IV * PRÉFACE
fastueux, immenses, n'ont pas croulé sans un fracas retentissant , et l'écho doit a en frémir encore. Le souvenir survit, plus indestructible que les marbres et les porphyres. Dans le "pèle* rinage que nous allons entreprendre, si nous ne saluons pas les monuments maintenant disparus, nous saluerons du moins leur poussière glorieuse.
Les sept dessins restaurés qui accompagnent ici les Sept Merveilles du Monde, ont été composés sur les croquis et d'après les indications de M. Louis Bernier, architecte. Qu'il soit permis h l'auteur, au seuil de ce livre, de remercier celui qui fut son vaillant compagnon de voyage, avant d'être son très compétent collaborateur.
VOYAGE
Ce qui ne reste pas du colosse et ce qui reste des cheraliers.
Le 16 avril 1876, jour de Pâques, le Bêhérah vient mouiller devant le port du Pirée. Il doit repartir le mime jour pour Alexandrie, mais m fai-
S " " " VoYÀÔÉ JlOX SEPT MERVEILLES DU MONDE.
sant escale à Rhodes. Nous allons grossir le nombre de ses passagers.
Le Pirée est dans une fiévreuse agitation. En effet, quelques jours auparavant, une frégate russe, venant d'Egypte, a manqué l'entrée du port ct.s'est piteusement échouée au rivage. Il faisait nuit au moment de l'accident; mais le temps était beau, la mer calme. Le commandant avait confondu, paraîtil, les lumières de la ville avec les feux qui marquent la passe étroite du port. *
La frégate, peu avariée du reste, a vainement tenté de se dégager. Une corvette russe, en station au Pirée, s'est la première portée à son aide. Assistance insuffisante. Puis on a appelé trois petits paquebots grecs ; et tous, de compagnie, ont tiré, toujours sans aucun résultat. La frégate a bougé non plus que les rochers qui la retiennent prisonnière. Pauvre frégate ! Elle n'a pas une mine bien triomphante. De ses trois mâts, deux sont à demi démontés, et plusieurs des canons les plus lourds ont été portés à terre. Le navire, pour s'alléger, se transforme en ponton. C'est chose pitoyable que cette citadelle blindée, cuirassée, toute de fer, à présent inclinée sur le flanc et appelant à son secours tous ces petits bateaux qu'un seul de ses boulets broierait sans peine. Quelques pierres ont suffi à rendre impuissante cette puissance formidable; et les rats maintenant doivent délivrer le lion.
Le Béhérah paraît, c'est un dernier espoir. Il va
renforcer l'attelage déjà nombreux. Six cheminées fument furieusement ; on tire. Enfin la frégate s'ébranle, elle remue, elle se redresse. La voilà délivrée. Un hourrah général retentit ; et la flottille des canots s'agite comme une famille de canards en émoi. Au Êéhérah revient l'honneur d'avoir décidé la victoire.
Les câbles, désormais inutiles, sont ramenés à bord. L'équipage les traîne et les roule, en accompagnant son labeur d'une mélopée brutalement rythmée. Sur le Nil, les matelots des dahabiéhs s'encouragent ainsi de refrains monotones , soit qu'il faille pousser les gaffes ou manœuvrer les avirons.
Le Béhérah est un vaillant navire ; ce sauvetage si heureusement accompli en est un éclatant témoignage. Bien qu'il porte le pavillon ottoman, il est de construction anglaise. 11 a une machine puissante comme il convient à sa masse vraiment imposante. Au reste, le commandant s'empresse à nous célébrer les mérites de son vaisseau. La frégate russe n'est pas la première que le Béhérah sauve d'un mauvais pas ; il coule aussi à l'occasion les paquebots trop lents à lui faire place; mais il les coule proprement, en toute aisance, avec grâce.
Quelques jours avant mon arrivée en Grèce, un abordage avait eu lieu près du cap Mata pan. UAgrigento, paquebot italien, heurté par un paquebot anglais, avait coulé bas; trente-quatre personnes avaient péri. Le paquebot anglais, fort avarié lui-
même, avait pu gagner le Pirée, mais non sans s'être allégé, en jetant à la mer une partie de son chargement. Interné, mis sous séquestre, jusqu'au jour où une enquête judiciaire aurait décidé à qui incombait la responsabilité de la catastrophe, le paquebot enfonceur se trouvait ancré dans le port et montrait à son avant une blessure toute béante. — « Mauvais navire, disait notre commandant, il ne peut crever les autres sans se crever lui-même, à demi. Le Béhérah! à la bonne heure ! il crève, il coule les autres, mais sans jamais se faire une écorchure. — C'est bien agréable pour les autres, » ajouta un passager en manière de conclusion.
Le Béhérah présentait un curieux assemblage des races et des nations les plus diverses, dans son équipage et dans le personnel de ses passagers. Le commandant était Dalmate d'origine ; les matelots étaient Turcs pour la plupart. Il y avait des Grecs, des Juifs, des Arméniens, quelques beys égyptiens, un officier français qui allait rejoindre à Alexandrie notre stationnaire , un contre-maître français aussi. Puis on avait parqué sur le pont deux troupeaux de femmes et de fillettes. Troupeau est un terme très juste en cette circonstance et qui ne paraîtra pas impertinent à qui connaît un peu les hommes et les choses de 1 Orient. C'était là, en effet, un article de commerce, et les fillettes allaient chercher acquéreur aux harems de Rhodes ou d'Alexandrie. En attendant, tout ce petit monde multicolore campait.
On avait dfessé-des tentes à l'arrière du baleau, comme on aurait fait en plein désert et, sous ce frôle -abri que le vent parfois secouait brutalement, c'était un entassement confus de jupes jaunes, de foulards rouges, de ceintures bleues, de colliers d'or, de pieds bronzés, de mains mignonnes, de pots, de malles, de paquets, de coffres, de casseroles et de guitares, de fleurs et de babouches, de guenilles et d'oranges , d'enfants rieuses et de vieilles farouches. De là sortaient des sons nasillards, unis au bourdonnement d'un tambour, à l'aigre gémissement d'un violon. Puis la toile s'agitait; on aurait dit que la tente tout entière allait entrer en danse, et les yeux noirs scintillaient aux déchirures béantes.
La nuit est complète, lorsque le Béhérah mouille en vue de Rhodes; aussi le mot vue est-il ici une expression impropre. Les phares seuls, étoiles aux feux changeants, annoncent la ville qu'enveloppent d'insondables ténèbres.
Mais si de notre navire nous ne voyons pas Rhodes, de Rhodes on voit notre navire. Les barques aussitôt viennent l'assaillir. On se dispute bruyamment et nos personnes «t nos bagages. Nous débarquons à tâtons.
A peine avons-nous mis pied à terre qu'un homme surgit de l'ombre. C'est un douanier gradé, galonné ; un lieutenant pour le moins. Au reste, il n'a pas l'indiscrélion d'examiner quoi que ce soit. Obséquieux, humblement poli, il nous souhaite la
bienvenue et tend la main à quelque aumône. La modique somme d'un franc vingt-cinq cenlimes que j'y dépose, nous vaut de nouveaux compliments et le salut le plus respectueux. Les douanes sont un des revenus les plus considérables de l'empire ottoman et le plus régulièrement perçu.
On nous conduit à travers un dédale de ruelles fort étroites jusqu'à un passage qui donne dans
une cour. La cour aboutit à un escalier, l'escalier
mène à une chambre, la chambre renferme deux lits. Là seulement une chandelle fumeuse nous montre nettement où nous sommes. Notre première promenade, à travers les rues de Rhodes s'est faite dans la nuit la plus noire.
Si la nuit a été impitoyablement ténébreuse, le jour, dès son apparition, fait rage. C'est un embrasement furieux de toutes choses. Rhodes se révèle environnée du plus magnifique azur; Rhodes, chère au soleil ; « Rhodes, chante Pindare, la demeure du <c père des rapides rayons, du maître des coursiers « aux narines de feu. »
Nous sommes logés dans un petit hôtel que tient un Grec, brave homme fort obligeant et qui offre à ses hôtes une hospitalité presque écossaise. Nous avons des galeries de bois qui forment portique en avant des bâtiments d'habitation ; et partout, sur le sol, les cailloux noirs et les cailloux blancs, ingénieusement opposés, composent une agréable mosaïque. C'est là un procédé d'ornementation gênéralement adopté à Rhodes. Galeries, bâtiments, cour
et petit jardin ne manquent pas d'une pittoresque originalité.
Rhodes se partage en deux villes parfaitement distinctes, indépendantes Tune de l'autre, on pourrait dire ennemies. La ville où nous avons pris gite est à peu près exclusivement habitée par des chrétiens indigènes et des rosi dénis étrangers. Elle n'a nulle fortification qui la protège et s'étale en toute liberté sur un terrain plat, à peu de distance d'une grève sablonneuse que les staticés égayent de leurs bouquets bleus. Les rues sont tortueuses, elles vont tle-ci, de-là, comme pour échapper à l'invasion d'un soleil trop ardent ; au reste elles semblent plus propres qu'il n'est ordinaire dans les villes orientales. Le sol porte une armature de galets. Les maisons, petites pour la plupart, n'ont le plus souvent qu'un rez-de-chaussée, jamais plus d'un étage. Quelques grands mâts, dressés sur les terrasses, et qui, les jours de fête, portent des pavillons, indiquent les demeures des consuls. Il n'est rien qui présente un intérêt spécial.
Arrivés sur le rivage, nous nous dirigeons dans la direciion de la ville de Rhodes proprement dite, de la Rhodes du colosse et des chevaliers. Nous ne tardons pas à renconlrer quelques débris antiques, épaves affreusement mutilées, restes informes qui sans doute, avant de venir échouer là dans la poussière, ont passé à travers bien des désastres, bien des pillages, bien des dévastations. Car de la Rhodes antique rien ne subsiste qui garde sa place primi-
tive. Tout a été broyé, dispersé. Et chrétiens et musulmans se sont fait des armes de ce qu'avait laissé l'antiquité païenne; les temples sont devenus des bastions, les statues sont devenues des boulets. On s'est jeté à la face les héros et les dieux.
