Rapport, ch. V
2. Piastres mexicaines, monnaie courante dans tous les ports de la Chine et de la Malaisie.
véritable périssoire. Nous nous souhaitons un bon voyage ; je laisse Juan et mon bagage à Sagaliud ; je pars avec mes deux rameurs, et une demi-douzaine de patates, présent queTârid m'offre avec beaucoup de dignité.
Un peu en amont du village, je rencontre encore deux ou trois cases de Buled Upih, puis la forêt se referme ; le cours du Sagaliud se rétrécit, devient sinueux et rapide, et, suivant Taffirmation de Târid, des arbres gigantesques, morts de vieillesse, commencent à encombrer son cours. Mais mon praw est si exigu qu'il trouve toujours un hiatus suffisant pour dépasser l'obstacle. Le gros gibier paraît abondant. Souvent une ouverture béante interrompt les épaisses murailles de verdure qui maintenant s'étendent et se confondent au-dessus du lit de la rivière. La berge garde l'empreinte des pieds des colosses, rhinocéros ou éléphant, qui sont venus s'y désaltérer; il est impossible de suivre leur piste. Au bout de quelques pas, les lianes déchirées, les jeunes troncs abattus forment un fourré impénétrable. Les oiseaux et surtout les écureuils deviennent de plus en plus nombreux; les martins-pêcheurs au corsage doré, aux ailes d'azur, partent à chaque instant des buissons de la rive, et les singes toujours invisibles secouent furieusement la cime des arbustes. Soudain, à cent pas en avant du praw, une masse noire se dresse au milieu de la rivièrç et nous regarde, immobile. C'est un rhinocéros I J'arrête mon praw et je lui envoie deux balles, dont l'une cylindro-conique à pointe d'acier. L'énorme bête sort lentement de l'eau et s'enfonce dans la forêt. Mes rameurs et moi sommes bientôt sur sa trace; il nous est d'abord facile de la suivre, nous l'apercevons nettement qui s'éloigne tranquillement au petit trot, et franchit sans hâte comme sans hésitation les arroyos vaseux qui sillonnent en tout sens le sol de la forêt; bien que pieds nus, nous avançons
BAIE DE SANDAKAN 193
difficilement dans cette vase visqueuse ; nous gravissons une colline, la béte est déjà loin sur le versant opposé; elle m'échappe ! je lui envoie encore deux coups de carabine; le rhinocéros agite doucement sa queue et disparait dans un fourré où nous perdons deux heures à ouvrir un passage à coups de kriss. Il faut revenir bredouille au praw que, dans Tardeur de la poursuite, les rameurs ont oublié d'amarrer;- où est-il en ce moment? Nous nous hâtons vers la rivière, bien sensibles maintenant aux piqûres des innombrables sangsues dont le sol est couvert, et qui, au passage, s'attachent à nos pieds. Arrivés au Sagaliud, plus de praw! mes rameurs se regardent d'abord avec angoisse ; mais bientôt leurs yeux perçants découvrent l'embarcation qui s'est arrêtée au premier coude, dressée presque verticalement dans un fourré.
Quelques instants après, le praw chavire sur un tronc qui nage traîtreusement entre deux eaux. C'est certainement l'incident le plus désagréable qui puisse arriver à un voyageur. Il faut d'abord nager à la poursuite des objets flottants et plonger pour pécher ceux que leur densité a entraînés au fond; puis il faut essuyer, sécher, nettoyer, etc., et, comme tout est mouillé, il n'est pas facile d'avoir du feu. Théoriquement, au bout de quelques minutes, un quart d'heure au plus, on obtient quelques fibres incandescentes en frottant l'un sur l'autre deux fragments de bambou S mais il faut avoir les mains sèches, et l'air est tellement saturé d'humidité que de chaque feuille, de chaque brin d'herbe, perle une goutte
1. Les deux fragments doivent avoir de 20 à 30 centimètres de long SHr 2 oa 3 de large. Sur le milieu de la face interne de l'un on creuse une rainure longitudinale ; les lilaments qui en résultent sont accumulés à Pextrémité de la rainure; on introduit dans la rainure l'extrémité taillée en pointe du second fragment et on ftoXX^
d'eau. Dans ces conditions, Topération est longue, peutêtre même irréalisable; j'ai heureusement une cartouche dont la poudre n'est pas trop humide. Un vaste bûcher est enfin enflammé et je puis m'étendre à côté de mes c esclaves >, toujours gais, toujours infatigables, sur un bon lit de cendres dont la chaleur a séché le sol.
