obi-Tchadé me déclara d'un air doucement féroce, qu'il n'avait jamais vu un aussi beau feu.

Je profitai de cette occasion, car nous avions au moins un -jour de marche avant d'arriver dans les forêts où l'inoki établit de préférence sa retraite, pour interroger le chef sur les différentes pénalilés en usage chez les Yébous. J'avais déjà dans mes notes celles du Bénin, et il me paraissait intéressant de les comparer entre elles. Voici le résumé des renseignements que je pus obtenir. Je n'eus plus tard, quand je connus mieux le pays, rien à changer aux détails que je tiens de l'obi. Comme chef et maître absolu de son district, il présidait le tribunal criminel et était donc parfaitement en état de me renseigner.

La prison comme condamnation, est inconnue au Yébou. On enferme, il est vrai, le coupable pour qu'i; ne s'échappe pas, mais son incarcération ne dure que quelques heures, car il est jugé* de suite et par les procédés les plus sommaires.

Pour coups et blessures, le talion est en général la seule loi, et à la famille seule du blessé ou du mort appartient le droit de l'exercer ; les Yébous ne sont pas encore arrivés à cette fiction des sociétés civi-

Usées qui considèrent tout attentat commis contre un de leurs membres comme les touchant elles-mêmes, et leur donnant droit de réparation et de punition.

Les tribunaux 'yébous ne fonctionnent donc dans ces cas que pour déclarer qu'un tel ayant tué ou blessé un tel, le droit à la vengeance est ouvert pour le blessé ou la famille du mort. A partir de ce moment toute représaille devient légitime.

Mais le coupable peut racheter sa vie ou éviter la peine corporelle, en payant une forte amende ou indemnité, qu'il débat avec ceux qui ont le talion sur lui.

A ce propos, Obi-Tchadé trouva l'occasion de me placer l'histoire que j'avais interrompue la veille. Ayant tué un des principaux officiers de l'armée de l'oba dans une querelle, le tribunal d'Hodé-Yébou, déclara le talion sur lui, et il fut poursuivi avec un tel acharnement par la famille, qu'il fut obligé de se réfugier au Bénin. Après deux ans d'exil et de nombreux pourparlers, son père racheta sa vie moyennant trois millions de cauris, envivon trente mille francs de notre monnaie. Obi-Tchadé rentra alors, mais il obtint de l'oba la permission de s'établir dans son district, et il fit bien, car tôt ou tard un des fils de son ennemi lui aurait cherché querelle, et s'il eût été tué par lui, ses propres parents n'eussent pu exiger que le remboursement des trois millions de cauris pour inexécution du contrat, le tribunal ne pouvant ouvrir le talion à la famille d'un meurtrier, qui est tué pour

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avoir tué quand bien même il aurait racheté sa vie.

Ces cas sont cependant assez rares ; les héritiers, après avoir fait payer bien cher leur mort, sont peu disposés à rendre ce qu'ils ont reçu.

Les tribunaux n'ont d'action directe que contre les meurtriers de profession, à qui on reproche une foule d'assassinats, car on ne peut les livrer à la fois à tous ceux qui ont droit au talion, de même pour les voleurs de grand chemin qui ont lésé plusieurs individus et qui ne sont pas en état de restituer tout ce qu'ils ont pris; les sorciers, les jeteurs de sort, ceux qui composent des philtres, ou ont recours aux maléfices pour faire périr leurs ennemis. Il y a lieu, dans ces différents cas à une sorte de vindicte publique ; mais les droits du talion sont respectés en ce sens que le tribunal ayant déclaré le talion au profit de tous les intéressés, ces derniers répondent à celui qui préside le conseil :

— Exerce toi-même le talion.

Dans ce cas les peines imposées dépendent de l'imagination plus ou moins fertile de l'obi. En voici quelques-unes que le chef de Tchadé me déclara avec orgueil avoir employé souvent à la grande satisfaction de toutes les familles, car^ pour plaire aux nombreux plaignants, il faut se distinguer dans l'application des peines, quand on est chargé d'exercer le talion pour eux.

Il y a d'abord le supplice de la fosse :

On creuse une fosse, au fond de laquelle on dépose

le patient, les pieds et les mains liés; puis, à quelques pas, on prépare un grand feu. Quand tout le bois est réduit en charbons ardents, tous les assistants prennent, chacun leur tour, un de ces morceaux de charbon avec une calebasse, et vont le jeter sur le criminel, qui ne reçoit d'abord que des brûlures sans importance, mais peu à peu le charbon s'amoncelle ; on a soin d'épargner la tête et la poitrine le plus longtemps possible, pour laisser au malheureux la consolation de se voir cuire à l'étouffé dans son jus... On met ordinairement deux ou trois heui es à tuer un pauvre diable de cette façon, il suffit de mettre un certain intervalle entre chaque morceau de charbon. * Obi-Tchadé m'avoua naïvement que, sans être complètement l'inventeur de cette agréable façon d'expédier son semblable; c'était lui qui avait eu l'honneur de l'employer pour la première fois dans son district.