Voilà cependant quelques fûts de marbre, mais couchés côte à côte comme les cadavres des vaincus ; puis c'est un bas-relief à peine reconnaissable, puis un lion d'un travail grossier. Je ne sais quelle fantaisie a fait placer ce pauvre animal au faîte de la muraille qui enclôt le jardin du pacha. Il a l'air d'un chat endormi. Le jardin, plus plaisant à la vue, resplendit sous le soleil ; c'est une vasle corbeille de fleurs. Les géraniums y forment des buissons écarlates.
La mer, que nous longeons, dessine une baie gracieusement arrondie. Les bâtiments dits de la Santé la limitent d'un côté ; de l'autre s'avance une digue que termine une tour féodale. Un phare, de construction toute moderne, a pris pour piédestal sa terrasse crénelée. Quelques bateaux, très peu nombreux, sont mouillés près de là. Quelques autres, de médiocres proportions, et encore inachevés, montrent leurs squelettes sur le rivage. Il est des platanes qui répandent, autour de leur tronc noueux, de larges taches d'ombre.
Les colonnes que tout à l'heure nous heurtions au passage nous rappelaient la Rhodes païenne; maintenant ce sont des canons que nous trouvons gisants, et c'est de la Rhodes chrétienne qu'ils
gardent le souvenir. Il y a peu de temps, ces canons, montés sur leurs affûts, passaient encore leurs gueules à travers les embrasures des remparts. Tous sont de bronze et d'une patine verdâtre tout à fait belle; tous, ou presque tous remontent à l'âge des chevaliers. Ils ont sans doute obéi au grande maître Villiers de l'Isle-Adam et vomi force boulets aux janissaires de Soliman. Aujourd'hui le gouvernement turc, pressé par des besoins d'argent, les vend au poids du métal. Mesure barbare et sotte. Bien que les plus beaux canons aient été enlevés depuis longtemps et donnés en présent à plusieurs souverains de l'Europe (quelques-uns sont à notre musée d'artillerie), parmi ceux que Rhodes conservait, il en était encore de fort remarquables et que les collections publiques auraient certainement achetés plus cher qu'un fondeur. On s'aide du feu pour briser les plus grands, plusieurs mesurent jusqu'à cinq ou six mètres de longueur. J'en vois qui portent le lion ailé de Saint-Marc, d'autres des écussons, d'autres des inscriptions turques, un, enfin, qui de la culasse à la gueule est décoré de grandes fleurs de lis. Titres de" noblesse, fières devises écrites dans le bronze, glorieuses armoiries, ciselures délicate», car, au seizième siècle, on voulait de la grâce et de la beauté jusque dans les engins de mort, tout, à l'heure où paraîtront ces pages, aura sans doute subi une honteuse métamorphose. Les canons seront devenus de la monnaie, et les soldats, les employés, toute la légion
famélique des créanciers de la Sublime Porte, n'en recevront pas une piastre de plus.
Ainsi, aujourd'hui c'est le tour des canons. Combien d'autres curieux monuments de la domination des chevaliers les avaient précédés dans cette déroute lamentable! Rhodes avait une magnifique collection d'armes des quinzième et seizième siècles, et, sous ces carapaces de fer, on croyait voir réunis, pour une revue solennelle, les héros de tant de sièges fameux. Tout cela a été dispersé; les Anglais de Malte en ont pris la plus grande part. Quant aux archives, tout a été jeté aux quatre vents. La curiosité rapace des archéologues et des collectionneurs a trouvé une complicité facile dans l'incurie et l'ignorance des Musulmans. Ces pauvres Turcs, ils sont une proie pour tous; on leur prend leurs antiquités, en attendant qu'on leur prenne leurs provinces. Sans doute il faut, en échange du butin enlevé, laisser des bakchichs ; mais qu'est-ce donc que quelques piastres, gaspillées aussitôt que reçues, auprès de tant de précieux débris à jamais perdus? Appauvrir un pays pour enrichir quelque pacha imbécile, le beau calcul ! Le vendeur joue toujours le rôle de dupe dans ces pitoyables marchés.
La ville de Rhodes, par bonheur pour elle, renfermait des choses moins portatives que des cuirasses ou des parchemins. Ses remparts subsistent, et ils suffisent à nous raconter son orageuse histoire. Cette même incurie qui laissait égarer les
menus objets a été ici la cause essentielle d'une heureuse conservation.
En tout autre pays, le génie militaire aurait voulu améliorer, transformer, renverser peut-être. Des bastions, des tours dont les plus jeunes comptent plus de trois siècles, ce sont là des vieilleries peu redoutables aujourd'hui ; les canons Krupp n'en feraient qu'une bouchée. Mais les Turcs, même dans les choses militaires, n'ont pas la manie du progrès. Telles étaient les fortifications au jour où Villiers de File-Adam les remit à Soliman, telles nous les retrouverons aujourd'hui.
La maison qui sert de siège au gouvernement s'élève sur la plage, entre la Rhodes chrétienne, cosmopolite, que nous habitons, et la Rhodes aujourd'hui turque par droit fie conquête. C'est le seul trait d'union d'une cité à l'autre. Cette maison dépassée, nous suivons une chaussée qui affecte, grâce à des plantations toutes récentes, une apparence de boulevard, puis nous apercevons bientôt les remparts.
Ils sont flanqués de tours, hérissés de créneaux. Nous franchissons deux portes aux voûtes ogivales. Les planches des ponts-ïevis résonnent bruyamment sous le pied ; les orties envahissent les fossés où l'eau ne vient plus. A notre droite est uue tour plus ventrue que les autres. Des chevaliers, armés de pied en cap y sont sculptés dans le marbre, et, sous leurs pieds, leurs écussons se groupent fraternellement. Mais le marteau les a mutilés : les Turcs
ont voulu exercer comme une vengeance posthume sur les images et les emblèmes de ceux qui les avaient si longtemps arrêtés.
Nous voici sur un petit quai; c'est ce qu'on nomme la Marine ; endroit pittoresque, le plus animé et le plus agréable de Rhodes. Là sont quelques cafés, les postes, les agences des paquebots. Les Turcs en turban, les Grecs qui souvent portent une calotte rouge d'une hauteur énorme, y restent attablés de longues heures. Ils ne parlent guère et pensent moins encore. Chacun a son narguilléh posé à terre, et l'eau, imprégnée de fumée, s'agite, clapote à chaque aspiration du fumeur, dans la carafe de verre. Quelques enfants, importuns parasites, font métier de cirer les chaussures, étrange industrie dans un pays où ceux qui ne vont pas pieds nus ne portent que des babouches. Il y a certainement à Rhodes plus de décrotteurs que de souliers.
Sur la gauche s'étend le port proprement dit, assez petit et peu profond. Quelques caboteurs y viennent mouiller, et la flottille des calques se presse tout alentour. Une digue s'avance que terminait une tour portant quatre tourelles en encorbellement. Le tremblement de terre de 1863 l'avait rudement secouée. Il aurait fallu entreprendre une restauration complète; l'administration turque a trouvé plus simple de tout jeter bas.
Dans tous les panoramas de Rhodes que la gravure a vulgarisés, cette tour, dite de Saint-Michel,
occupe le premier plan. Aussi, ignorant sa destruction récente» la cherchions-nous obstinément ; elle laisse un vide fâcheux dans l'ensemble de la cité.
Ce n'est pas la première fois que les tremblements de terre ravagent Rhodes : Rhodes, dans l'antiquité, avait souvent éprouvé la redoutable puissance de ce fléau. Dès Tan 224 avant notre ère, le fameux colosse était renversé et brisé. Il y avait à peine cinquante-six ans qu'il se dressait sur ses jambes d'airain. Il ne fut jamais relevé et les Romains n'ont pu en admirer que la ruine. « Tout « abattue qu'est cette statue, dit Pline, elle excite « l'admiration : peu d'hommes en embrassent le « pouce, les doigts sont plus gros que la plupart « des statues. Le vide de ses membres rompus resu semble à de vastes cavernes. Au dedans on voit « des pierres énormes par le poids desquelles l'ar- « tiste avait affermi sa statue en l'établissant. Elle « fut achevée, dit-on, en douze ans et coûta trois ' cents talents (environ un million et demi de a francs) provenant des machines de guerre aban- « données par le roi Démétrius qu'ennuya la lon- « gueur du siège de Rhodes. La même ville a cent « autres colosses plus petits, mais dont un seul « suffirait à illustrer tout lieu où on le placerait. « Outre cela elle a cinq colosses de dieux faits par « Bryaxis. »
Aulu-Gelle nous parle du siège de Rhodes inutilement entrepris par le grand preneur de villes. Démélrius Poliorcète, La ville était bloquée, serrée
de près et déjà attaquée par les hélépoles, tours de bois que Ton roulait jusqu'au rempart et qui permettaient aux assiégeants d'attaquer les assiégés corps à corps ; Démétrius, dit-ôn, les avait intentées. Cependant Rhodes résistait et Démétrius était d'autant plus irrité qu'il avait coutume de vaincre. Il médite d'attaquer et de détruire quelques édifices publics situés hors de l'enceinte de la ville et qui n'enfermaient qu'une faible garnison. Sans doute il espérait, par un premier exemple, prouver combien terribles pouvaient être ses vengeances et provoquer ainsi la reddition de Rhodes. Un des édifices menacés abritait un tableau représentant Jalyse, fils de Cercophus et fondateur d'une ville dans l'île de Rhodes ; ce tableau, œuvre de Pfotogène, passait pour un chef-d'œuvre merveilleux. Les Rhodiens voient sa perte imminente et députent vers Démétrius : « Pourquoi livrer aux flammes ce « tableau? lui font-ils dire; si tu triomphes, la « ville est à toi tout entière et la victoire remet « en tes mains le tableau sans outrage. Si tu es « contraint de lever le siège, crains qu'on ne dise « à ta honte que, ne pouvant vaincre les Rhodiens, « tu as fait la guerre à Protogène. »
Démétrius épargna le tableau et peu de temps après il se retirait. Ainsi le passage du conquérant ne coûta pas à Rhodes la destruction d'une œuvre d'art dont elle était fière. Tout au contraire, Démétrius, sans le prévoir sans doute, contribua à la splendeur de la cité victorieuse ; car c'est du bronze
de ses machines, avons-nous dit, qu'on fit le colosse, le plus fastueux monument de triomphe qui fut jamais élevé. Lucien le personnifie et le met en scène dans son Jupiter tragique :
— « Et qui oserait me disputer le premier rang, « lui fait-il dire, à moi qui suis le soleil et dont la « taille est si gigantesque ? Si les Rhodiens n'eus* « sent pas voulu me donner une grandeur énorme a et prodigieuse, ils se seraient fait seize dieux d'or « pour le mémo prix. Je puis donc, avec quelque « raison, passer pour le plus riche ; d'ailleurs l'art « et la perfection de l'ouvrage s'unissent en moi à « une pareille grosseur.
