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Voyage du Beagîe, London

2. Les esclaves occupés à cette pêche doivent plonger à des profondeurs qui varient entre 10 et 25 mètres. Ils restent en moyenne i à 2 minutes sous Peau. Ce travail quotidien, très pénible, détermine rapidement la phtisie.

esclaves, malheur à la famille de Tesclave fugitif! Dans tous ces cas la loi est inexorable : femmes, enfants, quel que soit leur âge, tout est vendu par le créancier ou le maître lésé, et dispersé aux quatre coins de rÂrchipel. Voilà pourquoi tant de captifs chrétiens des Philippines n'accourent pas auprès du pavillon espagnol que les canonnières promènent dans les eaux de Soulou. D'ailleurs l'évasion possible pour les hommes ne Test pas pour les femmes, qui n*ont pas les mêmes prétextes pour s'éloigner des cases.

Et, à ce moment, malgré la tranquillité du tableau patriarcal que j'ai sous les yeux, je me rappelle le récit émouvant de Mme Beecher Slowe ; je bénis la croisade prôchée par cette noble femme et le succès qu'elle a remporté dans le nouveau monde, succès qui s'étend chaque jour davantage aux pays à esclaves de l'extrême Orient.

Au milieu de ces Malais somnolents, de ces femmes qui demain peut-être seront séparées de leurs enfants, on est imprégné de je ne sais quel air de harem médiocre. Je me lève. — « Adieu, au revoir, à cheval I » Je me lance au grand galop à travers la prairie de cogon, précédé de mon hôte, qui veut me reconduire, et d'une esclave favorite, jeune Malaise de Bornéo, qui cravache son cheval à tour de bras; descendant toujours et toujours au grand galop, nous passons comme une avalanche dans la forêt, franchissant les grands arbres étendus sur le sol. Encore quelques foulées dans une nouvelle prairie, et nous sommes au pied de la tour d^Isabela. Mon Soulouan me quitte ; mon muchacho Juan arrive péniblement, honteux de son cheval qui a pris une entorse, mais fier de porter un trîgonocéphale vivant.

Notre temps s'écoule ainsi, rapide, car, après les fatigues de nos excursions, nous trouvons un accueil toujours amical dans les tertullias de la colonie espagnole. Presque

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tous les fonctionnaires vivent en célibataires, ce qui n'empêche pas les réunions joyeuses et les bals où les senoras sont remplacées par quelques pauvres Tagales qui, hideuses pendant le jour sous leurs haillons, paraissent éblouissantes le soir dans leur camisole de pina et leur saya de soie multicolore. Quelque misérable que soit une Tagale, elle conserve toujours dans son tampipi une robe de gala.

Cependant il nous faut voir le sultan. Mohammed Yamalul Alam s*est retiré à Maïbun, grand village de Tile sitjoié sur la côte sud; le sachant assez lettré, je lui ai écrit en malais, mais les jours se passent sans réponse.

Un planteur allemand, M. Schuek, qui est en très bons termes avec le sultan, me propose d'être mon introducteur. L'histoire de M. Schuck pourrait s'intituler : Comment on devient dato dans l'île Soulou, Capitaine du fameux Mina, il était en relations avec les Soulouans avant la conquête espagnole, et est bien connu dans l'île comme n'étant pas Castila ^, point essentiel pour sa sécurité et pour le succès de son entreprise agricole. Il met toujours avec empressement à notre disposition les facilités que lui donne son prestige parmi les Soulouans et je suis heureux de l'en remercier ici. Pourtant, quelque respecté, quelque redouté même que soit M. Schuck, il se heurte parfois à des difficultés sérieuses, et un homme moins énergique eût depuis longtemps abandonné la partie.

