‹ Voyage aux Philippines et en MalaisieChapitre 57 sur 86 · MINDANAO. — LE GOLFE DE DAVAO · texte numérisé non relu

MINDANAO. — LE GOLFE DE DAVAO

6 avril 1880. — L'heureuse étoile sous laquelle nous accomplissons notre mission ne nous abandonne pas. Je suis à peu près rétabli lorsque le Pasig, toujours commandé par le sympathique capitaine don José Zavala, relâche à Soulou, en route pour Davao (sud-est de Mindanao). La première personne que nous rencontrons à bord est M. le chef de bataillon don Joaquim Rajal y Larre, récemment nommé gouverneur de Davao, qui se rend à son nouveau poste. M. Rajal, qui a déjà entendu parler de notre voyage dans l'archipel, nous promet d'employer tout son pouvoir à faciliter nos recherches ; nous sommes présentés à Mme Rajal, qui nous accueille de la façon la plus gracieuse et nous invite à regarder la Casa Real de Davao comme notre propre maison.

Le Pasig lève Tancre à 10 heures du malin. Je quitte Soulou, non sans regret, car si j'y ai passé des journées et surtout des nuits assez dures, ma maladie m'u permis d'apprécier toute la générosité et la noblesse du caractère castillan.

A 10 heures du soir nous passons devant Zamboanga sans nous arrêter; faisant route à Test, toujours en vue

des hautes montagnes de Mindanao, nous laissons à bâbord les baies de Sibugay et de Dumanquilas.

Mindanao est après Luçon Tîle la plus considérable des Philippines ; sa superficie est évaluée à 94,400 kilomètres carrés. Ses dimensions maxima atteignent à peu près 470 kilomètres du nord au sud et 490 de l'est à I ouest. Au nord elle fait face aux îles Bisayas; elle est bornée à l'ouest par la mer de Mindoro et à Test par Tocéan Pacifique; sa côte méridionale, baignée par la mer de Célèbes, est découpée par des baies profondes, la baie lUana entre autres, base d'opération des écumeurs de mer, dont le principal établissement dominait le Rio Grande.

L'île est commandée par un gouverneur général, brigadier ^ qui réside à Zamboanga. Elle est divisée en 4 gouvernements particuliers: Cottabato et Davao au sud,Misamis et Surigao au nord. La domination effective des Espagnols s'étend d'ailleurs sur toutes les côtes et tend de plus en plus à pénétrer dans l'intérieur. Plusieurs des caries hydrographiques de cette région laissent encore beaucoup à désirer, mais, en ce moment, la commission hydrographique permanente des Philippines s'occupe de lever la partie des côtes qui n'a pas été l'objet de travaux récents.

Le sol de cette grande île, fertile, accidenté, d'un accès difficile, est occupé par des populations qui peuvent être divisées en quatre groupes :

i^ Les Indiens Bisayas, tous catholiques et soumis à l'Espagne ; on comprend aussi sous ce nom et à tort beaucoup d'indigènes depuis longtemps conquistados S

1. Grade intermédiaire à ceux de colonel et de maréchal de camp.

2. Ces indigènes sont aussi désignés sous le nom de reducidoSy et sous ceux de Christianos nuevos, christianos mejos^ suivant

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c'est-à-dire soumis et convertis au christianisme. On ne rencontre guère les Bisayas en dehors des pueblos . ou des visitasj presque tous situés sur la côte ou dans son voisinage immédiat. Leur nombre ne dépasse pas 150,000 âmes.

2<» Les Malais on Moros mahométans, surtout répandus au sud, dans le hassin du Rio Grande et autour de quelques-uns des lacs de Tinlérieur.

3*^ Quelques Chinois, coolies et marchands, fixés dans les pueblos.

4^ Les Infieles comprennent tous les indigènes, de races diverses, sauvages idolâtres et indépendants qui occupent l'intérieur de File.

On estime le nombre des Moros et des Infieles réunis à 300,000 âmes. Ces évaluations ne peuvent qu'être très approximatives^ ces populations étant en grande partie indépendantes.

7 avril, 5 heures du soir. — Nous arrivons à Pollok, sur la cote est de la baie Illana, magnifique havre naturel, à rentrée facile, très sûr en tout temps, où la sonde trouve partout des fonds de 30 à 50 mètres. Un aviso de la marine royale se tient presque toujours ici ou dans les environs, surveillant ces parages mal famés. Les Guimbas surtout, tribus des montagnes voisines, ont une réputation détestable. Un petit pueblo s'élève auprès du mouillage; bien que la contrée soit très saine et très fertile, il ne contient que très peu de colons bisayas; les Moros se livrent presque seuls à la culture des terres qui produisent un café de qualité supérieure.

8 avril. — Départ à 4 heures du matin ; à 5 milles au sud de Pollok, nous trouvons Tembouchure du

répoque à laquelle remontent leur soumission à l'Espagne et leur conversion au catholicisme, lesquelles sont toujours simultanées.

