Voy, mon Bapport, ch. i
Notre petite troupe se compose du R. P. Maleo Gisbert, attaché à la mission de Davao, de MM. don Râmon Lon y Âlbareda, sous-lieutenant d'infanterie, D. Ramon Cordero, D. José Maria Campo, D. Rafaël Martinez.
Après une assez longue route au milieu de la forêt, interrompue par quelques stations chez les Guîangas, nos chevaux retrouvent avec plaisir le sol uni de la plage; le sable fin, légèrement humide, convient admirablement à la course; ne pouvant les maintenir, nous poussons plusieurs charges à fond de train. Un de nos camarades, monté sur un cheval de dato, nous dépasse de plusieurs longueurs ; Tunique sangle de sa selle bagobo se rompt ; il roule sur le sable, et notre peloton, lancé à toute vitesse, lui passe sur le corps. Il len est quitte pour la peur et quelques contusions sans gravité. En arrivant vers trois heures à Binugao, grande case située sur la plage de Sibulan, nous y trouvons nos disciplinaires et le dato Mani escorté d'une centaine de Bagobos, cavaliers et fantassins, uniformément armés d*un bolo et d'une lance. Cette nombreuse escorte, dit Mani, est destinée à nous faire honneur, et nous avons Tair de le croire. Les Bagobos, grands amateurs de sport, défient nos muchachos à la course; après quelques épreuves dont le succès est partagé, nous nous mettons en marche; tournant le dos à la mer, nous gravissons les premières pentes en suivant le sentier qui conduit à la rancheria ^ de Mani.
Cette première partie de la route n'offre aucune difficulté; au delà d'une forêt assez accidentée, nous traversons des plateaux mollement ondulés, couverts de cogon, et sillonnés par des ravins profonds dont le lit est en^ combré de roches volcaniques.
A sept heures du soir, nous arrivons à la case de^Mani
\, Village, hameau.
(altitude 613 mètres) ; elle est très grande, entourée de quelques cases plus petites et de défrichements assez étendus; tout autour règne la forêt. Toutes ces cases sont très élevées au-dessus du sol, et supportées par des troncs de fougères arborescentes; la merveille de cette rancheria est une petite forge pourvue d'une enclume, objet d'envie de tous les Infieles et Moros de la région; c'est à peu près le seul outillage fixe de cette fabrique d'où sortent cependant d'assez bons bolos (kriss).
Nous sommes reçus, au sommet de l'échelle qui donne accès à la case seigneuriale, par les femmes et le père de Mani. Ce dernier, vieillard plus qu'octogénaire, atteint d'une double cataracte, ne quitte pas sa dernière femme, jeune Bagoba de quatorze ans.
Le 6 au matin, notre escorte de lanciers bagobos est affaiblie par quelques désertions, car les InBeles pressentent qu'ils auront à porter une partie de nos provisions. Mani, en apparence plein de bonne volonté, engage sous main ses gens à refuser tout fardeau. Il faut bien pourtant emporter quelques vivres. Toutes ces difficultés nous retardent. Nous ne pouvons partir qu'à midi.
Après avoir franchi un torrent fort encaissé, qui donne assez de mal à nos chevaux, nous traversons un plateau où la marche est facile ; le sol est uni et nous avançons à Taise au milieu d'une forêt où les hautes essences font place peu à peu à d'énormes bouquets de bambou dont les jets vigoureux s'élancent à 30 et 40 pieds. Une pluie torrentielle, entremêlée de violentes rafales, nous arrête pendant quelques instants : quand nous reprenons notre marche, nous nous trouvonp au bord d'un ravin à pic, impraticable aux chevaux. Nous les quittons avec regret, car nous ne sommes pas sûrs de retrouver ces excellentes bêtes. Les soldats disciplinaires reçoivent un surcroît de bagage et nous nous engageons sur la pente raide et
boisée; nous descendons, nous montons, nous descendons encore; nous voici enfin sur les bords du rio ou torrent Tagulaya, large, profond, grossi par un affluent important. Nous franchissons le rio sur un pont formé d'un unique bambou ; les Bagobos, pieds nus, le passent aisément comme des acrobates, en prenant à peine un léger point d'appui sur leur lance. Sur la rive opposée, le pont aboutit à une muraille de rochers verticale, unie et fort élevée, dont il faut parcourir toute la largeur en se hissant à la force des poignets le long d'une liane. Ce passage est difficile, car, à 30 pieds au-dessous, les eaux du Tagulaya tourbillonnent au milieu des roches aiguës. Comment nos disciplinaires, chargés de leurs armes et de nos bagages, peuvent-ils passer? Ce tour de force est inexplicable.
Pendant ce passage critique, notre colonne s'est beaucoup allongée; elle se rassemble assez péniblement quelques pas plus loin, sur une étroite langue de terre, presque au niveau du torrent ; — nous y établissons notre bivouac au milieu des premières fougères arborescentes. La gorge, animée par le bouillonnement furieux du Tagulaya, par le vol des calaos ^ et des tourterelles, est féerique. Ayant découvert dans la berge sablonneuse une fente horizontale, j*y passe assez confortablement la nuit, pendant laquelle le bruit du torrent est voilé à plusieurs reprises par de violentes averses.
7 octobre. — A sept heures du matin, nous sommes au milieu du Tagulaya, qui coule avec fracas dans une gorge sinueuse; les berges sont verticales; il faut renoncer à l'espoir de cheminer sur la rive. « Ce mauvais pas sera bientôt franchi, » nous dit l'hypocrite Mani; en réalité, le dato n'osant refuser formellement à nos remingtons de nous conduire au volcan, essaye de nous