Areca Catechu, Palm. Bonga en bicol
Depuis que Ton sait que nous nous occupons d'anthropologie et que nous recherchons les crânes, on nous adresse plusieurs avis et nous ne pouvons pas douter que la région ne renferme plusieurs ossuaires. Les traditions du pays sont précises sur leur existence, mais d*un vague désespérant au sujet de leur emplacement. Pleins d'idées superstitieuses plutôt dominées qu*effacées par le catholicisme, tous les Bicols allèguent leur ignorance quand on les serre de trop près. Cependant tout semble indiquer que nous trouverons quelque chose dans Tîle de Cagraray, au nord du golfe d*Âlbay ; allons explorer Tîle! Mais M. Alvarez Guerra, qui mieux que personne a contribué à nous fournir ces indications, ne veut pas nous laisser aller seuls, craignant que nous ne puissions surmonter les répugnances de nos guides. Malgré ses nombreuses occupations, il veut lui-même nous conduire. M. de Obregon se joint à lui.
9 septembre. — Nous nous embarquons à huit heures du matin à Legaspi sur la falim (goélette) du gouvernement, montée par douze rameurs; cette embarcation, large et massive, est un peu lourde, mais on y est fort à Taise. Favorisés par une petite brise, du sud-ouest, nous laissons à bâbord le détroit de Sula et rangeons la côte sud de Gagraray; une épaisse végétation nous empêche de rien voir; au bout d'une heure et demie de navigation, nous atteignons la pointe Cagraray au sud-est de l'île. En ce point, la côte coupée à pic présente une large falaise calcaire orientée directement à l'est; elle est sillonnée dans toute sa hauteur de rides irrégulières et profondes. Il y a peut-être des cavernes au fond de ces plis entr'ouverts. Nous jetons l'ancre et commençons l'inspection de la falaise en grimpant sur les anfractuosités de la roche. A dix mètres nu-dessus de la mer, une large corniche soutient un amoncellement de blocs éboulés ; nous
lOÔ VOYAGE AUX PaiUt»PINBS ET EN MALAISIË
gravissons eea blocs et nous nous trouvona dev^nl yne déchirure haute, étroite, anfractueuse ; nous y pépé^ iT<ms. bonheur t la fente serpente, s'élargit et se rejnfle bientôt en une magnifique salle sépulorale. Le sol est jonphé d'ossements et de orânes, mêlés à quelques vases de porcelaine obinoise où Ton déposait une offrande de ri«. La voûte, les parois, oaohéea $qus de longs rideaui^ de stalaotiles, paraissent drapées dans une intention funèbre; la grotte est plongée dans une demi^bsourité ; par l-ouverlure anfraotueuse qui y donne aoeés, on aperçoit les pointes de Batan, de Rapu-Iiapn, et plus loÂn, la ïï^v sana limites, l'immense oo^n Pacifique; sana doute, la nuit venue, les esprits de (oust oea morts doivent, su&vaat les traditions indigentes, prendra leur ^sor sur le$i e^u^.
Tous les ossements sont humains; nous ne trouvooiis {wrmi eu^ qu'un humérus de cbéiroptèr^. Quelques salanganes paraissent les seuls habitants actuels de la grotte. Avant de servir d'abri pour les morts, elle a dû offrir un refuge aux vivants, car dans la paroi du fond est évidé ud de ces luçom (mortier à décortiquer le riz) dont la forme est encore en usage dana la ooi^trée.