Rio Grande, puissante rivière qui descend d*un lac de Tinlérieur ^ En se jetant dans la baie Illana, le Rio Grande se divise en plusieurs bras obstrués par une barre; le point le plus favorable n'a que 1 m. 60 de profondeur à marée basse, mais au delà le fond tombe rapidement à 3 et 6 mètres. Le Pasig francbit beureusement la passe ; les palétuviers qui bordent les rives font bientôt place à des rizières qui s'étendent à perte de vue à Test et à Touest et rappellent les environs de Saigon. Cette plaine fertile donne trois récoltes de riz par an; elle est formée par les alluvions empruntées aux montagnes volcaniques dont les contours accidentés bornent Pborizon au nord.

Ici mourut bravement, en 1S96, Figueroa, le premier capitaine qui entreprit de soumettre les Moros de Mindanao. Depuis cette expédition, malheureuse pour les Espagnols, les hostilités furent presque constantes entre les chrétiens et les mahométans. Dans la première moitié du xvii® siècle, les progrès de TEspagne furent considérables à Mindanao ; on entrevoyait déjà la soumission complète des côtes et de l'intérieur, lorsque le gouvernement de Manille fut obligé, en 1662, de rappeler la plus grande partie des troupes pour faire face à des nécessités plus urgentes. Dès lors, jusqu'à la fin du xvin» siècle, la domination espagnole fut précaire dans la grande ile; mais elle s'y affermit tous les jours depuis celte date ; la prise de Cottabato et de Soulou, en enlevant à l'islamisme ses deux grands boulevards dans ces régions, paraît y avoir définitivement consommé sa ruine.

A six heures du matin le Pasig s'amarre aux arbres de la promenade de Cottabato , situé sur la rive gauche

1. M. D. Lais Angosto y Lapisbura, lieutenant de vaisseau, qui a remonté le Rio Grande, me dit que le lac ne mérite ce nom que pendant la saison des pluies; pendant la saison sèche, ce n'est qu'un vaste marais où ne peut voguer la plus petite embarcation.

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du Rio Grande. Le pueblo espagnol a pris le nom de la ville more de la rive opposée {Kota bato^ la ville aux fortifications de pierre) ; ce poste important a été enlevé aux pirates il y a quelques années, à la suite d*un violent combat. Cottabato compte bien peu de colons; la ville est cependant fort animée, grâce au ¥ régiment d'infanterie indigène qui y tient garnison.

L'bostiÛté des Moros n'est pas ici aussi entreprenante qu'à Soulou; cependant il est bon d*étre sur ses gardes; il y a six mois, un alcade et un chirurgien envoyés avec quelques soldats à Tamontaca (en amont de Cottabato), pour informer de quelques méfaits commis par ces indigènes, y ont été massacrés.

Nous profitons de la relâche du Paslg pour visiter, en compagnie du commandant Rajal, le sultan de Cottabato, chef des Mores de celte région sous le protectorat imposé par l'Espagne. Un demi-mille en aval de Cottabato, nous nous engageons dans un arroyo de la rive droite. Après quelques coups de rame, nous apercevons cinq ou six cases sordides groupées autour d'une case un peu plus grande. C'est la résidence du sultan. L'intérieur rappelle celui de Maïbun, mais avec des dimensions réduites et beaucoup de saleté en plus. Ici, nous sommes à la fois au milieu du harem et de la cuisine. Le sultan, jeune homme à l'air timide et faux, nous fait asseoir à ses côtés; nous ne sommes pas surpris d'apprendre que, malgré son âge, il a déjà fait tomber un grand nombre de têtes. La conversation est insignifiante et difficile, car elle se fait par l'intermédiaire d'un ministre qui sait à peine quelques mots d'espagnol. Apprenant que nous sommes allés à Maïbun et que nous avons parlé au sultan de Soulou, toujours respecté malgré ses malheurs, le sultan de Cottabato fait venir son bourreau, soulouan borgne aux proportions athlétiques, qui parle quelque peu le malais. Le prince

se borne à me demander, par Tintermédiaire de son exécuteur, comment nous n'avons pas été égorgés en allant à Maïbun. Par égard pour les personnes qui nous accompagnent, nous nous contentons de lever la séance.

En rentrant à Cottabato, à une encablure des factionnaires espagnols, nous rencontrons des esclaves, maigres, efflanqués, qui placent des engins de pêche; ils sont plongés jusqu'à la ceinture dans les eaux de ce Rio Grande, infesté de crocodiles qui, il y a huit jours, ont renversé l'embarcation du Capitan de los Chinos et croqué son propriétaire. Les malheureux n'auraient que quelques pas à faire pour être libres, à Tabri du pavillon espagnol ; ils se résignent pourtant à l'esclavage, soit que mahométans ils se soumettent sans murmure aux lois de la destinée, soit qu'ils craignent pour leur famille les conséquences de leur évasion; ainsi je l'ai déjà noté à Soulou.

Le Pasig largue ses amarres à cinq heures du soir. Après avoir quitté le Rio Grande, nous faisons route au sud, longeant à une médiocre distance la côte de Mindanao. Le rivage est bas, un large cordon de palétuviers s'avance dans la mer; à peu de distance se dressent les hauts sommets boisés de cetle région volcanique, analogues à ceux qui dominent PoUok. De nombreuses lumières marquent remplacement des villages Moros de la côte.

