‹ Voyage aux Philippines et en MalaisieChapitre 81 sur 86 · Voy. mon Rapport, ch. ii · texte numérisé non relu

Voy. mon Rapport, ch. ii

sa VOYAGE AUX PHILIPPINES ET EN MALAISIE

malaise, manobo et négrito coexistaient sur ce point. Le P. Plana m'offre de prendre dans ses collections tous les objets qui peuvent me convenir.

20 décembre. — Je me mets en roule pour visiter le lac de Maînitj situé au centre de la péninsule de Surigao, je compte y arriver en remontant le rio Tubay, déversoir du lac. Le temps^ toujours détestable, tourne insensiblement à la tempête, je n'arrive que le 23 au soir à Tubay, pueblo établi à Tembouchre du rio du même nom.

Comme celle d'un grand nombre de villages de cette région, la population de Tubay est formée de Manobos depuis longtemps catholiques et soumis à l'Espagne; vivant dans les mêmes conditions et sous le même régime que les Indiens Bisayas, ils en ont pris le nom ; mais au premier coup d'œil le crâne de ces prétendus Bisayas, non aplati postérieurement, révèle leur origine indonésienne.

n faut reconnaître que les Infieles -conquistados perdent avec leurs mœurs violentes une bonne partie de leurs qualités. On les dirait comme engourdis et paralysés par la sécurité dont ils jouissent; en renonçant aux luttes et aux fatigues de la vie aventureuse des forêts, ils paraissent avoir pris la résolution inébranlable de se refuser désormais à toute espèce d'effort.

n ne faut donc jamais croire un Manobo converti quand il déclare quelque cbose impossible; aussi, malgré les représentations du Capitan, je me mets en route le 25 à 8 heures du matin pour remonter le rio Tubay, dont la pente est rapide et qui est démesurément grossi par les pluies; parvenu au point où les plus longs tikin (perches) coupés dans la forêt n'atteignent plus le fond, il me faut rebrousser chemin, à 4 heures du soir ; le courant est si violent que je reviens en trois quarts d'heure à Tubay; j'avais mis huit heures pour parcourir le même trajet en remontant.

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Je repars immédiatement pour une anse de la côte nommée Baguian, d'où, me dit on, je pourrai gagner le lac par terre.

25 décembre. — En effet, au niveau de Baguian, la haute chaîne de montagnes qui court parallèlement à la côte, présente un col, que je franchis à l'altitude de 340 mètres; j'y recueille des échantillons de calcaire phylladifère et de jaspe rouge avec veines de quartz. Au milieu d'une pluie torrentielle, j'arrive au village de Jabonga, situé sur le lac de Maïnit. Le R. P. Chambô m'offre la plus cordiale hospitalité et veut bien mettre à mon service tous les moyeins dont il peut disposer. Cet excellent religieux m'engage d'abord à me reposer ; en nous mettant à table j'aperçois, avec autant d'étonnement que de plaisir, un superbe gigot de mouton, mets à peu près inconnu aux Philippines. Les Pères Jésuites essayent d'acclimater ces animaux sur les hauteurs, et il est de tradition qu'on sacrifie un des élèves en l'honneur de Noël. Très fatigué, j'apprécie cependant le contraste de ma situation avec celle où je me trouvais l'année dernière à pareille date; alors, au milieu des Moros de Soulou, aujourd'hui dans une maison amie dont le maitre réunit toutes les ressources pour m'en rendre le séjour agréable, et je songe que tous les voyageurs éprouvent des difficultés et des fatigues, mais que bien peu ont connu ces haltes fréquentes où je les oublie au milieu d'un accueil plein de cordialité.

Le lac de Maïnit est renommé pour le nombre de ses crocodiles, sujets de craintes continuelles pour Jabonga ; néanmoins il m'est impossible d'en voir un seul ; sanss doute ces reptiles n'aiment l'eau que dans une certaine mesure et, en ce moment, le lac subit une crue de douze brasses.