14 février. — Nous sommes éveillés avant le jour par les aboiements mélancoliques des gibbons. La forêt semble renaître. Les cris, les sifflements, les bourdonnements se répondent, se mêlent, s'apaisent pour reprendre aussitôt. Rien n'est vivant comme les premières lueurs de l'aube dans ces asiles où l'homme n'a jamais exercé de ravages.
Je reprends ma route, mais les obstacles s'amoncellent ; il faut hisser Tembarcation sur les arbres tombés en travers du fleuve, besogne très fatigante quand elle est souvent répétée ; enfin mon praw très étroit, mais assez long, ne trouve plus assez de place pour virer dans les boucles du Sagaliud. Une reconnaissance opérée par terre me démontre que la rivière, de plus en plus sinueuse, n'est plus navigable ; il faut rétrograder.
Je quitte cette magnifique forêt \ierge, inexplorée, où la chasse méthodique donnerait de beaux résultats pour nos collections ; mais il faudrait des vivres, une installation longue à établir, et, d'accord avec M. Rey, j'ai dû limiter la durée de notre séjour à Bornéo.
Je reviens donc au village des Buled Upih où, en mon absence, mon muchacho Juan a pleinement savouré les délices du farniente; il m'assure qu'il a veillé avec un soin scrupuleux sur mon bagage. Bien qu'il représente une valeur immense pour les misérables Buled Upih, il
énergiqaement avec nn mouyement de va-et-vient; on détache ainsi de petites parcelles de filaments qai se carbonisent et finissent par échauffer assez les filaments précédemment accumulés pour qu*on puisse déterminer leur combustion en soufflant.
BAIE DE SANDAKAN 195
n'y manque pas une épingle, témoignage éclatant de leur probité, car je connais assez la négligence de mon domestique pour être certain que sa surveillance a été nulle.
15 février. — Je fais quelques cadeaux aux Buled Upih, je reprends mon praw, et me sépare de mes hôtes dans les meilleurs termes. Les ressources en vivres que j*ai trouvées chez eux ont toujours été insignifiantes, mais cette fois-ci elles font absolument défaut. Nous ne pourrons satisfaire notre faim qu'à Ëlok Pura. Cette perspective surexcite le zélé naturel de mes rameurs, et je ne m'arrête que pendant le temps strictement nécessaire pour tuer et rôtir quelques oiseaux.
16 février. — A 2 heures du matin, je suis à l'embouchure du Sagaliud; avant d'entrer dans la baie de Sandakan, où peut se lever un vent contraire, je m'arrête pour faire reposer mes rameurs. Ils me réveillent une heure après, se plaignant de ne pouvoir dormir. Nous nous lançons dans la baie ; la nuit est splendide ; le ciel est pur, constellé d'étoiles; chaque coup d'aviron fait jaillir des lueurs phosphorescentes, que les poissons réveillés par notre passage multiplient par leurs bonds bien loin du praw. Le soleil se lève, et avec lui, le vent qui malheureusement est contraire. Mes hommes rament toujours. J'arrête quelques instants pour tuer quelques tourterelles au milieu des palétuviers de la côte. On est toujours sûr de faire coup double avec ces jolis et excellents oiseaux; ils volent par couples, et quand l'un des deux est abattu, l'autre vient se percher au-dessus du corps de son compagnon.
À 6 heures du soir, toujours contrarié par la brise du N.-E., j'arrive enfin à Elok Pura. M. Rey a beaucoup augmenté nos collections, mais, hélas ! le vapeur sur lequel nous comptions fait défaut; les ressources alimentaires d'Elok Pura sont épuisées ; nous voici pour plusieurs jours encore réduits à la portion congrue, bien que M. Pryer
partage géoéreusemeot avec nous les vivres qui lui restent ; mais lui aussi comptait sur le bateau pour se ravitailler. Ce qui est plus grave, nous voici sans moyen de revenir à Soulou.
