Objets d^échange
fondeur de 3 mètres à 3 mètres 50; partout ailleurs elle varie entre un et deux mètres.
A S h. 30 du soir, arrivé à Kambuaya, où se dresse une case unique; nuit affreuse au milieu des moustiques. Kambuaya est le point le plus malsain et le moins fertile de TAgusan ; le sol y est fréquemment inondé, et les eaux stagnantes y arrêtent toute végétation.
26 novembre. — Départ à 6 h. du matin. A 7 li. 30 je trouve le passage intercepté dans toute sa largeur par un barrage de bambou ; je suis dans le voisinage immédiat du lac désigné sous le nom générique de Linao ou Dagum, Un arbre immense couché en travers du rio, et contre lequel s'amoncellent les radeaux des indigènes, telle est Torigine de l'obstacle en train de devenir une terre flottante à végétation touffue. Il faut deux heures pour faire franchir à mes pirogues ce barrage dû à Tincurie des riverains. Parvenus à ce point, ils abandonnent leurs radeaux en amont, et en fabriquent d'autres à quelques pas plus bas.
Immédiatement après lé barrage, je quitte l'Agusan et j'entre dans un boyau 'de 4 à 2 mètres de fond, serpentant au milieu de la végétation aquatique qui couvre la partie sud du lac de Linao; cette partie était autrefois un sol fertile; elle est inondée depuis 1861, époque à laquelle l'Agusan renversa la berge étroite qui formait sa rive droite et, se déversant dans le lac, en doubla l'étendue. Il faut enlever les balanciers des pirogues, couper tout ce qui fait saillie hors de la coque, et je n'avance qu'avec la plus grande difficulté. A ce passage tortueux et resserré succèdent des canaux plus larges, le Martin, puis VUduin qui débouche dans le lac circulaire ; je le traverse en suivant son diamètre N.-E. Je trouve partout sur ma route 4 mètres de fond; le lac, dépourvu de végétation aquatique, est entouré d'un grand cercle d'arbres morts, vestiges de Tancienne forêt, qui élèvent trislement leur
tronc sans feuillage au-dessus des eaux. A rextrémité N.-E. du lac je m'engage dans un arroyo qui coule en ligne droite dans une forêt. Plus de fond, il faut s'arrêter à midi 50. « Je suis, me disent les Manobos de Patrocinio, à une heure de marche de la mission de Bunaïuin, »
J'envoie deui hommes porter un billet au missionnaire inconnu qui peut-être se trouvera en ce moment à Bunauan; je le prie de m'envoyer quelques porteurs, car mes muchachos sont bien fatigués ; une heure et demie après arrivent au pas gymnastique douze robustes nuevos christianos qui chargent mes bagages en un tour de main et me conduisent sur le bord d*un rio large et rapide, le Stmulao, où se trouvent deux grandes bancas; un quart d'heure plus tard je suis à Bunauan. Le R. P. Saturnino Urios, de la Compagnie de Jésus, m'attend sur la rive et m'amène au couvent o, case très simple, mais vaste et commode. « Vous êtes ici chez vous, me dit Texcellent missionnaire ; vous et vos hommes avez besoin de repos ; restez ici tant qu'il vous plaira; et, quoique nos ressources ne soient pas grandes, nous allons essayer de vous refaire un peu. x>
Mes muchachos sont en effet fort délabrés et je ne vaux guère mieux ; mais comme un pareil accueil réconforte ! Que je trouve mes fatigues médiocres, en les comparant à celles de cet homme de cœur ! Il n'y a pas plus de trois semaines que j'ai quitté Davao où, au retour de mes excursions dans l'intérieur, je retrouvais à peu près toutes les ressources de la vie européenne. Le P. Urios, lui, est à Mindanao depuis des années, toujours en chemin, visitant les pueblos à'Infieles reducidos, pénétrant hardiment auprès des chefs les plus redoutés. Cette vie, faite tout entière de privations, de fatigues et de dangers, est du reste aux Philippines celle de tous les religieux de
la Compagnie àe Jésus^ hors de rAteneo municipal de Manille et des rares villages bisayas de Mindanao.
28 novembre. — Baptêmes et mariages de 38 Manobos convertis; depuis un an environ le R. P. Urios a baptisé 5200 Infieles; ce sont à peu près autant de malheureux soustraits à Tesclavage et préservés d'une mort violente. Dernièrement un de ces Manobos disait au P. Urios : « De mes deux femmes, je me décide à garder la plus ancienne; mais, padre, je fais un bien grand sacrifice en me séparant de l'autre; j'ai eu tant de peine à l'obtenir! son père ne voulait me la céder qu'en échange de 15 esclaves ; je ne les possédais pas ; il m'a fallu me mettre en campagne contre des tribus timides, dans un pays inconnu et, pour capturer ces 15 esclaves, j'ai dû me battre souvent et tuer plus de 30 hommes. »
Réunis en agrégations noihbreuses, pourvus de chefs indigènes nommés et surveillés par les missionnaires, les Infieles reducidos peuvent vivre et travailler en paix, leurs différends se règlent d'après l'équité et non plus à coups de lance. Les villages des nouveaux convertis sont en général respectés des Infieles insoumis, car leur population est considérable relativement à celle des rancherias, et croît assez rapidement par l'adjonction de nouvelles tribus que les missionnaires amènent à se joindre aux nouveaux pueblos, malgré leur tendance à vivre en hameaux séparés; mais on a grand soin de laisser les derniers convertis sous l'autorité de leurs anciens chefs : sans cette précaution ils seraient impitoyablement rançonnés par leurs coreligionnaires.
La population de Bunauan, formée de plusieurs tribus Manobos, est vigoureuse dans son ensemble. La taille s'élève dans quelques cas jusqu'à 1 mètre 70. La fece est plus allongée que chez les Mandayas; le nez droit, saillant, bien détaché, est légèrement recourbé à son extrémité
inférieure; le crâne, développé en hauteur, présente une courbe antéro-postérieure régulière non déprimée à sa partie postérieure par Taplatissement caractéristique des Malais. Le type manobo est souvent altéré par le métissage ; Tinfluence du sang négrito est très nette chez beaucoup d'habitants. Bien que l'aspect général de la population soit celui d'une race robuste, en pénétrant dans les cases, j'y trouve de nombreux malades : l'anémie, la scrofule, les maladies cutanées, la dysenterie, la tuberculose pulmonaire et abdominale, la fièvre paludéenne, sont les affections dominantes, et les enfants leur payent un large tribut'.
Le 29, le R. P. Urios part avec une escorte de cuadrilleros que le gouverneur de Surigao l'a obligé d'accepter, car en ce moment la région est dans un état d'effervescence inaccoutumé. Deux trafiquants bisayas qui, malgré la défense du gouverneur de Surigao, avaient pénétré chez les Infieles, viennent d'être massacrés; on me conduit auprès d'un des cuadrilleros envoyés pour s'emparer des meurtriers ; il a été blessé par une flèche à pointe de bambou ; ces armes primitives ont une portée bien faible, mais à quarante ou cinquante pas, elles produisent encore des blessures sérieuses, parfois mortelles. La pointe de bambou a pénétré dans un espace intercostal et atteint le poumon ; j'espère pourtant que le sujet guérira.
Avant de partir, le P. Urios a eu l'attention d'envoyer un message à un de ses confrères, le R. P. José Canudas. en ce moment à la mission de Talacog'on, afin que je ne reste pas seul à Bunauan. Le P. Canudas, ancien professeur de physique à YAteneo municipal, arrive en effet à rames forcées avec des vivres. Grâce au concours dévoué de ces deux missionnaires, mes collections s'augmentent