9 avril, 7 heures du soir. — Après avoir dépassé la baie de Sarangani (qui i)'a pas une meilleure réputation que la baie Illana), nous entrons dans le détroit de Sarangani ^ formé par les iles du même nom et la pointe Panguian. Nous stoppons en entendant un coup de canon. Au bout de quelques minutes^ M. le lieutenant de vaisseau don Enrique de Ramos y Âzcarraga monte à bord avec M. le docteur don Gabriel Lopez y Martin. M. de Ramos, commandant la station navale de Davao, croisait ici depuis quelques

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jours avec une de ses faloas ^ surveillaDt les Mores de la côte et dressant la carte des îles Sarangani.

M. de Ramos, prévenu de notre prochaine arrivée par une lettre de notre consul, M. Budemaine, vient à nous, et nous assure que nous ne pouvions choisir un meilleur terrain que la province de Davao pour continuer nos recherches. « Je vous assure, nous dit-il, que vous pouvez compter sans réserve sur tous les moyens dont je dispose. »

Nous vérifierons bien souvent en eiïet la sûreté de cette appréciation, et plus encore Tinfatigable obligeance de cet officier aussi sympathique que distingué. Nous nous rappellerons toujours avec reconnaissance les moments passés à la station navale de Davao où M. et Mme de Ramos, qui parlent noire langue comme des parisiens, nous feront Thonneur de nous accueillir comme des amis.

10 avril. — Le Pasig prolonge la côte ouest du golfe de Davao dont les hautes montagnes, les forêts, les prairies de cogon reproduisent le paysage que nous voyons depuis Pollok. Au-dessus de ces montagnes, au loin dans l'ouest, s'élève le Matutun, au pied duquel coule le Rio Grande, que nous venons de quitter. Près de Davao et sur la côte même, se dresae majestueusement VApo,]e grand volcan dont les pentes boisées, les vallées profondes, vierges encore du contact des Européens, nous présentent dès notre arrivée l'attrait d'une ascension importante et splendide.

A deux heures après midi le Pasig laisse tomber son ancre à un mille et demi du petit rio de Davao, dont

1. Faloa^ goélette à demi pontée, armée d'une pièce lisse de 12 et montée par une vingtaine de matelots ; ces bateaux, d'un tirant d'eau très réduit, marchant à la voile et à la rame, sont fort redoutés des Moros,

l'embouchure est obstruée par une barre. Les soucis et les ennuis que nos innombrables colis font peser sur tous nos déplacements sont singulièrement atténués cette fois par la faloa de la station navale, qui, sur Tordre de M. Ramos, recueille et met à terre notre bagage.

Le R. P. Minovès, de la Compagnie de Jésus, curé de Davao, nous reçoit avec empressement et insiste vivement pour que nous nous installions définitivement chez lui ; mais, craignant de le gêner, nous prenons en ville deux logements voisins, que nous procure Tobligeant intermédiaire du docteur Lopez. Je loge pour ma part chez Taimable don Juan Junquero y Lujan, officier d'infanterie, dont la maison, pourvue d'un rez-de-chaussée et d un jardin, convient admirablement à notre installation, que le concours de mon hôte rend prompte et facile. Bien que M. Rey soit malade, en proie à des douleurs hépatiques et à une forte fièvre dues à l'humidité, nous sommes bientôt pourvus de tout ce qui nous est nécessaire, grâce au concours spontané de tous les Espagnols qui résident ici; nous engageons des muchachos, nous nous assurons d'une banca, nous achetons des chevaux, et nous sommes bientôt à même de courir dans toutes les directions.

La petite ville de Davao, connue aussi sous le nom de Vergara, est le chef-lieu de la province de Nueva Guipuzcoa, laquelle comprend le quart ^d oriental de Mindanao ; cette province s'étend sur la côte sud de la grande île, depuis la baie de Sarangani, où elle confine à la province de Cottabato, jusqu'à la baie de Mayo sur Tocéan Pacifique ; ses limites septentrionales sont indécises, car le centre de File est encore plus ou moins indépendant. Dans l'intérieur, au milieu des montagnes volcaniques chargées d'épaisses forêts, vivent, à l'étal sauvage, les Infieles de races diverses que nous allons nous efforcer

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d'atteindre; sur les côtes, notamment à rembouchure des cours d*eau, sont partout campés les Moros, dont les déprédations provoquèrent rétablissement de l*Espagne dans ces parages; l'espèce de cordon littoral que forment ces Malais est ici beaucoup moins serré que sur d^autres points du grand archipel d'Asie. En 1847, Oyangiiren, officier d'une rare énergie, obtint du gouvernement de Manille l'autorisation d'entreprendre à ses risques et périls une expédition contre les Moros de Davao *. Le dernier conquistador partit sur un petit brick, relâcha à Caraga, pueblo bisaya de la côte du Pacifique, y recruta deux cenls volontaires, et -se présenta hardiment devant Bavao, qui était alors comme aujourd'hui la capitale de ^a région ; il l'emporta sans coup férir et imposa bientôt son pouvoir sur toutes les côtes qui limitent actuellement la province. Depuis cette époque, la domination espagnole n'a jamais subi d'agression sérieuse ; toute la rancune des Moros n'a produit que des assassinats et des pirateries, paralysées dans ces dernières années par rétablissement d'une station navale à Davao. Cette station, commandée par un lieutenant de vaisseau, comprend trois faloas montées par soixante-quinze marins indigènes, et un petit arsenal, dont les ouvriers, grâce à la cordiale obligeance de M. de Ramos, nous rendent les plus précieux services. La province est gouvernée par un chef de bataillon qui a sous ses ordres une compagnie de discipline indi-

