‹ Voyage aux Philippines et en MalaisieChapitre 79 sur 86 · PUtia stratiotet» AroldéeSi · texte numérisé non relu

PUtia stratiotet» AroldéeSi

je me remets en route; arrêts à San-Luis et à Amparo, arrivé à 5 h. 45 du soir à Guadalupe, tous villages de Manobos conquistados. Les berges de TAgusan deviennent plus élevées ; elles présentent parfois des falaises de pepérin englobant des fragments de dolérite altérée; la forêt reparaît; dans les éclaircies formées par le lit des affluents je relève des sommets assez importants dont TAgusan contourne les contreforts.

8 décembre. — Départ à 7 h. du matin ; Fsperanza et las Nievas^ villages de Manobos conquistados; les berges de FAgusan sont de plus en plus accidentées ; la profondeur varie de 5 à 10 mètres, et la largeur atteint 100 mètres.

Un peu en aval d'Esperanza débouche le rio Huhut^ célèbre dans la contrée par le bagani manobo Lingcudan qui dominait sur ses rives. Ce sauvage, doué de qualités supérieures, avait su inspirer la terreur à tous les Infieles et Bisayas des environs. Apprenant que les notables de Butuan cherchaient à se défaire de lui, il arrive inopinément dans le pueblo et se présente seul au tribunal devant rassemblée qui délibérait sur les moyens de le faire massacrer. « Eh quoi! misérables Bisayas, leur criet-il d'une voix de tonnerre, vous voulez me tuer chez moi, au milieu de mes guerriers; le projet est au-dessus de votre courage; mais me voici seul au milieu de vous, essayez donc -de me prendre. » Et le fier Manobo sort en leur lançant un regard méprisant.

Cette action héroïque devait être funeste au fameux bagani; après celte victoire morale, son audace ne connut plus de bornes ; il y a un mois, voyant les Bisayas terrorisés, le gouverneur de Surigao, M, le colonel Raccaj, se cacha avec quelques cuadrilleros dans une banca couverte, et cerna avant le lever du jour la demeure de Lingcuban ; le siège fut difficile, car, prévoyant qu'il serait attaqué avec des armes à feu, l'industrieux bagani avait blindé

sa case avec des sacs de riz. Pendant que ses esclaves opposent une résistance désespérée, Lingcuban parvient à fuir; sa famille est emmenée en otage. Les vainqueurs revenaient avec les prisonniers quand mu Manobo, le bolo à la main, accourt vers eux; on tire sur lui, on le manque; il se prosterne aux pieds du colonel et lui rend ses armes; c'est le fiancé de Tune des filles de Lingcuban. « Malheureux, lui dit-elle, ne vois-tu pas que tout est perdu; que viens-tu faire ici? — Partager votre prison, lui répond le chevalier infiel; loin de vous la liberté est pire que l'esclavage. »

Cette défaite avait porté un coup mortel au prestige de Lingcuban; il vient d'être tué par surprise par un autre chef manobo.

 5 h. après midi, j'arrive à Butuan^ ancienne et importante colonie d'Indiens Bisayas, terminant ainsi la traversée de Mindanao.

En abordant j'entends les sons d'une musique guerrière. Les jeunes gens du pueblo, armés de lances et de boucliers, vêtus d'un jupon court et coiffés d'une espèce de mitre bariolée, conduisent en triomphe trois hommes et cinq ou six femmes manobos, qu'ils viennent de capturer dans la montagne ; d'après ce que je puis comprendre, les prisonniers appartiennent à une rancheria de conquistados qui se sont remontados, c'est-à-dire qui ont repris leur vie sauvage dans l'intérieur, à la suite de quelque dispute avec leurs voisins.

Je passe six jours chez le R. P. Ramon Pamiès, curé de Butuan, avant qu'une éclaircie me permette de faire les observations nécessaires pour situer la dernière station de mon itinéraire à travers Mindanao. La pluie tombe tous les jours et tout le jour, à torrents; l'Âgusan, énormément grossi, charrie des arbres énormes. Les distractions sont rares à Butuan ; le pueblo compte 4000 Indiens bisayas,

mais la population agglomérée est très restreinte; elle paraît saine, bien que je constate un nombre relativement élevé de cancroïdes.