— « Quedois-jc faire, Jupiter? reprend Mercure. « La chose est difficile à juger. Si je considère la
« matière, il n'est que d'airain ; mais si je calcule . <( combien de talents il a coûté à fabriquer, il aura « le pas sur ceux qui auront cinq ceins médimnes « de revenu.
« Qu'avait-il besoin de venir celui-là , riposte « Jupiter, pour faire ressortir la petitesse des au- « très et déranger .toute l'assemblée? Dis-moi donc, « excellent Rhodicn, en supposant que tu l'em- « portes de beaucoup sur les dieux d'or, comment « ferais-tu pour t'asseoir au premier rang, à moins « d'obliger les autres à se lever et à t'y laisser seul. « Sur le Pnyx tout entier tu ne pourrais t'asseoir « que de profil... »
Ampélius, dans son livre mémorial, parle aussi du colosse de Rhodes :
« A Rhodes il est une statue colossale du Soleil, « placée avec un quadrige au sommet d'une colonne « de marbre. La colonne a cent coudées. »
Le même Ampélius parle encore d'une statue de Diane dont Rhodes s'enorgueillissait : « A Rhodes, « poursuit-il, il est une statue de Diane fort belle, « et bien qu'elle soit placée en plein air, jamais la « pluie ne la touche. »
Le dévot prêtre d'Esculape, Œlius Aristide, dans son OratioRhodiaca, composée à la suile d'un tremblement de terre qui avait dévasté Rhodes sous Marc- Aurèle, s'écrie : « Il y avait là plus de statues d'ai- « rain que dans la Grèce tout entière. »
Les Rhodiens, en effet, étaient fort habiles dans l'art de fondre les métaux. Le fameux colosse en . est un témoignage. Ce colosse, œuvre de Charès de Lindos, élève de Lysippe, mesurait trente-deux mètres de hauteur. On a prétendu qu'il se dressait à l'entrée du port, le pied droit sur une digue, et que les galères passaient, voiles déployées, entre ses jambes. C'est là une fable extravagante qui paraît avoir pris naissance au seizième siècle flans l'imagination fantasque d'un certain Biaise de Vigenères, commentateur et traducteur de Philostrate, mai» que les auteurs anciens ont ignorée et qu'ils semblent contredire.
Les récits de quelques voyageurs et non pas toujours sans autorité, puis les gravures, conceptions d'une haute fantaisie, ont longtemps vulgarisé cette légende du colosse enjambant le porf et les vaisseaux.
ÇolÛM de Kbpdes
C'est ainsi que dans la cosmographie d* André Teuvet, vaillant voyageur, mort cosmographe de Henri III, on voit la ville de Rhodes tapie aux pieds d'un colosse invraisemblable. La légende a fait fortune : elle est venue jusqu'à nous. On trouverait plus d'un esprit crédule qui n'imagine pas le colosse autrement qu'ouvrant libre passage aux vaisseaux entre ses jambes. Dans une féerie des sept merveilles du monde que l'on jouait en notre première enfance, les décorateurs n'avaient pas manqué de représenter le colosse selon la tradition populaire. Comme dernier argument contre cette fable, nous signalerons une médaille Rhodienne, frappée sous Tibère probablement et qui représente sur son revers un Apollon debout, nu, le front ceint de rayons, la main droite s'avançant comme en un geste de protection, la main gauche appuyée au flanc et retenant une draperie légère qui descend de l'épaule. Il paraît vraisemblable que l'on peut reconnaître là une reproduction sommaire du fameux colosse, et c'est elle dont l'artiste s'est inspiré dans la restauration que nous donnons ici.
Les fragments du colosse restèrent sur le sol, là où les avait semés le tremblement de terre, jusqu'au jour où le kalife Moaviah I les vendit à un juif; on y trouva, dit-on, la charge de neuf cents chameaux. Cela se passait en 672.
Lucien parle encore de fastueux portiques q»epeuplaient de nombreuses statues. De toutes ces œuvres de la sculpture. Rhodienne si renommée
autrefois, il reste deux monuments et les plus considérables que la sculpture antique nous ait laissés : le groupe fameux, dit du taureau Farnèse, et le Laocoon. Le premier décorait les thermes de Caracalla à Rome, et décore aujourd'hui le musée de Naples. Apollonius et Tauriscus, tous deux Rhodiens, l'avaient taillé dans un seul bloc de marbre. Le Laocoon, maintenant au Vatican, est l'œuvre collective des Rhodiens Agésandre, Polydore, Athénodore.
Mais Rhodes même ne garde rien de ses splendeurs et c'est seulement dans le cuivre des robinets de ses fontaines que l'on pourrait peut-être trouver quelque parcelle de son colosse.
Une population joyeusement bariolée de couleurs éclatantes, fourmille sans cesse sur la marine. Elle a peu souci de tant de richesses détruites, de tant de grandeurs disparues. Il est des chiens fauves, des ânes, des poules, trop peu nombreuses, paraît-il, pour les coqs. Aussi, deux de ces sultans emplumés se livrent un furieux combat. Ils jouent de leurs ergots, et les chevaliers de Saint-Jean ne jouaient pas plus vaillamment de la lance. La foule s'amasse, et les deux rivaux semblent trouver une excitation nouvelle dans l'attention dont ils sont l'objet. Ils se heurtent avec jage, puis tombent à la renverse, l'un de-ci, l'autre de-là. Ils se relèvent, prennent du champ et s'abordent encore. Ils s'arrachent les plumes, le sang ruisselle de leurs crêtes. Enfin un homme, le maître sans doute, peu désireux de voir sa volaille avariée, accourt; un vigoureux
coup de pied sépare les combattants et les envoie rouler dans la poussière. Le tournoi est fini et nos héros sont renvoyés à la basse-cour. Deux hercules de foire ne sont pas plus penauds, lorsqu'un gendarme interrompt leurs exploits et impartialement les emmène l'un et l'autre en prison.
Quelques mûriers s'alignent sur le quai, formant comme le décor de cette tragédie. Le soleil se joue gracieusement dans leur feuillage.
Le rempart partout domine le port; quelques échopes boiteuses s'y adossent comme des nids. Voici encore une porte ; elle est flanquée ou plutôt écrasée de deux tours rondes. Larges créneaux, meurtrières perfides, mâchicoulis béants leur composent un formidable diadème. Et toujours des écussons, des anges soutenant respectueusement des casques de chevaliers, des couronnes de comtes ou de marquis. Que d'emblèmes triomphants et qui sont aujourd'hui des monuments de défaites !
Nous trouvons bientôt le bazar. Il n'a pas de portes et ne forme pas une cité distincte dans la cité, ainsi qu'il arrive souvent en Orient. Les marchandises, pour la plupart, proviennent de nos manufactures européennes, c'est dire qu'elles n'of» frent aucun intérêt particulier. On trouve encore parfois, au fond de quelque boutique, des plats émaillés et coquettement décorés de feuillages, de fleurs fantastiques ; mais ces produits, fort remarquables, d'une industrie aujourd'hui complètement •perdue, deviennent de plus en plus rares, L'Europe
enlève tout, et Ton peut prévoir le jour prochain où cetle céramique rhodicnne, florissante au temps des Chevaliers, n'aura plus de spécimens que dans nos musées, ou dans les collections de quelques riches amateurs.
Lindos fut longtemps le centre principal de cette fabrication.
Le bazar de Rhodes n'est pittoresque que dans son ensemble et par son cadre. Les ruelles caillouteuses s'y entrecroisent, faisant des carrefours inattendus. Les boutiques sont encombrées de sacs, de caisses, de paquets en désordre, et le marchand disparaît au milieu de ses marchandises. Quelques rares fontaines larmoient, et près d'elles les vieux mûriers répandent un peu d'ombre.
Non loin du bazar, un bâtiment s'élève, robuste et d'aspect tout féodal. C'est encore, à n'en pas douter, une construction de l'époque des Chevaliers. Ils avaient là, dit-on, leur salle d'armes. Les Turcs, modifiant peu la destination de l'édifice, en ont fait une caserne et le siège du commandant militaire.
La porte est ogivale. Quelques nervures l'encadrent, et les boulets de marbre, amoncelés en pyramides, tiennent lieu de bornes. Un passage voûté, un peu sombre, conduit dans une cour carrée que des portiques entourent. Les arcs, très surbaissés, sont sillonnés de nervures puissantes, décoration un peu massive, un peu lourde, non sans caractère cependant. Il n'est qu'un étage; il déploie une galerie superposée aux portiques du rez-de-chaussée.
Une charpente inclinée la recouvre. On nous montre à l'intérieur une fort belle salle que huit arcs en ogive partagent en deux nefs. Le plafond accuse à nu le bois de ses solives, et les fenêlres, fort petites, ne laissent pénétrer qu'une lumière adoucie. Là où s'alignaient les armures, là où s'étalaient les fastueuses panoplies, couchent maintenant les soldats turcs. Le sol disparaît sous un entassement confus de paillasses poudreuses, dccouverlures, de gamelles, de sabres, de- guenilles, de fusils ; quelques hommes étendus s'y livrent aux douceurs de la sieste.
La ville de Rhodes couvre un emplacement, non pas uni, non pas très escarpé, mais incliné ; et c'est par une pente régulière, relativement assez douce, que Ton gagne les quartiers hauts. Une rue y conduit, rue célèbre et que tous les voyageurs s'empressent avoir, c'est la rue dite des Chevaliers. Encore les Chevaliers, toujours les Chevaliers 1 Tout à Rhodes parle d'eux. Les Turcs semblent ici des intrus insolemment campés au logis d'autrui. Les véritables maîtres sont absents ; U cité les attend, on ne serait pas surpris si, au tournant d'une ruelle, paraissait quelque preux, casque en tête, lance au poing.et suivi 'de l'écuyer qui porte sa bannière.
