Buffle, en dialectes tagaloc et bicol
en lambeaux, affamés, nous arrivons fort tard au petit pueblo de Bacacay. Averti de notre prochaine arrivée, le gobernadorcillo nous attend. Bientôt sèches, revêtus du classique traje chino ^, en pantoufles, nous attaquons vigoureusement un fort bon dîner pendant que la fanfare du village essaye de jouer sous nos fenêtres des marches variées ; elle n'y réussit qu'à peu près, mais elle remplit parfaitement son but essentiel, qui est d'appeler au bal les Daragas du voisinage. La maison du gobernadorcillo se remplit du parfum pénétrant du calachuchiy indice certain de la présence des Bicoles. Nous jurons d'abord qu'épuisés, fourbus, en pantoufles sans talons, nous ne pouvons prendre part à la danse. Il me semble pourtant qu'après quelques cigarettes, gagnés par l'animation du bal, nous nous laissons entraîner. Mais je suis si fatigué que toutes mes impressions disparaissent comme dans un songe. Je me rappelle confusément une suite de habaneras, de tasses de chocolat, puis au matin le Mayon frappé par les premiers feux du soleil, une campagne riante traversée à toute bride, Libog, Legaspi, Albay; nous voici à la Casa Real ! nous tombons sans force sur nos lits.
Pour le moment, le Mayon est calme ; dans cette contrée semée de volcatis, les forces souterraines sommeillent et leur énergie toujours menaçante n'est marquée que par les vapeurs légères qui couronnent le sommet du colosse, par quelques tremblements de terre et par de nombreuses sources thermales. A Tiwi, à quelques kilomètres de Tabago, ces sources sont importantes; les eaux siliceuses ont formé des dépôts qui s'étendent en larges dalles sur un sol dont le relief tourmenté se modifie à chaque
1. Vêtement chinois très ample; adopté par tous les Earopéens dans leur intérieur.
instant. Seâ atlft*acttiosités délimitetit des bassins aut parois Verticales, d'une blancheur éblôtiiSsânte ; le plus important de ces bassins à 8 à 10 mètres de profondeuti et 60 mètres de diamètre à sa surface visible; l'étendue réelle ne peut être mesurée, car, sous là eoUéhë dé dépôts siliceut qui foftne se^ bôi^ds^ la nappe soUterfàiiie s'étend au loin. Le niveâu des eàut est du l'esté tm variable; en se déversant à la sUfface du sol pût des Assures, ces eaux produisent des cônes de dépôts qui atteignent 2 à 3 mètres de base sur 1 et S de hauteUf . Ges eaux siliceuses, dont Isi température atteint 85» eettil^ grades, ont Utie couleUt^ àîurée d'Un éclat et d'Une llm^ pidiié extraordinaires. Les objets qui y sont jetés y dé* terminent des jëUx de lumière imposâibleë à décrire et s'entourent d'Une phosphorescence d'un aspect fantâstiqUë. L'activité deâ forces souterraines se manifesté ëU blëU d'autres points de la province d'Albay ; uue des sources thermales les plus pittoresques ësit celle de Manito, ^nr k
rive sud dU golfe, à l'Ouest de k pointe Paron. Lëë eaux contenue^ dans Un ëUcien cratère dont l'ellipse mesure 160 mètres sur 00, se déversent sUr là pkp en formant une cascade bouUlonnante. Le cratère est entouré d'un cirque de klaises abruptes^ cachées sous les lianes, chargées de flcus et de diptèrocarpëeâ dont les troncs disparaissent soUë les orchidées parasites et lé% bejucùt. Toute cette végétation est voilée à ehâqùe iustënt par les nuages de vapeurs qui s'échappëtlt deé eaUt ; eêl^ îes^si ont une coloration âanglante, elles se âoulèvent et ^'abaissent alternativement d'Uti mouvement rythmique^ comme agitées par la respiration d'un Côlôsse souterrain. La température des eâux parait se tenir à pëU prèft constamment à 70o centigrades; leur coloration rouge est due à des organismes microscopiques; c'est du moins ce que me paraît démontrer leur analyse sommaire.