17 décembre. — Il a été convenu que nous irions prendre M. Schuck chez lui, et que nous partirions ensemble pour Maïbun. Nous sommes allés hier chez le courageux planteur; cependant, en arrivant devant sa maison, nous ne la reconnaissons plus ; elle a subi depuis la veille une transformation complète : les galeries et les

t Espagnol.

escaliers qui donnaient accès à la véranda sont supprimés; la case est maintenant entourée d'une solide enceinte de pieux et de rotangs. C'est que la nuit précédente, vers minuit, Thacienda a subi l'assaut imprévu d'une bande de maraudeurs; M. Schuck, réveillé en sursaut, a tué à coups de kriss un des assaillants qui avait déjà pénétré dans sa chambre; il a eu ainsi un peu de répit; on a pu barricader portes et fenêtres et soutenir un siège régulier, à la manière soulouane. La toiture en nipa a été couverte de flèches enflammées, mais, saturée d'humidité par une pluie d'orage, elle n'a pas pris feu. M. Schuck tirait au juger à la lueur des éclairs. Enfin, au lever du jour, les assaillants se sont dispersés, laissant sur le terrain trois morts et un blessé, Soulouan superbe, musclé comme un athlète. Une fracture comminutive du fémur le réduit à l'immobilité; couché dans un coin, il attend flegmatiquement son sort dont le sultan décidera. Après l'incident de la nuit précédente, M . Schuck a hâte de voir le sultan. Il recommande à ses hommes de ne pas quitter la maison et donne son revolver à une femme qui doit commander en son absence ; la jeune Soulouane passe l'arme dans sa ceinture, en personne habituée à s'en servir. Nous montons à cheval et marchons rapidement vers Maïbun. Après avoir dépassé une forêt, nous nous lançons au galop dans la vaste prairie de cogon qui s'étend au pied du mont But-Pulah. Nous disparaissons dans cette mer de graminées dont la surface dépasse nos salaccos et je pense combien l'endroit est favorable à une surprise, quand soudain, au détour d'un buisson, se dressent quatre Soulouans armés jusqu'aux dents ; nous sommes tombés dans une embuscade, mais préparée pour un seul, et nous sommes quatre. Les bandits sont pris à leur propre piège. Tandis que nos revolvers sortent de leurs fontes, les lances des Mores s'abaissent vers le sol et l'un d'eux, porteur d'un fusil à

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piston, le désarme piteusement. Heureusement pour ces pirates de la jungle, nous sommes pressés; des prisonniers nous retarderaient trop. Après leur avoir adressé quelques menaces épouvantables, nous repartons au galop.

Le sentier qui traverse Tile du nord au sud, de Tianggi à Maïbun, n'offre nulle part de sérieuses difficultés; on s'aperçoit inême qu'avant la guerre, alors que l'île regorgeait d'esclaves, il devait être assez bien entretenu; aujourd'hui il faut passer à gué les ruisseaux, car les troncs d'arbres qui servaient de ponts tombent en poussière ; le sentier traverse d'abord une forêt entre les monts But Dato et But Pulah d'une part et Tuman Tangis de l'autre; à partir de ce point le sentier serpente avec des inflexions médiocres sur les pentes faiblement ondulées qui s'inclinent vers le sud. Dans tout le trajet on ne voit que quelques rares cases ruinées et désertes à l'ombre des cocotiers et des mangoustans où s'ébattent des familles de singes qui nous accordent à peine un regard distrait. C'est seulement dans le voisinage immédiat de Maïbun que se montrent quelques cases habitées, chétives et sordides.

Après avoir franchi un dernier ruisseau, nous entrons dans une vaste prairie où retentissent des détonations à intervalles égaux. Nous sommes dans le polygone du sultan qui fait du tir à la cible le passe-temps constant de ses après-midi ; le palais, immense et rustique construction de canas et de nipa, se dresse devant nous ; la prairie est bornée à notre droite par un ruisseau profond; au delà, on aperçoit le village de Maïbun qui s'étend jusqu'à la mer.

Mettant pied à terre, nous nous dirigeons vers Mohammed Yamalul Alam. Le sultan, entouré de ses courtisans ^ est assis dans un riche fauteuil sous un assez pauvre kiosque de nipa. A ses côtés se tient son fils Bra-

bamuddin, à Tair intelligent et éveillé. Le père et le fils sont vêtus avec magnificence des plus riches satins de la Chine ; leurs kriss et leurs bagues sont ornés de belles pierres; leur entourage montre beaucoup moins de luxe^ sauf peut-être pour les kriss dont les poignées finement ciselées sont incrustées de perles, de diamants et de rubis; cet entourage a une attitude libre, quoique respectueuse, et nous lance des regards peu engageants. Le sultan est grave et digne, avec des manières aisées; nous nous saluons, il fait apporter des sièges et le tir continue.