La rue des Chevaliers est droite et régulièrement alignée ; Tédilité rhodienne voulait parfois de la symétrie. Un grand nombre de chevaliers avaient là leurs maisons ou plutôt leurs hôtels. Des couronnes
héraldiques sont taillées aux claveaux des portes ogivales ; et les blasons nous disent la noblesse des premiers propriétaires. Souvent ce sont des créneaux qui forment le couronnement. Rhodes était avant tout une citadelle, et tout devait y prendre un aspect guerrier. ;
Bien des écussons ont été enlevés, quelques-uns par les Turcs, un plus grand nombre à l'instigation et aux frais de certaines vieilles familles d'Europe, désireuses de prouver, par un instrument authentique, qu'elles eurent des aïeux parmi les Chevaliers de Saint-Jean. Cependant, quels que soient les ravages que l'insouciance et la vanité aient pu faire, beaucoup de ces pierres illustres restent en place. La fleur de lis de France y apparaît souvent, seule ou associée à d'autres emblèmes. On voit même encore sculptés des chapeaux de cardinal.
Ces nobles demeures n'ont plus que des hôtes plébéiens. De pauvres familles turques se les sont partagées ; et voulant accommoder les logis à leurs mœurs, elles ont caché les fenêtres derrière les moucharabiéhs de bois et ouvert des lucarnes entre les gargouilles grimaçantes. Des guenilles pendent là où flottaient les étendards. Et, pafr contraste, quelques tourelles font saillie comme aux vieux manoirs chrétiens; une chaire extérieure subsiste où prenait place sans doute quelque prêtre, lorsqu'il fallait prier pour ceux qui allaient mourir.
Les rues qui débouchent dans la rue des Cheva-
liers, sont beaucoup plus étroites. Des arcs souvent les enjambent. De petites herbes ont germé entre les pierres noires de la voûte, et la brise les balance comme des festons légers.
Ce n'était pas assez des sièges, des tremblements de terre, des pillages réglés ou déréglés ; un autre fléau a failli compléter, il y a peu d'années, la dévastation de Rhodes. La poudrière établie par les Turcs dans le haut de la ville, sauta, emportant tout un quartier, une partie de la rue des Chevaliers, le palais des Grands-Maîtres et plusieurs centaines de personnes.
Sur l'emplacement du palais détruit, se trouve maintenant la prison. Nous y pénétrons. Les ferrures terribles grincent devant nous, les portes s'ouvrent lourdement, lentement, comme à regret. 11 est une cour au-dessous de laquelle régnent de vastes citernes. Quelques soupiraux permettent d'en sonder du regard les mystérieuses profondeurs. — Les prisonniers s'empressent autour de nous, cortège peu agréable. Presque tous traînent des chaînes pesantes ; un affreux bruit de ferrailles les précède. Ils sont nombreux, et quelles faces patibulaires ! Aussi ne faisons-nous pas long séjour dans cet enfer. Je ne sais quelle vague inquiétude y obsède la pensée, et les 'portes se sont si^yite refermées derrière nous, qu'en vérité nous avons quelque crainte qu'elles ne veuillent plus se rouvrir. C'est avec joie que nous nous retrouvons dans la rue, respirant le grand air.
Non loin de la prison, mais un peu plus bas, s'élève une mosquée que couronne une assez vasle coupole. Un minaret rond et surmonté d'un petit toit pointu, comme les minarets deConstantinople, fait sentinelle sur la gauche. Un portique borde la façade principale ; le sol en est dallé de marbre. Une fontaine qu'un vieux mûrier ombrage, quelques cyprès noirs, complètent heureusement le tableau.
La porte, toute de marbre blanc, est un ouvrage delà Renaissance, et certainement antérieur à la fondation de la mosquée. Elle a dû être enlevée de quelque église ou de quelque demeure princière. Les deux colonnes qui la flanquent, coiffent des chapiteaux délicatement ciselés. De petites guirlandes se suspendent à leur fût, et les pieds droits déroulent des frises charmantes. Dûs armes pittoresques, des instruments de musique, des rinceaux capricieux y sont groupés au gré d'une imagination charmante. Des fleurs, des fruits égaient le cintre.
Mais cette jolie porte est peu hospitalière aux in fidèles ; pour obtenir qu'elle nous soit ouverte, il nous faut de longues et laborieuses négociations. Nous l'emportons enfin, mais pourquoi avoir pris tai^J de peine? la mosquée intéiieurement est misérable et sans intérêt. Aux jours où les Turcs s'installèrent victorieusement à Rhodes, l'art mulsuman était en pleine décadence. Les vainqueurs n'ont rien fait ici qui mérite un souvenir .
Saint-Jean, l'ex-cathédrale; occupait la partie la plus élevée de la ville. L'explosion de la poudrière l'a ruinée de fond en comble. Seul le clocher est resté debout, bâtisse fort disgracieuse qui superpose deux rangs de colonnes. Une école doit prendre la place du temple détruit. On y travaille en ce moment, et les prisonniers, amenés de la geôle voisine, font l'office d'ouvriers, sous la surveillance débonnaire de quelques soldats. Au resle, les fers qui leur brident les jambes, rendraient vaine toute tentative d'évasion.
Les fouilles, entreprises pour asseoir les fondations du nouvel édifice, ont mis à découvert de nombreux débris de la cathédrale et môme quelques fragments beaucoup plus anciens. Quelques pierres tumulaires ont reparu ; les unes portant la figure d'un chevalier armé de toutes pièces ; les autres la figure d'un moine endormi les mains jointes. Un chapiteau dorique atteste que ce lieu fut consacré aux cultes païens, longtemps avant de connaître la foi chrétienne.
L'église de Saint-Jean renfermait les tombes de presque tous les grands maîtres ; mais elles avaient été violées et pillées avant que l'explosion les eût mises en poussière.
Rhodes, avons-nous dit, était avant tout une citadelle, un poste avancé élevé par la chrétienté contre l'islamisme et confié à la fidélité des plus vaillants héros. Toute l'importance de la ville, tout son intérêt était dans ses fortifications. De ces fortifications,
nous avorts vu une partie près des ports; nous allons les explorer sur un autre point et nous entreprendrons de faire le tour complet de l'enceinte. Rien ne nous donnera une idée plus exacte, et de l'assiette de la cité, et de sa position stratégique, et de sa topographie intérieure.
Lorsque Rhodes tomba au pouvoir des Turcs, en 1523, l'artillerie avait déjà pris un grand développement; aussi les remparts sont-ils disposés jpour être armés de canons. Ce n'est plus une enceinte telle que le moyen âge les concevait, quand les â*cs et les arbalètes étaient encore en usage;. et ce n'est pas une enceinte telle que Vauban et ses élèves l'auraient conçue plus tard. C'est un système mixte et qui rappelle bien une époque où les Chevaliers, tout en s'associant des artilleurs, n'avaient pas encore complètement abdiqué devant eux. On échangeait des boulets, mais aussi des coups d'épée, et les canons ne portaient pas si loin que la lance ne pût parfois aussi se mettre de la partie.
C'est ainsi que les créneaux alternent avec les embrasures. Nous trouvons des bastions qui projettent leur] triangle dans la campagne, et des tours qui ne dépareraient pas un manoir féodal. Lee fossés sont très profonds, doubles, triples parfois ; les vaches y broutent, peu soucieuses des nfachicoulis béants. Là où se rencontre une porte, il est tout un assemblage compliqué de ponts, de poternes, de passerelles, de tourelles, de barbacanes, de chaussées. L'architecte s'est ingénié à rendre le passage
aussi difficile que possible ; c'est une entrée sans doute, mais il semble que Ton se soit repenti de l'avoir ouverte.
Voilà des casemates à l'épreuve des bombes du seizième siècle. Dans la voûte sont ménagés des soupiraux qui jettent sur le sol des taches de lumière ; puis au-dessous des casemates, s'enfoncent des souterrains qu'habitent d'éternelles ténèbres. Les décombres, les herbes embarrassent les escaliers qui y donnent accès. Quelques fleurs, joyeusement épanouies, s'étalent 'aux premières marches ; puis ce ne sont plus que quelques fougères, puis des mousses seulement, puis rien; la vie s'éteint graduellement avec la lumière.
Au milieu d'une sorte d'enceinte particulière, car % il est murs sur murs, fossés sur fossés, enceintes sur enceintes, un donjon carré s'élève. Sur celle de ses faces qui regarde la campagne, un saint Georges, armé de pied en cap, chevauche et transperse de sa lance le dragon légendaire. Quatre écussons accompagnent ce bas-relief. Au reste, on ne trouve pas une tour, pas un bastion, pas un pan de mur, qui n'ait son écusson. Chaque chevalier voyait ainsi marqué, pour lui et pour ses hommes, son poste de bataille.
Une végétation puissante prospère partout, et ses assauts sont plus triomphants encore que ceux des Turcs. L'herbe tapisse les terrassas et festonne les créneaux. Et cependant les Turcs, qui se croient sans doute encore au temps de Soliman, prennent
toujours au sérieux ces fortifications plus pittoresque que redoutables. Ce n'est pas chose aisée d*y obtenir libre accès; et le gouverneur militaire peut seul donner l'autorisation indispensable.
Partout des canons sont en batterie, et quels canons ! aussi vénérables que les remparts qui les portent. Us menacent de leur gueule de fonte (car les canons de bronze ont disparu) la campagne qui sourit splendidement fleurie, comme si elle comprenait l'inanité de cette menace. Auprès des affûts boiteux, à demi ensevelis sous les herbes folles, s'élèvent en pyramides symétriques, des boulets, des biscaïens que la rouille dévore. Nous trouvons même des boulets de marbre» et leur blancheur s'oppose brutalement au vert du gazon.
