‹ Voyage aux Philippines et en MalaisieChapitre 69 sur 86 · Byjmum, Umea, Stktay etc · texte numérisé non relu

Byjmum, Umea, Stktay etc

large crevasse d'où s'échappent des nuages de vapeurs ; elle nous paraît infranchissable. Notre ascension doit donc être effectuée tout entière sur un seul de ses côtés. Nous nous décidons pour le côté est, et nous sommes heureusement inspirés, car c'est le seul praticable .

10 octobre. — Bien que nous ayons atteint l'altitude de iSHâ mètres, nous avons encore une bonne hauteur à gravir; pendant deux heures, notre marche est extrêmement pénible. Les fougères arborescentes ont disparu à l'altitude de 1900 mètres, et nous nous trouvons maintenant au milieu d'un épais fourré de végétaux de la même famille, mais seulement subarborescents. Leurs troncs ramifiés, noueux, rampants, constituent un lit épais et flexible sur lequel on ne peut avancer qu'en sautant d'une branche à l'autre. Après un grand nombre de chutes sans aucune gravité, mais dont la succession est très fatigante, nous atteignons le point où la végétation^ tout à fait rabougrie et clairsemée S i^'^st plus un obstacle (altitude 2390 mètres). Nous commençons l'ascension proprement dite au milieu de blocs d'andésites et de cendres, recouverts en grande partie par une couche de soufre de 1 à 2 centimètres d'épaisseur. Dans le creux des roches lavées par des pluies récentes, nous trouvons de l'eau de bonne qualité qui nous est d'un grand secours. La cendre agglomérée retient les fragments d'andésite, qui forment des échelons fort commodes.

A dix heures, nous sommes sur le bord de la grande crevasse médiane que nous avons discernée hier ; sa largeur est d'environ 50 mètres; ses parois verticales, d'une hauteur qui varie de 20 à 60 mètres, sont constituées par un mélange d'andésites et de cendres. De ses . parois s'échappent avec un sifflement aigu des jets d'acide sul-

1. Les leucopogon (Épacridées) abondent sur ce sol de cendres entre 2000 et 3000 mètres d'altitude.

fureux dont la blancheur tranche vivement sur la teinte jaune de Tépaisse couche de soufre qui tapisse toute la crevasse. Le sol devient brûlant et Taridité de plus en plus grande; quelques touffes de genévriers croissent seules au milieu des cendres.

En ce point, les Bagobos s'arrêtent incertains. Nous voyant résolus à avancer, un vieil esclave quelque peu sorcier dit à ses camarades qu'ils peuvent nous suivre sans crainte, car il vient de voir Mandarangan sortir du cratère et s'envoler au milieu des nuages; immédiatement plusieurs Bagobos s'écrient qu'ils l'ont vu, eux aussi. Ils disent plus vrai qu'ils ne le pensent peut-être; l'arrivée des Européens dans le sanctuaire jusque-là respecté d'une divinité barbare est un pas en avant de la civilisation, et devant la civilisation doivent disparaître en effet les dieux du meurtre et de l'esclavage .

A midi, nous arrivons au pied du cratère, dans un petit vallon dont la berge nord, beaucoup moins élevée que la berge opposée, paraît, vue de Davao, être le sommet du volcan. En ce moment, où j'aurais pu faire des observations intéressantes sur la topographie de la contrée, nous sommes envahis par les nuages. Nous nous décidons néanmoins à terminer l'ascension. Malgré la verticalité du versant extérieur du cratère, nous arrivons au sommet sans éprouver de grandes difficultés, grâce à la disposition des blocs d'andésite qui forment presque partout une échelle assez commode. Au moment même où nous arrivons au terme de notre ascension, les 'nuages qui nous environnent deviennent plus opaques et nous sommes inondés par une pluie fine et serrée. Je puis à peine entrevoir l'intérieur du cratère, qui mesure environ 500 mètres de diamètre et qui, comme ses flancs extérieurs, est tapissé par une végétation rabougrie de genévriers ; d'épais nuages en occupent le fond. Pour surcroît

de malheur, Marcello, mon fidèle muchacho, chargé, de mes instruments, qui jusque-là m'a suivi avec la plus grande exactitude, s^arrête exténué à 100 mètres environ au-dessous de moi, et rien ne peut vaincre sa fatigue ou son vertige. Je ne puis donc consulter le baromètre qu'en revenant au point où Marcello s'est arrêté; mais l'erreur qui peut résulter de ce fait est bien petite, puisqu'elle ne peut affecter que l'évaluation de la hauteur comprise entre le lieu de l'observation et le sommet du cratère ; cette erreur ne peut être supérieure à 25 mètres, quantité médiocre par rapport à une altitude totale de 3133 mètres. Le thermomètre marque 15 degrés centigrades.

