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CHAPITRE VII

BAIE DB SANDAKAN — NAISSANCE D'uN ROYAUME —

LES BULED UPIH

20 janvier 1880. — Mer du N.-E. excessivement dure; une pluie froide nous cache les îles et les récifs de Tarchipel de Tawi-Tawi, qui s'étend de Soulou à Bornéo, du N.-E. au S.-O., et sépare la mer de Mindoro de la mer de Célèbes. Nous arrivons à dix heures du soir dans la baie de Sandakan, située au nord-est de Bornéo. Nous mouillons devant Elok Pura^ au point qui, sur la carte ^, est désigné sous le nom de Tong Papal,

Il y a six mois aucune case ne se dressait encore sur ces collines destinées sans doute à une si haute fortune. En 1875, M. le baron Overbeck, consul d'Autriche en Chine, explorait cette région et, revenu en Europe, cherchait en vain à former à Vienne une société pour en prendre possession ; son appel ne fut pas entendu par ses compatriotes; l'explorateur se tourna alors vers l'Angleterre où, sous le patronage de la maison Dent, une compagnie s'organisa rapidement et prit le nom de North British Bornéo company. Elle acquit du sultan indépendant de

1. Dépôt des cartes et pians de la marine. Mer de Soulou^ n« 2123. Tong Papal est le New-Harbour des cartes anglaises.

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Bruni et du sultan de Soulou les territoires situés dans le nord de Bornéo, qui sont limités au sud : sur la côte ouest, par la baie de Kimànis dans le voisinage immédiat de Labuan, et sur la côte est, par la baie de Sibucu ou de Santa-Lucia. A vol d'oiseau, le nouveau royaume mesure de l'est à Touest, dans sa plus grande largeur, 200 milles (370 kilomètres) et du nord au sud 120 milles (220 kilomètres) ; ses côtes sont baignées par les mers de Chine, de Mindoro et de Célèbes; sa limite méridionale confine à la sultanie indépendante de Bruni et aux possessions hollandaises; sa superficie peut être évaluée à 40 000 kilomètres carrés.

Cette prise de possession de la British Bornéo Company ne s'accomplit pas sans protestation de la part de l'Espagne. Cette puissance soutint que le sultan de Soulou, ayant par le traité de 1851 accepté son protectorat, il ne saurait aliéner tout ou partie de ses domaines sans l'autorisation du protecteur. La question est encore pendante *.

En attendant la solution du litige, la compagnie anglaise

1. Depuis Tépoque où j'écrivais ces lignes (janvier-février 1880), la situation de la North British Bomeo company s'est profondément modifiée à son avantage. Après d'assez longs débats devant les chambres espagnoles (décembre 1881), la propriété de la Bomeo tompany n'a plus été contestée par l'Espagne. La compagnie a obtenu du gouvernement de la Grande-Bretagne (novembre 1881) une charte, analogue à celle de Tancienne compagnie des Indes Orientales, en vertu de laquelle elle acquiert presque tous les droits de la souveraineté : administration indépendante, droit de lever des troupes, de rendre la justice, etc.

Aux dernières nouvelles l'immigration des Chinois, la navigation, le commerce, s'étaient beaucoup développés; Ëlok Pura comptait 3O00 habitants. M. Pryer a le droit d'être fier du résultat obtenu par sa fermeté et par ses travaux. Et nous, Français, nous avons. Ik un bel exemple du succès réservé dans ces contrées aux entreprises sérieuses, créées par l'esprit d'association et poursuivies avec per* 8é7érance,

se conduit en conquérant persuadé que, surtout en de pareilles questions^ time is money; pendant que les dépèches et les mémoires circulent entre Londres et Madrid, elle agit. Deux de ses agents viennent de s'installer à Tampasog et à Papa sur la côte nord, et le directeur qu'elle a envoyé à Bornéo, M. le résident W. B. Pryer, élève ici la capitale de la nouvelle colonie.

La position est bien choisie. La baie de Sandakan, située au N.-E. de Bornéo, à distance à peu près égale des détroits de Balabac et de Tawi-Tawi, commande ces importants passages qui conduisent au N.-O. dans la mer de Chine et au S.-E. dans celle de Célèbes. La baie est magnifique; son diamètre moyen égale environ 15 milles; son entrée resserrée, abritée par les îles Bahala et Tusan Duyon, n'offre aucun danger; elle présente seulement des courants de marée assez violents dus aux dimensions restreintes de la passe. Ce vaste abri est semé dlles nombreuses et présente en plusieurs points des bas-fonds; néanmoins les navires d'un fort tonnage peuvent y naviguer sans difficultés; les. côtes profondément découpées offrent de nombreux mouillages, et, sur la côte ouest, les navires peuvent en plusieurs points accoster à quelques brasses du rivage.