La promenade est longue pour faire le tour de la ville ; mais le spectacle change sans cesse et reste toujours admirable. Les glacis servent de cimetière; les stèles y portent le turban, emblème des vrais croyants. Sans doute, les braves tombés dans la mêlée furieuse des assauts reposent là, au pied du mur que d'autres plus heureux devaient conquérir. Quelques platanes étalent comme une tente de feuillage au-dessus de ce champ de mort. Puis des maisonnettes blanches scintillent au milieu des blés, tandis que de rares palmiers montrent leur tête empanachée.
Détournons-nous les yeux, c'est la ville que nous découvrons. Les bâtisses s'y entassent confusément. Tours, clochers, terrasses, minarets pointus qui
annoncent les mosquées, s'étagent et descendent vers la mer au loin rayonnante. Les côtes d'Asie Mineure, bleuâtres, mollement arrondies, s'alignent aux limites dernières de l'horizon.
Toujours cheminant de murs en murs, de bastions en bastions, de créneaux en créneaux, nous gagnons les parties basses de la ville. Les maisons y sont plus clairsemées ; elles ont pour la plupart jardin ou verger. Les orangers, les figuiers, composent des bosquets ombreux, et les oliviers projettent leur ramure noueuse jusqu'au chemin de ronde. Nos regards indiscrets sondent librement ces intérieurs qu'une méfiance jalouse nous aurait certainement interdits. Ici, les femmes s'empressent aux soins multiples du ménage ; on lave, on suspend aux arbres quelques guenilles vénérables ;. plus loin le feu flambe, on procède aux préparatifs du prochain repas; les enfants jouent bruyamment, et leurs voix joyeuses parviennent jusqu'à nous.
Nous arrivons au rivage; le flot expire au pied même du rempart et les algues traînantes s'accrochent aux premières assises. Quel silence cependant ! non pas dans la ville mais sur son enceinte, quelle solitude ! L'herbe ne garde nulle part vestige de pas. Plus d'hommes d'armes en sentinelle, plus d'appels répétés de tours en tours, plus de fiers guerriers, plus rien qu'un souvenir illustre dans le passé et les misères d'un présent sans gloire.
Rhodes a son théâtre, ou, pour mieux dire, Rhodes avait son théâtre lorsque nous y séjournions.
Quel théâtre ? Un théâtre antique sans doute, contemporain du colosse? — Non pas un théâtre moderne. — Voilà certes, une surprise et qui trouvera bien des incrédules.
Une troupe d'artistes des deux sexes était venue s'échouer dans l'île, nous ne saurions dire à la suite de quelle tempête : la vie de l'acteur est féconde en traverses bizarres, surtout en Orient. Ces malheureux, presque tous Italiens au moins d'origine, avaient entrepris de faire montre de leur talent devant le public. Un public à Rhodes ! quel rêve ! Une trentaine de personnes, en comptait Consuls et viceconsuls, tous Européens, pouvaient seuls en fournir les éléments, car les indigènes sont peu curieux d'art dramatique-
II fallait trouver un local. Une grande maison turque, aujourd'hui inhabitée et située un peu en dehors de la ville, avait été choisie et disposée en vue de cette destination fort nouvelle. Au reste, tous les travaux avaient consisté à séparer en deux parties inégales la plus vaste salle de la maison, puis à surélever avec des tréteaux la partie la plus petite pour en faire la scène, en réservant l'autre pour le public.
Le soir venu, nous nous acheminons vers le théâtre, ou, pour parler comme au temps passé, nous allons à la comédie ; nous avons eu soin de nous faire précéder par un serviteur de l'hôtel qui porte nos chaises ; car chacun doit apporter la sienne s'il ne veut rester debout.
Quelques chandelles fumeuses composent l'éclairage. Le rideau réunit dans une alliance étrange un croissant bleuâtre qui a la prétention de représenter la lune, un disque qui simule le soleil, des étoiles et force taches d'huile qui remplacent sans doute la voie lactée. Des ficelles , d'un jeu capricieux, manœuvrent, non sans accrocs, ce firmament mobile. L'assistance est peu nombreuse ; on dirait une réunion de famille, car les maris sont venus avec lés femmes ; les femmes avec les enfants, même les nourrissons. Les acteurs eux-mêmes donnent l'exemple de cette touchante fraternité ; du plus grand au plus petit, tous prennent part à la représentation. Ceux qui ne peuvent chanter, parlent ; ceux qui ne peuvent parler, sautent, dansent ou posent. Le programme a du moins le mérite de la variété. On nous sert des comédies au dialogue heureusement panaché de grec et d'italien, un intermède musical, des danses, des pantomimes avec force cascades, puis des exercices de gymnastique, exécutés au milieu même du public, non sans danger pour les crânes et les chignons. Enfin, viennent les tableaux vivants, à l'usage sans doute de ceux qui, ignorants du grec et de l'italien, ne comprennent que par les yeux. Toute la troupe figure, y compris un enfant de quelques mois à peine. Ce sont divers épisodes des récits bibliques qui deviennent l'objet de cette parodie naïve. Pauvres gens ! Us jouent au prophète, ils se déguisent en patriarche; ils se
transforment tour à tour en Abraham, en Joseph,
enElie, en Agar, en Rebecca, en Assuérus; et Abraham n'a pas une lente, et Assuérus attend peut-être la recette pour diner. En vérité toute cette misère prêle moins à rire qu'à pleurer.
Durant les entr'actes les femmes viennent solliciter la générosité de leurs rares spectateurs. Ainsi faisaient autrefois nos troupes de comédiens, dans leurs courses vagabondes : Molière jouait dans des granges, et les chefs-d'œuvre de Corneille n'eurent pas de cadre plus somptueux.
Mais à Rhodes, nous ne trouvons ni Corneille ni Molière ; en revanche nous avons, au seuil même de la salle de spectacle, un grand jardin tout peuplé d'orangers, des treilles ombreuses, upe piscine de marbre, un kiosque pittoresque; et le tout quelque peu délabré, attend un acquéreur. On demande dixmille francs du domaine entier et Ton donnerait, je crois, la troupe dramatique par-dessus le marché.
. L'île de Rhodes est montagneuse, et les routes n'y sont connues que de réputation; aussi n'y a-ton jamais vu une voiture. Le cheval et l'âne sont lçs seuls moyens de locomotion en usage. Bien que nous n'ayons pas eu le temps de nous lancer dans des expéditions lointaine», deux petites promenades, faites aux environs de la ville, nous ont cependant donné quelque idée des campagnes Rhodiennes.
La végétation est partout d'une grande vigueur. A peine sortis de la ville, nous trouvons des sentiers rocailleux qui serpentent, souvent profondément
encaissés. Des murs les bordent qui servent de clôture aux champs ; et le regard se trouve ainsi désagréablement emprisonné en d'étroites limites. Mais bientôt les murs disparaissent ; campagnes, horizon lointains se découvrent librement. Les talus portent des arbres de Judée qui renversent leurs branches où les fleurs ont précédé les feuilles : ils semblent comme poudrés de rose. Les figuiers de Barbarie entremêlent leurs raquettes épineuses. Puis ce sont des cystes formant de grands bouquets blancs ou pourprés. Les genêts d'or succèdent aux lentisques, tandis que les cyprès dressent leur pyramide noire. Les ravins nous découvrent parfois, en des échappées subites, et la mer azurée et les rivages gracieux de l'Asie.
Quelques bâtisses blanches apparaissent au faite d'une colline. Elles dépendent d'un domaine assez considérable et qui est la propriété d'un Français. La vigne, le blé y sont cultivés en même temps que le mûrier, car l'élevage des vers à soie est une des rares industries de Rhodes. Une source abondante et d une admirable limpidité, porte de champs en champs la fraîcheur et la fécondité ; quelques grands géraniums l'encadrent de leurs touffes fleuries. Un quinconce, planté de citronniers et d'orangers, se déploie près de là, et l'air est imprégné des parfums les plus doux. Tout alentour le soleil fait rage ; le soleil était la divinité principale de Rhodes, il s'en souvient et règne encore en maître tyranique. A une heure et demie de Rhodes environ, est un
tombeau antique que les uns désignent sous le nom de tombe d'Âmdéri, les autressous le nom de tombe de Confovouni. Rien de plus fréquent en Orient que celte diversité dans les noms* et rien qui soit une source plus féconde d'erreurs, lorsqu'il s'agit de dresser ou de consulter une carte. Il ne faut jamais oublier que la nation ici n'est pas une, ni la race, ni la langue, ni la religion. Les Grecs se servent d'une locution, les Turcs d'une autre, et le mot change souvent avec la race de l'homme qui parle.
Quel que soit son nom véritable, le tombeau que nous visitons, présente un grand rocher dégrossi, régularisé par le ciseau et formant un cube allongé. Sa face principale aligne dix colonnes à demi engagées ou plutôt dix nervures arrondies. On reconnaît vaguement quelques vestiges de la corniche qui encadrait la porle. A l'intérieur, nous trouvons un vestibule dont le plafond est plat, puis une salle plus vaste dont le plafond, formant angle, imite la double inclinaison d'un toit. Des cases régnent tout à l'entour, creusées comme les salles elles-mêmes, au vif du rocher. Nulle trace ni de peinture, ni de sculpture, ni d'inscriptions. Tout révèle dans ce monument, une haute antiquité, et l'on peut supposer qu'il remonte à une époque antérieure aux guerres Médiques.
Ce sépulcre vénérable sert aujourd'hui d'étable, vicissitude peu glorieuse. Les arbustes, accrochés aux lézardes du roc, lui prélent un pittoresque cou* ronnement, et Je sqI, fait de décombres, disparaît
sous les herbes. Les iris y montrent leurs grandes fleurs d'azur, et les arums géants déploient leurs longs cornets rougeâtres.
De ce tombeau, poursuivant notre course, nous nous dirigeons vers le village de Koskinoi. Le sentier monte et descend en lacets capricieux. Les lauriers-roses égayent les profondeurs des ravins que nous contournons. -Puis voici des chênes centenaires , frères de ceux qui s'étalent aux champs de la Troade ; ils forment de grands dômes de feuillage, et c'est une joie de passer sous leur ombre. On cultive beaucoup le blé ; les épis apparaissent déjà hauts et gonflés de grains. Souvent le chemin disparaît, et nous avons peine à nous frayer passage entre un double rempart d'églantiers, de ronces, de lianes épineuses, de liserons violets qui s'entrelacent en un inextricable fouillis. Cette campagne est toujours d'un aspect riant, mais plus aimable que grandiose.