Cette Yoâte, ces rochers, ces crânes^ plongés dans la teinte tranquille du clair obscur, oAt un aspect si calme ^t si imposant, que nous hésitons quelques installais avant de trouÛ^r leur repoa séculaire. Mais quel anthropologiale balancerait longtemps dev^t un pareil tréacur ? Bientôt, à notre grande >oie, nous reconnaissons à la clarté du jour des crânes magnifiques^, bien oonsi^vés, et manifesteiii^eiit empreints de déformations artificielles analogues à celWs qui se pratiquent encore aujourd'hui chez certaines populations de Bornéo ^ Le crâne des^ habitants actuels de la
1 . Vuy . mon Rapport à M. le HHnistre de VInstruction publiqtte^ ch. lu.
province d*Albay n'offre plus de déformations semblables. Leur crâne, comme celui de tous les Malais, est fortement aplati dans sa partie postérieure, mais je ne crois pas que cet aplatissement soit le résultat de manœuvres exercées pendant Tenfance; bien souvent, à toute heure, j'ai péné* tré dans les cases, et j*ai toujours vu les enfants la tête nue, libre de toutes bandelettes et de tout appareil.
Nos crânes sont emballés et iront grossir les collections du Muséum, car M. Guerra ne veut en conserver que deux ou trois comme souvenir de notre excursion. Nos rameurs les transportent avec beaucoup de répugnance dans la falua. Pendant cette opération, nous sommes rejoints par une banca d'où nous voyons sortir avec intérêt le digne Apollonio, cuisinier chinois de la Casa Real, suivi d*un déjeuner très européen. ApoUonio ne s'est jamais montré plus grand artiste; le pulckero, les viandes froides, les pâtisseries disparaissent rapidement, et c'est avec de nombreux culùosy du meilleur manzam7/a,que nous baptisons notre ossuaire du nom de grotte du Levant.
Notre retour est difficile, la brise qui nous a conduits fraîchit légèrement, et ce phénomène si simple impressionne notre équipage, qui y voit l'influence manifeste des esprits troublés dans leur repos. Pour distraire les rameurs, M. Guerra commande de nager à la général. C'est exactement de la même façon que les rameurs du sultan le mènent de Dolma-Bagtché à Stamboul. Mais le caïque du sultan est effilé comme une roussette, et notre falua peu maniable ne s'émeut guère de cette manœuvre désespérée. Nous nous résignons facilement, car nous avons une bonne provision d'excellents cigares, et les heures passent vite dans le golfe d'Albay. Nous n'abordons à Legaspi qu'à onze heures du soir, et le mouvement, la causerie, l'air vif de la mer font que le déjeuner
d*Apollonio ne nous apparaît plus que comme un loinlain souvenir. Don José Ortiz nous attend sur le pantalan et nous avertit que nous dînons chez lui. Notre journée se termine gaiement à la table dont Mme Ortiz fait les honneurs avec autant d'affabilité que de distinction.
Les jours suivants se passent à examiner notre butin, à la pèche, à la chasse, aux observations de tout ordre. Cependant notre trouvaille nous a mis en goût et nous voulons encore des crânes. La décision de M. l'alcade Guerra a rompu le charme, et sans doute la langue des Bicols va se délier. Mais, contretemps fâcheux, le cuisinier Âpollonio tombe malade; la nouvelle de cette indisposition assez grave, due sans doute à quelque écart de régime, se répand au loin ; tous les Indiens y voient une manifestation évidente de la vengeance des morts. Toutes les bouches se ferment. Au point de vue de la superstition, les Bicols n*ont rien à envier à nos populations européennes; les revenants, les willis, les gnomes ont leurs équivalents aux Philippines comme en Chine. Dans la province d'Albay comme ailleurs, les phénomènes les plus naturels montrent toujours Taction d*une main surnaturelle. Appelé une nuit dans une famille bicole pour pratiquer une opération indispensable et urgente, c'est à grand*peine qu'on me laisse agir; on vient en effet de tuer sous la caida ^ un papillon noir et deux chauvessouris, présages de mort! Heureusement Topëration réussit et le malade est sauvé, mais la guërison est réputée aussi surnaturelle que le présage ; on Tattribue à quelque sortilège dont je dois avoir le secret; pour ces populations naïves tout s'explique naturellement au moyen des explications les moins naturelles. La science des matrones est élémentaire et la mortalité des femmes en couches élevée : les