Nous opérons le plus rapidement possible notre descente, car nous craignons le mauvais temps. Revenus à 2400 mètres d'altitude, nous jouissons d'une magnifique éclaircie. Derrière nous, le cratère dégagé de nuages se dresse comme un gigantesque rempart en ruine, et dessine sur le ciel sa crête dentelée: autour de nous s'étend un vaste tapis de soufre dont les contours se perdent dans les teintes violettes d'un nimbus qui glisse paresseusement à nos pieds. Par-dessus ce rideau de nuages, nos yeux embrassent un panorama splendide : les épaisses forêts qui couvrent les flancs de TApo, et plus loin les eaux bleues du golfe où les pointes de Dumalac et de Malalac, les iles de Samal et de Talicud se projettent en vert sombre.

Nous jouissons peu de ce merveilleux tableau : arrivés à ces maudites* fougères subarborescentes, une pluie épouvantable nous aveugle et nous glace ; je perds dans cet ouragan la plus grande partie des plantes que j'ai recueillies sur le cône. C'est au milieu d'un déluge que nous arrivons à notre affreux bivouac d'hier, où nous passons la nuit sur un tréteau formé à la hâte avec quelques branches noueuses.

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11 octobre. — Nous sommes presque perclus lorsque le jour se lève. Un bon feu et quelques tasses de café nous raniment. Nous rédigeons un procès-verbal sommaire de l'ascension, et le renfermons dans une bouteille que nous fixons à un arbre. « C'est, disons-nous aux Bagobos, une autorisation formelle permettant à chacun d'aller prendre au volcan telle quantité de soufre qu'il voudra. »

Nous couchons à la rancheria de Bitil, où nous avons le plaisir de trouver notre camarade délivré de sa fièvre et parfaitement dispos.

12 octobre. — Nous poursuivons notre route, en laissant à 'droite cp magnifique torrent Tagulaya que nous avons eu tant de mal à remonter le 7. Aujourd'hui Man^ n'a plus aucune raison de nous imposer et de s'imposer par conséquent à lui-même l'épreuve de l'eau ; il nous conduit par un sentier fort praticable qui suit la crête des hauteurs delà rive gauche du torrent; s'il ne nous l'a pas indiqué en allant, c'est, nous dit-il, que nous paraissions pressés et que ce chemin est plus long. Cette explication nous suffit, car le but essentiel que nous poursuivions est atteint, et au moment où elle nous est donnée, nous retrouvons précisément nos chevaux, dont nous avions fait notre deuil. A trois heures après midi, nous sommes à la rancheria de Mani, où nous apprenons avec le plus grand regret la mort d'une de ses femmes qui a succombé la veille. Nous redoutons que la coïncidence de notre ascension et de cette mort ne soit regardée par les Bagobos comme un indice de la colère de Mandarangan et qu'ils ne veuillent, suivant l'usage, l'apaiser par quelques sacrifices humains. M. le commandant Rajal prend Mani à part et lui fait à ce sujet les recommandations les plus expresses et les plus sévères. Le dato jure par la mémoire de sa mère qu'il ne versera

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pas le saDg ^ Nous couchons dans la grande case de Binugao.

13 octobre. — Nous rentrons dans la matinée à Davao, où l'on n'est pas peu surpris du succès de notre entreprise que les indigènes et les Bisayas avaient déclarée irréalisable. Nous sommes un peu fatigués, mais fort contents. Je garde pour ma part le plus agréable souvenir de cette excursion, pendant laquelle^ malgré quelques fatitudes et quelques privations inévitables, a régné une bonne humeur constante, grâce à Taménité de M. le commandant Rajal et à la bonne volonté de tous.

1. J'ai appris plusieurs mois après que le dato avait tenu sa promesse.

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