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Rapport^ ch. m

â76 VOYAGE AUX PHILIPPINES ET EN MALAlSiË

abondent : arcs et flèches à pointe de bambou, poignards, lances et bolos en fer, forment un véritable arsenal.

10 novembre. — Départ à sept heures du matin. Avant le départ, le jeune Mandaya embarqué le 8 prés de Babao se jette h mes pieds et me supplie de ne pas remmener plus loin ; il se croit déjà esclave et parait surpris d'être congédié avec une quantité raisonnable de cotonnade. Il résiste d'ailleurs à toutes les offres que je lui fais pour le décider à m'accompagner : « C'est vrai, me dit-il, avec toi je mange tant que je veux, mais si j'allais plus loin on me couperait la tète. »

Les rives du Sahug sont désertes; son cours, dont la direction générale est N. et S., continue à être aussi sinueux. La latitude de midi me donne 7® 32' 53"; je n'ai gagné que 3' 5' environ dans le nord := 5 kil. 5 depuis vingt-quatre heures; parfois les rives, coupées à pic, sont constituées par d'épaisses couches de glaise stratifiées horizontalement, sur une hauteur de 4 à 6 mètres; mais presque partout une végétation inextricable couvre le sol.

A quatre heures quinze de l'aprés-midi, j'arrive à Nagta; ce sont les premières cases que j'aperçois depuis ce matin; le décor, les personnages et leur attitude sont exactement les mêmes qu'à Kalibuhassan.

41 novembre. — En m'éveillant dans mon embarcation, je me trouve au niveau de la rive qui, hier soir, me dominait de S mètres ; dans la nuit, une crue du Sahug a comblé la différence ; impossible d'avancer à cause de la violence du courant. En me promenant au milieu du village, je tire, de très loin, un oiseau à demi caché dans le feuillage ; il tombe, c'est un Limbucunf Les Mandayas paraissent fâchés; mais, soit plaisir de recevoir quelques cadeaux, soit réflexions sur la puissance de mes armes, cette mauvaise impression est bientôt dissipée.

12 novembre. — La Sahug a baissé; départ à 7 h. 25

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du matin. Le Sahug devient plus encaissé; les berges de la rive gauche atteignent 12 mètres; partout de nombreux bouquets de tawintawin. A 3 h. 30 de l'aprèsmidi, je m'arrête chez Daug, dato mandaya qui parait assez puissant; les cases sont élevées à des hauteurs de plus en plus vertigineuses; du haut de ces observatoires, on voit bien la contrée occupée par des collines assez raides, couvertes de forêts; nulle trace de défrichements, sauf quelques champs minuscules autour des habitations. Daug est plus expansif que ses voisins; nous faisons des affaires, et je reconstitue ma provision de riz.

13 novembre. — Départ à 7 h. 15 m. du matin. A midi^ je ne suis encore que par 7° 38' 38' ; plusieurs arbres en travers du Sahug nous donnent beaucoup de mal; mes muchachos sont fatigués. Arrêt à 2 h. 15 m. au confluent du Maggum. Ici il y a deux villages mandayas voisins; Tilacan est le pUis considérable; impossible d'obtenir des renseignements précis sur le cours du Sahug et les routes de terre. Dans l'incertitude et malgré les difficultés prédites, je me décide à continuer ma route par eau, surtout à cause des chronomètres, qui, transportés à dos d'homme, se dérangent si facilement.

14 novembre. — Départ à 6 h. 15 m, du matin. Le Sahug ne se contente plus d'être sinueux, maintenant son cours est plein de rapides et de cascades ; il faut décharger les embarcations, leur frayer un chenal au travers de ces barrages naturels, les hisser et les remorquer contre un courant furieux. Les roches qui forment ces obstacles sont des calcaires blancs, compacts, mêlés à d'énormes blocs de polypiers, sans doute du genre Astrœa, et pareils à ceux qui se multiplient dans le golfe de Davao : nouveau signe du soulèvement récent de cette partie de Mindanao.

Il pleut à torrents, mes hommes sont surmeiiés, leurs pieds se couvrent d'ampoules et d'ulcères; et j'ai peu

gagné vers le nord, tous les crochets du Sahug se succédant à Test; solitude absolue. A 4 h. 25 m. de Taprèsmidi, je m'arrête dans une gorge profonde, sur une grève adossée à une forêt magnifique, dont le calme et le silence rappellent les enchantements des Mille et une nuits.