Au tournant d'un vallon, nous découvrons le village. Il trône au faite d'une montagne comme un nid d'aigle. Les maisons s'étagent, éblouissantes de blancheur; leurs murailles, passées à la chaux, rayonnent, et l'on dirait des blocs de marbre blanc à peine sortis de la carrière. Les ruelles escarpées et caillouteuses, semblent avoir été faites pour les chèvres, non pour les humains. Une nombreuse population y grouille cependant, et les femmes en compagnie des chiens, et les hommes en compagnie des ânes, et les enfants en compagnie des porcs. Les poules voguent librement.
Nous entrons dans quelques maisons ; on nous y accueille avec l'empressement le plus courtois. Nous ne semmes pas au milieu des Turcs, mais au milieu des Chrétiens moins jaloux de l'inviolabilité de leurs pénates.
Deux des maisons que nous visitons, présentent à Tintérieur une décoration originale ; dans la principale salle, du sol au plafond, ce ne sont qu'assiettes et plats. La ijiuraille disparaît sous cette mosaïque luisante. Mais les vieux plats Rhodiens, produits des industries locales, y sont fort rares ; des faïences grossières, des porcelaines aux enluminures criardes, sorties des manufactures Européennes, les remplacent et, par malheur les font regretter.
Nous venons de dire que la population du village visité par nous est exclusivement grecque et chrétienne. Il en est ainsi dans tous les villages de l'île, et, l'on peut ajouter, presque sans exceptions, dans lès villages de toutes les îles de l'Archipel. On ne trouve des Turcs, à Rhodes, que dans la ville principale. Là sont des fonctionnaires, quelques soldats et quelques familles venues à leur suite ; la population, réellement indigène, ne voit en eux que des étrangers. Pour elle, la vraie patrie, le centre autour duquel gravitent ses désirs, ses aspirations, ses rêves, c'est, non pas Constantinople, mais Athènes. Rhodes est comme un satellite de cet astre renaissant. Au reste, il n'y a pas qu'une sympathie instinctive entre les membres dispersés de la grande
famille Grecque ; il y a un échange incessant d'idées et même une sorte de solidarité.
Les jeunes gens qui peuvent recueillir quelque modeste pécule, vont à Athènes grossir le nombre des élèves de l'Université ; ils s'exaltent aux souvenirs du passé, et plus encore aux luttes du présent, aux espérances ambitieuses de l'avenir. Rentrés dans leur île, ils retrouvent un pacha qui commande, des Turcs, non pas toujours tyranniques, mais toujours pleins de mépris pour le raya Chrétien ; et ces étudiants de la vaille deviennent autant d'apôtres des idées d'émancipation, aulant de propagateurs ardents de la haine du Musulman. Us n'allument pas encore l'incendie, mais ils le préparent. C'est une croisade prêchée tout bas de village en village, de maison en maison.
Les maîtres d'école ne sont pas les agents les moins puissants dans ce travail secret qui peu à peu mine l'empire Ottoman. Beaucoup d'entre eux sont Grecs delà Grèce libre. Us viennent s'installer dans les villes de la côte Asiatique où l'élément Grec est très nombreux, ou bien dans les îles. Le plus petit hameau a son école. Là ils sont bien reçus, environnés d'une sympathie qui s'affirme et par une grande considération, et . par des appointements relativement considérables, et par des gratifications, des cadeaux de tous genres. Les enfants qui sortent de leurs mains, sont de fait des sujets Turcs, mais de cœur des citoyens Grecs.
Il est aisé de prévoir quelle sera un jour oul'autre
la conséquence fatale d'un semblable élat de choses, Sans accepter les rêveries, un peu extravagantes <fui hantent l'esprit de quelques Grecs, sans«rorre que nous verrons jamais l'empire Byzantin rétabli; on peut dire eh toute assurance que Rhodes et les îles voisines leront retour à la Grèce. Les Turcs y sont une anomalie. Leur race n'a pas pu y prendre racine. Sans combats, sans luttes, par la force même des choses, ils en sont peu à peu refoulés. Les Grecs, exemptés du service militaire, ne cessent de se multiplier ; les Turcs qui doivent au contraire fournir tous les soldats de l'empire, diminuent sans cesse. L'équilibre sera inévitablement rompu ; les Grecs peuvent attendre en toute confiance, l'avenir est à eux. Ils triompheront un jour par l'école, s'ils ne triomphent pas par la guerre.
Boudrourn (ancienne lia lica niasse).
Cus, l'Ile d'Hippocrate, Cnide, la ville de Vénus. — Halicarnasse, le mausolée du roi païen, le chaleau des chevaliers chrétiens.
Le Jura, petit paquebot anglais qui dessert quelques îles de l'Archipel et quelques ports d'importance secondaire sur la côte d'Anatolie, nous prend à son passage à Makry, l'ancienne Telmissus, et après une courte escale à Rhodes, 'nous laisse a Cos, dans la matinée du 27 avril.
La ville de Cos, vue de la mer, présente un en-
semble agréable et pittoresque. Elle s'étale sur une côte basse ; une étroite bande de sable sépare à peine de l'eau ses premières maisons. Murailles et terrasses, comme toujours, sont d'une éclatante blancheur. Les flancs verts de quelques grandes montagnes se déploient en arrière. Sur la droile, prenant un petit promontoire pour piédestal, s'élève la citadelle, assemblage incohérent de tours, de fossés, de remparts, de bastions. L'étendard turc y flotte; mais avec quelques soldats, quelques douaniers, quelques fonctionnaires publics, c'est tout ce que Cos renferme de Turc. La population est Grecque et parle grec.
Cos est la patrie d'Hippocrate et l'on pourrait dire de la médecine, car, selon la légende, le dieu Esculape lui-même y aurait introduit l'élude de cette science. La médecine y fut longtemps en honneur et Cos resta, durant toute l'antiquité classique, une pépinière de médecins. On voit, dans les annales de Tacite, que Xénophon, le médecin de Claude, était originaire de Cos.
Ce Xénophon élait-il fort habile dans l'art de guérir? C'est ce que nous ne saurions dire. Mais nous savons qu'il était fort habile dans * l'art de tuer. Ce fut lui qui introduisit au gosier de l'empereur la plume empoisonnée qui termina son règne. Pauvre Claude ! il avait cependant fait exempter Cos de tout impôt, en considération de sa sainteté et.de l'éclat de ses écoles.
Quelques années auparavant, le nom de Cos avait
déjà été mêlé à une affaire d'empoisonnement non moins fameuse. Ce fut dans celte île que se retirèrent Pison et sa femme, pour attendre l'effet de certaine drogue malsaine qu'ils avaient fait boire, prétend-on, au bon Germanicus.
Le vin de Cos était renommé presque à l'égal de ses médecins; on le mélangeait avec de Peau de mer pour lui donner une saveur qui réjouissait fort le palais des gourmets de Rome. Pline l'Ancien, qui nous donne ces détails, ajoute que Caton, le noble, le pur, l'incorruptible Caton le Censeur, avait trouvé le moyen d'imiter à merveille, avec des vins d'Italie, le vin de Cos. Faut-il le croire et certains de nos courtiers en vin, peu scrupuleux, auraient-ils donc le droit de mettre leur petite industrie sous ce vénérable patronage ? Cos produisait encore une espèce de bombyx dont les cocons, filés comme ceux des vers à soie, donnaient des tissus d'une extrême finesse et très recherchés des matrones un peu mondaines. Enfin on voyait à Cos une Vénus drapée, œuvre de Praxitèle.
Praxitèle avait fait deux Vénus, l'une nue que nous chercherons à Cnide, mais que nous ne trouverons pas, l'autre vêtue. Les habitaïits de Cos eurent la liberté de choisir; ils préférèrent la seconde Vénus, laissant la première à leurs voisins les Cnidiens. Etait-ce un sentiment de pruderie qui dicta leur préférence, on a peine à le supposer, car ces scrupules entraient peu dans l'esprit des Grecs; la beauté les touchait plus que la décence. Toutefois
les déesses, dans le principe, avaient presque toujours été représentées drapées ; Praxitèle fut un des premiers qui osa les dépouiller de tout voile jaloux, et ce fut peut-êlrc la témérité d'une innovation encore toute récente, qui effaroucha les habitants de la ville de Cos.
La ville actuelle est d'une étendue médiocre, et généralement plate. Selon l'usage, les rues étroites, tortueuses, sont hérissées de cailloux. C'est une ville comme on en voit un peu partout dans les îles de l'Archipel.
Au milieu d'un petit carrefour s'élève un grand mûrier. Un figuier s'est greffé au point de séparation des plus grosses branches; il a poussé vigoureusement, et les deux feuillages s'entremêlent, formant un hybride monstrueux qui dérouterait la science des botanistes. Le parasite prospère non moins que l'arbre dont il se nourrit.
Mais Cos renferme un phénomène plus curieux et plus grandiose. C'est l'arbre dit d'Hippocrate (tout Cos est encore plein du souvenir du célèbre médecin). Cet arbre, un platane d'Orient, occupe le centre de l'unique place de la ville ; il l'ombrage tout entière. On ne voit pas souvent un aussi puissant végétal, et s'il ne remonte pas au temps d'Hippocrate, au moins compte-l-il assurément plusieurs siècles de vie. Cet âge énorme commence toutefois à lui peser. 11 faut un bâton à l'homme devenu vieux, il a fallu à l'arbre toute une colonnade de pierre ou de bois. Le tronc, d'une prodi-
gieuse, grosseur (près de dix mètres de circonférence), s'élève à peine à deux ou trois mètres du sol ; aussi les branches, démesurément étalées de toutes parts, auraient touché terre et se seraient brisées sans le soin religieux que l'on a pris de les soutenir. Ces colonnes, ou plutôt ces béquilles accusent la décrépitude menaçante du vieillard qu'elles portent ; le feuillage est touffu cependant, la sève circule encore, abondante et féconde jusqu'aux rameaux extrêmes. Cet arbre est comme un roi qui fléchit au poids de son diadème.