1. Oyangurea ne reçatda gouvernement que quelques armes, des mnnitions et l'autorisation de lever une compagnie de volootaires; il devait être gouverneur pendant dix ans de toute la région quUl scamettrait et avoir le monopole du commerce pendant les six premières années de la conquête. En 1849, aidé par quelques secours envoyés de Manille, Oyanguren brisa la dernière résistance des Moros sur le rio Hijo; la conquête était dès lors définitive. Le vaillant soldat ne jouit pas longtemps des fruits de la victoire; rappelé en 1852, il mourut en 1859 à Manille, dans le désespoir et la misère.

m VOYAGE AUX PHILIPPINES ET EN HALAISIE

gène de 200 hommes environ, casernée à Davao. Ces forces sont suffisantes pour assurer la tranquillité de la côte. Quant à la conquête de Tintérieur, TEspagne a tout intérêt à l'attendre d*une politique ferme et patiente; les événements de ces dernières années prouvent la valeur de ce système; des expéditions militaires dans un pays accidenté, inconnu, souvent désert^ exigeraient des efforts hors de toute proportion avec des résultats toujours précaires.

2 juin. — Nous] poussons des pointes dans toutes les directions, et nos excursions sont presque toujours fructueuses. La région est encore presque entièrement plongée dans la barbarie, bien qu'elle offre de grandes ressources pour le commerce et Tagriculture ; le défaut de ports est le grand obstacle au progrès. Les côtes est et ouest du golfe de Davao sont exposées au souffle des moussons et balayées par des courants violents ; l'embouchure de tous les cours d'eau, peu importants d'ailleurs, est obstruée par des barres; seule^ la baie de Malalac^ sur la côte ouest, offre, dit-on, un bon mouillage.

Les côtes du golfe sont, en général, dangereuses; de larges bancs en interdisent l'approche ; en beaucoup de points où les courants sont moins violents, et par des profondeurs de 50 centimètres à 15 mètres, s'étendent de larges récifs de polypiers. Le travail des zoophytes, les déblais charriés par les courants et les tremblements de terre, peu intenses, mais presque quotidiens, modifient constamment le relief de la côte, où, en somme , les phénomènes de soulèvement prédominent. Dans le passé, alors que le volcaa Apo était en pleine activité, ces mouvements eurent sans doute une intensité infiniment plus grande.

Une haute chaîne de montagnes affectant une direction générale nord et sud court parallèlement à la* côte ouest,^

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dominée par le volcan Apo près de Davao; elle présente en maint endroit d'immenses dépressions circulaires, anciens cratères tapissés aujourd'hui par d^épaisses forêts.

Toute la région du golfe est essentiellement volcanique; le sol, très fertile, est généralement constitué par les détritus des roches éruptives; cependant, sur beaucoup de points, même à des altitudes considérables, des grottes, des vestiges de polypiers attestent Faction prolongée de la mer ; ces points sont bien connus des indigènes, qui savent par expérience que les plantations de cacao ne réussissent pas sur les terrains autrefois submergés.

La province de Davao est salubre, même sur la côte, excepté sur tous les points bordés de palétuviers et sur ceux, beaucoup plus rares, où l'affaissement du sol produit de larges marais dans lesquels se putréfient les restes des forêts immergées. La diarrhée, la dysenterie et la fièvre intermittente, généralement de type tierce, sont les affections dominantes. Les Indiens Bisayas et les indigènes leur payent un lai*ge tribut (elles sévissent aussi sur les Européens, avec moins de fréquence, mais avec beaucoup plus de gravité) ; il n'est pas rare de rencontrer des Bisayas qui de temps à autre, depuis des années, ont des accès de fièvre pendant plusieurs mois consécutifs. Leur organisme est aussi patient que leur caractère; le tempérament lymphatique, résultat d'une hygiène déplorable, est très développé parmi eux et se dénote par des adénites, des phlegmons et des ulcères qui se produisent sous Tinfluenee des causes les plus légères et ne guérissent que très lentement.

En somme, la constitution médicale est dominée surtout par les influences telluriques. Les Européens ne peuvent attribuer au milieu météorologique qu'une affection, l'anémie, et celle-ci, quand elle n'est pas provoquée par

une autre maladie, ne survient qu'après un séjour prolongé.

