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Lieu encombré de roches^ carrière (bisaya

316 VOYAGE AUX PHlLlPPlf«ES ET EN MALAISIE

siles qui aient résisté au temps parmi tous ceux qu'on plaçait sans doute auprès des cadavres. Ces grottes ont été bouleversées par les tremblements de terre ; la voûte de Tune d'elles s'est écroulée brisant et dispersant les ossements. Je recueille cependant plusieurs crânes en bon état, presque tous manobos.

Ces sépultures sont antérieures à la Conversion au christianisme des habitants de Jabonga et de Maïnit, bien que les descendants de ces pseudo-Bisayas, qui se défendent d'être de race manobo, les attribuent à des populations catholiques réfugiées dans les montagnes pour éviter les incursions des Moros.

29 décembre. — Je quitte l'aimable Père Chambo et le compagnon de ses travaux, le frère Yalldeperas, qui, sans m'en prévenir, a rempli ma banca de provisions. Le P. Chambo m'a procuré une bonne embarcation et une solide équipe de cuadrilleros de Jabonga habitués à la navigation difficile du rio Tubay.

Le rio, qui prend naissance sur le bord méridional du lac de Maïnit, court dans une vallée étroite et profonde; en aval de l'un de ses affluents, le torrent Siga ^, qui roule des paillettes d'or, les éperons saillants des montagnes de la rive droite détournent brusquement son cours et produisent deux rapides, difficiles en temps normal, et qui aujourd'hui, vu la crue extraordinaire, sont profonds et menaçants. Mes cuadrilleros les franchissent avec une dextérité remarquable, que j'ai le tort de récompenser surle-champ par quelques piastres. En quatre heures trente minutes, je parcours la distance qui sépare Jabonga de Tubay.

En arrivant au village de Tubay je me sens envabi par un malaise inexprimable ; je monte instinctivement dans

i. Brillant en bisaya.

LE LAC MAÎNIT 317

la première case que je rencontre et je me couche dans un coin; j*ai à peine la force d'ordonner à Marcello, en le menaçant de châtiments terribles s*il n'obéit pas, de me réchauffer avec des cailloux brûlants, car je suis glacé. En proie à une céphalalgie et à une rachialgie atroces, je perds connaissance; quand je reviens à moi, incapable de faire un mouvement et même d'élever la voix, la case présente un aspect singulier. A la lueur de bougies prises dans mes bagages, les cuadrilleros et mes muchachos ont engagé une frénétique partie de monte; cinq ou six filles bisayas, tirées je ne sais d^où et manifestement ivres, entourent les joueurs et leur versent du vin de nipa dans une tasse de cuir que ces coureuses ont dû prendre dans ma poche. Me croyant mort ou mourant, mes hommes ont jugé que leur devoir le plus urgent était de dépenser les piastres du rapide. La colère me donne des forces ; saisissant un bejuco, je tombe à bras raccourci sur les joueurs qui, frappés d'épouvante à mon apparition inattendue, se sauvent par toutes les ouvertures en poussant des Aroy! lamentables et en se bouchant les oreilles, geste qui est chez les Bisayas le signe de la plus profonde terreur. Épuisé par cet effort, je retombe dans mon coin, en proie au délire.

Le lendemain matin l'accès est passé; cuadrilleros et muchachos ont la mine confuse de gens qui s'apprêtent à recevoir une solide correction. Je me contente, comme toujours, de proférer des menaces terribles, moins odieuses mais aussi inutiles que les coups ; tant que je serai en état de commander^ je suis sûr de mes hommes; pour m'obéir ils exposeraient leur vie sans murmure; si je suis privé de connaissance, le souvenir du châtiment ne les empêcherait pas de suivre les impulsions de leur insouciante nature.

i" janvier 1881. — L'année s'ou\Te par un vaguio

(tempête) d'une violence excessive; la fièvre et le mauvais temps me retiennent à Tubay quand j*ai tant à faire aux environs. Le capitan du village est complètement stupide ; môme en parlant il parait endormi comme tous ses administrés; il me procure quatre œufs et six camotes, au prix des plus grands efforts, me dit-il; par des menaces ridicules à force d'être exagérées je parviens à lui arracher encore quelques feuilles de tabac humide. Je paye tout sans compter au décuple de sa valeur; il devrait donc se remuer et m'apporter quelques vivres; mais il faut en prendre son parti, tous ces Manobos conquistados, anciens et récents, sont d'une atonie désespérante.

3 janvier. 7— Le vent tombe; je puis prendre la mer pour rentrer à Surigao; le 4, je double en plein jour la pointe Bilan où j'observe de larges bancs de polypiers quoique les courants y soient très violents; au contraire, les polypiers manquent sur toute la côte, de Butuan ici, quelles que soient les profondeurs, ce qui porte à croire, malgré Topinion reçue, que leur présence dépend plus de la nature du fond que de la tranquillité des eaux.

J'arrive à Surigao pour me mettre au lit, car la fièvre me reprend de plus belle; mais je suis chez le R. P. Luengo, dans un bon convento tout neuf où rien ne manque; je ne saurais assez me louer des délicates attentions de mon hôte, de celles du R. P. Ramon Ricart, son vicaire, et du frère don José Ubach. Ces religieux, si indifférents pour eux-mêmes à tout bien-être, savent se procurer des mets recherchés, susceptibles de rendre quelque vigueur à mon estomac délabré. Quelle différence avec Tubay! mes muchachos ont pris un petit air repentant dont je serais touché si je ne les savais incapables de résister à la première tentation.