Un massif, un peu surélevé au-dessus du niveau de la place, règne tout alentour; là on a réuni quelques antiquités, souvenirs de la Cos païenne. C'est un sarcophage chargé de pompeuses guirlandes, c'est une tête de cheval sculptée en basrelief. Puis viennent des inscriptions grecques et deux chapiteaux ioniques très ornementés, mais probablement d'une assez basse époque. Un petit café, une fontaine, quelques arbres qui abritent leur jeunesse débile sous la protection de leur majestueux aïeul, un cimetière turc dont les stèles s'inclinent au milieu des hautes berbes, complètent ce tableau bien oriental et tout à fait charmant.
Accompagné du consul grec, M. Epaminondas Alexaki, qui fort obligeamment se fait notre guide, nous allons visiter la citadelle. Elle remonte, au moins, en grande partie, au temps où les Chevaliers de Saint-Jean avaient fait de Cos une de leurs places fortes. Leurs possessions, en effet, n'étaient pas
limitées à File de Rhodes. Rhodes était le point' central, la capitale, mais tout alentour s'échelonnaient des châteaux, des posles qui obéissaient à la même autorité et que les Turcs n'eurent pas moins de peine à conquérir.
La citadelle de Cos, comme les remparts de Rhodes, présente un caractère mixte. Ce n'est plus une construction de l'époque féodale et ce n'est pas encore une construction moderne.
Les Chevaliers chrétiens n'étaient certainement pas plus respectueux des restes de l'antiquité que ne le furent après eux les pachas Musulmans. Temples et palais leur ont servi de carrière, et si Ton veut trouver, à Cos, quelques vestiges de ses magnificences passées, c'est au mur de la citadelle qu'il faut aller les chercher. Parfois cependant, caprice bizarre, les bâtisseurs du moyen âge semblent avoir vaguement senti la richesse et la beauté de certains fragments antiques ; ils ont prétendu à leur tour s'en servir comme d'un motif de décoration. Ainsi» au-dessus de la grande porte, nous voyons une frise ou des guirlandes relient masques tragiques et comiques.
A l'intérieur, tout est à demi ruiné. Il y a peu d'années, comme à Rhodes, la poudrière a sauté, jetant bas une tour et un large pan de mur. Quelques canons débonnaires montrent leur gueule aux embrasures ; ils ne seraient plus redoutables que pour les artilleurs qui auraient la témérité de s'en servir. Comme à Rhodes encore, on a enlevé de
leurs affûts, hélas ! sans doute pour les conduire à la fonderie, quelques pièces de bronze anciennes et fort remarquables. Je me souviens d'une couleuvrine blasonnée, d'une longueur démesurée. Toujours comme à Rhodes, les écussons sont très nombreux. Les Chevaliers, gravant de toutes parts leurs emblèmes, leurs devises, leurs titres de noblesse et de gloire, signaient, pour ainsi dire, et les canons et la citadelle elle-même. Il est aussi des inscriptions en caractères gothiques ; Tune d'elles porte la date de 1475.
Puis à côté de ces pages qui témoignent des exploits des Chevaliers chrétiens, il est d'autres marbres qui parlent d'un autre peuple et d'une autre foi. Quelques autels sont là gisants ; ils portent des bucranes que des guirlandes réunissent ; qnelques lettres grecques à demi effacées, proposent Penigme d'inscriptions confuses. Deux statues président cette assemblée de débris, l'une d'homme, l'autre de femme. Elles sont chastement drapées; et cependant, par je ne sais quelle fantaisie grotesque, on les a enveloppées encore de grossiers chiffons.
On ne fait toutefois nulle difficulté de les dépouiller à notre intention de ces vêtements supplémentaires. Pauvres statues, elles étaient Tune et l'autre décapitées, mais on avait dans la forleresse une tète sans corps, c'était le complément obligé d'un corps sans tête. C'était une tête d'homme, on l'a mise sur les épaules de la statue de femme. Les Turcs n'y regardent pas de si près. Signalons ce-
pendant avec respect et admiration cette tentative de restauration ; une statue raccommodée, même un peu à l'aventure, par des mains musulmanes, quel prodige!
La même tour porte un lion quelque peu mutilé et un écusson aux fleurs de lis de France; deux anges agenouillés le protègent de leurs ailes. Un bas relief réunit plusieurs figures affreusement martelées, mais où Ton devine encore quelques nobles attitudes, quelques mouvements bien saisis. Puis, \oici des masques qui faisaient partie de la frise dont nous avons vu, au-dessus de l'entrée, un frag- . ment plus considérable. Enfin pour couvrir un passage qui réunit deux enceintes, on a eu l'idée barbare de coucher côte à côte des monolithes de granit, quelques-uns ont éclaté ; et cette colonnade, englobée sous les plus misérables masures, se perd à demi dans l'ombre.
A une heure et demie environ de Cos, on trouve la fontaine d'Hippocrate. Hippocrate! toujours Hippocrate,! On ne jure ici que par lui ; une famille porte encore son nom, et l'on serait mal venu de lui contester l'authenticité de cette illustre origine.
La fontaine d'Hippocrate alimente la ville: elle va à Cos, portée par un aqueduc de construction ou du moins de reconstruction moderne. Cet aqueduc nous sert de guide. Ses arcades, petites et très peu majestueuses, enjambent jardins, champs et vergers ; elles sont toutes festonnées d'herbes, de fougères, de mousses, de fleurettes mignonnes, cav
plies ne gardent pas avec un soin jaloux l'eau qui leur est confiée. Les voûtes suintent et les piles ruissellent. Les orangers sont nombreux et forment d'épais bosquets; quelques palmiers apparaissent, mais fort rares et sans vigueur.
Nous nous élevons peu à peu : les champs de blé succèdent aux jardins. L'horizon s'élargit ; nous découvrons librement et le golfe où Boudroum remplace Haficarnasse, la cité de Mausole et d'Artémise, et le cap Krio où Vénus ne reconnaîtrait plus Cnide, et la ville de Gos tout entière qui enchâsse ses blanches maisons entre la mer bleue et la campagne verte.
Toute trace de culture bientôt disparaît. Nous cheminons péniblement sur des pentes rocailleuses où quelques buissons au feuillage rude consentent seuls à végéter. Parfois le sol se creuse en profondes ravines. L'eau qui descend à la ville n'a plus d'arceaux pour l'emporter ; elle serpente dans un petit canal fait de grosses pierres ou taillé au vif du rocher. Un murmure mystérieux nous la révèle et indique la direction que nous devons suivre ; les sentiers ou plutôt les pistes s'entre-croisent au hasard et bientôt même s effacent complètement. Nous atteignons enfin un vallon. La végétation plus vigoureuse, Pherbe plus épaisse, tout annonce le voisinage d'une source et son influence bienfaisante. Une galerie ménagée dans le rocher, assez haute pour qu'un homme puisse y circuler, mais Mute pleine d'éternelles ténèbres, s'enfonce aux
entrailles de la montagne : c'est la fontaine d'Hippocrate. Quelques grands arbres l'entourent, un cyprès noir, un platane énorme. A l'heure ou nous arrivons, la nuit approche, le soleil rouge incline aux limites dernières de l'horizon, allongeant démesurément les ombres. Un petit troupeau est venu reposer auprès de la fontaine ; chiens, moutons, bergers sont couchés dans l'herbe, et parfois quelques courts bêlements s'élèvent de cette masse confuse.
Le 28 avril fut une journée de pluie, c'est-à-dire une journée monotone, insipide, mais la seule qui, durant tout notre voyage, ait été ainsi attristée. Que faire à Cos quand il pleut? Problème embarrassant! Mais l'obligeance infatigable du consul grec devait le résoudre aussi heureusement que possible.
M. Âlexaki s'arme bravement d'un parapluie (un parapluie à Cos, quelle honte pour le ciel d'Orient!), et nous conduit de maison en maison, non pas pour le seul plaisir de voir d'aimables gens qui, du reste, nous reçoivent courtoisement et partout nous prodiguent confitures et café, mais pour nous faire connaître diverses antiquités recueillies à Cos ou dans les environs.
11 n'est plus, avons-nous dit, un seul édifice debout ; mais le hasard amène souvent de curieuses découvertes. Quels tristes débris cependant I Et quels ravages a subis ici l'antiquité païenne! On nous montre quelques têtes, on les a martelées; quelques bas-reliefs, entre autres un centaure combattant, on l'a odieusement défiguré; une petite
Vénus nue, assez intéressante, on lui a brisé tête, bras et jambes. Souvent les objets que l'on s'empresse à nous apporter, ne méritent même pas un souvenir. La plupart sont d'un travail médiocre et ne doivent pas remonter au delà de l'époque Romaine.
Pataugeant dans la boue, nous allons jusqu'à une propriété distante de deux kilomètres environ de Cos. On nous promettait des colonnes, des sculptures, que sais-je? Toutes ces merveilles se réduisent à un fragment d'inscription grecque, presque illisible, maintenant enchâssé dans la fenêtre d'un vieux moulin. Quelques substructions informes, de l'époque Romaine, ne méritaient pas davantage les honneurs, d'une visite.
Mais, sans doute pour compenser ces déceptions, la dernière épave cherchée par nous et péniblement trouvée, présentait un véritable intérêt : c'est une tête de femme en marbre, de proportions colossales. Cette figure devait excéder cinq ou six fois la taille ordinaire de notre humble humanité. Le front porte un diadème, et les cheveux, non sans grâce et sans souplesse, ondulent sur les tempes ; par malheur, tout le bas du visage manque. Encore une de ces mutilations furieuses qui semblent l'œuvre de je ne sais quelle haine aveugle et folle. C'est dommage ; cette tête avait du style et de la majesté. Elle gît abandonnée là même où elle fut trouvée, il y a peu de temps, dans un champ que dominent les arcades" de l'aqueduc.
La matinée du 29 avril nous voit prendre passage à bord d'un caïque. car maintenant il n'est plus de bateau à vapeur et nous devons nous contenter de l'assistance toujours incertaine des voiles.