18 février. — Il y a déjà longtemps que nous voyageons dans les pays à. crocodiles, et dans des conditions essentiellement favorables à leur rencontre; cependant nous n*en avons pas encore vu un seul; tous les Européens sérieux auxquels j'ai parlé de notre déconvenue, me disent qu'ils n'ont pas été plus heureux que nous. Cette lacune est aujourd'hui comblée. Quatre Soulouans nous apportent un jeune crocodile vivant et ficelé conmie une carotte de tabac. Il s'agit maintenant de le mettre en peau ^ ; souffrant des piqûres de sangsues reçues dans les forêts de Sagaliud, je délègue cet important mandat à Juan, qui souffre du même mal que moi, mais à un moindre degré. Juan, qui nous a souvent aidés dans nos préparations, mais qui n'a jamais eu encore l'honneur d'opérer seul, accepte avec empressement. Il s'installe commodément sur la véranda, amarre le sujet sur une planche, l'étrangle par le procédé connu du garrote viU puis, d'une main ferme, pratique une incision sur la peau du sternum. A ce moment, un fracas épouvantable me fait bondir sur ma natte. Juan et le muchacho de M, Rey sont étendus sur le dos au milieu d'instruments, de planches, de caisses renversées ; la mort du crocodile n'était qu'apparente; au premier coup de scalpel il a brisé ses liens, et a sauté par-dessus la balustrade de la véranda; le voilà maintenant qui se hâte vers le rivage, franchissant comme dans un steeple les arbres étendus sur le sol. D'Elok Pura, situé au pied de notre colline.
i. Cest-à-dire dépouiller un animal dQ sa peau ea conservant le squelette de la I6te et des membres,
BAIE DE SANDAKAN 197
on a vu le drame; toutes les portes se ferment, et l'unique rue de la ville, si animée à cette heure, devient subitement déserte. Honteux, désespéré, Juan s*élance à la poursuite du fugitif, le saisit par la queue et parvient à le renverser sur le dos; Tanimal, désormais sans défense, est bientôt mis en peau pour tout de bon; il renferme une énorme quantité d'aliments, de poissons surtout, réduits à un médiocre volume par la compression des puissantes tuniques musculaires de son estomac.
26 février. — Juan est, lui aussi, forcé de s'aliter. Les piqûres de sangsues, indolores, invisibles même, pendant plusieurs jours, s'enflamment; chaque piqûre produit autour d'elle un large abcès. Les journées, les nuits surtout, deviennent d'une longueur désespérante. Que j'envie le flegme de mon muchacho, et surtout son incroyable puissance de sommeil. Parfois le tremblement de la fièvre le réveille ; tout le reste du temps, nuit et jour, il dort sans relâche d'Un sommeil toujours calme, toujours égal.
Au milieu de l'ennui de mon immobilité forcée je dois une grande reconnaissance aux soins dévoués de M. Rey, aux attentions de M. Pryer et de M. Walter, ingénieur de la Bornéo Campany, qui viennent me voir souvent, me fournissent tous les renseignements qu'ils ont acquis sur le pays, m'apportent des journaux, des livres, et, généreusement, partagent avec moi toutes leurs ressources. Le vide de mes nuits sans repos est un peu rempli par la musique malaise du kuling tangan, qui chaque soir résonne dans une case voisine. D'abord ces airs ne me paraissent qu'un affreux charivari, et je songe à invoquer l'autorité de M. Pryer pour le faire cesser. Mais peu à peu mon oreille s'accoutume à ces sons,. étranges pour un Européen ; on me dit que nos voisins sont des virtuoses renommés; ils jouent en effet avec dextérité et
correction, mais leur répertoire est peu varié ; toutes les phrases, très courtes, oot le même style, et sont répétées indéfiniment; la simplicité de la mélodie se prête à cette répétition; c'est moins un air, comme nous Tentendons en Europe, qu'une succession de sons continus, comme le mugissement d'un torrent ou le murmure du vent dans le feuillage. Peut-être d'ailleurs que sans les tourments de rinsomnie je n'y trouverais aucun charme.
27 février. — Le Royalist arrive avec M. Cowie; hélas ! cette fois-ci il ne pousse pas jusqu'à Soulou ; il n'ira qu'à son prochain voyage.
29 février. — Un coup de canon fait trembler notre case; je me traîne sur la véranda. En croirais-je mes yeux! Le pavillon français flotte à la corne d'un magnifique bateau dont la mature domine la batterie d'Elok Para. C'est le Ker^ueleriy croiseur de notre division navale des mers de Chine, que les hasards de sa croisière amènent ici. Le commandant, M. le capitaine de frégate Mathieu, comptait se rendre directement de Sandakan à Manille; apprenant notre situation, il veut bien se détourner de sa route pour nous porter à Soulou.