Ces remarques ne concernent que les hommes adultes; ici comme ailleurs, les femmes et les enfants de race blanche supportent mal Tinfluence dépressive du milieu tropical; les hommes eux-mêmes ne bénéfieient de la bénignité relative du climat que s*ils peuvent suivre exactement les régies d'une hygiène sévère, règles peu compatibles avec les travaux de notre mission. M. le docteur Paul Rey subit les conséquences à peu près inévitables de notre régime; jusqu'ici il n'avait éprouvé que quelques indispositions sans gravité; aujourd'hui sa santé fortement ébranlée ne lui permet plus de poursuivre ses travaux; un prompt retour en Europe lui est devenu nécessaire. Je me sépare avec un profond regret de mon excellent camarade, avec qui je voyage depuis plus d'une année sans que jamais, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, le plus léger nuage se soit élevé entre nous, résultat assez remarquable entièrement dû à l'aménité de son caractère. J'accompagne M. Rey à bord du PasiQj où nous échangeons une cordiale poignée de main; puisse la mer être favorable à l'ami, à l'homme de cœur qui à Sandakan et à Soulou m'a prodigué des soins dévoués * I

Par le même bateau nous quitte M. le commandant don Faustino Villa Abrille y Alvarez, gouverneur de Davao, qui vient de remettre ses pouvoirs à M. le commandant Rajnl. Depuis que nous sommes ici, le nouveau et Tan-

1. Mes vœux ne furent pas entièrement exaucés : le Panayy sur lequel M. Rey s'embarqua à Manille, rencontra dans la mer de Chine un ouragan furieux qui brisa son hélice. Le Panay eut toutes les peines du monde à gagner à la voile le port de Labuan, où le gouverneur, M. William Treacher, notre compagnon de route à bord du Jioyalist, Iqi fit le meilleur accueil.

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- cien gouverneur nous ont montre une égale bienveillance et ont à chaque instant usé, pour faciliter nos recherches, de toutes les ressources que leur donne leur autorité. Nos souhaits accompagnent M. le commandant et Mme Villa Abrille dans le nouveau poste dont ils trouveront la désignation à Manille.

Du 2 juin au 5 octobre. — J'étends de plus en plus le rayon de mes excursions autour de Davao, où je laisse mes approvisionnements et mes bagages. Les courses au sud du rio de Davao sont toujours précédées d'un préambule désagréable; les pluies amenées par les vents du sud-ouest ont beaucoup grossi ce rio large, profond et rapide au point où l'inclinaison dés berges permet de prendre pied; un énorme crocodile y a établi sa résidence; on le guetle en vain; il a déjà essuyé sans dommage appréciable plusieurs coups de remington ; presque chaque jour il signale sa présence en enlevant quelque bétail, et de préférence les chevaux qui passent à la nage, remorqués par les embarcations. Mais dès qu'on a franchi le passage difficile, quelles belles courses au milieu des prairies et des forêts, quels beaux paysages I l'un d'eux surtout, près de l'embouchure du rio Matina; c'est, à quelques détails prèS; le décor du Mancenillier au quatrième acte de r Africaine,

Sur les bords mêmes du rio de Davao, quelques infieles ont construit leurs cases, et, tenus en respect par le voisinage immédiat des baïonnettes espagnoles, ont un peu modifié leurs mœurs violentes, mais, au fond, leurs coutumes sont toujours celles des sauvages de l'intérieur; à chaque instant je rencontre dans ces cases des esclaves sans famille, qui n'auraient que quelques pas à faire pour conquérir leur liberté et persévèrent dans la servitude, soit que leur extrême ignorance les empêche de croire a l'ef- Scacité de la protection du pavillon espagnol, soit que

leur apathie appréhende un changement quelconque. Quelques rares colons, indiens Bisayas, disciplinaires libérés pour la plupart, se sont établis au milieu de ces indigènes ; fait triste à signaler, ils en ont pris les mœurs ; comme eux ils ont des esclaves et paraissent fort surpris de mes observations à ce sujet, a Mais, senor, me dit l'un d'eux, tous mes voisins ont des esclaves ; si je n'en avais pas, je ne serais plus respecté, et bientôt je serais moi-même capturé, échangé contre quelques platos * et emmené à tous les diables par delà TApo. D'ailleurs, sans esclaves, comment cultiver ma plantation? Si je donnais la liberté à mes gens, il est probable qu'ils refuseraient de me quitter ; seulement ils ne voudraient plus travailler ; ils me demanderaient à manger tout de même, et ne craindraient plus mon bejuco; c'est moi qui me trouverais à leur merci. »

Quand on a passé quelque temps dans le Grand Archipel d'Asie, les raisonnements de ce genre ne surprennent plus.

Les Infieles de cette région, les Bagobos surtout, élèvent d'excellents chevaux; tout le monde, femmes et enfants, monte achevai dans ces montagnes; cet animal est ici l'objet de la même sollicitude qu'en Algérie; les meilleures juments, propriété des chefs, ont une réputation qui s'étend au loin; leur généalogie est soigneusement conservée par la tradition. Ces chevaux ressemblent beaucoup au cheval barbe; leur taille est cependant un peu inférieure et leur tête plus forte. Comme les barbes, ils sont sobres, rapides, infatigables ; les sujets de choix reçoivent, en général, une ration quotidienne de deux

1. Assiettes de porcelaine chinoise très grossière, importées en quantité considérable aux Philippines ; constituent un des principaux objets d'échange avec toutes les populations sauvages.