D'autres fois on enterre le coupable tout vivant en ne lui laissant de libre que la tête. Tout autour, on enfonce six pieux, auxquels sont attachés, parla patte une demi-deuzaine de rats que l'on a fait jeûner, et qui se livrent à un véritable festin sur la tête du misérable.

— Ça, c'est très amusant, me dit le vieux nègre, parce que ceux qui s'approchent trop près delà bouche du coupable sont Lues immédialement à coups de dents ; les autres dévorent le mort et cela donne un peu de répità.la^tête du patient.

En entendant celte bête brute me'racoi^'«'r tout cela

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tvec le ^lus grand calme et comme la chose la plus naturelle du monde, plusieurs fois je me demandai si je n'allais pas lui loger une balle de revolver dans la tête ; mais je réfléchis à temps que je n'étais pas un justicier chargé d'appliquer le talion auxnoirs,etque, du reste, je n'avais que faire de voyager en Nigritie, si je n'étais décidée fermer les yeux sur les barbaries que je verrais comm.ettre. C'eût été folie pure que de tenter d'agir autrement ; je ne serais pas resté vingtquatre heures vivant.

Obi-Tchadé vit sans doute l'instinctif mouvement de répulsion que m'avaient arraché ses paroles, car il ajouta en manière de correctif :

— Presque tous les criminels demandent qu'on leur applique ce supplice, mais il est réservé pour les moins coupables, car on ne peut attacher près de leur tête que six rats et comme on n'a pas le droit de les remplacer, celui qui parvient à les tuer tous, a la vie sauve.

— Cela ne doit pas arriver souvent ? fis-je en fris sonnant.

— Il y en a bien un sur cinq qui se sauve; mais il faut être très adroit et savoir s'y prendre. Un des rabatteurs qui sont avec nous a été enterré comme cela deux fois.

— Et il s'en est tiré ? fis-je élourdiment.

— Puisqu'il est ici, répondit l'obi en riant de ma naïveté, veux-tu le voir?

^ .Je serais enchanté de lui parler.

L'obi prononça un nom, Yanou ou Yaujou; je ne perdis pas mon temps à le lui faire répéter, car au même instant un des rabatteurs se détachait du groupe qui nous précédait et se dirigeait vers nous.

Quand il nous eut rejoint, je le regardai avec curiosité; le pauvre diable avait la joue gauche affreusement couturée et il avait perdu une partie du nez à celte terrible lutte.

Je demandai à l'interroger par l'entremise d'Ourano ; il se déclara prêt à répondre à mes questions.

— Comment as-tu fait pour échapper aux rats ? lui dis-je aussitôt.

— Je vais vous raconter cela, capitaine.

La première fois qHe j'ai été enterré, j'avais arrangé tout mon plan d'avance, et, en y réfléchissant bien, je me persuadais que je pouvais m'en tirer. Les rats sont attachés avec six pieux par une corde juste assez longue pour leur permettre d'atteindre n'importe quelle partie de là tête. En voyant tuer un habitant du district comme cela, j'avais remarqué que les rats affolés n'attaquaient pas sur le champ et que sitôt que l'un des assaillants avait fait couler le sang, tous les autres se précipitaient sur la première blessure. Lors donc qu'on lâcha les rats sur moi, ie restai immobile, l'œil à demi fermé pour ne pas les effrayer du regard, at^'^-ndant leur assaut; il est rare qu'ils nous prennent derrière la tête, bien que les cheveux soient rasés ; ils préfèrent nous attaquer aux oreilles, au cou ou au vissge. Le premier cfui se hasarda sur

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moi, vint pour me saisir l'oreille. J'étais perdu si je le laissais faire ; ^'inclinai vigoureusement la tête sur le sol, et le rat fut obligé de fuir pour ne pas se faire écraser; je ne songeais pas à les prendre ainsi, car ils sont trop habiles pour cela. Le second me saisit par le nez; alors, j'appelai à moi tout mon courage et je restai l'œil fermé sans faire aucun mouvement... « Mais remue donc la tête», me criaient .aes parents de tous les côtés ; mais je ne les écoutais , as, car je savais ce qui m'attendait si je suivais leur conseil. En moins de rien le rat me mit le nez tout en sang, les autres arrivèrent en foule, alors commença la lutte, lis se pressaient- tellement pour boire mon sang que je pus en saisir un par les reins, que je lui brisai d'un coup de dent. Au lieu de l'abandonner aux autres pour me donner un instant de répit, je le posai à terre et appuyai fortement mon menton dessus. J'agis de même pour le second et le troisième, mais les autres effrayés s'éloignèrent un instant, peu à peu ils se rapprochèrent, essayant de m'enlever un des morts. Ce n'était plus maintenant qu'une lutte d'adresse; j'avais eu la force de ijroyer presque sans remuer les premiers rais entre mes mâchoires et de les laisser retomber de même sous mon menton. Pendant ce temps-là, les trois autres m'avaient dévoré une partie du nez, puis, apercevant leurs camarades morts, ils avaient abandonné ma iîgure pour me les disputer. J'étais perdu si je laissais échapper une seule ^e mes victimes. Un

