‹ Voyage aux Philippines et en MalaisieChapitre 83 sur 86 · Bandit (bisaya · texte numérisé non relu

Bandit (bisaya

— Dispense usted, senor, je coijtnais parfaitement la côte.

— Alors, que ne me prévenais-lu de la difficulté de cette barre?

— Dispense ustedy senor, vous aviez l'air tellement en colère au moment du départ, que je n'ai pas osé vous faire d'observations. »

Sur le bord du rio s'élève le convenlo de Gigaquit ; au moment où je vais y entrer, un Européen aussi mouillé que moi y arrive d'un autre côté : c'est le P. Puntas; nos vêtements collés au corps par la pluie et les lames nous donnent une si singulière tournure, que nous ne pouvons nous empêcher de rire en nous abordant. Le R. P. Estevan Yepes, missionnaire de Gigaquit, accourt et m'accueille, comme tous ses confrères, avec autant d'empressement que de cordialité. Le convento est vaste, la toiture en tôle bien étancbe; un bon feu allumé sous un hangar me permet de sécher et de nettoyer à l'aise mon équipement, longue besogne, car, seuls, les chronomètres abrités dans leur caisse étanche, n'ont pas été mouillés.

Le R. P. Yepes me dit qu'en cette saison toutes les barres des rios qui se jettent dans l'océan Pacifique sont dangereuses et que celles de Gigaquit et de Catel sont les pires. Toutes les barres et les grandes lames des pointes, si redoutées des indigènes, ont la même cause. De novembre à avril, époque où souffle presque sans interruption le vent de nord-est, la mer se déchaîne sur la côte orientale de Mindanao, que rien n'abrite et qui n'offre aucun port. Les vagues formées dans l'immensité du Pacifique rencontrent brusquement les bas -fonds constitués par les bancs de zoophy tes ; elles acquièrent alors une grande hauteur et brisent avec force en entourant la côte d'une ceinture d'écume qui se prolonge sans interruption depuis Placer jusqu'à la baie de Mayo.

Dans les environs de Gigaquit, le rivage est bordé par des montagnes élevées et abruptes qui affectent toutes les directions et plongent dans la mer avec des pentes très raides. Les plantations d'abaca, le lavage des sables aurifères, Fexploilation des forêts, sont les principales ressources de la côte comprise entre Gigaquit et Surigao, bien plus civilisée que la région située au sud de Bislig.

16 janvier. — Le temps est de plus en plus défavorable; impossible de prendre la mer; houle énorme, grains continuels, et c'est là, paraît-il, le temps normal jusqu'en avril ou mai! Cependant il faut faire une dernière tentative pour avancer vers le sud.

Saisissant une éclaircie, je franchis à marée basse la barre de Gigaquit et fais roule, vent debout, sur la pointe Tugas; tous les efforts de l'équipage, relayé par les muchachos, sont infructueux; la banca reste presque stationnaire. Ces embarcations, dont quelques voyageurs vantent les qualités, sont au contraire détestables; les balanciers alourdissent leur marche, la forme de leur coque empêche d'y adapter un vrai gouvernail (on y supplée par un court aviron fixé à tribord arrière, moyen dépourvu de puissance et de précision) ; enfin leur stabilité disparaît par une forte houle dès qu'on ne gouverne pas vent debout. Dans les mouvements de roulis, le balancier qui est sous le vent heurte fortement les lames qui ont soulevé la banca, et les liens de rotang qui le fixent aux traverses ne tardent pas à se relâcher : c'est ce qui m'arrive ; un muchacho, envoyé sur le balancier de tribord pour le consolider, est enlevé par une lame et disparaît en tourbillonnant; je laisse porter immédiatement et je suis assez heureux pour le repêcher au moment oii il revient sur l'eau, dix brasses plus loin.

Cet accident me décide. Je renonce à gagner Bislig par mer; j'y arriverai plus tôt en traversant de nouveau Min-

danao jusqu'à Bunauan; parvenu là, je franchirai la Cordillère qui se dresse entre le lac de Linao et l'océan Paci- Oque. En conséquence, je mets le cap sur Placer, où j'arrive difficilement; la brise, d abord favorable, est trop fraîche et la mer démontée; le vent saute brusquement au nord et emporte ma grand'voile : les hommes commencent à ne plus savoir ce qu'ils font; à ce moment, une banca désemparée passe à contre-bord avec la rapidité d'une flèche et se brise sur le rivage de Placer avant que je puisse lui jeter une l'emorque; heureusement ceux qui la montent arrivent à terre; enfin je parviens à Taganaan à 7 h. du soir, où, en dînant avec le R. P. Jaime Plana et le frère don Pablo Aguilar, j'oublie les fatigues de cette pénible journée.

Mon hôte m'assure que les sinistres semblables à celui dont je viens d'être témoin sont très fréquents. Quand un Bisaya s'embarque, c'est toujours avec la môme imprévoyance; il hisse sa voile et amarre solidement l'écoute une fois pour toutes; les ris sont inconnus; on passe les barres à toute heure, et, bien qu'il se noie chaque année plusieurs indigènes sur celle de Gigaquit, l'exemple ne corrige personne. En principe, les Bisayas ne se mettent jamais en route par un mauvais temps; ils sont en conséquence peu marins et, quand un grain les surprend, perdent facilement la tête.

17 janvier. — Revenu à Surigao, j'y resteà peine quelque» heures, le temps de saluer M. le colonel Raccaj et les Espagnols dont j'ai eu le plaisir de faire la connaissance. Le R. P. Luengo, en< me faisant faire un excellent déjeuner, me reproche amicalement de n'avoir pas écouté ses conseils. Si je les avais suivis, je serais maintenant à Bislig, il est vrai ; cependant il faut essayer souvent pour réussir quelquefois.

Je me remets en route à 1 h. 30 après midi. Après avoir

doublé la pointe Punsan, me trouvant à 6 h. 30 du soir sur la côte de la baie de Butuan par 9' 30' environ de latitude, je constate nettement la différence des heures des marées sur les côtes est et ouest de la péninsule de Surigao, cause des courants alternatifs qui côtoient cette péninsule, et qui, dans les passes resserrées, atteignent une violence extraordinaire. En ce moment, la mer est complètement basse dans la baie de Butuan; d'après ce que j'ai observé il y a trois jours, elle est au contraire étale à Gigaquit^

Le 19, je suis à Butuan. Je remonte de nouveau TAgusan, très lentement, car le rio subit une crue énorme qui m'empêcherait de lever aujourd'hui le tracé de son cours. Les nouveaux villages de Manobos conquistados sont fortement éprouvés par Tinondation. Â toutes mes demandes de vivres, le capitan de Guadalupe répond : « Je meurs de faim. » Toutes les plantations sont détruites . Â Amparo, les gens manquent aussi bien que les vivres. Les cases sont désertes et les habitants ont tout emporté, vivres et ustensiles. Le seul objet abandonné est un grand christ colorié couvert de plaies saignantes dont le regard mourant parait plus triste encore dans la solitude du tribunal.

A San-Luis on m'apprend que je suis cause de la désertion des habitants de Amparo, qui se sont remontados. En effet, en descendant TAgusan, j'ai mesuré là plusieurs Manobos signalés comme appartenant à une tribu de la plus pure race. Cette opération inexplicable leur a paru suspecte, et leur ancien dato, qui regrettait son indépendance, les a facilement déterminés à le suivre dans la

forêt.

Mes observations astronomiques ont été une autre cause

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