Le sultan ne tire jamais; il se contente de juger les coups. On se sert de vieux fusils fabriqués à Bornéo, magnifiques et horriblement lourds, dont les batteries et les canons sont en bien mauvais état. Deux esclaves, après avoir chargé les armes, les déposent sur de petites fourches placées à côté du sultan; j'engage la conversation avec lui; Mohammed parle fort bien le malais; son style est simple et élégant, pur des solécismes usités dans tous les ports de mer. Il me dit que s*ii n'a pas plus tôt répondu à ma lettre, c'est qu'il était malade ; mais la vraie raison de son silence est qu'il n'a pas pu la lire; j'ai écrit âans accents, suivant l'usage malais; les caractères arabes dont se servent les Soulouans sont peu modifiés, mais ils ne peuvent se passer du système d'accents dont les Malais ne se servent jamais.

La nuit vient, la cour rentre au palais, où le sultan nous engage à le suivre. ,

L'immense case qui porte ce nom pompeux est, comme toutes les habitations de l'Archipel, portée sur des pilotis auxquels sont attachés des buffles et des chevaux qui piétinent dans un bourbier honteux. On grimpe dans le palais au moyen d'une échelle; après avoir traversé un vestibule, on entre dans la salle d'audience ; elle occupe toute la longueur de l'édifice et la moitié de sa largeur; à

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gauche, cette salle n'est séparée du harem que par des tentures légères et une large estrade en bambous; à droite, le long du mur, régne un banc devant lequel s*entassent les esclaves et tous les Soulouans que la curiosité attire ; car, à cette heure, les portes du palais sont toujours ouvertes, et chacun, homme libre ou esclave, peut parler au sultan et assister aux audiences aussi longtemps que cela lui plaît.

Le plancher est à claire-voie, Tameublement à peu près nul; quelques gongs sont pendus au mur; des bougies placées dans des verrines éclairent assez convenablement rassemblée. Au fond, sous un baldaquin de cotonnades voyantes, est dressé le trône ou plutôt Testrade royale ; le sultan s'assied à la turque et s'appuie sur des coussins richement brodés. L'héritier présomptif prend place à côté de lui; en arrière s'accroupit un hadjiy pandita de TÂfghanistan échoué à Maïbun après de nombreuses aventures; cet msupportable personnage, aussi vaniteux qu^ignorant, est le conseiller intime et le majordome du palais. Les dates se tiennent près du trône, la main droite appuyée sur la poignée de leurs kriss.

On apporte pour nous des fauteuils et une table; on nous sert d'abord de fort mauvais chocolat et, un peu plus tard, un repas assaisonné de sauces incendiaires, mais exquises.

L'étiquette de la cour concilie parfaitement la liberté et le respect. Gomme le sultan, tout le monde fume ou mâche le buyo; les serviteurs, les femmes, les curieux, vont et viennent et se penchent sur nos épaules pour nous Voir manger. Mais, quand on s'adresse au sultan, c'est avec l'expression d'une profonde humilité, et, si on lui présente quelque objet, c'est toujours des deux mains^ dans une attitude inclinée, comme une offrande.

Âpres notre repas, le sultan interrompt l'expédition des

affaires de TËtat pour causer avec nous. Il accepte sans trop de difficultés de se faire photographier; il est con* venu que nous reviendrons dans ce but sous peu de jours et qu'il nous logera dans une de ses maisons, au village de Maïbun ; il refuse poliment mais obstinément de nous faire conduire au lac de Panamaut où nous voudrions bien arriver, car il doit renfermer des richesses zoologiques de premier ordre. Le sultan redoute tout incident qui troublerait sa tranquillité. Il nous laisse entendre qu'il nous verrait avec plaisir circuler dans toute l'étendue de ses domaines, mais qu'à moins de lever une armée pour nous faire escorte, il ne peut répondre de notre sûreté et qu'il ne voit pas la nécessité de s'exposer aux complications qui résulteraient d'un accident. Notre conversation se continue longtemps au milieu de la fumée des cigarettes, et le sultan montre toujours beaucoup de bon sens et de finesse alliés à une ignorance surprenante. Ce souverain est avide de nouvelles politiques; il tient surtout à savoir quelle est au juste la situation de l'Espagne à côté des autres nations européennes; et bien qu'il ait un steamer constamment en route entre Maïbun, Labuan et Singapore, il ne songe pas à se procurer des journaux espagnols et anglais pour lesquels il trouverait facilement des traducteurs, soit à bord de son bateau, soit parmi les soldats et les forçats indiens déserteurs qu'il accueille secrètement à sa cour.