rat suffisait pour apaiser la faim des trois autres; ils pouvaient rester deux ou trois jours sans avoir besoin d'autre nourriture ; je m'affaiblissais peu à peu, ils venaient alors m'arracher les deux autres facilement et je mourrais de faim avant que les rats survivants aient eu assez faim, eux-mêmes pour oser venir m'attaquer de nouveau. En agissant avec prudence, je finis par avoir raison des derniers combattants; mais ce fut long, car au fureta mesure que le nombre diminuait, ceux qui restaient hésitaient de plus en plus à m'attaquer.

Après huit heures de lutte, pendant lesquelles je fus obligé de ne pas perdre un seul instant de vue mes ennemis, je fus enfin délivré.

La seconde fois, je ne pus d'abord en tuer que deux, les quatre autres qui me rongeaient la joue pendant que j'expédiais leurs camarades, au mouvement que je fis pour en empoigner un autre, se sauvèrent avec une telle rapidité qu'ils s'embrouillèrent dans leurs cordes, qui se trouvaient peut être un peu longues cette fois. Plus ils cherchaient à se détacher, et plus les cordes s'entremêlaient, si bien qu'ils furent bientôt tous liés ensemble en un seul paquet. Comme ils continuaient à sauter et à s'agiter, j'en saisis un par la patte à la première occasion favorable, j'attirai le tout sous mon menton, et les tuai à loisir... J'étais resté à peine une heure enterré.

— Oui, mais depuis cette époque, fit Obi-Tchadé

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qui avait le secret des conclusions de circonstances, on ne met plus les cordes aussi longues.

Quand le rabatteur se fut éloigné, je ne pus m'empécheP'de dire au chef :

— Comment se fait-il, puisqu'il avait échappé une première fois, qu'on l'ait, pour un nouveau méfait, condamné au même supplice ?

— Il s'était vanté partout d'avoir échappé aux rats par adresse, et prétendait qu'il aurait toujours raison d'eux. Comme il vint à tuer une femme libre, qur n'avait plus aucuns parents à Tchadé pour exercer le talion, j'ai voulu voir si ce qu'il disait était vrai, et je l'ai prévenu qu'à la première occasion, je le ferais enfermer dans la touque et bouillir à petit feu.

Le supplice de la touque ne manque pas de saveur; qu'on en juge :

Le patient est mis dans un immense vase en terre ne laissant dépasser que la tête, attaché et ficelé comme un poulet ; le vase est alors rempli d'eau, et on l'entoure à la base, de charbons ardents, mais en petite quantité, pour que l'eau ne se chauffe que très lentement.

Suivant le degré de culpabilité, le misérable est condamné à ne bouillir qu'au bout de quatre, huit, ou douze heures seulement.

L'exécuteur très expert dans son art, s'asseoit près de ce singulier pot-au-feu, et engage la conversation avec le criminel.

Il fume pendant toute l'opération, et de temps ea

lemps ne dédaigne pas de prêter sa pipe au patient, qui fume avec une indifférence vraiment extraordinaire. A chaque instant, il plonge sa main dans l'eau, eL juge d'après le degré de calorique et ie' nombre d'heures que doit durer la besogne, s'il faut ajouter du charbon ou en retirer, pour activer ou modérer le feu.

Là encore le patient a chance d'en réchapper ; si i'exéculeur laisse éteindre le feu de façon à ne pouvoir le rallumer avec les charbons incandescents qui se trouvent sous ie vase, le condamné est retiré de la touque, car le tarbouc, n'a pas le droit de quitter sa place pour ^ller chercher du feu ailleurs; c'est alors ce dernier qui est mis dans le vase, et paye le talion pour celui qu'il a laissé échapper.

Ces cas, on le conçoit, sont excessivement rares ; mais l'obi m'afïirma en avoir vu quelques exemples.