L'horizon est borné par de hautes montagnes chargées de forêts où Ton trouve une essence vraiment incorruptible, le mag cono *. Nulle industrie, nulle activité dans le pueblo, peu de plantations aux alentours. Ici, comme à Davao, les Bisayas préfèrent demander à un trafic usuraire les ressources qu'ils ne devraient obtenir que du travail; ils ne rougissent pas d'enlever aux Infieles au prix de quelques bagatelles la nourriture d'une année ; l'Infiel n'ignore pas qu'il est affreusement lésé, mais il' ne sait pas résister à la tentation. On a dû interdire le trafic de l'intérieur aux Bisayas. Dernièrement l'un d'eux est parti pour les forêts des environs avec du fil de diverses couleurs acheté à Butuan six réaux (trois francs soixantequinze) ; il est revenu avec des denrées valant huit à dix piastres (quarante à cinquante francs). Ces dix piastres employées en avalorïos, il parlait de nouveau et rentrait au bout d'un mois avec des denrées pour la valeur de cent piastres, plus quatre cents piastres de créances. L'honorable gouverneur de Surigao, M. le colonel Raccaj, qui passait à Butuan, a convoqué les Infieles et, en leur présence, a fait rendre gorge à leur rapace fournisseur.

15 décembre. — J'ai enfin pu observer, et placer Butuan par 8° 58' 25" latitude nord et 123° 13' 37" longitude est \

Départ à neuf heures dans une banca sans voile et sans bordages. Butuan ne peut avoir de relations utiles qu'avec Surigao et l'île de Gamiguin ; cependant il est impossible

1. Xantostemon verdugonianum (Myrtacées) ; cette espèce parait constituer Textension la plus septentrionale du genre dont Tarea central se trouve en Nouvelle-Calédonie et en Australie (Sébastian Vidaly Soler).

2. Le pueblo, porté sur les cartes au N.-E. du Butuan^ actuel, n^existe plus.

(l*y trouver une embarcation capable de tenir passablement la mer. Celle que j'ai dû prendre, la plus grande du pueblo, uniquement destinée à la navigation fluviale, se remplit d'eau par la plus légère houle ; il faut donc stopper au moindre souffle. L'incurie des Bisayas de cette région explique comment, avant la conquête de Soulou par les Espagnols, les Moros ne craignaient pas de venir jusqu'à Butuan en doublant la pointe nord-est de Mindanao, et y pratiquaient d'importantes razzias. Les hardis pirates avaient facilement raison de ces populations nonchalantes qui paraissent plongées dans une continuelle léthargie.

Un peu en aval de Butuan on aperçoit les ruines de l'ancien pueblo, transféré il y a un siècle sur le bord de la mer et reconstruit, en 1877, à la place qu'il occupe actuellement.

A l'embouchure de l'Agusan, sur un îlot sablonneux, un modeste monument indique le point où les Européens abordèrent pour la première fois dans l'archipel qui devait porter le nom de Philippines. Parti des îles Mariannes, Magellan reconnut le cap auquel il donna le nom de Saint- Augustin au sud-est de Mindanao ; remontant au nord en suivant la côte il franchit le détroit de Surigao et prit terre ici le jour de Pâques, 8 avril 1521. L'état du pays devait être alors celui qui existe encore aujourd'hui dans l'intérieur de l'île, car le gr^nd navigateur ayant fait alliance avec le dato de Butuan, celui-ci ne put lui fournir, malgré sa bonne volonté, que quatre porcs et un peu de riz.

Je serre de près la côte à cause de la construction défectueuse de mon embarcation, et aussi pour éviter les courants dirigés du nord au sud pendant ce flot; la baie est couverte en ce moment d'arbres, de lianes, de débris de toute espèce, arrachés par l'inondation aux berges de l'Agusan; à quelques encablures de ma banca passe une île

entière surmontée d'un magnifique bouquet de bambous qui fait Toffice de voiles; il n'y a pas de raison pour que cette masse végétale n'aborde sur quelque plage lointaine et n'y dépose les graines, les vers, les mollusques, peutêtre les nids et les petits mammifères qu'elle emporte avec elle. Ces phénomènes répétés pendant des siècles peuvent dans beaucoup de cas expliquer la dissémination des espèces sans recourir à l'hypothèse de Tancienne continuité de terres aujourd'hui séparées.

La côte orientale de la baie de Butuan présente une succession d'anses formées par les contreforts d'une haute chaîne de montagnes qui court nord et sud, dominée par les monts* Urdaneta et Tendido ; ces contreforts plongent dans la mer sous des angles très ouverts ; la végétation, très dense, s'éclaircit près des bords; la plage, couverte de sable fin ou de galets, est bordée de Gasuarinées ; sur les pentes abruptes croissent de nombreuses Cycadées {tunghuc). Outre le talisay * et les bitoon *, on voit dans la forêt de nombreux anajao ^ et tukuc * qui lui donnent un caractère particulier.

Il pleut toujours, je sens nettement le froid, quoique le thermomètre marque encore dans l'après-midi 23,9° centigrades et, avec cette déplorable embarcation, ma marche est nécessairement très lente. Je n'arrive à Surigao, capitale de la province du même nom, que le 16 dans la nuit.

Page 1