Réduit pour la plupart du temps aux nouvelles que ses dates ou ses vassaux lui apportent de Tianggi, le sultan profite largement du hasard qui lui amène des voyageurs récemment arrivés d'Europe; du reste ses questions sont toujours sensées. Il commence par s'enquérir des forces militaires et surtout des forces navales des divers États, me priant à diverses reprises de répéter ces nombres d'hommes et de canons qui dépassent son imagination et

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dont, je crois, il n'a jamais pu se faire une idée bien exacte. La visite du shah de Perse à notre dernière exposition l'intrigue fort; il en doute d'abord et se montre extrêmement satisfait des détails imaginaires que je lui donne à ce sujet, car je ne sais que peu de chose sur le séjour de ce souverain à Paris. Après m'avoir fait de nouveau énumérer toutes les puissances de l'Europe, il me prie de lui indiquer celles qui ont institué des expositions universelles. Enfin, il me demande force détails sur le rajah des Français; est-il héréditaire comme à Soulou, ou nommé pour un temps comme en Amérique? Il s'informe aussi de l'agriculture de la France (paraissant très frappé de ce fait que toute la terre y soit cultivée, bien qu'il n'y ait pas un seul esclave), et du mécanisme de notre gouvernement dont il comprend facilement le jeu, car le conseil de datos ou Roumah Bitjara * offre d'assez grandes analogies avec notre parlement.

Cette conversation courtoise, qui est loin de nous faire prévoir celles que nous devons subir quelques jours plus tard au même endroit; dure fort longtemps. Rey et moi, tombons de sommeil. Le sultan s'en aperçoit et nous engage à nous coucher, tandis qu'il continue à donner audience à son peuple. Nous nous empressons de déférer à cette invitation et nous nous étendons sur les nattes préparées sur une estrade, entre le harem et le trône. Nous ne tardons pas à nous endormir au bruit prolongé des conversations, mais dix fois au moins dans la nuit nous sommes réveillés en sursaut par une esclave qui, en marchant sur la pointe du pied, vient frapper un gong placé au-dessus de notre tête. Sa consigne exécutée, la vigir lante sentinelle rentre dans le harem en soulevant le rideau qui nous en sépare; nous apercevons alors, à la

1. Moi à mot, maison ou chambre des discussions ou pourparlers.

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lueur tremblante de quelques mèches fumeuses, une fourmilière de femmes et d*enfanls épars au milieu d'un chaos de cassettes et de coussins.

18 «décembre. — Nous suivons M. Schuck au village de Maïbun, où rappellent ses affaires. Â Textrémité sud de la prairie, nous franchissons un ruisseau large et profond. Aprèâ avoir dépassé un bosquet qui ombrage des tombes à demi ruinées, nous touchons aux premières cases du village. Ces cases, généralement sordides et délabrées, sont élevées dans le plus grand désordre sur les bords fangeux d'un ruisseau qui décrit des méandres compliqués. A marée haute, on parvient facilement en canot aux cases qui sont le plus avancées dans le lit du ruisseau. Malheureusement c'est l'heure du jusant, et il nous faut aller d'une case à l'autre sur des bambous glissants, au risque de tomber vingt fois dans une vase infecte, souillée de toutes les immondices que l'insouciance malaise laisse fermenter autour d'elle. Après plusieurs stations dans des cases, dont l'intérieur n'est guère moins sale que l'extérieur, nous arrivons au bord de la mer, dans une échancrure du rivage qui forme une anse sans profondeur, dont l'horizon est borné par Tile de TeombaL En pleine rade, portés sur de hauts pilotis, s'étendent les vastes magasins des négociants chinois qui, associés au sultan, monopolisent le commerce d'importation et d'exportation. Ce commerce est important; le port de Maïbun, bien plus actif que celui de Tianggi, exporte en quantités considérables : les huîtres perlières {moutiara^ tipay^), qui ne contiennent des perles qu'exceptionnellement, mais dont les valves fournissent la nacre ;

1. L'huître perlière vraie est la Meleagrina margaritifera : celle qui fournit la Coucha employée aux Philippines en guise de vitres est la Placuna placenta.