Lorsque le criminel appartient à une famille riche, la veille de l'exécution elle envoie de l'alhougou à l'exécuteur, et si ce dernier ne sait pas se retenir, il se grise, le feu de charbon qu'il entretient achève de lui porter à la tête, et il finit par tomber ivre-mort, et le patient est sauvé. Le malheureux tarbouc est alors jeté dans la touque, en plein état d'ébriété, et il ne s'aperçoit de sa situation que quand la chaleur de l'eau vient le rappeler à lui.

Après cela vient le supplice du mortier.

On place le coupable dans un tronc d'arbre creusé. Une pierre plus ou moins grosse, selon le temps que

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doit durer l'exécution, est suspendue par une corde cassée dans une espèce de poulie, et le tarbouc élève ia pierre et la laisse retomber jusqu'à ce que le corps du condamné ne forme plus qu'une, bouillie de chair et de sang.

Il y aussi le supplice de l'oba, airisi nommé parce, qu'il est de l'invention d'Oba-Ochoué.

Cet excellent souverain, voulant un jour punir son grand-trésorier, une manière de ministre des finances, qui avait joué à la bourse... de son maître, demanda une grande tonne qu'un traitant lui avait vendue pleine de rhum mais que le digne souverain avait vidée depuis longtemps, la fit défoncer par un seul côté et appela un forgeron à qui il ordonna d'apporter un grand nombre de longs clous. D'après ses Indications, cet homme ficha les clous de dehors au-dedans tout autour de la tonne, et en lignes assez rapprochées de manière que l'intérieur de la tonne, ressemblait à une peau de hérisson ayant les épines dressées. On amena le ministre garrotté, on le mit dans la tonne, et on ferma l'extrémité défoncée.

L'oba fit alors porter l'appareil au sommet d'une colline dénudée, et d'un coup de pied le fit rouler en bas. Quand la tonne fut ouverte,' on trouva son Excellence transformée en chair à saucisse.

Ce genre de supplice me fit rêver... Pour une pauvre petite spéculation sur les deniers de l'État, je le trouvai cruel... Combien nous sommes plus poli-

ces, plus doux, plus humains en Europe... Quant, un tripoteur devient millionnaire chez nous, c'est à qui lui donnera le plus de coups... de chapeau.

Le supplice du crocodile est fait pour satisfaire les plus difficiles.

Le .patient est attaché par une chaîne de fer, longue de quatre ou cinq mètres à un arbre voisin d'un marécage ou d'un fleuve, connu pour receler de nombreux crocodiles. On lui donne quelques bananes comme provision de bouche et un couteau pour toute arme défensive. Si au bout de neuf jours il est encove vivant on le délivre. Mais je dois dire comb'en est faible l'espoir que doit conserver le Condamné, car au rapport de tous ceux que j'ai interrogés, il n'y a pas d'exemple que, ce laps de temps écoulé, on ait trouvé autre chose que la chaîne.

La noyade est aussi fort en usage; le condamna si enfermé dans une outre, et jeté dans un fleuve, le misérable périt surtout par asphyxie dans cette occasion.

L'empoisonnement est unedeçpeines les plus communes, et celle qu'on applique surtout aux personnages de distinction, car si le poison est rejeté par l'estomac du patient, il est proclamé innocent du crime reproché, quand bien même il l'aurait avoué ou commis publiquement.

Tous les autres genres de mort qu'on peut rêver : par la faim, le fusil, la décollation, les coups de rotin, le défoncement du crâne, l'écorchement, le pal, les

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mutilations graduelles, qui consistent à vous couper tous les jours un morceau de chair gros comme le pouce, sont en honneur dans tout le Yébou, et avec des raffinements de cruauté inouïs.

L'exécution par écartellement est également assez com.mune.

On cherche deux arbres assez rapproctiés l'un de l'autre pour qu'il soit possible, avec beaucoup d'efforts de les réunir vers leur sommet à l'aide d'une corde ; on attache le patient par les jambes, à ces deux arbres, puis on coupe la corde qui les retient ; ils reprennent leur position première, en déchirant violemment le coupable dont le corps se partage en deux.

En cas d'inceste, crime puni sévèrement au Yébou,les deux coupables sont attachés solidement l'un contre l'autre, et portés dans la forêt, au milieu d'une fourmilière. C'est là, d'après ceux qui en ont été témoins, lé plus épouvantable de tous les supplices, surtout par sa durée.

Malgré cette longue série de pénalités, le Yébou est de tous les pays de cette contrée que j'ai visités, celui où les exécutions capitales soiit les moins fréquentes, carie coupable peut se soustraire à tous les châtiments que je viens d'énumérer par le paiement d'une rançon. 11 suffît poL ^ cela de payer une somme proportionnée au crime commis, à la situation du coupable, et à celle de la victime.

