CHAPITRE IX
Octobre 1880. — A mon retour à Davao, M. le Gouverneur Rajal m'apprend qu'il vient d'avoir une entrevue avec le dato Manij chef de la plus nombreuse et de la plus redoutée des tribus bagobos qui résident sur les pentes orientales du volcan Âpo, et en interdisent l'approche aussi bien aux Infieles qu'aux Castilas; car, d'après leur religion, c'est un lieu sacré, sanctuaire de leur redoutable Màndarangan; s'ils le laissaient profaner, les plus épouvantables malheurs en seraient la conséquence.
Ce dato Mani, quoique assez intelligent, croyait que ses domaines étaient inaccessibles aux Espagnols de Davao. Sa conviction était sans doute basée sur l'insuccès de quelques expéditions qui avaient eu pour but l'ascension de l'Apo *. Mani était pour Davao un voisinage incommode. Quelque incartade plus grave que les autres impatienta le gouverneur précédent; don Faustino Villa Abrille
1. Oyanguren ressaya en 1852 à la tète de 67 soldats ou déportés; sa tentative infractueuse lui coûta 20 hommes. En 1870, nouvelle tentative du Gouverneur Real avec 30 marins ; celle-ci ne réussit pas davantage, mais ne coûta du moins la vie à personne.
prit avec lui vingt hommes, et, un beau matin, Mani se trouvait cerné avec toute sa smala ; il demanda et obtint son pardon. Mettant à profit cette soumission récente, le commandant Rajal a si bien fait qu'il rentre à Davao avec des engagements formels de Mani. Le dato ne s'opposera pas à l'ascension du volcan; bien mieux, il servira de guide; enfin il ne sacrifiera aucun esclave pour apaiser le courroux de son dieu.
L'aimable gouverneur, décidé à tenter l'ascension le plus tôt possible, me propose de l'accompagner. J'accepte son offre cordiale avec empressement. Nos préparatifs sont bientôt faits. Nous prendrons avec nous quelques muchachos; M. le Gouverneur amènera en outre huit soldats de la compagnie de discipline armés de remingtons, qui nous serviront d'escorte et de porteurs. Il est important de déterminer aussi exactement que possible l'altitude de l'Âpo, qui n'a jamais encore été gravi, et dont la valeur inscrite sur les cartes ne peut être qu'approximative. L'excellent et obligeant commandant de la station navale, don Enrique de Ramos^ vient à mon secours avec son obligeance habituelle. Il est convenu que six fois par jour don Enrique observera le baromètre, le thermomètre et l'hygromètre à la station navale de Davao; muni des mêmes instruments, j'observerai, au cours de l'ascension, autant que possible aux mêmes heures; de nos observations comparées nous déduirons l'altitude. Cette collaboration augmentera encore les obligations dont je suis redevable à cet officier distingué, qui n'a cessé de mettre à ma disposition avec une bonne grâce parfaite les nombreuses et utiles ressources dont son commandement lui permet de disposer.
L'archipel des Philippines est formé de roches éruptives anciennes, principalement devoniennes, recouvertes par les alluvions qu'elles ont fournies et par les produits
d*éniptions volcaniques tertiaires, quaternaires et actuelles. Les gisements de roches volcaniques, si nombreux dans presque toutes les iles, montrent que les éruptions ont été, dans les temps passés, beaucoup plus importantes que de nos jours. Actuellement plusieurs volcans sont éteints, mais ceux dont Factivité persiste sont encore assez nombreux pour faire de l'archipel une des régions les plus volcaniques du globe.
Les volcans des Philippines, qui se succèdent du nord au sud, sont considérés comme la continuation de la grande chaîne volcanique qui commence aux Kouriles et se termine à Sumatra en passant par le Japon, les iles Riu-Kiu, les Philippines, Célèbes, les Moluques, et les iles situées à Test du détroit de la Sonde.
Aux Philippines, le premier anneau de cette chaîne est le volcan Babuyan, dans la petite île de ce nom voisine de la côte nord de Luçon ; à partir du volcan de Taal, près de la baie de Manille, cette chaîne se dédouble; le rameau oriental forme les volcans Bulusan et Mayon que nous avons vus dans la province d'Albay, à Texlrémité S.-E. de Luçon ; le rameau de TOuest donne naissance au volcan de Camiguin, île située près de la côte nord de Mindanao. Les deux rameaux se réunissent au sud de Mindanao, dans le massif auquel appartiennent le Matutun, et YApo que nous allons essayer de gravir ^
5 octobre. — Dès la veille, les disciplinaires, sous les ordres d'un sergent européen, ont été dirigés par mer sur la plage de Sibulan, A six heures du matin, nous sommes à cheval; TApo, dont le sommet est à demi voilé par les vapeurs du matin, disparaît bientôt complètement à nos yeux, car nous commençons à nous engager dans les forêts profondes qui couvrent ses flancs et s'étalent à ses pieds.