C'est dans une de ces anfractuosités, sur les flancs abrupts d'une haute colline, que nous trouvons la nouvelle capitale en train de se construire. M. Pryer était déjà installé dans une petite île du voisinage; sa première résidence a été détruite par un incendie. Trouvant, après réflexion, le site de New-Harbour préférable, c'est ici qu'il a transporté son installation; confiant dans l'avenir il a imposé à la ville naissante le nom d'Elok Pura (la belle ville, en malais littéraire). En ce moment nous ne trouvons guère qu'une trentaine de maisons élevées sur la plage et sur la colline qui la domine. Presque toutes ces

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maisons sont habitées par des traBquants chinois, avides et aventureux pionniers qu'on est toujours sûr de trouver aux avant-postes d'une colonie. Sur un. promontoire dont les rochers à pic abritent Tanse d*Ëlok Pura s'élèvent les constructions administratives, bureaux, prison, tribunal; les forces militaires sont représentées par vingt policemen, Arabes ou noirs Abyssins, musclés comme des athlètes. Le pavillon de la Compagnie, blanc à croix noire, portant les couleurs britanniques dans un de ses angles, flotte sur un petit bastion armé de six canons rayés, suffisants contre un coup de main possible des pirates troublés dans un de leurs derniers repaires. Le voyageur, qui n'a point à prendre parti dans le différend anglo-espagnol, doit saluer avec joie ces couleurs européennes, car elles annoncent la suppression prochaine de la piraterie, des exactions des datos, et surtout de Tesclavage, cette lèpre dévorante qui se montre encore ici dans toute son horreur.

Le résident M. W. B. Pryer, gentleman très instruit et grand entomologiste, nous accueille comme des confrères; il insiste pour nous recevoir chez lui, mais sa vaste et belle maison n'est point encore terminée et nous craignons que notre présence gône les travaux. Ne pouvant vaincre notre résistance, M. Pryer fait évacuer une des cases d'Elok Pura et nous y installe. Cette case est neuve — condition précieuse sous ces latitudes infestées d'insectes domestiques — et très suffisamment achevée ; elle est perchée sur la colline à l'ombre de gigantesques upas ^, seuls arbres respectés dans la forêt dont les troncs abattus couvrent le sol. A quelques pas derrière notre habitation se dresse la forêt vierge qui chaque jour recule

1. ÂntiarU ioxicaria (Artocarpées). Leur suc desséché fournit un toxique violent qui sert à empoisonner les flèches; on Tohiient au moyen d'incisions. Si on abat Tarbre, ce suc caustique jaillissant sous la hache atteint souvent les travailleurs et produit sur leur

SOUS la cognée des coolies chinois de la compagnie. De notre véranda nous dominons Tunique rue d'Ëlok Pura, la jetée et les eaux bleues de la baie où apparaissent de temps en temps quelque praw Biadjou, quelques schooners de Labuan, de Soulou ou de Tawi-Tawi.

En ce moment le trafic d*ElokPura est encore peu considérable. La principale source d'exportations consiste en rotang et nids d'hirondelles que les indigènes de l'intérieur ou les Malais de la côte échangent contre les étoffes, le riz, la quincaillerie des commerçants chinois. Mais déjà la gutta-percha, le caoutchouc, les bois de construction commencent à paraître à Elok Pura ; la population augmente peu à peu par l'immigration de Chinois, et surtout des Soulouans que le sultan de Soulou transporte gratuitement sur son petit steamer le FarEast.

Parmi les navigateurs de l'archipel malais attirés par le commerce d'Elok Pura, les plus nombreux sont les Biadjaws, auxquels leur vie errante a valu le nom de Sea Gypsies, Bohémiens de la mer. Ces Biadjaws ne doivent pas être confondus avec les Malais; leur taille est plus élevée, ils ont de la barbe, quoique peu fournie, et leur profil offre un type bien supérieur à celui des autres navigateurs indigènes de la Malaisie. Les Biadjaws vivent presque constamment dans leurs praws et rayonnent dans toute la mer de Célèbes. Les sujets que j'examine sont originaires de Simonor (île du groupe de Tawi-Tawi). Leur chef dit que les hommes de sa race sont très nombreux à Makassar et dans les autres parties de Célèbes, mais que le point de départ de leurs migrations est Djakatra, dans la sultanie de Johore (nord-est

peau nue des lésions pins on moins graves : aussi laisse-t-on ces arbres presque toujours en place au milieu des défrichements. Sons le nom à'upas, les Malais désignent encore un autre arbre, le Stry^ chnot tUuté (Strycbnées), dont ils retirent aussi un suc yënéaeuK, •

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de Singapore). Les Bughis, dont j'avais étudié quelques crânes avant mon départ, sont aussi assez nombreux dans les parages de Sandakan; ils mènent la même vie que les Biadjaws.

Ainsi partout, de Luçon à Bornéo, nous rencontrons des races qui diffèrent à la fois des Malais et des Negritos ; partout aussi nous trouvons ces races d*un type supérieur moins puissantes que les Malais, fait qui ne peut être entièrement attribué à TinOuence de l'Islam, car la conquête de Tarchipel par les Malais est bien antérieure à leur conversion au mahométisme.