ALBAY lis
12 octobre, dimanche. — Nous sommes réveillés dés l'aube par le son des cloches et des fanfares^ par les détonations des boites; nous sommes arrivés au jour solennel de Notre-Dame de la Nativité, la patronne d'Albay. C'est la fête de la ville. Quelle fêle! Le gobernadoreillo, riche Bicol, Irécemment promu, tient à signaler son entrée sur la scène administt^ative par des réjouissances mémorables. Depuis plus d'Uti mois les jeunes gens de In vilte) transformés en acteurs, répétedt tin grand drame composé en vers bicols par un poète du cru; depuis plus d'un mois les muchacbos fabriquent par centaines des lanternes de papier coloré soutenu par une légère armature de bejuco; le Cébu vient d'arriver de Manille, bondé de provisions de toute sorte. Les Bicols des pueblos voisins et des montagnes se sont rendus à Albay, où les habitants font flèche de tout bois et n'hésitent pas à contracter des dettes aux taux les plus onéreux pour recevoir digneiiient leurs invitéSj car, dans ces circonstances, l'hospitalité indienne, toujours si large, prend des proportions excessives, n n'est que six heures du tnatin et déjà tout lé motide est sur pied, en habits de fête; là Toulë ehnorUbre les rUës^ et, bien qu'elle soit eniiore à jeun^ parait déjà ivre, ivre de brait et de plaisir.
Un corlèglî, fDftuë dé cuadrilleros^ de deux faiifares et des comédiens qui ont déjà revêtu leurs costumes de théâtre, vieut pretidre l'alcddé à la Casa Real polir lé conduire solennellement à la messe. Nous arrivons à Téglise, au milieu du bruit dès cuivres, des coulevrines et des acclamations de la multitude ; nous prenons place en avant des fidèles, à côté des princesses, c'est-à-dire des actrices, qui, elles audsi, sont déjà en costume de théâtre) et qui en ce jour de fête ont le privilège d*entendlre la messe à une place d'honneur^ L'office est long^ ear il est coupe de deut fermons, l'un en bicol, l'autre
en espagnol, et la chaleur, dans cette église où la foule s'entasse sans pitié, commence à devenir accablante. Mais soudain, le carillon des cloches, la crépitation des pétards, les accords vibrants des fanfares, éclatent dans un paroxysme enragé. L'office est terminé. Nous sommes reconduits avec le même cérémonial, au milieu du même vacarme, à la Casa Real, et nous nous asseyons en traje chino devant une table, qui par les dimensions et Tabondance, parait venir des noces de Gamache. Du reste en ce moment, dans toutes les maisons d'Âlbay, la table est dressée — sur le plancher, — et pendant cette journée et les suivantes, tout arrivant, ami ou inconnu, sera convié à fumer, à mastiquer le buyo, à manger et boire, tant que ses forces le lui permettront. Et dans ces occasions les facultés d'absorption de cette race, habituellement si sobre, se développent avec une énergie extraordinaire.
Il est onze heures; le soleil, presque vertical, couvre le sol de rayons enflammés : la représentation théâtrale commence devant un auditoire compact et enthousiaste.
Le drame comprend plusieurs Journées, divisées ellesmêmes en plusieurs actes; la représentation doit donc commencer de bonne heure et encore ne se terminerat-elle que bien avant dans la nuit. Nous attendons prudemment dans la Casa Real l'heure de la procession, en fumant d'excellents cigares en compagnie de la plupart des Européens de la province venus pour saluer le gouverneur."
A quatre heures du soir, le drame est interrompu, car acteurs et actrices vont figurer dans le cortège de Nuestra Senora de ta Natividad; il n'y a presque personne pour le voir passer, tout le monde en faisant partie. Le cortège se déroule sur deux files, d'abord les hommes, puis les femmes; tous portent de gros cierges allumés. Entre les deux files paraît d'abord une grande goélette, toutes voiles
dehors, irainée par des buffles; un équipage de petits Bicols costumés en matelots exécute des manœuvres variées en chantant des cantiques. Suivent les accessoires du drame, portés par les machinistes cachés dans leurs flancs : lion, serpent fabuleux dont les plis se déroulent au loin dans rintérieur du cortège, baleines immenses ondulant comme au milieu des vagues sur les épaules des porteurs aveuglés. Puis un chœur de jeunes filles avec des lanternes pavoisées; chaque lanterne porte une lettre, et, le chœur s^avançant avec beaucoup d'ordre, Tensemble des lettres permet de lire cette devise plusieurs fois répétée : « Milagrosa Imago Virginis ». Le cortège se déroule au milieu des chants et des salves d'artillerie; le bruit des fanfares se rapproche; voici des chars richement ornés sur lesquels brillent les statues dorées des saints au milieu de centaines de bougies; puis les cuadrilleros avec leurs fusils à pierre, solennels, marchant au pas comme les grenadiers de Frédéric U et tellement raides qu'ils paraissent avoir grandi de deux pieds; derrière eux les acteurs armés de sabres et les actrices jouant de l'éventail. Enfin, le grand char, recouvert de housses brodées, et, au milieu de mille lumières, l'image sacrée, la Nuestra Senora d'Albay, hiératique et rigide dans sa robe conique, sans plis, lamée d'or et ruisselante de diamants.
