‹ Voyage aux Philippines et en MalaisieChapitre 9 sur 86 · Malais. Homme blanc. Nom donné aux Européens · texte numérisé non relu

Malais. Homme blanc. Nom donné aux Européens

— S'il en est ainsi, s'écrie Pang Lima, je cours chercher les os de ma mère! »

n me faut le détromper, et non sans peine.

Tel est le caractère de toutes les populations sauvages de rintérieur ; douces, insouciantes, mais dominées avant tout par la paresse. Certainement tous les sauvages trouveraient une subsistance assurée pour eux et pour leur famille en travaillant dans les plantations chinoises de la province: ils y trouveraient en outre la sécurité; mais le travail, surtout le travail régulier, est pour eux un supplice que la force seule peut leur imposer. Ils préfèrent rester nonchalamment étendus dans leurs cases, mâchant le bétel, fumant, et ne se décident à sortir de leur léthargie qiie pressés par l'aiguillon de la faim. Ils savent bien pourtant que cette vie oisive les expose aux plus durs travaux. En effet, ces malheureux sont souvent attaqués par les Malais, qui s'emparent de leurs femmes et de leurs enfants et les réduisent eux-mêmes en esclavage. Ces attentats sont toujours sévèrement réprimés lorsqu'ils sont connus, mais comment saurait-on à Malacca tout ce qui se passe au fond des forêts? Le fugitif échappé à ses ravisseurs ignore d'ailleurs le plus souvent Texislence de l'autorité à laquelle il pourrait demander justice.

10 juillet. — Nous disons adieu à M. Rolland, dont l'hospitalité et les indications nous ont été si utiles. Nous rentrons à Malacca par la route que nous avons déjà parcourue en sens inverse, mais que nous avons mal vue, car il faisait nuit.

Cette route, qui fait le tour de la province, traverse tantôt la forêt, tantôt des plantations de manioc ; elle est bien entretenue et bien gardée. Nous rencontrons souvent deux mata-mata qui, comme nos gendarmes^ vont en correspondance A' \m poste à l'autre, des cantonniers malabars dont la taille élancée et le profil d'aigle contrastent

MALAGCA 28

vivement avec le type malais, parfois un colporteur chinois, écrasé sous le double fardeau de son plkuly ruisselant de sueur, qui se hâte vers le prochain hameau.

Nous traversons Durian Tonggal et quelques autres villages. Tous les villages malais ont le môme aspect : au centre, une ou deux boutiques de marchands chinois, un poste de police, et, plus loin, éparses au milieu des Bunga rajah ^ et des cocotiers, entourées de buffles ou de bœufs à deux bosses, les cases toujours silencieuses, sauf ie soir, où Ton entend fréquemment la musique assez monotone des pantoums '. Excité par le fanatisme, par la lutte, par l'attrait du pillage, le Malais est susceptible d'efforts violents et prolongés. Mais, dans le cours ordinaire de la vie, il s'abandonne avec bonheur à l'indolence. Assis sous sa véranda, il fume et berce volontiers ses marmots pendant des heures entières, tandis que sa femme coupe le bois, puise l'eau et assume tous les soins pénibles du ménage. Toute la tendresse des époux paraît concentrée sur les enfants, calmes et silencieux comme leur père, et qui se livrent bien rarement à ces

1. Malais. Fleur royale {Hibiscus Rosa sinensis^ Malvacées), arbuste aux fleurs abondantes, d'un pourpre éclatant, magnifiques très commun dans toute la péninsule.

2. Poésie chantée; le pantoum est un quatrain à rimes croisées; théoriquement les deux premiers vers, symboliques, sont expliqués par les deux derniers; mais le plus souvent ceux-ci ont seuls une signification. En voici deux exemples dont on trouvera le texte malais dans W. Marsden (A Grammar of the malayan language, London, 1812) :

Cueille pour moi la fleur des tombes

Si tu me fuis en promenant;

SMl faut qu'ayant moi tu succombes,

A la porte du ciel demeure en m'attendant.

Sur l'arbre à teok un oiseau blanc s'envole, En gazouillant il happe les fourmis; Lumière de mes yeux, ô mon idole, Te suivre aux cieux me sera-t-il permis?

éclats de joie bruyante si fréquents dans les jardins publics de nos grandes villes.

Dans les environs de Malacca, le paysage change d'aspect, la grande forêt disparaît et les cases de bambou font place à des constructions solides et élégantes appartenant pour la plupart à des négociants chinois qui, leur fortune faite, viennent prendre leur retraite à Malacca, loin du fracas des affaires de Singapore et de Penang. Leurs calèches bien attelées se croisent avec les kreta * beaucoup plus modestes des seigneurs malais, toujours encombrées de femmes de tout âge qui, à notre vue, se cachent pour la forme sous leur voile de mousseline.

Nous retrouvons à Malacca les personnes dont nous avons eu le plaisir de faire la connaissance à notre arrivée. M. le major Squirrel nous retient à dîner et nous offre un repas où toutes les recherches de TEurope s'allient au luxe asiatique. M. le gouverneur s'informe avec soin de l'état dans lequel nous avons trouvé les tribus sauvages et nous demande si nous n'avons recueilli aucune plainte, si nous ne soupçonnons pas que quelque préjudice leur ait été causé.

Le R. P. Pouget nous conduit à la mission d'Ayer Salâk, où nous recueillons de nouveaux documents anthropologiques et causons assez longuement en latin avec de jeunes Manthras élevés au petit séminaire de Penang. Nous allons aussi visiter l'établissement des Dames de Saint-Maur, succursale de celui de Singapore. Toutes les races de la ville et de la province se trouvent réunies dans ce pensionnat, auquel est annexé un orphelinat. Une seule religieuse française, assistée par une sœur anglaise, soutient depuis plus de vingt ans le fardeau de cette direction ; certes il est difficile de rencontrer une existence

Page 1