15 et 16 novembre. — Toujours pluie, rapides, cascades, paysages merveilleux et fatigue extrême. Rencontré une esclave de pure race négrito. Parmi les roches, toujours beaucoup de blocs de polypiers ; les collines au milieu desquelles roule le Sahug deviennent peu à peu des montagnes couvertes d'un épais rideau de lianes et de ficus.

17 novembre. — Les blocs de polypiers abondent dans les rapides; ils constituent environ la moitié des roches qui encombrent le lit du Sahug. A un passage des plus difficiles, je tire quelques oiseaux; trois Mandayas armés de lances et de poignards accourent au bruit. Ils péchaient près de là ; ils se joignent volontiers à nous pour enlever les bancas ; le mauvais pas franchi, fort satisfaits de mes présents, ils vont me chercher des vivres; ils reviennent une demi-heure après avec douze bananes et un poulet de la grosseur d'un pigeon ! Une forte quantité de laiton et de cotonnades décide l'un d'eux à me suivre pendant le reste de la journée, ce qui lui impose un travail pénible, mais ne l'éloigné guère, car nous avançons à peine. Le soir venu, le Mandaya refuse d'aller plus loin, à aucun prix. « Tant que je serai avec toi, me dit-il, je ne risque rien, car tu as des éclairs et des tonnerres dans ta main ; mais je ne puis te suivre toujours, et quand je t'aurai quitté, Husip me coupera la tête.

— Husip?

— Husip, le grand dalo; tu le trouveras là où le Sahug ne laisse plus passer une embarcation.

— Es-tu en guerre avec Husip? lui as-tu pris quelque esclave?

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— Non, mais Husip me coupera la tête. »

Ainsi, je me heurte toujours aux mêmes craintes : depuis Babao je voyage dans le pays de la terreur. Pour tout Mandaya, s'éloigner de sa case, c'est encourir l'esclavage ou la mort. Les mœurs déjà observées chez les Bagobos s'épanouissent ici dans toute leur atrocité. Les Mandayas s'entassent dans des cases peu nombreuses, non seulement parce que la construction de ces habitations à 10, 15 et même 20 mètres au-dessus du sol exige un travail immense, mais encore afin que les défenseurs soient toujours en nombre pour repousser une attaque. Dans ces demeures aériennes, on n'est jamais sûr de voir se lever le jour. Au milieu de la nuit, le toit de bambou sera peut-être enflammé par des flèches garnies de résine, et les assaillants, formant la tortue avec leurs boucliers, abattront à coups de bolo l'arbre ou les pieux qui supportent les cases. Dans ces assauts, l'assaillant est presque toujours vainqueur, car les traits des défenseurs portent mal dans l'obscurité, et quand la case est abattue, meurtris ou blessés par sa chute, embarrassés dans ses débris, ils ne peuvent plus opposer une résistance sérieuse.

Les Mandayas tuent en vue du butin, mais aussi sans idée de lucre, pour Yhonneur; ils ont un mot spécial, bagani (litléralement meurtrier^ mais le vrai sens est vaillant), pour désigner celui qui a coupé soixante têtes. Ces baganis sont les seuls qui, vérification faite de leurs exploits devant la tribu assemblée, aient le droit de se coiffer d'une espèce de turban d'étoffe écarlate. Et tous les datas ou chefs sont baganis ! Ces mœurs, qui ont tant d'analogie avec celles des Dayaks de Bornéo et de beaucoup d'autres tribus de l'intérieur des iles de la Malaisie, expliquent suffisamment la dépopulation des rives du Sahug, la misère des habitants et leur insurmontable ré-

pugnance h se joindre à mon petit équipage, dont les forces s'épuisent rapidement.

Ce régime atroce est normal dans Fintérieur de Mindanao, et les Mandayas ne vivent pas d'une façon plus misérable que leurs voisins. Ils sont considérés, au contraire, comme les plus anciens et les plus illustres habitants de rile ; ils forment l'aristocratie de la région, et les Manobos, les plus puissants, les plus redoutés des insulaires, sont très fiers d'acquérir, par le rapt ou par le mariage, des femmes mandayas. Néanmoins, si les Mandayas ne sont protégés à bref délai par la civilisation espagnole, il n'en restera bientôt que le souvenir, car, constamment sous le coup des attaques de leurs voisins, ils se font de plus entre eux une guerre impitoyable.

