‹ Voyage aux Philippines et en MalaisieChapitre 72 sur 86 · Bagage, en bisaya · texte numérisé non relu

Bagage, en bisaya

route avec mes quatre muchachos et mon soi-disant interprète. Quoique cet équipage soit notoirement insuffisant, mes hommes luttent contre le courant sans la moindre observation.

Une des pirogues, gravement avariée, coule à pic; j'abandonne au fond du Tagum son chargement, qui ne m'est pas indispensable; au même moment j'aperçois sur la rive un jeune Mandaya qui nous contemple d'un air stupide ; je le prends à bord et lui mets un aviron entre les mains; il rame aussitôt sans autre explication; j'ai maintenant trois rameurs par embarcation.

A un mille en amont de Babao, le Tagum, qui au delà de ce point s'appelle le Libaganum, reçoit un affluent, le Sahug. Après quelques hésitations provoquées par les renseignements contradictoires que j'arrache à ma nouvelle recrue, je me décide à m'eogager dans le Sahug; vers quatre heures après midi, je m'arrête à Mapawa, village mandaya assez peuplé.

Tous les indigènes se pressent, à distance, et me regardent comme une bête curieuse, sans aucun signe de bienveillance ou d'hostilité : mes muchachos se mêlent aux habitants, c'est la meilleure manière de rompre la glace, les Madayas entrant volontiers en rapport avec ces hommes dont le teint est comme le leur, d'une nuance sombre. Je vais aux environs tirer quelques oiseaux; au premier coup de fusil, plusieurs Mandayas qui me suivent de loin culbutent les uns sur les autres et s'enfuient en poussant des cris de terreur. Je les appelle en vain, je ne puis les rejoindre qu'à Mapawa, où ils sont en train de semer l'alarme. J'arrête l'émotion populaire en désignant à quelques vieillards ua gros calao perché sur un arbre. Je tire l'oiseau qui tombe avec fracas ; je le leur donne, et leur affirme que mes foudres ne sont redoutables que pour le gibier et les voleurs. Une bouteille de vin, que ces

naturels préfèrent au rhum, quelques miroirs et quelques colliers assurent la tranquillité et môme font naître la bienveillance. Une femme m'apporte deux œufs, des esclaves aident mes gens à cuire mon dîner.

Longtemps après le coucher du soleil, les cases résonnent de rires et de chansons; quand le silence s*est établi, un vieux devin élève la voix et psalmodie une longue litanie d'incantations ; il parait invoquer la lune, dont les rayons éclairent merveilleusement les cases endormies au milieu des bananiers; il se tait enfin, et alors une dispute horrible, furieuse, éclate entre un mari et sa femme; tous les Mandayas des deux sexes ne tardent pas à y prendre part ; mais il me faudrait avoir recours au latin pour rapporter les péripéties héroï-comiques de cette scène qui me révèle un côté entièrement nouveau des mœurs conjugales du pays.

9 novembre. — Départ à six heures du matin. Les habitants de Mapawa m'affirment que le Libaganum vient d'un lac situé à l'ouest, tandis que le Sahug prend sa source vers le nord ; je continue donc à remonter le cours de ce dernier. Pendant cette journée, j'ai toujours assez de fond ; pas d'obstacles, sauf quelques arbres couchés en travers du Sahug, qui ne résistent pas longtemps à mes muchachos armés de haches, outils autrement sérieux que les bolos. Mais le Sahug décrit des boucles de plus en plus étroites et forme d'innombrables péninsules dont les isthmes n'ont souvei^t pas plus de 50 à 60 mètres de largeur; aussi, quoique faisant assez de chemin, je m'élève peu dans le nord, et la latitude observée à midi près de l'embouchure du rio Hilug ne me donne que 7** 29' 48". Sur les petits promontoires que baigne le Sahug s'élèvent souvent des cases entourées de quelques étroites plantations de patates et de riz; je croise des pirogues qui, moins chargées que les miennes, filent comme un trait.

A trois heures trente de Taprès-midi, je suis à Kalibuhassan^ centre important, car il compte jusqu'à cinq cases, nombre que je n'ai pas encore observé jusqu'ici. C'est le type du village mandaya.

Kalibuhassan est situé sur un promontoire élevé , qu'un isthme étroit rattache à la rive; les cases sont perchées à 12 et 15 mètres du sol sur des pieux et sur des arbres; leur toit, à deux pentes, formé de lames de bambou imbriquées, est excessivement bas ; aux deux extrémités de l'arête médiane, deux chevrons dépassent la toiture, avec laquelle ils font un angle opposé par le sommet; ils portent un panache en crin, destiné à conjurer les esprits ^ Autour des cases régne une haute palissade de pieux aigus; cette enceinte est flanquée en dehors et en dedans de trous de loup profonds, hérissés de lames de bambou effilées ; leur orifice est dissimulé sous une couche de branchages et de détritus. Sur la rive, une perche trifurquée supporte une tablette où sont déposés des bananes et du riz, offrande à Limbucun^ la tourterelle sacrée, à laquelle tous les Mindanais paraissent décidément rendre hommage. Comme toujours, une émotion passagère se produit à mon arrivée ; tout rentre bientôt dans l'ordre au moyen de quelques cadeaux, et, pendant que je me baigne, j'aperçois les indigènes qui m'observent, afin de s'assurer, ainsi que me le rapportent plus tard mes muchachos, si l'homme blanc a le corps aussi velu que le visage.

Désireux d'économiser mes vivres, je demande quelques œufs et quelques poulets; mais les ressources de ces pauvres gens sont insignifiantes, et ils n'osent toucher à rien en Tabsence de leur chef, qui a été appelé auprès de

1. Les cases des Dayaks de Bornéo offrent beaucoup d'analogie avec celles des Mandayas. Voyez Touvrage de M. Garl Bock : l]p the Mahakam River ar^d down the Baritaj London, 1883.

À TRAVERS MINÛANAO 275

son suzerain, lo dato moro de BincuDgan. Quelque dégénéré que soit Pislamisme des Malais du golfe de Davao, il donne encore au misérable dato de Bincungan assez de prestige pour maintenir dans une étroite obéissance des Mandayas qui par la race et le courage sont au moins ses égaux.

Les Mandayas sont vigoureux, souvent sveltes et relativem.ent assez barbus, mais ordinairement ils se rasent la barbe ainsi que les sourcils; leur visage, développé en largeur, est remarquable par la saillie des pommettes; malgré ce caractère, leur physionomie n'est pas désagréable, grâce à leurs grands yeux noirs voilés par de longs cils ^

Je donne quelques colliers aux enfants qui se vautrent dans la fange de la rive; alors un parent du chef s*ap-. proche de moi. « Je vois bien, me dit-il, que tu es un lumun (frère), monte dans ma demeure et dors en paix. »

Deux bambous entaillés, réunis bout à bout par une forte épissure de bejuco, donnent accès dans Tintérieur de la case. On retire cette échelle primitive dès le coucher du soleil. La case n'a ni porte ni fenêtre; Tair et la lumière y entrent, en quantité trop faible, par un intervalle ménagé entre les parois et le toit ; cette ouverture, qui fait le tour de Tunique pièce du logis, est destinée à la défense; en outre, les planches qui forment les parois, grossièrement débitées à coups de bolo^ sont percées de meurtrières exactement semblables à celles de nos châteaux du xin® siècle. La fumée sort par où elle peut et, par moments, pas du tout. Le mobilier est presque nul, quelques provisions, quelques nattes, un rouet et un métier primitif, car les Mandayas fabriquent, comme les Guiangas et les Bagobos, de solides dagmays. Les armes

Page 1