Le lac de Maïnit est situé dans un ancien cratère : son

périmètre est circalaire, ses ber|[es sont fort raides; tout près du bord la sonde marque déjà 20 mètres, et 200, me dit-otty au milieu du lac; les tremblements de terre sont fréquents et violents à Jabonga, et, surtout quand la pression atmosphérique est basse, les montagnes sont couvertes de nuages de vapeurs dues aux sources thermales qui effleurent le sol. Les eaux du lac doivent aussi présenter le phénomène des vagues de fond, car on me fait le récit d'une inondation soudaine, qui, il y a peu de temps, a failli enlever le village de Jabonga et qui parait devoir être rattachée à cette cause.

26 décembre. — Pluie torrentielle, bourrasques. Je m'embarque sur le lac; la houle est creuse, les lames très dures : mes rameurs luttent pendant onze heures avant d'atteindre Maïnit, autre village de pseudo-BisayaS| situé sur la rive nord.

27 décembre. — Un buffle, seule monture capable de franchir les larges fondrières qui coupent tous les sentiers des environs, me porte sur les hauteurs de MapaçOj au nord de Maïnit. 7'y trouve des sources sulfureuses abondantes à la température de -|- 38®, mais je cherche en vain à joindre les Mamânuas, tribus sauvages des environs. Après avoir beaucoup couru, je trouve une vieille Bisaya qui m'assure qu'un groupe de ces indigènes réside en ce moment non loin du lac, près d'un champ qu'elle cultive. Elle consent à m'accompagner.

Arrivés dans le voisinage des Mamânuas, la vieille Bisaya part en ambassade chargée de présents et revient au bout de trois heures suivie d'une Mamânua aussi vieille qu'elle ; ses camarades s'excusent sur la pluie qui est réellement abominable, mais qui doit médiocrement gêner ces enfants de la forêt. Impossible de mesurer complètement cette femme, tant sa frayeur est grande; je mets à sa disposition une bouteille d'eau-de-vie, et, quand elle en a usé à

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discrétion, je lui dis qu'il y en aura autant pour tous les siens s'ils consentent à approcher.

La pauvre sauvage s'éloigne, fort excitée, et ne tarde pas à revenir avec deux hommes et une jeune femme. Tous ces Mamânuas sont des Négritos absolument semblables à ceux que j'ai déjà vus à Luçon, près de Balanga. La petite taille, la coloration de la peau, l'absence de mollet, le prognathisme, la largeur des orbites sont les mêmes ^. Les mœurs aussi sont pareilles, avec un degré de plus de sauvagerie. Ces anciens maîtres du sol, que leur nom désigne comme tels ', vaguent le plus souvent dans les montagnes par groupes de deux ou trois couples; quand ils entreprennent quelques plantations de gabi^ comme ceux que j'examine, ils les abandonnent à la première alerte. C'est qu'ici les conditions d'existence sont bien différentes; les Négritos de la Sierra de Marivélès ont pour voisins les Tagalocs civilisés de la province de Balaan, tandis que les Mamânuas sont resserrés entre les Manobos actuels et les soi-disant Bisayas, ou Manobos anciennement conquistados qui ont gardé une notable partie de leurs mœurs rapaces et violentes.

Je poursuis ma route en longeant la rive orientale du lac de Maïnit, et j'arrive devant les deux grottes de Kabatuan ', presque contiguës, ouvertes dans un calcaire compact. Elles sont situées sur la berge même, à une vingtaine de mètres au-dessus du niveau moyen des eaux; la disposition intérieure de cet ossuaire est celui de la grotte de Tinagho, squelettes brisés et entassés dans des cercueils avec quelques vases à cuire le riz, seuls usten-

,' 1. Rapport^ ch. m, iv, v.

2. Banua, pays, région; ma, préfixe de possession : il est remarquable qu'une des tribus sauvages de la péninsule de Malacca, où le mélange du sang négrito est visible, porte le nom de Binua.

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