48 novembre. — Journée très pénible; le Sahug n'est plus qu'une succession de rapides et de chutes; après avoir franchi l'obstacle, on tombe invariablement dans un bassin profond de 5 à 10 et 12 mètres; après quelques coups d'aviron, on arrive au pied d'un nouvel obstacle; ainsi de suite. Quelques Mandayas m'aident un moment mais refusent d'avancer, toujours par crainte du terrible Ifusip, Des éboulemenls laissent voir la constitution des collines de la rive, sable fin; partout conglomérats en voie de formation. Averses fréquentes, observations astronomiques impossibles; je ne sais plus où je me trouve. Mes muchachos ont les pieds en sang; mon épiderme, moins résistant que le leur, est dans un état pire.

19 novembre. — Pluie torrentielle ; crue sensible du Sahug qui permet de passer beaucoup de rapides sans y pratiquer de chenal, mais le courant et les tourbillons deviennent presque insurmontables. Nul indice d'habitation; à quatre heures de l'après-midi, trouvé un gros affluent (tous ceux que j'ai rencontrés jusqu'ici étaient sans importance), qui se confond avec le Sahug sous un angle

1res aigu. Où est le Sahug? Nul moyen d'information; remonté le courant, qui parait venir le plus directement du nord. A cinq heures vingt, campé sans vivres, sur un rocher élevé, à Tabri de la crue.

20 novembre. — A neuf heures du matin, nous nous mettons péniblement en route ; l'excitation de la marche secoue un peu mes hommes, qui ne peuvent plus entrer dans Teau sans de cruelles souffrances; nous passons quelques rapides atroces ; à onze heures, un radeau attaché à la rive fait soupçonner quelques cases ; trois muchachos partent en reconnaissance dans la forêt ; ils reviennent sans avoir rien vu; nous passons encore quelques rapides.

Les hommes blessés, à jeun depuis la veille, sont incapables de nouveaux efforts. Une distribution de café et de tabac ranime un peu ceux qui n'ont pas la fièvre. A midi, je puis prendre la hauteur du soleil, dont le calcul me donne T*» 36' 28". En sept jours, depuis le 13, je ne me suis élevé dans le nord que de 7' 80" (environ 14 kil. 5) !

Cependant il faut prendre un parti. Husip ne peut être loin; je décharge complètement la plus légère de mes embarcations, et j'y fais monter les deux plus valides, Marcello et Francisco le cuadrillero; je leur donne mes fusils comme porte-respect, car, quelque soin que j'en aie pris, l'humidité de ces derniers jours a mis armes et munitions à peu près hors d'usage; il faut dix minutes de préparatifs pour charger mon Lefaucheux, et la moitié des coups rate. Mes ambassadeurs partent avec la mission de trouver Husip et de le décider à m'envoyer des rameurs.* La pelite pirogue, débarrassée de son chargement, tire à peine quelques pouces d'eau ; mes deux muchadios la manient facilement, et je les perds bientôt de vue;

21 novembre. — A sept heures du matin, glissant ra-

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pidement au milieu de Técume des rapides, arrive toute une flottille de radeaux montée par des Mandayas. Séduit par les promesses de mes ambassadeurs, le puissant Husip amène toute sa tribu pour me remorquer.

Le radeau mandaya est facile à fabriquer; trois tiges de bambou maintenues par un lien de rotang en font tous les frais. L'homme qui le monte se tient debout et se sert de sa lance comme d'une gaffe; tous ces Mandayas, nus et coiffés d'une espèce de chapeau à claque, ont une physionomie des plus étranges.

Quelques verres d'eau-de-vie, tout ce qui me reste, mettent Husip en belle humeur; il me dit que TAgusan n'est pas loin, que je le trouverai sur le versant opposé des montagnes qui nous entourent; sur son ordre, les radeaux sont abandonnés au cours de la rivière. Les Mandayas s'attellent aux remorques en filin de mes embarcations, dont la souplesse et la résistance excitent leur admiration; un frère de Husip frappe frénétiquement sur un gong en bambou. Les Mandayas s'animent, et bientôt je suis enlevé au milieu de^ rapides avec des cris et un fracas qui dominent celui du Sahug. Des embarcations, fussent-elles cuirassées, ne résisteraient pas longtemps aux frottements que subissent mes pauvres bancas déjà fortement avariées et traînées sur les rochers avec une sorte de furie. Heureusement nous abordons bientôt chez Husip, au pied du mont Hoagusan (latitude nord 7» 50' 40' ; longitude Est de Paris, 123^ Sg'SO"; altitude, 100 mètres).