L'éclat du cortège brille de plus en plus dans Tombre croissante du crépuscule; il rentre dans l'église, dont les murs paraissent osciller sous la poussée de la multitude. Des chants terminent la cérémonie religieuse. La vaste nef se vide en un clin d'œil; la foule se répand sur la grande place, et soudain mille fusées s'élancent dans l'air; un ballon s'élève, promenant lentement les flammes me-* naçantes de son réchaud à alcool sur les toitures de nipa; mais qui, en ce moment d'ivresse, s'occuperait de si misé-'*
rables détails ! les bombes, les serpenteaux, les feux de BeQgaie, se siuccèdent au milieu des acolamatioas; le bouquet^ un bouquet royal, éclate au milieu d*un frémissement d'enthousiasme; ses dernières fusées s'éteignent dans les toits de nipa. Babt les toits sont humides, il a plu hier; un incendie serait anormal. Et comment y songer? C'est l'heure de la reprise de la comédie; on se précipite vers Ip théâtre,
, Pendant le feu d'artiQpe le pueblo a changé d'aspect. Ah ! le nouveau goheruadorcillo a bien fait 1^ choses ! toutes» les maisons sont illuminées, et, aux principaux carrefours, des arcs de Iriomphe, den palais, des obélisques de bambou, CQUVQrts de lampions, inondent la ville de leur blanche clarté; toutea les avenues çont garnies d'un double pordon de lanternes aux couleur» voyantes qui ^'étend à perte de vue, sous les taji^ay et les bananiers, A la lueur de cette illumination féerique, à pied, à cheval ou montés sur dea buffle?, accourent yers le théâtre les retardataires des environs, car personne ne veut manquer les actes qui doivent être joués pendant la nuit, et qui sont, paraît-il, les plus dramatiques.
La foule se tient debout, en plein air, sur une vaste esplanade qui fait face 4U théâtre. Le théâtre même, construit en huit jours, n'abrite que les notables du pueblo, qui s'entassent des deux côtés dans des loges. Les autorités s'assoient sur la scène, ainsi que les grands seigneurs du temps de Louis Xllf â l'hôtel de Bourgogne. L'orcheatre, c'est-à-dire la fanfare d'Albay, est aussi sur la sicène, et, bien qu'en fonction depuis le matin^ joue avec une furie toujours égale. L'action qui se développe sous nos yeux est extrêmement compliquée, et l'outillage de la licène est aussi simple que celui qui suffisait à Shakespeare. On dit que devant la cour d'Elisabeth un écriteau aoeroché aux coulisses remplaçait les décors; ici Técriteau
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même fait défaut. Ce sont les acteurs qui, entrant en scène et s'écriapt : « Quelle solitude horrible! » ou bien ; « Je tcdue en tremblant Votre Mqjeité x>,-nous indiquent que nous sommes tantôt dans un désert, tantôt dans un palais; au fond du théâtre, au-dessus du rideau qui sépare les coulisses de la scène, une estrade sert tour à tour de tribune, d^ trôqe et de chambre nuptiale; un escalier, ou plutôt une échelle, qui grimpe sur le toit, représente les montagnes et les abimes sur lesquels r^ent les monstres terribles qui avaient quitté leurs repaires pour assister à la procession.
