‹ Voyage aux Philippines et en MalaisieChapitre 16 sur 86 · La seule manufacture de Meisic occupe 4200 ouvrières · texte numérisé non relu

La seule manufacture de Meisic occupe 4200 ouvrières

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d'énormes cigares ; elles ont les pieds nus dans des pantoufles sans talons ou, si le temps est pluvieux, elles chaussent de hauts patins pareils à ceux qui figurent dans les tableaux de Paul Yéronèse ; ces patins exagèrent le balancement naturel de leur démarche qui n*est point sans grâce, et les daragas ^ le savent bien, car elles affectent toujours de marcher ainsi, même pieds nus. Le flot des cigareras est long à s'écouler, car ces filles d*Ève s'arrêtent volontiers devant les étalages dç mercerie, d'étoffes et d'objets de dévotion des boutiques chinoises; elles s'attardent plus volontiers encore devant les magasins d'orfè* vrerie des marchands européens. Ce que les Philippines en général, et Manille en particulier absorbent de bracelets, de boucles d'oreilles et de bijouterie de toute espèce, confond l'imagination. Les Européens ne figurent dans ces acquisitions que pour une bien faible part; ce sont les femmes dû pays, indigènes et surtout métisses, qui, enflammées d'une passion héréditaire, épuisent chaque année un stock formidable de bijoux, toujours vrais, car l'usage a affiné leur flair, et la plus pauvre cigarera sait parfaitement reconnaître le plaqué.

La nuit venue, Manille rentre dans le calme et le silence. Nous passons la plupart de nos soirées au consulat de France, où nous trouvons toujours dans la famille de M. Dttdemaine l'accueil le plus obligeant et toutes les ressources d'une conversation intéressante. Quand il n'y a pas de théâtre, les Européens passent ainsi leur temps, de huit heures à minuit, dans des tertulias où régnent beaucoup de politesse et de cordialité. En dehors de ces réunions les attractions sont à peu près nulles, et l'étranger qui n'aurait ici que des relations d'affaires serait fort désœuvré le soir, si la courtoisie des Espagnols et de ses

1 , Jeune fille, en tagaloc.

compatriotes ne lui ouvrait toujours les portes de plusieurs salons ; il serait réduit à des promenades solitaires à la Luneta ou sur le Malecon *, à moins qu'un insurmontable ennui ne le poussât au Carrillo ou dans quelque autre café-concert; des enfants indigènes et métis de dix à quinze ans y écorcheraient affreusement ses oreilles en jouant quelque mauvaise opérette. Les Tagalocs sont bien doués pour la musique, mais encore faut-il qu'ils aient le temps de l'apprendre.

On se visite beaucoup à Manille; les Européens se rencontrent en outre à la promenade de la Luneta, où se font entendre à la fin de l'après-midi les musiques européenne ou indigène de la garnison; la Luneta est une prairie située sur la plage entre la ville fortifiée et le faubourg de TErmita. Un nombre prodigieux de voitures s'accumule dans la prairie; les hommes, rarement les dames, se promènent en écoutant les concerts militaires, qui sont en général parfaitement exécutés. Je me rappelle une grande fantaisie sur les Huguenots très bien arrangée par le chef de musique du 2® régiment d'infanterie indigène, et qui fut interprétée d'une façon remarquable; les soli de clarinette et de cornet indiquaient de véritables artistes. Ces concerts militaires sont fort agréables; sans doute ils empruntent un charme particulier au décor, à la brise de la mer, délicieuse après une journée plus ou moins torride, et surtout au merveilleux panorama qui enchante les yeux du promeneur. Pendant que son oreille est caressée par les mélodies italiennes ou allemandes, les vagues expirent à ses pieds; les grands trois-mâts, les longs steamers à l'ancre projettent sur les eaux calmes de la rade les lignes hardies de leur mâture ; le soleil, en disparaissant derrière les hautes montagnes de la Sierra

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