J'ai dit que seul l'oba avait le droit d'emprisonner

ceux qui avaient le malheur de lui déplaire. Comme dans notre visite à Hodé-Yébou il me fut impossible de voir par moi-même comment cela se pratiquait, je suis réduit sur ce sujet aux seuls détails que j'obtins de l'obi : je les donne ici, puisque je n'aurai pas plus ^ard l'occasion d'y revenir.

Le roi des Yébous fait enfermer ses prisonniers dans un lieu clos, sans toiture, dont le sol est la terre nue, et dont l'enceinte intérieurement est toute hérissée d'épines. Le détenu a les pieds dans les fers, et le cou dans le carcan, les geôliers et leur chef sont eunuques. Des esclaves de l'oba sont attachés à ces px^sons ; les détenus sont forcés de tanner des peaux, surtout des peaux de bœufs, de vaches et d'animaux féroces.

Pour cela on donne à chaque prisonnier un énorme vase en terre cuite, et des écorces d'une espèce de mimosa pilées qui servent de tan, chacun aune époque fixée pour accomplir l'ouvrage qu'on lui a imposé, e, s'il la dépasse, il est sévèrement châtié ; mais ces travaux ne sont exigés que dans la partie de la prison affectée aux gens de peu d'importance ; les personnages de distinction ne sont soumis à aucune de ces corvées, à moins que l'oba, pour aggraver la punition qu'il leur a infligée, n'en ordonne autrement.

Le plus pénible et le plus cruel pour les détenus c'est que s'ils ne sont pas éveillés dès le matin à l'heure voulue, on les fait lever à grande coups de fouet. Plusieurs esclaves se relayent pour ce genre

de besogne, et à chaque relai, les coups retentissent avec une nouvelle violence. Il y a des malheureux qui, pour ne pas s'être éveillés à temps,- sont obligés de snbir trois relais de fustigateurs.

Pour ceux qui sont condamnés à une réclusion perpétuelle, on leur met à chaque pied, une entrave dont les deux extrémités sont percées d'un trou et fixées l'une contre l'autre par un clou, dont ensuite on lime et rive les deux bouts. Ces entraves restent ainsi maintenues jusqu'à la mort du condamné. Alors seulement on les lui retire en les coupant à la lime.

Je soupçonne le féroce oba de n'avoir installé ce genre de punition qui n'existait pas avant lui au Yébou, que pour se procurer à discrétion des tanneurs pour ses peaux de lions et de tigres, de crocodiles et de bœufs qu'il échange avec les traitants contre du rhum, de la poudre et des armes. Cependant, comme il doit les nourrir, il arrive un moment où les lieux affectés à la garde de ses peaux regorgent de ces objets, alors l'oba a un excellent moyen de diminuer le nombre de ses travailleurs, il va faire avec son tarbouc une visite dans la prison, et tout en passant, il indique d'un geste ceux dont il veut se défaire; le tarbouc, armé d'une massue, d'un seul coMp les assomme. Il paraît que le bon roi appelle cela, quand il est de bonne humeur, leur écraser la pastèque. La pastèque, c'est la tète des misérables.

En thèse générale et pour clore cette question de la pénalité au Yébou, je dois dire que tous les condamnés, quel que soit le genre de supplice auquel on les voue, affrontent la mort avec la plus grande indifférence. J'ai été, au cours de ce voyage, ténaoin d'une foule d'exécutions; on ne peut guère séjourner huit jours dans un district sans en voir une ou deux; eh bien! j'ai toujours remarqué que le patient, pendant les préparatifs, causait avec l'exécuteur avec autant de tranquillité que s'il n'eût été pour rien dans la tragédie qui allait se jouer.

Lorsque plusieurs coupables doivent être exécutoi ensemble, on les voit, par une singulière rivalité, se présenter au tarbouc à l'envi l'un de l'autre, en s'écriant : A moi le "premier ! A moi le premier !

Et que l'on ne s'imagine pas qu'ils cherchent ainsi à échapper à la vue du supplice de leur camarade par peur de faiblir; dès que l'exécuteur en a choisi un, les autres s'accroupissent sur leurs talons, fument leur pipe, et ne cessent de causer et de plaisanter que quand leur tour est venu.

Je rendrais compte en leur temps de différents exemples, que j'ai eu sous les yeux, de ce mépris absolu de la mort et des souffrances que professent les Yébous, et en général tous les habitants de la Nigritie; mais je vais citer maintenant un des cas les plus extraordinaires que j'aie enregistrés.

Dans le haut Yébou, sur les limites du Yarribah, une bande de voleurs de grands c?5cmins qui dé-

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troussaient les caravanes fut prise, et le chef du pays, assisté de son conseil, condamna tous ceux qu'on avait saisis à mourir par l'eau bouillante.