3 mars. — Nous faisons nos adieux à M. Pryer dont l'obligeance et les attentions ont été si parfaites pour nous. Le Kerguelen fait route à 10 heures du matin. 11 est difficile d'exprimer le plaisir que j^éprouve, bien que fort souffrant, à me trouver en France, car ce vaillant croiseur est bien une portion de notre pays; commandant, état-major, équipage, nous y reçoivent avec une touchante sympathie. Quelle joie d'entendre tout le monde parler français I Nous sommes les hôtes du carré. Voici des journaux, des nouvelles de France, du filet de bœuf, du pain, du vrai pain. Je ne fais guère honneur à cette table si hospitalière, mais qu'il est agréable de s'y asseoir à côté de nos compatriotes, dont plusieurs sont en relations avec
BAIE DE SANDAKAN 199
pos parents ou nos amis. Tous ces messieurs sont pour nous d*une obligeance extraordinaire; MM. les D" Soliand et la Houle se joignent à M. Rey pour me donner leurs soins. M. Schmitz, officier chargé des montres, veut bien vérifier mes calculs des positions de la rivière Sagaliud et me faire copier une instruction pour la détermination des latitudes par les hauteurs circumméridiennes du soleil.
4 mars. — A 6 heures du soir le Kerguelen mouille en rade de Souiou, ayant accompli avec une précision et une rapidité remarquables ce difficile trajet dans une mer semée d'écueils et dont les cartes sont pleines d'erreurs.
On me transporte dans la maison la plus voisine du débarcadère; c*est celle de M. Martins, colon anglais; bien qu'elle soit encore en construction, elle est déjà habitée par plusieurs officiers de la garnison, que je connais pour la plupart, et que je suis heureux de revoir. Je ne puis assister à la réception que les autorités espagnoles font à Tétat-major du Kerguelen. M. Rey me dit qu'elle a été pleine de cordialité.
29 mars. — Toujours dans mon lit! Ma guérison marche avec une lenteur désespérante. Cependant jamais malade n'a été mieux soigné. L'excellent docteur don Manuel Rabadan s'est joint à M. Rey. Les RR. PP. Frédérico Vila et Juan Buada, les officiers de la garnison et de la division navale espagnoles, viennent me voir, et s'enquièrent de ce que je puis désirer; l'un d'eux, don Frederico Reboul, m*envoie chaque jour des livres gais et des mets exquis. « Combattons l'anémie et le spleen », me dit-il avec un entrain communicatif qui dériderait le plus malade.
Je ne suis pas seul souffrant à Souiou. Notre retour a coïncidé avec l'établissement de la mousson de sud-ouest. Les pluies abondantes survenant après une période de sécheresse développent un grand nombre de fièvres bi-
lieuses dans cette localité où Ton remue la terre de tout côté. Les affections inflammatoires à frigore fournissent aussi un contingent élevé de malades, ce qui peut paraître paradoxal, mais s'explique facilement par Tarrêt de la transpiration, arrêt que produit le moindre courant d'air. Il est des jours où presque tous les hôtes de M. Martios sont, comme moi, dans leur lit.
30 mars. — A 5 heures trente minutes du matin nous sommes éveillés par quelques coups de fusil tirés en dehors de la palissade, vers la tour de la Reyna. La compagnie de discipline conduite par son capitaine don José Navarro, part au pas gymnastique dans cette direction, et entame une fusillade bien nourrie. Tous les jours à cette heure-ci, des patrouilles de la garnison parcourent les environs de la place; deux d'entre elles sont tombées sur une quarantaine dejuramentados qui, désespérant de franchir la palissade, les attendaient, embusqués dans le lit d'un ruisseau. Les patrouilles surprises, inférieures en nombre, tiennent bon cependant. L'arrivée de la compagnie de discipline met fin à cette alerte. Une partie des juramentados se disperse et se sauve; les autres font résolument face aux balles, et tombent percés de coups. Cette attaque coûte à la garnison trois morts et six blessés gravement atteints. Les juramentados ont laissé douze des leurs sur le carreau; plusieurs blessés, dont on a longtemps suivi les traces sanglantes^ ont disparu dans la forêt. Les cadavres des assaillants sont comme de coutume enterrés dans le voisinage. Il est à craindre que ces tombes ne deviennent pour les Soulouans un lieu de pèlerinage dont les panditas sauront se servir pour exalter le fanatisme de nouveaux agresseurs. Si les morts étaient jetés à la mer, loin de la côte, cette privation de sépulture, si redoutée par les Moros, serait sans doute la mesure la plus efficace pour prévenir de nouvelles attaques.