‹ Voyage aux Philippines et en MalaisieChapitre 36 sur 86 · Véranda · texte numérisé non relu

Véranda

Bicols altribuent ce déplorable résultat à Taction d'un esprit invisible qui, par un procédé impossible à décrire, frappe de mort la mère et Fenfant. S*il n'en est pas toujours ainsi, c'est que pendant l'accouchement le père monte la garde sur le toit de la maison et, s'escrimant à grands coups de sabre dans le vide, parvient le plus souvent à couper en deux le cruel vampire.

Cependant Apollonio est énergiquement traité ; comme on ne peut avoir une confiance suffisante pour Tacoomplissement de nos prescriptions dans les muchachos qui le servent, M. Guerre installe à demeure auprès de lui un mediquitto bicol, chargé d'exécuter nos ordonnances. Ces mediquillos, fort ignorants de nos théories, rendent en somme de grands services, car ils connaissent assez bien par expérience les allures des principales affections de la contrée, malaria, diarrhée, dysenterie, et ont à leur disposition dans les plantes du pays une nombreuse collection d'amers et d'astringents qui, sans avoir la puissance et la précision de nos médicaments, sont loin d'être sans effet. Notre mediquillo, don Pasqualino, vieux Bicol malingre et bronzé, se trouve très honoré d'agir sous les indications de deux docteurs européens. Nous lui avons confié un thermomètre en lui indiquant le moyen de prendre trois fois par jour la température du malade. Mais cette besogne ne suffit pas à son activité. Dés que nous entrons, don Pasqualino nous salue jusqu*à terre, pose sur son nez une paire de besicles gigantesques, et, comme le Leporello de Don Juan, déroule une longue bande de papier où sont enregistrés, mesurés, appréciés, de quart d'heure en quart d*heure, les attitudes, les paroles, les soupirs et jusqu'aux diverses phases de l'état moral dû malade. Sous les efforts combinés de la médecine européenne et bicole, Apollonio revient bientôt à la santé et à ses fourneaux. Avec sa maladie disparaissent

les appréhensions des Bicols. Chez ces populations à la fois insouciantes et impressionnables, tout incident fait, oublier bien vite celui qui Ta précédé. De sérieux indices nous font présumer que nous trouverons une autre caverne; allons à sa recherche. Ce sera une excursion agréable, car le promoteur fiscal, M. Ruiz de Obregon, veut être de la partie.

29 septembre. — Nous partons à six heures du matin. Je monte un des meilleurs chevaux de la province, cheval à'escribiente S au trot allongé, habitué à porter son maître, à travers champs, auprès des Daragas avec lesquelles tout enfant du grimoire entretient, aux Philippines, de nombreuses relations. Nous suivons la grande route qui passe par Legaspi et Libog en contournant le versant oriental du Mayon. Le sol est excellent : cendre noire durcie par la pluie ; la route est large, bien entretenue ; peu de ponts, mais les cours d'eau qui descendent du volcan sont facilement guéables. Peu après Legaspi, nous entrons dans le secteur du dernier cataclysme qui fut désastreux et coûta la vie à des centaines d'habitants ^. Ici plus de cases, elles ont été détruites; le sol est recouvert d'une cendre fertile, parsemée de blocs de lave, où la forêt se forme par de nombreuses casuarinées ; à notre gauche s'élève la penle sombre du Mayon; à droite les eaux bleues et calmes du golfe d^Âlbay resserrées dans une ceinture de hauteurs verdoyantes; tout au loin le Pacifique. Quelques voiles glissant sur les eaux, par le contraste de leur ténuité avec les masses qui nous dominent, donnent au paysage

1. Employé subalterne du service administratif et de la justice.

2. La dernière éruption (laves et cendres) eut lieu en 1871; en 1875 le vent et les pluies torrentielles d'un cyclone, entraînant les matériaux meubles du cône, engloutirent quinze cents victimes. Depuis notre passage de nouvelles éruptions de laves et de cendres se sont produites en juillet et en décembre 1881. Voy. Rapport à M, le Ministrey ch. i.

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un caractère puissant et redoutable. Sur cet ensemble imposant s'étend une lumière grise, adoucie par de gros cumulus, dont les contours flottent incertains sur uo océan de feuillage.