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la gulta-percha, produite par diverses essences*; des résines diverses (ces trois articles sont soumis à des fluctuations de prix énormes); le trepang*, le café et les autres produits culturaux sont en. petite quantité. L'importation a surtout pour objet les cotonnades coloriées fournies par les maisons allemandes de Singapore. Les fabriques allemandes imitent fort bien les dispositions et les couleurs usitées dans la Malaisie; les tissus indigènes fabriqués avec beaucoup de soin sont d'une qualité bien supérieure, mais la modicité du prix des imitations étrangères leur assure partout un large débit. Les Chinois de Maïbun importent aussi des armes, des munitions, et du fer pour la fabrication des kriss. On trouve dans leurs magasins de longs pierriers chinois en bronze, engins plus pittoresques que redoutables, et aussi un large stock de poudre anglaise et de nombreuses caisses de carabines rayées Enfîeld, modèle 1857.

Malheureusement, à ces divers genres de commerce, il faut ajouter celui des esclaves. Combien y a-t-il de ces malheureux à bord des sloops et des praws au milieu desquels nous avons circulé dans la rade ! Combien de mères qui ne reverront jamais leur fille jetée dans le harem d'un dato! Combien d'hommes destinés au travail meurtrier de la pêche des perles mourront phtisiques loin de leur famille dispersée ! Seuls, les flots de cette mer dont le murmure a étouffé tant de plaintes, pourraient répondre. Ce n'est pas que l'autorité espagnole tolère cet atroce commerce, mais elle ne peut être informée de toutes les exactions qui se commettent hors du rayon de son action immédiate.

1. Les principales paraissent appartenir au genre Isonandra. (Sapotacées.)

2. Holothuries desséchées. (Échinodermes.) Cette denrée est très appréciée en Chine.

Pendant que notre guide règle ses affaires avec un négociant chinois, la femme de ce dernier, Malaise pur sang, brode au tambour un riche turban; le travail est magnifique, mais avance lentement. Toutes les cinq minutes la brodeuse appelant une esclave se fait apporter une cigarette allumée et un poupon qu'elle allaite juste autant de temps que dure la combustion du tabac (un affreux tabac par parenthèse, tabac chino dont la saveur acre ferait rendre Tâme à nos plus intrépides fumeurs). La cigarette finie, elle reprend l'aiguille en mâchant Téternel buyo. L'esclave, de son côté, chique et fume alternativement. Telle est la vie des femmes de Soulou dans les cases qui jouissent de quelque aisance. Ce spectacle déjà vu vingt fois est somnolent, et j'en suis heureusement distrait par un petit garçon de Maïbun qui parle fort bien le malais et qui, avec la familiarité en usage dans le pays, s'accroupit à mes côtés sur un ballot et me parle de ses trois voyages à Singapore, comme pourrait le faire un vieux marin observateur. Il m'amuse, je lui donne des cigarettes et quelque monnaie; voyant alors qu'il peut tout oser, il va quérir une grande feuille de papier et me supplie d'y tracer avec leurs dimensions respectives les divers états de l'Europe, en commençant par la Hollande et le Portugal. Et voyant la France si grande avec des côtes si étendues : « Comment, me dit-il, voit-on si peu de navires de ton pays dans notre archipel? Est-ce que chez toi les hommes ont peurde^la mer? i>

De retour au palais nous avons une audience du sultan, qui nous donne rendez-vous pour lundi prochain, et condamne à la peine de mort le prisonnier de M. Schuck. Nous montons à cheval pour rentrer à Tianggi.