Le chef nous fit donner, à Lucius et à moi, une place d'honneur pour assister à l'exécution. J'ai déià expliqué à propos des sacrifices d'esclaves, que l'intérêt même de notre sûreté, ne nous permettait guère de décliner les invitations des chefs à ces sortes de spectacles ; dans le cas actuel, Ourano nous avait affirmé que nous pourrions d'autant moins nous y soustraire, que notre refus serait interprété dans le sens d'une approbation de la conduite des voleurs.

Cela étant, nous nous étions joints, quoique avec répugnance, à la suite du chef. Les condamnés étaient au nombre de quatorze ; ils furent tous placés chacun dans un grand vase en terre rempli d'eau, avec un tarbouc pour chaque patient. Dès que le charbon fut allumé, les misérables, dont la tête émergeait seule hors de l'eau, se mirent à rire, à plaisanter, à insulter l'obi qui avait refusé de leur laisser leur pipe et à racher sur la foule.

J'ai noté, d'après Ourano, un des nombreux dialogues qu'ils échangèrent :

— Eh I toi, dit l'un en s'adressent à l'obi, vieil éléphant qui n'as plus de dents, est-ce pour nous manger que tu vas nous faire cuire ?

— Tu te trompes, criait un autre, est-ce que les chacals mangent les lions ?

— 11 nous fait bouillir, parce que nous avons volé )es caravanes, et à lui qui vole tous les jours l'or, l'ivoire et les femmes des habitants que lui fera-ton?

Et les interpellations les plus vives volèrent (^o toutes parts.

— Chien d'eunuque I

— Fils d'esclave!

— Entremetteur de ta mère !

— Crocodile puant !

— Tu crois nous faire soufïrir, c'est un bain que nous prenons.

— Sors donc de devant nous, cela nous fait mal aux yeux de voir un esclave qui regarde mourir des hommes.

A tous ces cris, l'obi répondait d'un ton impassible :

— Tarboucs, menez le feu lentement, il faut que ces braves gens aient le temps de voir leur graisse monter sur le bouillon.

Pendant onze heures, les tarboucs conduisirent l'eau à une chaleur cuisante sans être assez forte pour tarir les sources de la vie; sous l'action lente de cette eau à haut degré, les condamnés s'évanouissaientparfois, et quand ils revenaient à eux, c'était pour continuer à injurier l'obi, le conseil qui les avait condamnés, la foule et nous-mêmes.

Nous avions été longtemps épargnés, mais à la fin, lis s'en prirent à nous également.

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— Que viennent faire ici ces vilaines faces d'ipépou ? dit tout à coup l'un d'eux.

(L'ipé-pou est une espèce de plâtre en usage dans le pays.)

— Tu ne vois donc pas que ce sontdes voleurs comme nous, répondit un autre, ils se sont sauvés de leur pays, où ils pillaiont les marchands, parce qu'ils ont eu peur qu'on les fasse bouillir.

Ourano ne voulait pas nous traduire ces insultes par peur de nous affliger, et il fut bien étonné quand, après avoir cédé à nos instances, il vit que les injures des pauvres diables nous laissaient parfaitement indifférents.

A la douzième heure, l'obi ordonna de chaufïer ferme pour terminer le supplice. La vue de ces misérables, qui criaient, roulaient les yeux, plaisantaient dans un bain un peu chaud, avait été supportable jusqu'alors, mais la fin du drame allait être tellement épouvantable que la contempler était au-dessus de nos forces, et nous résolûmes de nous y soustraire. Après m'étre consulté avec Lucius, j'eus recours à la ruse suivante.

L'idée religieuse ayant un empire extraordinaire sur l'imagination de ces peuples, je déclarai à l'obi que l'heure était venue d'aller offrir nos sacrifice 5 au dieu de notre pays, et que les plus terribles mail eurs fondraient sur nous si nous y manquions un seul jour.

Ainsi que je l'avais prévu, le chef n'essaya pas de

nous retenir, et nous pûmes nous retirer sous noa tentes et échapper à l'affreux spectacle.

Le second jour de notre départ pour la chasse ai. gorille, nous rencontrâmes au milieu d'une petite plaine couverte d'un sable ténu et blanc, un Yébou assis au milieu d''un rond qui semblait avoir été tracé avec un bâton.

Tous les gens de notre suite s'écartèrent avec un soin respectueux du cercle tracé sur le sable, et chacun disait en passant : Hattou I Hattou!

Nous demandâmes à notre autorité ordinaire Obi- Tchadé l'explication de ce fait singulier et il se hâta de satisfaire notre curiosité.

Le hattou est bien la plus singulière chose qui sa puisse voir; c'est une sorte de prison à air libre, dans laquelle le prisonnier n'est retenu 'que par le cercle tracé autour de lui.