Pendant la journée, la princesse de Constantinople^ après mille péripéties, a été enlevée de U cour de son père par un berger, puissant magicien, qui Ta transportée sur les sommets les plus inaccessibles, et la fait garder par le lion et le serpent de carton qui avaient au milieu des fidèles une tournure si divertissante. Au moment où nous prenons place sur la seéne, le père de la princesse, entouré de toute sa cour, déplore son malheur. Mais il ^'interrompt pour saluer le gouverneur, pendant que la fanfare joue la marche royale d*Espagne. Après cet inci* deptt accueilli par les acclamations de la foule, la pièce continue. Le monarque infortuné ordonne à ses courtisans df courir h la recherche de sa fille. Au moment où ils vont partir survient une ambassade de Moros qui veulent aussi aller chercher la princesse; insultes, provocations, défis; les ambassadeurs et les courtisans dansent en se battant à coups de sabre, lies dames de la cour saisissent aussi des sabres, et le ballet devient général. Bien souvent, le drame mettra en présence Moros, dames et paladins, et leur dialogue finira toujours par ce ballet ou meros-moros dont toutes ces pièces tirent leur nom. Je suis assex difficilement les péripéties du drame, mais nous voici a la scène capitale ; le dramaturge bicol a trouvé
la scène à faire devant un auditoire pour lequel noncatholique et ennemi sont des termes exactement synonymes. La princesse de Gonstantinople a résisté au berger magicien malgré toutes ses menaces, et tandis qu'il est occupé ailleurs, la vertu, talisman plus puissant que ceux de Tenchanteur, opère à son tour des miracles. La princesse descend sur la scène, qui représente en ce moment un affreux désert, suivie du lion et du serpent qui la suivent d'assez mauvaise grâce; mais la gracieuse Bicole, svelte et légère, exécute un pas brillant devant ces gardiens féroces, en leur distribuant de grands coups de houlette sur le museau; les monstres fascinés viennent lui lécher les pieds et se déclarent ses esclaves. Alors survient le vaillant prince de Toscane , qui seul a pu retrouver les traces de la princesse, dont il est éperdument amoureux. Le public, complètement subjugué, retient sa respiration pour ne pas perdre une syllabe du dialogue. Le prince a un défaut capital, il est moro^ c'est-à-dire infidèle, et la princesse est fervente catholique; elle ne doit pas laisser voir les sentiments que lui inspirent la bonne tournure et la valeur du guerrier. Le prince devient pressant; à genoux il sollicite un aveu. La princesse est à demi vaincue :
« Peut-être écouterais-je tes paroles séduisantes, ditelle, mais tant que tu n'auras pas renoncé à ta religion maudite, n'espère de moi aucune tendresse. »
Le public ne contient plus son enthousiasme, qu'il manifeste en suivant la parole des acteurs par des sifflets cadencés.
La pièce se termine par la conversion du prince de Toscane et par son mariage avec la princesse.il est minuit, et cette première journée de fête doit recevoir la conclusion ordinaire, c'est-à-dire le catapusan, qui signifie à la fois terminaison et bal en dialecte bicol. Ce soir, il faut
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mettre ce mot au pluriel, car il y a au moins une demidouzaine de bals chez le gobernadorcillo et les principaux cabezas du pueblo. Les danses et aussi le jeu, le diabolique monte, vont se prolonger dans la nuit ; ce jeu fertile en désastres sera la seule note fâcheuse de cette charmante fête, où nous avons vu tout un peuple enivré de mouvement, de bruit, de lumière, sans que Tautorité ait eu à réprimer le moindre écart. Tous les cuadrilleros des environs étaient sur pied, mais ils partageaient le délire général. Seules les brigades de guardia civil * auraient offert une ressource sérieuse. Ces Indiens, anciens soldats, dont les officiers et la plupart des sous-officiers sont Espagnols^ paraissent avoir acquis, sous leur nouvel uniforme^ des qualités morales exceptionnelles chez leurs compatriotes.
20 octobre. — Nos collections sont terminées, nous n'attendions que la fête d'Albay pour poursuivre notre voyage. Il faut quitter cette belle province où l'autorité espagnole et l'aménité des habitants ont rendu nos recher. ches faciles, pour visiter les îles du Sud, aux populations mahométanes ou idolâtres. Ce n'est pas sans regrets que nous quittons nos amis d'Albay ; ils les augmentent encore en venant nous serrer la main une dernière fois à bord du Cébu, en rade de Legaspi.
26 octobre. — Nous sommes de retour à Manille, sans incidents. M. le consul Dudemaine et M. Génu sont ravis que leurs recommandations auprès de leurs amis d'Albay aient eu un si heureux effet et mettent tout en œuvre pour qu'il en soit de même dans la suite de notre voyage.
28 octobre. — Observé un magnifique halo lunaire. Les halos sont toujours de mauvais augure dans ces paysci, car ils proviennent de la condensation des vapeurs