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kilogrammes de riz ; les autres n'ont pour toute nourriture que le fourrage vert des prairies où ils paissent en liberté. Leur caractère se prête bien au dressage. La seule bride en usage est un filet brisé en cuivre, sans gourmette, hérissé de pointes mousses, soutenu par une têtière en corde d'abaca. Les deux rênes, aussi en corde, excessivement courtes, réunies immédiatement derrière la crinière, tiennent le cheval constamment en main ; ces deux rênes se prolongent en une rêne unique, la seule sur laquelle puisse agir le cavalier; mais ces chevauX| très souples, obéissent facilement à l'action des aides.

La selle se compose de deux arçons en bois réunis par deux planchettes qui reposent des deux côtés de la colonne vertébrale en dégageant fortement le garrot. Le plus souvent on interpose une natte ployée en plusieurs doubles entre la selle et le cheval, et toujours une autre entre la selle et le cavalier; une sangle étroite en abaca maintient cette selle primitive, complétée par des étriers très courts. Ce harnachement est peu solide; malgré leur réputation de centaures, les sauvages sont de médiocres cavaliers ; en réalité ils se tiennent, non par la pression des genoux que la saillie latérale de Tarçon rend impossible, mais au moyen de rëquilibre; la rupture de la sangle et rinstabilité du cavalier occasionnent des chutes fréquentes,^ j'ai souvent soigné au fond desforêts des malheureux horriblement meurtris. L'armement des sauvages complique ces accidents de la façon la plus grave, car à cheval ils ont toujours, comme les Soulouans, la lance à la main. Dernièrement, je chassais le cerf et le sanglier avec deux chefs voisins de Davao. Nous nous trouvions au bord d'une immense prairie mollement ondulée, entourée d'un rideau de forêts ; derrière nous, une légion de sacopes et ô!esclaves refoulait avec de grands cris le gibier vers la prairie. Un cerf ne

tarde pas à débucher ; nous nous élançons au galop au milieu du cogon dont le feuillage serré cache de nombreuses fondrières; les chevaux du pays ont un flair merveilleux aiguisé par l'habitude; leiir sabot connaît bien cette moindre résistance du sol qui indique les abords de la fange, et ils franchissent le mauvais pas d'un bond instinctif. Cette fois-ci, un des chevaux calcule mal son élan et s'abat. Lancé en avant, le cavalier décrit la parabole obligée et s'embroche sur sa lance qui s'est malencontreusement enfoncée dans le sol, la pointe en l'air. Bien que pénétrante, la blessure, soignée sur-lechamp, n'est pas mortelle. Mais le malheureux dato conservera une gêne de la respiration qui lui interdira à jamais la chasse à courre.

Les Infieles ou indigènes de la région de Davao sont bien supérieurs par leur organisation sociale aux populations de l'intérieur que j'ai déjà visitées à Bornéo et dans la péninsule de Malacca ; leur situation, à l'égard des Malais (Moros) de la côte, est pourtant la môme ; cependant comparées à celles des Buled Upih et des Manlhras, leurs ressources sont considérables.

Leur alimentation a pour base la patate douce {Convolvulus batatas) et le riz qu'ils cultivent rarement avec l'aide des bêtes de labour. Les plantations de banane, de coco, de café et de cacao sont aussi assez nombreuses. Mais, en général, après avoir assuré tant bien que mal leur existence au moyen du riz et des patates, les indigènes préfèrent chercher dans les forêts la cire, le miel, la résine appelée almaciga sur la côte, et Técorce du cannelier, qui, bien que de qualité inférieure, trouve toujours un prompt débouché; tous ces produits, bien que cédés à vil prix, leur procurent un bien-être relatif. Ils donnent assez de soin à la culture de Vabacay qu'ils débitent en fibres par le procédé déjà lioté dans la pro-

D Apo. (Phniogra|iliiea do lauleur.)

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vince d'Âlbay. Avec ces fibres souples et teDaces, ils tissent des étoffes grossières, mais résistantes, auxquelles ils donnent le nom de dagmay ; brunies au moyen de coquillages, elles acquièrent le brillant de la soie. Les Infieles les teignent et les tissent par les procédés les plus primitifs; cependant le produit ne laisse rien à désirer pour la solidité et la couleur; ils forgent aussi des kriss dont la matière première leur est fournie par la ferraille qu'ils se procurent au moyen d'échanges. Ces armes ont pour eux une valeur fort élevée, qui est seulement en rapport avec la somme énorme de travail qu'elles représentent, vu les procédés élémentaires employés pour leur fabrication. Il en est de môme de quelques ustensiles et ornements, mors de bride, bracelets, colliers, fabriqués avec le laiton troqué sur la côte. Les InGeles n'emploient l'or que très rarement, bien qu'on le trouve dans presque tous les ruisseaux de l'intérieur; un collier de ce métal, dont la matière vaudrait à Paris 50 ou 60 francs, a ici une valeur décuple.