Je ne sais ce qui est arrivé du misérable condamné; mais, s'il a été exécuté, mieux a valu pour lui recevoir la mort hors de Maïbun. Les prescriptions pénales du Koran,

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telles que ramputation de la langue pour le blasphème, etc., y sont rarement suivies, mais la législation soulouane y substitue des peines ou plutôt une peine plus terrible encore, car, ici, comme chez les Négritos, les coups de bâton sont rarement appliqués. En somme, le châtiment presque exclusivement infligé est la mort, et quelle mort ! Tantôt le condamné, enchaîné à bonne distance, sert de cible aux courtisans; tantôt un dato essaye sur lui un revolver dont les cartouches sont avariées; tantôt, enfin, il est attaché à un arbre et les Soulouans, accourus toujours en nombre pour jouir du supplice, ont tous le droit de lui donner un coup de kriss, mais un seul, jusqu'à ce que le cadavre soit réduit en fragments. Chacun rentre chez soi, d'autant plus fier qu'il est plus couvert de sang.

Le supplice infligé aux épouses et aux esclaves infidèles, ainsi qu'aux femmes célibataires d'une conduite légère, est aussi cruel, bien qu'il n'entraîne pas nécessairement la mort. Ce supplice est à la vérité rarement appliqué à la troisième catégorie de coupables. Le sultan a dû comprendre qu'une exacte observation de la loi mettrait sa justice sur les dents.

Rentrés à Tianggi, nous nous occupons à préparer tout ce qui nous est nécessaire pour revenir à Maïbun et y photographier le sultan. Je prendrai la mer et me rendrai à Maïbun en contournant la côte occidentale de l'île. Profitant de la présense à Tianggi d'un courrier du sultan, M. Rey partira à cheval avec lui, et, arrivant à Maïbun plus rapidement que moi, prendra possession de la case et de l'installation qui nous ont été promises, et sur lesquelles nous ne comptons qu'éventuellement.

22 décembre. — De bonne heure nous nous mettons en route, chacun de notre côté. J'ai une bonne embarcation, pirogue à balanciers toute neuve, montée par un excellent équipage de Soulouans que le gouverneur. M, le

colonel don Carlos Martinez,. a bien voulu choisir pour moi dans le petit village indigène, soumis à TEspagne, qui est dans le voisinage immédiat de Tianggi. Quelle bonne é(]uipe que ces pirates en disponibilité! Je n'en aurai jamais d'aussi vaillante. Le vent n'est pas favorable, qu'importe! Us nageront tout le jour sans prendre un instant de repos.

Nous rangeons à distance respectueuse la côte où je distingue avec ma lunette Bato-Bato, et d'autres villages ombrages de cocotiers. Tous ces villages sont ennemis; c'est de là que partent les juramentadoSy me disent mes rameurs, qui, ayant accepté de vivre sous l'autorité espagnole, me paraissent peu désireux de rencontrer leurs compatriotes encore insoumis. À quatre beures du soir je dépasse Parang, grand village de quatre mille âmes, audevant duquel se dressent de nombreux corrals *.

La nuit tombe; je serre le rivage de plus près; des lumières brillent dans toutes les cases, partout retentit la musique des gongs et des kouling-tangan, divertissement ordinaire des soirées malaises ; au bruit de ces orchestres logés dans toutes les anfracluosités du rivage, j'arrive dans la rade de Maïbun qui, à proprement parler, n'en est pas une, car, lorsque la mer est complètement basse, tout l'espace compris entre les deux pointes de la baie est à sec. Les yeux exercés de mon équipage discernent bien vite l'emboucbure du ruisseau, malgré l'obscurité profonde, et nous nous engageons à l'aventure, au milieu d'une forêt de praws.

Bientôt je suis bêlé en français. M. Rey a pris possession de notre case, mais il n'a pu encore y pénétrer faute de lumière. Le fanal dont je suis muni nous permet de nous installer; la case est grande et à peu près propre,

1. Enceintes légères en rotang destinées à capturer les poissons.

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car elle est neuve; mais l'installation laisse à désirer; elle consiste en un vieil esclave qui est accroupi sur une natte, à côté d'une marmite vide; évidemment les fonds que le sultan a donnés pour notre réception, ont trouvé une destination plus utile entre les mains du fonctionnaire chargé de pourvoir à nos besoins. Mais j'apporte des provisions; nous dînons gaiement et nous nous étendons sur le plancher après avoir eu soin, pour la règle, de placer un homme armé en faction. Notre factionnaire visite les amorces de son fusil, dégaine son kriss et s'endort aussitôt après. C'est ce qui m'est toujours arrivé en pareille circonstance. Je plaindrais du reste le voleur ou le fanatique qui oserait nous attaquer. Le sultan y mettrait de l'amour-propre , et il serait bientôt réduit en parcelles impalpables.