Toute la région du golfe de Sandakan parait uniquement constituée par du grès. La côte ouest est formée de collines élevées, chargées de forêts, et en quelques points, par des falaises à pic dont les stratifications plongent de l'est vers l'ouest sous un angle d'environ 45". La végétation, très abondante, est surtout constituée par des Ficus, des Diptét'ocarpées et par un très grand nombre à* [/pas. Les arbres géants sont rares ; les rejetons et les rotangs enlacés forment un réseau inextricable, d*où il est bien difficile de se dégager quand on y a pénétré.

La côte orientale de la baie est beaucoup plus basse; la roche y est moins compacte et forme des plages d'un sable très fin. La flore diffère totalement de celle de la côte ouest. Dans l'île Tusan Duyon au nord-est de la baie, le sol est bas, uni, sans fourrés; on circule facilement au milieu de bois composés de Cy codées et d'un grand nombre de Casuarinées; ces dernières ont une taille beaucoup plus élevée que celles du golfe d'Albay.

3 février. — Nous allons chasser avec M. Gowie, l'armateur du Royalist qui arrive de Labuan, et M. Pryer, dans l'île Bahala S dont la topographie tourmentée et la

1. Désignée à tort sur les cartes sous le nom de BahakUulis; tulis (écrire, en malais) a dû être ajouté par un hydrographe, qui a

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végétation épaisse sont semblables à celle de la côte ouest de la baie dont elle forme le prolongement. Nous doublons la pointe Boule Sinsim au nord d'Elok Pura; sur le flanc du promontoire qui regarde la mer, les ficus au tronc blanc, au dôme de feuillage d un vert sombre, se superposent en longues rangées parallèles, et forment un superbe' rideau. L'île Bahala regorge de cerfs et de sangliers. La difficulté n'est pas d'atteindre le gibier, mais de l'emporter. Ayant abordé l'île par la côte sud, nous en portons par l'extrémité opposée, chargés de cuissots enlevés sur place aux animaux abattus.; nous avons dû abandonner la plus grande partie de notre chasse, ainsi que nos vêtements, dont les lambeaux accrochés aux épines aiguës des lianes permettraient de suivre facilement notre piste.

6 février. — Départ pour la rivière Sagaliud, qui se jette au fond de la baie de Sandakan derrière Hadji Pulu. Je vais étudier chez eux les Buled Upih, dont nous avons déjà vu à Elok Pura deux individus dont le type anthropologique présente le plus haut intérêt. Les ressources de la naissante capitale sont encore bien limitées, et nous avons beau chercher, quelque prix que nous offrions, nous ne pouvons louer qu'une seule embarcation, sansbalanciers, et trop petite pour que M. Rey et moi y trouvions place. Je pars donc seul avec Juan, mon muchacho tâgaloc, et deux esclaves que me procure l'obligeant M. Pryer. L'un des deux pense qu'il reconnaîtra la roule.

Je m'embarque par un fort beau temps, vent arrière, ce qui me permet d'installer avec une natte et un aviron une manière de voile, et de soulager un peu mes pauvres diables de rameurs. Je rase la côte ouest de la baie, car l'instabilité de mon embarcation lui interdit les oscilla-

pris pour le nom de Tlle la réponse qu^on lui faisait : « Ecrivez Bahala. »

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tions du large. Bientôt le soleil, dépassant la moitié de sa course, projette sur les flots Tombre des hautes falaises et des larges terrasses.

4 h. du soir. — J'entre dans le chenal formé par la côte et Hadji pulu. Sur la côte de Hadji se trouve un petit village d'Orang Simonor, malais et pirates, termes synonymes, du moins dans cette région. On aperçoit, on devine plutôt, sur la côte sud de la baie, Opak Asibi et, plus loin, Opak Dacula *, villages S*Orang Soulouk *. A Texception de ces agglomérations insignifiantes, nulle culture, nulle trace de Fhomme. La forêt étend partout son impénétrable manteau de verdure, qui n'est même pas interrompu, comme à Soulou et dans les Philippines, par des prairies de cogon.

A 6 heures, passé devant Djalaman^ village de Soulouans et de Malais, qui, accroupis sur la rive, me regardent avec un air peu engageant; suivant les recommandalions de M. Pryer je passe sans m*arrêter et vais mouiller plus loin, en vue de Timban, autre misérable hameau qui n'a pas une meilleure réputation. Mes hommes sont épuisés. £n dînant, ils manifestent une grande crainte des habitants du voisinage et surtout des crocodiles ; ils m'affirment qu'ils feront alternativement bonne garde. Là-dessus, ils ne tardent pas à s'endormir. J'essaye de les imiter, mais sans succès, car le fond de mon petit praw, encombré par mon mince bagage, ne permet pas d'y prendre une position compatible avec le sommeil.

7 février. — Je me mets en route à 3 heures 30 minutes du matin. La côte s'abaisse, ses contours indécis^ sa végétation de palétuviers ' qui remplacent les hautes essences, annoncent le voisinage de l'embouchure du Saga*

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