Voici comment on y procède. On dit à celui qu'on veut soumettre au hattou : « L'oba te délient ici >•>, c'est-à-dire dans le lieu même où l'on rencontre l'individu.

Alors il est tenu aussitôt- de s'arrêter et de rester en place, sans qu'on lui applique de liens, sans que personne le garde ou le surveille. Il demeure ainsi jusqu'à ce que sa délivrance soit ordonnée. S'il s'échappait, plainte serait portée à l'oba qui ferait rechercher le délinquant, et il serait mis à mort sur-lechamp.

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Celui qui a prononcé le hattou est tenu de lui porter sa nourriture; s'il y manque un seul jour, le détenu est immédiatement libéré, et de sa prison et de sa dette, car c'est surtout contre les débiteurs que l'on use du hattou.

Ainsi, lorsqu'un créancier a rencontré plusieurs fois son débiteur et lui a demandé son dû, que le débiteur, tout en ne niant pas sa dette en remet l'accomplissement à une autre époque, le créancier peut à discrétion arrêter son homme sur place après avoir pris témoins de ses refus ; il le fait asseoir et avec la pointe d'un bâton ou d'une lance, il l'entoure d'une ligne circulaire tracée sur la terre, en prononçant la formule d'usage : « L'oba te détient ici, et tu ne sortiras pas de ce cercle avant de m'avoir payé ma dette. »

Le débiteur reste assis dans le cercle jusqu'à ce qu'en suppliant son créancier ou en le payant il puisse obtenir sa libération.

Comme le créancier doit nourrir le débiteur, il n'est pas rare de voir ce dernier s'entêter, se laisser nourrir dans son cercle, et finalement lasser le créancier, qui finit un beau jour par ne plus apporter d'aliments, et le prisonnier se trouve libre.

Si celui qui s'est déclaré créancier est convaincu de mensonge, s'il a tracé le hattou autour d'un individu dont il ne peut prouver la dette, il est rigoureusement puni.

Aussi nul ne se hasarde à tracer le cercle du hattou

autour de quelqu'un, sans avoir pris toutes ses précautions, pour prouver la réalité de la créance, et se mettre à l'abri des conséquences fâcheuses d'une déclaration qui risquerait d'être reconnue fausse.

A l'extrémité de la plaine où nous avions rencontré l'individu contre lequel le hattou était exercé, s'étendait une ligne interminable de forêts, composées en majeure partie des essences que j'ai déjà eu l'occasion de signaler, le kyaya sencgalensis, l'eUis guinensis, le raphia vinifera, des palmiers et des gommiers de toutes espèces, le tout entouré de mimosas, de lauriers, de lianes grimpantes et de cactus formant d'inextricables fourrés.

Mais je n'eus guère le temps de me livrer à des études botaniques et des recherches de nouvelles espèces. Nous fîmes arrêter nos cliarrettes et installâmes nos tentes à la lisière des taillis, car il ne fallait pas compter de passer la nuit sous bois avec la foule de lions,. tigres, panthères, léopards, chat-tigres et serpents qui ornent ces forêts séculaires.

Nous avions à peine eu le temps de tout préparer pour notre défense en cas d'attaque de ces animaux, et notamment trois grands bûchers, que la nuit nous surprit apprêtant le repas du soir.

M. Jims, qui ne savait pas voyager sans tout son

attirail de cuisine, était resté à Tchadé ; plutôt que

de nous embarrasser de ses services, nous avions

préféré nous en tenir à la nourriture indigène.

Les deux nuits que nous passâmes dans cette

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contrée, appelée par l'obi : Eyarou-Bo (les forêts d'Eyarou), s'écoulèrent au milieu du plus étrange de tous les concerts. Les animaux, que nous venions troubler dans leur retraite, venaient reconnaître souvent à de courtes distances les êtres réguliers qui fe permettaient de fouler le sol de leurs domaines, et eus saluer de leurs hurlements hostiles. Le lion répondait par des notes graves et prolongées •jx cris plus stridents du tigre ; de temps à autre éclatait le son cuivré de l'éléphant sauvage, le miaulement de la panthère, pendant que des milliers de chacals glapissaient dans les hautes herbes prêts à prendre leur part de la curée, si les grands fauves s'étaient hasardés à nous attaquer... Nous l'eussions été certainement sans les trois feux que les. rabatteurs ne cessèrent d'entretenir pendant toute la nuit; nos bœufs tremblaient de tous leurs membres, et un jeune chien que Lucius avait adopté à Imbodou, et dont j'avais oublié de parler, se blottissait contre la poitrine de son maître, poussant des cris plaintifs dès qu'on tentait de le poser à terre.

L'intelligence de ces animaux, supérieure à la nôtre sur ce point, par les émanations différentes qui venaient en foule agir sur l'odorat, se rendait compte, et du nombre et de la qualité des ennemis qui nous entouraient.