23 décembre. — On nous annonce un dato, un grand seigneur, qui vient nous saluer de la part du sultan ; c'est lui qui est chargé de veiller à notre entretien. Ce drôle, hercule à la physionomie patibulaire, a l'effronterie de nous demander si nous ne manquons de rien. Nous avons à cœur d'éviter toute complication qui pourrait compromettre le portrait du sultan. Nous nous contentons de mettre ce fripon à la porte, et avec d'autant plus d'empressement, qu'il vient de nous renseigner sur l'importance de sa charge : bourreau en chef de Maïbun !

Nous nous rendons au palais par un sentier presque impraticable, semé de fondrières et de blocs de polypiers, qui passe devant quelques cases de forgerons, fabricants de kriss. Le sultan nous accueille avec courtoisie, mais il est visiblement préoccupé; on a dû lui faire mille objections au sujet de son portrait; son entourage nous suit des yeux, à la façon des chiens de garde qui flairent un visiteur suspect en compagnie de leur maître. Pourtant Mohammed nous donne rendez-vous pour le

lendemain. Dans la matinée nous disposerons notre chambre noire, et nous photographierons Sa Majesté dans Taprès-midi.

Nous quittons le palais, suivis par un butor, proche parent du sultan, qui écorche quelques mots de malais et nous adresse une foule de questions malveillantes. Enfin, nous nous débarrassons de l'importun dont la ténacité s'épuise en nous suivant au milieu du bourbier infect où se tient le marché de Maïbun. De petites toitures de nipa abritent des bancs de bambou, sur lesquels les vendeurs s'accroupissent derrière leurs marchandises. Ces marchands, à étalage fixe, sont privilégiés; ils sont à sec. Quant aux gens de la campagne qui vendent eux-mêmes leurs produits, ils cherchent un bloc de polypier émergeant de cet océan de boue et s'y tiennent en équilibre, comme des singes sur un perchoir. La place est très animée; presque tous les acheteurs, à pied ou à cheval, armés de kriss et d'une longue lance, donnent au marché l'aspect d'un camp de hallebardiers ; tout le monde, du reste^ porte le kriss, compagnon dont le Soulouan ne se sépare qu'à la dernière extrémité. Seuls, nous sommes sans armes dans cette foule compacte ; elles nous seraient d'ailleurs bien inutiles. A côté du marché se dressent les grandes cases de négociants chinois, où nous achetons quelques kriss. Partout, dans la Malaisie, le Chinois remplit l'office qui, chez nous, était autrefois le monopole des juifs de condition inférieure, et il s'en acquitte avec une intelligence et une activité au moins égales. Le métier d'usurier, de prêteur sur gages et de receleur, s'exerce ici sur un terrain exceptionnellement favorable, au milieu de ces populations de pirates, imprévoyantes, passionnées pour les jeux de hasard et les combats de coqs. Pressé par la nécessité, le joueur malheureux vend ou engage tout, provisions, femmes, enfants.

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25 décembre. — Cependant notre situation devient intolérable. Le sultan est invisible et nous fait dire qu'il a la migraine. En ce jour de Noël, consacré en Europe aux joyeuses réunions de la famille et des amis, nous sommes la proie des mécréants. Leur nombre s'accroît à chaque instant; il en vient de tous les points de Tîle ; des ambassadeurs boughis, malencontreusement arrivés de Célèbes, augmentent la confusion. Leur chef, pandita rusé et disert, avait d'abord pris parti pour nous ; mais, sous la pression de sa suite, ses sentiments se sont bientôt modifiés. Tous ensemble nous accablent de questions ridicules. « On voit bien que nous sommes des magiciens, car faire le portrait d'un homme sans pinceau, ce n'est pas naturel. Pouvons-nous expliquer ce prodige?... N'avons-nous pas des eaux magiques pour nojjs faire pousser de si grandes barbes, tandis que tous les hommes, Chinois ou Malais, ont seulement quelques poils au menton?... D'ailleurs Allah défend de faire des portraits; à coup sûr le sultan va en mourir * ; nous voulons emporter le portrait du sultan à Manille, comme un vil prisonnier; non, l'image du sultan ne quittera pas Ma'fbun. »