Le village de Husip est pareil à tous ceux que j'ai déjà vus ; les cases sont un peu plus élevées et les défrichements un peu plus étendus. Le seigneur de céans est assez accommodant : il est ébloui par mes verroteries et surtout par une affreuse cotonnade écarlate pour laquelle ses femmes sont un moment sur le point de s'entre-déchirer. Je donne du reste à pleines mains, car mes instru-

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ments et mes collections vont encore former un bien lourd bagage pour franchir les montagnes qui me séparent de TÂgusan. A partir d'ici, le Sahug ne peut porter la plus légère pirogue, ce qui m'empêche de regretter les miennes qui, mal amarrées, sont enlevées par le courant.

Husip me fournit une quantité raisonnable de riz et de poulets, et me promet pour le lendemain des porteurs en nombre suffisant.

32 novembre. — Dès quatre heures du matin, j'éveille Husip pour réclamer les porteurs; je ne puis les réunir qu'à huit heures trente. Nos conférences, d'autant plus longues que nous nous comprenons fort mal, m'apprennent enfin qu'Husip n'est pas un homme, mais un triumviratj une espèce de fédération de trois chefs voisins, qui, réunis en ce moment^ discutent pour fournir chacun le moins de porteurs possible. Je donne encore; je jette mes munitions avariées dans le Sahug, je rends à Husip les vivres qu'il m'a donnés hier matin; les charges sont encore trop lourdes pour ces Mandayas qui seraient de déplorables porte-faix. Désireux pourtant de m'obliger, Husip fait avancer quelques enfants que je charge suivant leurs forces; l'un porte un marteau de géologue, un autre prend un filet à papillons; enfin tout est prêt! Ma colonne s'ébranle aux acclamations des Mandayas groupés sur la rive du Sahug.

Je franchis plusieurs fois un torrent, tributaire du Sahug; ses berges, formées par des éperons escarpés, exigent des ascensions continuelles et fatigantes; je tremble pour mes chronomètres, portés par le plus robuste de la bande, grand gaillard habillé en femme, hermaphrodite sans doute; c'est un sorcier, me disent ses camarades avec le ton du respect; j'ai beau lui dire de maixher avec précaution, fier de sa force, il descend rapidement les passages les plus difficiles, et sans me répondre me regarde

avec des yeux où brille la folie. Je lui enlève son chargement; arrêt, retard. Maintenant nous marchons dans le torrent même, médiocrement profond, et le chemin est relativement facile. En remontant le torrent, que les Mandayas désignent sous le nom générique de Baclayan, nous arrivons au pied d'un contrefort assez élevé que je gravis en une heure quinze minutes. Au sommet est un plateau fortement ondulé sur lequel se dressent quelques cases mandayas ; je m'arrête pour faire manger ma troupe. J*ai encore des verroteries et on me donne du riz, des bananes et des poulets. L'observation du baromètre me donne une altitude de trois cent vingt mètres.

Au moment de partir éclate un orage tellement violent que je dois me résigner à ne plus faire de chemin aujourd'hui. Mes muchachos affaiblis grelottent, la pluie me paraît glacée bien que le thermomètre marque encore + 26%7 centigrades.

Dans l'après-midi la pluie cesse; je puis prendre quelques hauteurs et constater avec doulçur que le trajet du matin a complètement perturbé la marche des chronomètres *.

Du haut de la case mandaya, élevée à quinze mètres au-dessus du sol, et percée comme toutes les autres sur ses quatre côtés, je prends une bonne idée de la topographie de la région.

Je suis sur le mont Hoagusan *, adossé au nord à un massif montagneux élevé; de ce massif se détache une chaîne importante qui se perd à l'ouest; le même massif donne naissance à deux autres chaînes qui se réunissent au sud, où elles portent le nom de monts Kinabuhan, en

1. J'ai dû en conséquence rapporter à la position de Surigao les loiigitudes entre Butuan et le monl Hoagusan.

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