Les tribus qui se partagent les environs de Davao sont, du reste, très diverses, et ne doivent pas être confondues *.

Les Bisayas désignent à la fois, sous le nom d'Ados, les Negritos que je n'ai encore rencontrés ici qu'à l'étal d'esclaves, et d'autres tribus qui vivent au nord-ouest de l'Apo. Ces dernières appartiennent à un type élevé ; elles ont un état social assez avancé ; ce sont les seules qui ne craignent pas de se mesurer avec les MoroSy auxquels elles ont voué une haine héréditaire; leur audace est souvent couronnée de succès.

Les TagabawaSy mélange de Bagobosei de GuiangaSy ont les mêmes mœurs; cependant une de leurs tribus au

i. Rapport, cb. m.

moins paraît d*un caractère plus gai et plus sociable. Le costume des Tagabawas est habituellement des plus sommaires ; mais les jours de fôte, ces indigènes se surchargent d'ornements ; les filles de chefs surtout paraissent accablées sous le poids des colliers et des dagmays. Malgré la chaleur d une journée orageuse et le poids de leurs parures, j'ai vu ces princesses se livrer pendant plusieurs heures à une danse des plus animées qui présentait des rapports étroits avec le cancan.

Les Guiangas et les Bagobos disséminés sur le versant oriental de TApo sont remarquables par leur air efféminé ; souvent, si on ne voyait que leur visage, il serait impossible de reconnaître le sexe des jeunes sujets (v. p. 223). Ils sont très agiles, adroits, et, malgré leur apparence délicate, fort robustes; leur taille moyenne est de 4631 millim. et s'élève parfois jusqu'à 171S millim. ; relativement laborieux, ils fournissent aux colons Bisayas quelques travailleurs libres dont les services sont, d'ailleurs, toujours éphémères.

Le régime social de tous les Infieles est, comme celui . des Moros^ la féodalité pure, et dans le golfe de Davao, il n'y a pas même, comme à Soulou ou à Cottabato, un sultan qui exerce une autorité suprême au moins nominale. Les dates Infieles ou Moros de la région de Davao portent le même titre et jouissent des mêmes droits. Le dato est, en fait, le seul homme libre de son clan; il exerce une autorité absolue sur tous les membres de sa famille, sur ses Sacopes ou vassaux, et a fortiori sur ses esclaves. En théorie, on pourrait dire que les sacopes ont certains droits, qu'ils ne sont assujettis qu'à des tributs et à des corvées définis. Mais en réalité cela n'est vrai ni pour les Infieles, ni pour les Moros qui ont du moins dans le Koran une doctrine, et dans leurs ignorants panditas quelque chose qui ressemble à des jurisconsultes. Les datos de

GiWrrier GulBDgi. (Pliolograpbie de liulcur.)

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toute race poussent leur absolutisme et leur tyrannie, non jusqu'aux limites de leur fantaisie qui n*en a pas, mais seulement jusqu'au point extrême où leurs exigences décideraient leurs sacopes à se réfugier auprès d'un autre dato dont ils augmenteraient ainsi la puissance. Du reste, cette considération influe peu sur les dates. Quant à fuir, à vivre seul, je ne crois pas que cette idée ait jamais germé chez un des malheureux voués de père en fils à la plus atroce tyrannie ; car elle est impraticable, vu l'état social de la région.

Cet état est la guerre permanente, entendue et pratiquée tout autrement qu'en Europe. Le plus puissant dato de la région de Davao ne peut réunir plus de trois ou quatre cents lances en mettant sur pied tous ses sujets, en faisant appel à tous ses parents, à tous ses amis, et si cette petite armée se mettait en campagne, elle mourrait de faim au bout de buit jours. Ici, on se bat d'une autre façon. Quand ils supposent qu'un village peut fournir un butin convenable, les dates envoient une petite troupe de Sacopes et d'esclaves qui attaque toujours par surprise et pendant la nuit. Les vieillards sont égorgés sur-le-champ ainsi que les hommes adultes qui se sont sérieusement défendus. Les femmes jeunes et les enfants sont soigneusement épargnés, car ils constituent la meilleure part du butin, les femmes surtout, qui, assimilées à des hôtes de reproduction, travaillent tout en augmentant le nombre des esclaves du dato victorieux. Les sacopes agissent le plus souvent qu'ils le peuvent pour leur propre compte; de là l'insécurité la plus complète pour tout individu qui vivrait isolé, et les craintes continuelles de tous les indigènes ^ Naturellement, un tel état social développe à

1. On verra plus loin, chapitre X, cet état plas accusé encore chez les Mandayas et les Manobos, dans le centre de Mindanao.

rextréme le goût du sang ; les Moros ont des lois qui le surexcitent et le légitiment; quant aux Infieles^ ils se sont forgé une religion qui le consacre.

Ce n'est pas sans peine que j'obtiens quelques détails sur cette religion; comme tous les sauvages, les indigènes de la région de Davao sont très réservés à cet égard, et les Indiens Bisayas les plus familiarisés avec eux affirment qu'ils n'ont aucune espèce de croyance; ces Bisayas sont d'ailleurs de bonne foi, car ils ne conçoivent guère une religion sans toutes les cérémonies du catholicisme.