Que répondre à ces brutes? Nous rongeons notre frein, décidés à tout endurer pour rapporter le portrait du petitfils de celui devant qui faillit être massacré Dumont d'Urville. Mais les heures passent et le sultan reste toujours confiné dans son harem. Essayons d'un faux départ! Nous détruisons avec fracas l'installation que nous avons élevée sous le palais, nous emballons nos flacons, en criant que nous devons rendre compte de notre

1. Le hasard semble confirmer parfois les croyances les plus absurdes. Le sultan Mohammed, qui n*avait qu'une quarantaine d'années et dont la santé paraissait excellente, est mort peu de temps après .

temps à notre sultan à nous, et que nous ne saurions le gaspiller impunément. Soudain le prince Brahamuddin paraît, demi-nu, et, fait inouï au point de vue de l'étiquette soulouane, sans turban; il nous jure que son père sera guéri le lendemain. Nous daignons nous laisser fléchir.

27 décembre. — Le grand jour est arrivé; le sultan, pâle et magnifiquement vêtu, paraît au milieu de sa cour dont les vêtements et les parures brillent de mille feux sous un soleil écrasant; toute la cour est en costume de gala. L'appareil est dressé, les distances sont réglées, mais, au moment fatal, le sultan se recule et fait asseoir son fils devant Tobjectif. Un silence de mort plane sur l'assemblée. Le châssis s'ouvre et se ferme avec un bruit sec; un long soupir sort de toutes les poitrines. Je développe : ô bonheur, Brahamuddin devient visible, avec des ombres portées énormes, mais enfin il est parfaitement venu. L'enthousiasme du sultan est si grand qu'il perd sa gravité habituelle; il impose sèchement silence à ses datos; il se fait photographier en buste, assis, debout, seul et en compagnie; si je Técoutais, je photographierais jusqu'au dernier esclave. Il s'agit maintenant de partir avec les clichés ; sans doute le sultan ne s'y opposerait pas, mais les datos ont juré que le périrait n'irait pas à Manille! Et que faire au moment du départ, loin du palais, s'il leur prend envie de visiter nos bagages? Nous nous barricadons dans notre case et tirons plusieurs épreuves, tandis que, au dehors, les datos, la lance au poing, scrutent les murs d'un œil soupçonneux.

Un stratagème déjoue la surveillance de ces importuns et nous rentrons sans encombre à Tianggi.

Nous devons maintenant aller au nord-est de Bornéo, dans la baie de Sandakan. Nous comptons pour nous y rendre sur le petit vapeur du sultan, le Far East., qui,

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en allant à Singapore, touche le plus souvent à Sandakan el à Labuan. Mais voici que nous apprenons que le Far East est saisi, dans ce dernier port, par un créancier, M. Cowie, propriétaire du steamer Royaliste qui nous apprend cette nouvelle en jetant l'ancre devant Soulou. C'est la coutume du sultan et de tous les siens de ne rien payer qu'à la dernière extrémité. Celte extrémité est venue ; M. Cowie n'ayant jamais pu obtenir une piastre de son débiteur, a fait saisir le bateau par les autorités anglaises de Labuan, el vient profiter du fret réservé au Far East, Au lieu de faire roule à bord du mauvais bateau soulouan, en compagnie de Chinois et de Malais, nous allons avoir le plaisir de nous rendre à Sandakan avec d'honorables gentlemen, MM. Cowie frères, et M. William Hood Treacher, gouverneur de Labuan.

Nous faisons nos adieux à nos amis de Soulou, aux RR. PP. Frederico Vila et Juan Carreras, au gouverneur don Carlos Martinez, à nos confrères don V. Gonzalès et Rabadan, à tous les officiers espagnols qui ont eu pour nous tant de prévenances et d'attentions, et nous levons l*ancre le 18 janvier 1880.

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