Rapport, ch. ii
de méfiance pour les riverains de TAgusan; la légende est déjà faite à ce sujet, et les Manobos de San-Luis m'en font part naïvement. « Yois-tu, me disent-ils, ce n*est pas naturel; il faut que tu sois magicien pour regarder le soleil avec un inslrument aussi extraordinaire (ils parlent de mon sextant). Cet instrument est enchanté : avec lui tu découvres les cases cachées derrière les montagnes, dans les plus épaisses forêts ; tu traces leur situation sur ton papier ; tu reviendras ensuite avec les Castilas et tu leur livreras tous les Infieles, »
Je regrette vivement d*avoir troublé à mon insu Tœuvre des missionnaires qui m'accueillent avec tant de cordialité. Il est étonnant que des désertions comme celle de Amparo ne se produisent pas plus souvent. La reduccion annihile le dato, et ne lui laisse qu'une femme; son autorité comme capitan ou teniente est essentiellement précaire; quant aux sacopes et aux esclaves, ils n'apprécient qu'à la longue les avantages du nouveau régime; leur imprévoyance ne s'inquiète guère des hasards de la vie sauvage et admet difficilement au contraire l'obligation de construire une case pour chaque famille, un tribunal, une chapelle, un débarcadère ; le dato leur imposait bien le devoir de le suivre à la guerre, mais ce service leur plaisait, car ils y gagnaient quelque butin.
Cependant les désertions sont le plus souvent déterminées par les exactions des inspecteurs ou interprètes bisayas, placés dans les villages des nuevos conquistados pour veiller sur eux et les instruire des premières règles de la civilisation. Les Bisayas n'acceptent ces situations que dans l'espoir d'en tirer profit par un commerce sans scrupules. Spéculant sur l'imprévoyance et sur la vanité des nouveaux convertis, ils leur vendent à crédit des vêtements, des avalorios, de la quincaillerie, des vivres même, à un prix excessif. Désespérant de s'acquitter
jamais, les reducidos s'échappent quelquefois; mais leur créancier perd peu de chose, et, s'il a obtenu le plus léger acompte, il a encore du bénéfice.
24 janvier. — Je retrouve à Talacogon le R. P. José Canudas, avec qui j'ai déjà fait connaissance à Bunauan, Bientôt après arrive le R. P. Urios à la tête de ses cuadrilleros ; il revient d'une expédition sur le haut Âgusan, et ramène prisonniers deux baganis qui ont massacré des nuevos christianos ; le Père a pris la peine d'infliger une correction exemplaire au bagani qui réclamait la tête de Lorenzo. Il parait qu'il y a une recrudescence d'hostilités dans le centre de Mindanao ; les Mandayas du rio Sahug viennent de surprendre et d'égorger les habitants d'un hameau dépendant de Dagohoy, et les Bisayas de Bislig sont en campagne contre les Mandayas des montagnes.
25 janvier. — Je me sépare des deux missionnaires, qui ont l'obligeance de ne me parler de la désertion de Amparo que pour m'affirmer qu'ils la regardaient depuis quelque temps comme très probable, et qu'à défaut de mes mensurations le dato eût facilement trouvé un autre prétexte.
Le courant de l'Âgusan étant toujours très rapide, je ne suis que le 27 à Bunauan, où j'échange contre deux pirogues la banca prise à Butuan.
A partir de Bunauan, je quitte mon ancienne route et je remonte le Simulao, grossi et torrentiel, jusqu'un peu au-dessus de Tudela, mauvais village de Mandayas plus ou moins sincèrement convertis au christianisme. Le Simulao est encaissé entre des ondulations de terrain généralement peu élevées ; ses rives, couvertes d'une végétation d'arbustes dominée par quelques maribuhuc^ sont aussi désertes que celles du Sahug. Il pleut toujours, et, sous ce ciel gris, Tudela, perdu dans la fange, présente le lamentable spectacle d'habitations tombant en ruine avant
d'avoir été achevées. Les habitants paraissent frappés de paralysie; les marmots eux-mêmes, accroupis dans les coins, restent silencieux tout en jouant avec des poignards en bois.
Cependant il me faut absolument des porteurs pour franchir le mont Bucan, qui me sépare de Bislig : toutes les offres et les menaces restant sans succès, je me saisis du capitan de Tudela et lui déclare qu'il est mon prisonnier, que je l'emmène et qu'il ne reverra jamais les bords du Simulao. Il se décide alors à me fournir deux embarcations légères, trois hommes et quatre enfants de cinq à douze ans.
29 janvier. — Départ à 7 h. du matin. II faut recommencer à passer laborieusement des rapides sous une pluie battante ; du Simulao je passe dans le Miaga (8°3'1" latitude nord), puis dans le Dugan, ruisseaux sans importance. J'arrive le soir au pied du mont Bucan; en ce point, le Dugan présente une longue suite de rapides et de cascades d'un aspect imposant, qui coulent sur d'énormes masses d'andésites.
30 janvier. — Des roches de la même espèce recouvertes ou entremêlées de masses argileuses forment le col du mont Bucan (altitude 130 mètres) ; ce col se termine par un plateau légèrement accidenté, garni d'une végétation épaisse et peu élevée, parsemé de fondrières jarges et profondes qui rendent la marche difficile; le plateau est sillonné de nombreux torrents dont la direction générale est sud. Le chemin est plus facile sur le versant est; mais mon guide, Mandaya stupide, s'égare. Pour arriver au rio Bislig, il faut marcher dans le lit inégal d'un torrent, dont une pluie battante grossit rapidement les eaux. Couché le soir dans une case de Mandayas.
31 janvier. — Encore une heure de torrents, puis arrive au rio Bislig, large et profond, où j'embarque sur
des périssoires qui manquent de chavirer au port, en ressentant les ondulations de la mer.
Comme toutes les rades de cette côte (à l'exception du golfe de Pujada), celle de Bislig est ouverte au nord-est et par conséquent intenable pendant la présente mousson ^ L'embouchure du rio Bislig offrirait un bon refuge si Ton opérait quelques dragages sur la barre, qui offre partout dix à douze brasses de fond, sauf en un point, dont la largeur n'atteint pas vingt brasses. Cette circonstance est bonne à noter sur une côte aussi inhospitalière.
Bislig, l'un des plus anciens pueblos colonisés par les Bisayas sur l'océan Pacifique, dépend de Surigao et est gouverné par un chef de bataillon. Je descends au tribunal, où je cherche dans mon mince bagage quelque vêlement pour me présenter chez le gouverneur. M. le commandant don Raphaël Piquer y Morales, informé de mon arrivée, m'envoie un peloton de cuadrilleros, qui enlèvent tous mes colis. Je les suis, et, quelques minutes plus tard, le commandant me présente à Mme Piquer et me dit que je suis installé chez lui. « Inutile de refuser, me dit-il, passons à table. »
Je passe deux journées bien agréables chez mes hôtes, qui, seuls avec leur petite fille dans ce village bisaya, ont su terrasser Tennui et se créer les occupations les plus attrayantes. M. et Mme Piquer insistent pour me retenir plus longtemps, mais, fatigué, malade, je sens qu'il est urgent de terminer mon voyage à Mindanao, car bientôt les forces nécessaires me feront défaut.
Le temps paraît se mettre au beau ; après avoir observé pour la situation de Bislig 123*48' 20" longituda est et 8° 7 '6" latitude nord, je pars le 2 février dans une grande banca, avec cinq matelots engagés par l'obligeant intermé-