Les Infieles reconnaissent une trinité résidant dans le ciel et composée de trois frères, Tighiama qui a créé le monde, Manama qui le gouverne, et Todlay dieu de Tamour, époux de la vierge Todlibun en l'honneur de laquelle les femmes célèbrent quelques rares fêtes. Tels sont les êtres fondamentaux de la conception des Bagobos et des Guiangas, et sans doute de tous les autres Infieles ; mais on n'entend jamais parler d'eux et il faut de la ténacité pour les découvrir. En fait, les Infieles ne se préoccupent guère que de trois puissances d'un ordre inférieur : Ltmbucun, Mandarangan et Dewâta.

Mandarangan est VAsuan tagaloc, YYaua bisaya et le diable en français. Limbucun s'incarne dans une tourterelle dont le chant est un présage certain ; il n'est pas dlnfiel qui ne renonce sans hésiter au voyage le plus nécessaire si le chant se fait entendre à sa gauche. Cet esprit a aussi une grande influence sur les récoltes : quand elles sont bonnes on lui offre quelques grains de riz sur un plat fixé au sommet d'un arbre. Dewâta est le génie protecteur du foyer domestique et son culte est malheureusement célébré avec beaucoup d'application. « Dewâta aime le sang, disent les Bagobos; il n'est jamais aussi content que lorsque les lances sont rouges, et tous les moyens sont bons pour le satisfaire, » A défaut de grief

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sérieux, comme l'assassinat d'un parent ou d*un ami, qui doit toujours être venge, les prétextes ne manquent jamais pour verser le sang. Chez tous les Infieles une dette impayée donne au créancier le droit de tuer le débiteur ou un de ses parents ; c'est au créancier à bien préparer son embuscade. Mais d'après les mômes mœurs une honte ineffaçable s'attache à la famille qui ne venge pas le sang versé; de là des vendette qui se perpétuent de génération en génération. Les prétextes les plus futiles, un sourire inexpliqué, un geste douteux, demandent aussi la mort. Le meurtre s'accomplit toujours au moyen d*un guet-apens préparé de longue main, combiné de telle sorte que le meurtrier ait une retraite assurée et facile; dès qu'il a frappé, l'Infiele se sauve sans même s'assurer que le coup ait porté.

Les sacrifices humains sont une autre source de meurtres. La mort d'un dato ou de l'une de ses femmes, un ouragan, un accident quelconque, demandent des sacri-^ fiées dont le nombre est proportionné au rang des défunts ou à l'importance présumée du phénomène. La victime est prise parmi les esclaves du dato ou achetée par cotisation; souvent en effet, quand un dato a condamné à mort un de ses sujets, il le vend, s'il est sûr qu'on l'achète pour le sacrifier.

Dans le cas de cotisation^ les Infieles frappent la victime à tour de rôle dans l'ordre que leur attribue l'importance de leur souscription.

Enfin, toutes les fautes, le vol comme le viol, très rares il est vrai, la paresse d'un esclave, etc., sont passibles de mort, car les Infieles ne connaissent pas d'autre peine.

Les Infieles n'ont ni idoles, ni temples, ni prêtres. Leurs cérémonies religieuses sont très sommaires; ils se réunissent dans une case quelconque et passent la nuit à boire du vin de canne et à invoquer leurs divinités sans

que nul d'entre eux prenne dans ces assemblées un carao tère saeré. Pourtant^ il y a toujours, en fait, quelque Infiele plus adonné que les autres aux choses de la religion, et qui jouit en cette matière de quelque primauté. Quelquefois, mais bien rarement, un de ces Infieles, grâce à son intelligence et à quelques prédictions réalisées par le hasard, acquiert une influence considérable dont il profile pour s'ériger en dato et exploiter sans miséricorde ceux qui se rangent sous sa loi.

Les dialectes de tous les Infieles avec lesquels j'ai été en rapport doivent être rattachés au groupe dont le tagaloc est le type, et qui fait partie de la grande famille des langues malayo-polynésiennes ^

14 juillet. — En face de Davao, au milieu du golfe, se dresse la grande île de Samal ', habitée par les Samals. Des indices recueillis auprès des Indiens Bisayas qui trafiquent sur la côte, dans le voisinage de Davao, me font croire que je pourrai y fouiller utilement quelques tombes loin des villages. Un de ces Bisayas, alléché par Tespérance de me servir de guide, office rémunérateur dans cette circonstance, m'assure même qu'il connaît une prairie où les ossements affleurent le sol. Généralement il ne faut guère se fier aux indications de cette espèce; parmi ces populations peu instruites, seuls les plus fieffés coquins surmontent pour ^elques piastres la terreur superstitieuse qu'inspirent les morts. Il est rare cependant que, lorsque plusieurs indications concordent, elles ne renferment une part de vérité. Je me mets donc en roule avec mon guide pour timonier et mes deux muchachos qui vont me servir de rameurs. Admirable flexibilité du caractère des Indiens ! L'un de ces hommes était apprenti

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