Bientôt nous sortons du périmètre dévasté; les cases reparaissent, riantes comme la physionomie de leurs habitants. Toute cette contrée est un jardin enchanteur. Nous faisons halte pour prendre un nouveau guide sur la place de Libog. Ce petit pueblo a l'aspect de tous les autres. Ëglise et beffroi en pierre, grand couvent, tribunal, circonscrivent la place centrale d'où rayonnent les principales rues ombragées par les palmiers, en partie bordées par des massifs de cancis et de cacaoyers. Le guide arrive ; c'est un euadrillerOy bon échantillon de l'espèce ; ses vêtements se bornent à un salaeco ^ et à un caleçon très court. Il dirige son cheval au moyen d'un licol; la selle manque de sangles; quant au cheval il est poussif. Mais un cuadrillero bieol rendrait des points à un Arabe dans l'art de tirer parti de la béte la plus ingrate, et notre guide nous suit, ou à peu près, dans ia charge à fond de train que nous exécutons en sortant de Uhog. Quittant les chemins battus nous nous engageons au milieu des luisseaux et des rivières; les nuages rasent le sol et se résolvent en une de ces ondées dont nos plus belles pluies d'orage ne sont qu'une pâle imitation. Nous trouv(ms un abri dans la petite visita de San Ândrès, où Tun de nos domestiques doit faire une commission. Il porte ^ à une jeune Ikbrag^ l'histoire des amours de deux amants célèhres, l'Iliade du dialecte bicol.

La perfection de cette épopée a dû décourager les poètes, car on me dit que c'est le seul ouvrage bicol qui supporte, la lecture. Les qualités intelleetueUes des Indiens

i. Chapeau ea forme d'ombreUe.

no VOYAGE AUX PHILIPPINES ET EN MALAISlE

n'ont rien à voir avec le raisonnement et l'analyse. Dans ces populations uniquement dominées par les sensations et les instincts, Tétude délicate d'un sentiment ne trouverait ni modèle, ni artiste, ni lecteurs. L'auteur se contente donc le plus souvent de développer une aventure banale au cours de laquelle sa plume prolixe entasse des descriptions d'une insupportable longueur.

La case où nous laissons l'épopée bicole est semblable à celle de tous les indigènes agriculteurs. L*aisance règne dans la province, mais dans ces climats où la vie est si facile, cette aisance ne se discerne à première vue que par le nombre des buffles, et par le bon entretien des cases. Ni meubles, ni linge, ni batterie de cuisine. Les vêtements et les bijoux, souvent fort riches, tiennent facilement dans deux ou trois arcas et quelques tampipi *. La case, plus ou moins grande, est élevée sur des piliers à hauteur d'homme environ. Les parois sont formées par des lames de bambou ; le plancher aussi en bambou est à claire-voie ; la toiture se compose d'une couverture de nipa * ; la case n'a généralement qu'une seule salle; les portes et les fenêtres sont imparfaitement oblitérées par des paillassons de nipa semblables à ceux de la toiture. U n'entre pas un pouce de fer dans toute la construction ; les diverses pièces sont assemblées au moyen de ligatures de bejuco. Ces cases répondent en somme assez convenablement à leur destination; leur toiture est bien étanche; leur élévation au-dessus du sol les met à l'abri de l'humidité, et il faut que les tremblements de terre soient bien violents pour endommager sérieusement cet ensemble élastique qui plie et se redresse comme un jonc. Sous la case on ne voit guère

1. Corbeilles carrées, avec couvercle d'une forme spéciale, très répandues. Ce sont les valises du pays.

2. Nipa littoraliSy P. Bl., Palmiers. Le suc qui découle du spadice donne après fermentation la liqueur connue sous le nom de tuba. -

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qu'an Ironc de molave * dans lequel sont évidés deux ou trois luçons. Dans la case même, quelques images de dévotion, quelques corbeilles, quelques paniers, quelques nattes, parfois une moustiquaire et toujours un hamac. La place d'honneur est réservée au métier à tisser, d'un modèle très primitif, dont tout le monde, hommes et femmes, se sert merveilleusement. C'est presque toujours le lupis^ c'est-à-dire la plus fine qualité de ïabaca, qui est soumise au tissage; quelquefois aussi les fibres de hpina (ananas), qui ne donne aux Philippines que des fruits médiocres et est surtout cultivée comme textile. Les tissus qui sortent de ces métiers primitifs ont souvent une grande finesse *, et les habitants, très connaisseurs, leur donnent une valeur supérieure à celle qu'ils pourraient atteindre en Europe; d'ailleurs leur blancheur n'est jamais franche ; elle est toujours un peu ombrée de jaune ou de gris, et, malgré leur reflet soyeux, ils ne seraient pas acceptés par nos modes.

La pluie ne cesse pas et nous sommes forcés de partir. C'est au milieu d'un nouveau déluge que nous gravissons les pentes escarpées qui nous séparent de la petite visita de San Pedro; nous nous embarquons non loin de là et

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