Au jour tout cela retournait dans leg retraites profondes de l'intérieur de la forêt, et les sinigtrei bruits de la nuit étaient remplacés par le plus impo-

sant de tous les silences, le silence de la forêt vierge.

Le lendemain de notre arrivée, nous entrâmes en chasse au lever du soleil. Nos rabatteurs se répandirent sous bois par groupes de dix, pour se prêter main-forte, et j'adjoignis à chacun des cinq groupes formés par nos cinquante Yébous, un guerrier béninien muni de sa carabine à répétition, et de son revolver. Lucius, Ourano , Obi-Tchadé et moi, armés jusqu'aux dents, nous suivions au centre des groupes, prêts à bien recevoir les animaux que les rabatteurs devaient repousser vers nous : nous étions partis pour chasser le gorille, mais le concert de la nuit précédente ne nous permettait pas de mettre en doute que nous ne dussions avoir affaire également à d'autres ennemis.

Je dois dire que nous n'étions pas sans appréhen sions, car la hauteur des herbes et la profondeur des fourrés nous faisaient craindre de n'apercevoir le terrible gibier que nous poursuivions que quand il serait sur nous.

Chose étrange ! la journée entière s'écoula sans que nous eussions aperçu autre chose que des rats palmistes, des écureuils, et des myriades de singes, qui nous jetaient des fruits et des branches d'arbres, comme pour nous narguer. ^

Le soleil s'inclinait rapidement à l'horizon et nous allions reprendre le chemin du campement, lorsque des cris de terreur retentirent en avant de nous, et

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nous aperçûmes plusieurs groupes de nos rabatteurs se replier rapidement de notre côté, les premiers arrivés s'étaient jetés à travers les cactus et les lianes épineuses, ils étaient couverts de sang, et donnaient les signes de la plus violente frayeur.

— Que se passe-t-il ? leur dit rapidement Ourano qui faisait bonne contenance.

— Olgou-navé ! olgou navé 1 répondirent les pauvres diables, plus morts que vifs.

—Un rhinocéros ! fit immédiatement le chef de Tchadé ; fuyons ! nul ne peut lui résister.

Au même instant des coups de feu se firent entendre en avant de nous. Nos braves soldats béniniens faisaient bravement leur devoir. Obi-Tchadé disparut avec la vitesse de l'éclair suivi de tous les rabatteurs qui avaient pu nous rejoindre.

Ourano nous regardait avec inquiétude ; cinq de ses compatriotes étaient en avant, avec un certain nombre de rabatteurs.

Nous ne pouvions pas laisser massacrer tous ces gens-là.

— En avant I fis-je à Lucius et à Ourano ; ne visez qu'à la tête, c'est le seul endroit vulnérable.

Nous nous précipitâmes... En moins de deux minutes qui nous parurent un siècle, nous arrivâmes à l'entrée d'une petite clairière au milieu de laquelle nous aperçûmes un énorme rhinocéros, qui, au paroxysme de la fureur, s'acharnait sur le corps de quatre de nos rabatteurs dont il avait ouvert le ven-

tre à coups de corne : le sang jaillissait de tous côtés sous les pieds du monstre qui, dans sa rage aveugle, ne fit même pas attention à nous ; les guerriers Béniniens, et une dizaine de rabatteurs s'étaient réfugiés sur des arbres.

— Attention ! et à la tète ! fis-je de nouveau à mes deux compagnons. Je vais l'attirer sur nous.

Retenant ma carabine fortement épaulée de la main droite, de la main gauche j'envoyai un coup de revolver à l'énorme bête, et laissant tomber cette arme dans l'herbe, avec la vitesse de la pensée, je ramenai la main gauche sous la garde de ma carabine, et je me trouvai en défense.

La détonation, plutôt que la balle, qui ne dut que pjlisser sur son épaisse cuirasse, fit relever la tète du «'hinocéros, il nous aperçut et se précipita sur nous.

— Visez-bien, Lucius, fis-je à mon compagnon.

Je n'avais pas achevé de prononcer ces paroles que le jeune homme tirait, et la corne du monstre volait en éclats. Je m'étais jeté de côté pour ne pas être aveuglé, ne fût-ce que deux secondes, par le nuage de fumée, car deux secondes de perdues, ce pouvait être la vie ou la mort. Je vis l'animal s'arrêter et chanceler. Le coup avait été rude... Je visai avec soin ; c'est la précipitatiou qui tue dans ces moments-là, et pressai la létente au moment où le rhinocéros, qui s'était promptement remis, s'élançait de nouveau sur nous avec u-n rugissement terrible. A cet instant suprême, l'image des êtres chers que j'a-

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