Je suis bientôt sur pied et me prépare à rentrer à Davao en prolongeant par mer la côte orientale de Min-

danao. C'est la route la plus intéressante au point de vue de la géographie, objet principal de cette partie de mon voyage. En e&èt, les tracés récents ne vont au nord que jusqu'à la pointe Cauit; ils ne s'étendent au sud que du cap Saint-Augustin à Baganga. Si l'on compare le tracé de la côte entre Baganga et la pointe Cauit sur la carte de notre dépôt de la marine n^ 2050 et sur celle de l'hydrographie espagnole no 530, on verra combien sont grandes leurs divergences.

On m'avertit à Surigao qu'en cette saison ce trajet est impossible; mais je puis toujours essayer, quitte à revenir sur mes pas. Je fais donc mes préparatifs dans ce but, et je trouve chez tous les Espagnols qui habitent Surigao le concours le plus empressé. M. le colonel Raccaj, puis M. Carlos Herrera, m'invitent à dîner et me font l'honneur de boire au succès de mon entreprise. M. le Gouverneur veut bien s'employer pour moi, et, grâce à son intermédiaire, je loue la meilleure embarcation du pays montée par cinq robustes matelots bisayas; le colonel me donne en outre des lettres pour tous les capitanes ou gobemadorciltos de sa province, leur prescrivant dans les termes les plus formels de me procurer sur l'heure tout ce dont. je pourrai avoir besoin.

Je quitte donc Surigao en gardant un souvenir bien reconnaissant des quelques jours que je viens d'y passer. Avant de partir, j'ai le plaisir de voir le R. P. Cirici, missionnaire de Dinagat, et de le remercier des crânes qu'il a eu l'obligeance de m'envoyer.

11 janvier. — Départ de Surigao à midi 45. A 5 heures après midi je suis à Taganaan, où je dîne avec le R. P. Jaime Plana, et le R. P. Santiago Puntas, que j'ai déjà rencontré à Talacogon sur l'Agusan; le P. Puntas se rend à Cantilan sur le Pacifique : nous devons donc nous retrouver bientôt ; nous nous souhaitons mutuellement un

bon voyage. Je repars à 8 h. 15 du soir pour profiter d'un courant de marée, et je mouille à 9 h. 45 dans une crique, sur Tocéan Pacifique, devant le petit village bisaya de Placer. Après avoir fait mouiller deux simpit (ancres en bois), j'envoie mes gens coucher à terre, ne gardant avec moi que deux muchachos; un peu fatigué, je m'endors profondément.

12 janvier. — Je m'éveille à quelques encablures de la côte, seul à bord; pendant la nuit mes muchachos se sont enfuis, et la banca a chassé sur ses ancres. Mes muchachos étaient partis de Surigao sans un cuarto^ mais les matelots avaient encore quelques restes des avances que je leur avais données, et, suivant l'usage entre Bisayas, la bande entière a passé la nuit à les boire. Heureusement le vent porte à terre; je hisse la voile et je suis bientôt en possession de mon personnel.

Départ à 6 h. du matin. Au sud de Placer la côte n'est plus que faiblement abritée par les îles; la brise fraîchit, la mer devient dure ; à onze heures, mes rameurs sont épuisés, car ils ont nagé pendant cinq heures contre le vent de nord-est. Je suis encore heureux de pouvoir mouiller à l'abri de Cabgan, îlot à un demi-mille au sud-est de Gtgaquit.

La colla ^ s'établit; elle dure le 12 et le 13; c'est à peine si l'on peut se tenir debout sur la grève de l'îlot du côté du vent. Le 14, le vent faiblit un peu ; je constate que mon équipage a consommé quatre fois plus de vivres que de raison et a laissé avarier le reste. Il faut aller à Gigaquit pour les renouveler. Malgré l'état de la mer, les hommes embarquent sans dire un mot. Je fais mettre le cap sur Tembouchure du petit rio de Gigaquit, au sud-

1. On désigne ainsi des pluies continuelles avec bourrasques fréquentes, durant plusieurs jours consécutifs.

ouest de Gabgan; le vent qui souffle avec fureur du nordest me fait franchir rapidement la zone des bas-fonds qui me sépare de la côte; à quelques encablures du rio, les vagues s'espacent et grandissent, mais leur déclivité n'est pas brusque, et la bànca glisse facilement à leur surface. Sachant mes rameurs impressionnables et bruyants, j*ai à ce moment Theureuse idée de faire amener les voiles, sauf le foc. L'eau prend une teinte terreuse, les lames deviennent de plus en plus espacées et verticales; nous sommes sur la barre. Une lame énorme fond sur la banca, l'enlève comme une plume pendant quelques brasses, puis la laisse derrière elle; la banca flotte en ce moment sur une eau jaune, terreuse, unie comme une glace; mais voilà que loin, bien loin à l'arrière, dominant cette surface plane, s'avance avec la rapidité d'une charge de cavalerie une lame régulière et verticale comme un rempart, couronnée d'une épaisse frange d'écume; le ciel est de plomb, le vent violent, l'aspect général vraiment sinistre... ; au bout de quelques secondes, le choc se produit; la banca disparaît au milieu de tourbillons d'écume, avec un fracas qui couvre du moins les cris de l'équipage ; la banca ne surnage plus que grâce aux balanciers, car elle est pleine d'eau, — mais nous avons avancé d'une demi-encablure, — et mes hommes ont le temps de la vider en grande partie avant la lame suivante; la même scène se répète huit à dix fois; un dernier choc nous lance dans le rio de Gigaquit.

Les diverses pièces de mon équipement chavirées, confondues, nagent doucement au fond de la banca; furieux, je prends le timonier à la gorge : « Dis-moi, misérable tulisan^, comment oses-tu servir de pilote sans avoir jamais navigué par ici?

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