Trois hommes et un jeune garçon composent notre équipage. Notre caïque a un petit mât, un petit beaupré ; on peut se tenir accroupi dans sa calle tapissée de cailloux qui servent de lest. Mais c'est là un antre perfide ; que d'ennemis féroces il recèle! l'ai rarement vu, dans un espace aussi étroit, tant d'êtres animés et d'espèces si différentes : cloportes, fourmis, cancrelas, d'autres insectes d'un usage plus intime, avaient là des colonies nombreuses et prospères. On aurait pu faire à bord un cours d'entomologie comparée. .Notre caïque traîne à la remorque un canot minuscule.
Au moment de notre départ, la mer est grosse, le ciel nuageux, le vent violent mais favorable; tout nous présage une traversée, rude peut-être, mais rapide. Nous gouvernons vers le sud-est. Le cap Krio sera notre première escale.
Mais qui donc connaît cela, le cap Krio ; quelques pêcheurs d'épongés, quelques vieux corsaires exceptés? Laissons donc ce nom sans écho, et reprenons le nom antique ; celui-ci du moins éveille aussitôt dans la pensée les plus illustres souvenirs. Nous n'allons pas à Krio, nous allons à Cnide.
Cnide occupe, ou plutôt occupait l'extrémité d'une presqu'île très longue, très étroite et qui se rétrécit là où elle se relie au continent. Aussi, nous
dit Hérodote, les Cnidiens avaient-ils entrepris de séparer leur territoire de la terre ferme ; ils voulaient devenir insulaires. Mais les travaux, à peine commencés, furent marqués par de nombreux accidents ; les éclats de pierre blessaient souvent ou tuaient les ouvriers. En présence d'un événement aussi surnaturel, on résolut d'envoyer une députation à Delphes, pour consulter l'oracle. « Si Jupiter « avait voulu que Cnide fût une île, répondit la Py- « thie, il n'en aurait pas fait une presqu'île. » Cette réponse, digne de M. Prudhomme, décida l'abandon de l'entreprise, et Cnide resta ce que Jupiter l'avait fait, une presqu'île.
Lucien, dans ses Amours, parle de Cnide. C'est là que dans un voyage imaginaire, il se transporte lui-même en compagnie de deux Rhodiens. Les trois amis visitent succesivement trois temples, tous consacrés à Vénus et admirent longuement, dans l'un deux, 'la fameuse Yénus de Praxitèle que l'on vantait dans tout le monde grec, comme un chef-d'œuvre merveilleux. Le roi Nicomède avait voulu l'acquérir; il offrit aux Cnidiens de payer toutes leurs dettes, et il paraît que ces dettes atteignaient une somme énorme. Les Cnidiens refusèrent cependant, jugeant le marché désavantageux, car leur Vénus était pour eux une source de profits quotidiens; que d'étrangers, en effet, n'étaient attirés à Cnide que par le désir de voir le marbre de Praxitèle !
Cette Vénus, dont les Vénus de Médicis et du Ca-
pitole sont peut-être des imitations lointaines, mais admirables encore, était placée dans un petit temple ouvert de toutes parts. Sans voiles, sans mystère, la déesse se révélait à tous les yeux, dans sa jeunesse immortelle et sa triomphante beauté.
On montrait encore à Cnide une Minerve et un Bacchus de Scopas. Mais il n'est plus ni temples, ni portiques, ni colonnes, ni marbres de Praxitèle, ni marbres de Scopas, ni déesses, ni dieux.
Après deux ou trois heures de navigation, nous trouvons une grande masse aride, rocailleuse. Du côté de la mer, elle prescrite une falaise coupée à pic, et de l'autre coté des pentes plus accessibles, mais encore très abruptes. Quelques restes de muraille s'y confondent avec le rocher.
Nous doublons ce cap, non sans quelque difficulté, car le vent s'obstine à nous emporter dans la direction de Rhodes; puis tout à coup, a l'abri du cap même qui fait l'office d'une digue formidable, nous découvrons un premier, puis un second port, lisse font pendant: l'un s'ouvre vers le Nord, et l'autre vers le Sud. Une jetée assez basse, ou plutôt un isthme que les hommes peut-être ont aplani et réé, les sépare et relie le cap au sile où la ville de Cnide s'élevait. La nature avait ébauché ix ports, et les Cnidîens, n'eurent qu'à comion œuvre.
tort qui regarde le Sud, le plus grand, est encore protégé par un digue dontla mer a quelque peu dérangé les blocs. L'autre qui regarde le Nord,
est plus petit ; il a deux môles assez bien conservés entre lesquels une passe étroite est ménagée. Une tour la protège, construction remarquable ; elle est ronde, assez basse, mais très grosse et d'une apparence robuste, le rocher nu lui sert de piédestal. Les blocs, disposés en assises régulières, soigneusement appareillés, mesurent souvent plus de deux mètres de longueur. Il n'est ni mortier, ni ciment ; le poids de ces masses suffit à assurer leur solidité. Des murailles de défense paraissent s'être rattachées à la tour; quelques vestiges en subsistent, mais dispersés dans les broussailles.
Comme toute ville antique, Cnide avait un théâtre, encore reconnaissable. Peut-être était-il de fondation Hellénique, mais sans aucun doute il fut restauré, remanié à l'époque Romaine. Il s'adosse à une montagne ; à droite, à gauche de la scène, s'ouvrent des couloirs voûtés, ainsi qu'aux théâtres Romains. Quelques blocs indiquent vaguement l'alignement des gradins; toutes les constructions qui décoraient la scène ont été rasées au niveau du sol. Aucun détail d'ornamentation n'a échappé à la destruction ; cet édifice au reste était, selon toute apparence, d'une médiocre magnificence, et dans tous les cas on peut affirmer qu'il était d'une médiocre grandeur.
La montagne où s'adosse le théâtre, domine les deux ports ; elle parait avoir porté les principaux monuments de Cnide et sans doute ses temples longtemps si révérés. Le sol est semé de débris ;
des ruines surgissent, peu importantes, méconnaissables pour la plupart. C'est une sorte d'abside avec une voûle à plein cintre, puis une esplanade évidemment ménagée ou régularisée de main d'homme et qu'un monument considérable, quelque temple, a dû couronner. Des marbres en poussière, deux ou trois blocs informes, voilà tout ce qui en reste.
Mais si les ruines de Cnide ne sont pas dignes de sa gloire, dé quel cadre magique elles s'environnent cependant ! Ce que l'homme avait fait a presque complètement disparu, mais ce que la nature avait fait avant lui, subsiste, beau d'une beauté éternelle, gracieux d'une grâce qui ne saurait périr, grand d'une grandeur qui défie les siècles et les plus furieuses dévastations. De l'esplanade, où nous nous sommes arrêtés, les yeux embrassent un vaste panorama. Sous nos pieds, ce sont des décombres, des dieu? en poudre; derrière nous une grande falaise se dresse, montrant quelques petites excavations sur ses murs de rocher. Puis descendent des pentes abruptes ; quelques oliviers sauvages s'y cramponnent, quelques buissons rudes y remplacent les bosquets longtemps aimés de Vénus.
Plus bas s'arrondissent les deux ports, tranquilles, souriants. Les vagues expirent sur leurs digues mollement, sans bruit, comme si elles comprenaient que ces douces retraites leur sont interdites et que ce serait sacrilège d'éveiller la cité qui dort. L'eau est si limpide qu'elle révèle les mystères de ses pro-
fondeurs; nous voyons et les algues échevelées, et les cailloux luisants, et les rochers sombres. Plus de galères, plus de trirèmes majestueuses. Noire caïque est là, ancré, tout petit dans ce vide immense; et de l'autre côte, près du bord, sont venues s'amarrer deux barques de pêcheurs d'épongés. Une caverne s'ouvre sur ce qui fut un quai, là une fumée abondante monte vers le ciel, elle annonce non un autel où l'encens brûle encore, mais le feu où notre équipage prépare le repas du soir.
Pas une maison, pas une masure, pas une cabane de roseaux, rien, tout a péri; Cnide est un grand tombeau, et la mort s'est étendue tout alentour car il faut faire plusieurs lieues pour trouver le plus prochain village. Mais pourquoi se plaindre de celte solitude et de cet abandon? L'émotion n'en est que plus profonde; là où le présent se tait, on entend mieux le murmure du passé. Il n'est nulle voix indiscrète qui se mêle au concert des grands souvenirs. Cnide fut plus splendide sans doute, au temps où les pèlerins remplissaient ces sanctuaires, Cnide ne fut jamais plus sublime.
Mais le champ qu'embrasse le regard n'est pas borné à cette terre sacrée ; la mer se découvre audelà sur un vaste espace, la mer, azurée, près de ses rivages, blonde aux limites dernières de l'horizon, partout rayonnante comme au jour où Vénus en sortit radieuse, le sourire aux lèvres, le diadème au front. Les Iles s'échelonnent toutes plus élégantes, plus gracieuses l'une que l'autre, c'est Rhodes
58 VOYAGE AUX SEPT MEItVEIlLES DU MONDE.
et sa croupe puissante, c'est Khalmi, c'est Tylos et Nisyros, c'est Yali et Cos, autant de nids charmants où l'on rêve les Syrènes chantantes et les rieuses Néréides.
A. quelques kilomètres au sud de Cnide, une tombe qui dut être considérable, occupe la cime d'un promontoire. Elle a été par malheur furieuse- # ment dévastée. C'était un massif carré fait de gros blocs et décoré de colonnes à demi engagées. Dans les fragments épars on reconnaît des triglyphes et des tambours sans cannelures. Une chambre ronde où des brèches béantes donnent aujourd'hui facile accès occupe le centre du monument. Un lion de marbre colossal et du plus noble style, trônait sur le faîte ; retrouvé par une expédition Anglaise, il a été emporté au British Muséum.
De Cnide pour gagner ce tombeau, on suit la côte, marchand péniblement dans les rochers et les broussailles, car il ne faut pas chercher de chemins en Ânatolie. La campagne est partout fort belle ; quelques ruines apparaissent; ce pays complètement désert, a été évidemment très peuplé. Les murs encore en partie debout, montrent un bel appareil. Nous rencontrons des sources que les lauriers roses ombragent.
Nous passons la nuit dans notre caïque, hélas ! en nombreuse compagnie. Pour comble de disgrâce, l'humidité de la mer a avarié nos provisions. Dn gigot que nous avions empaqueté précieusement, un jambon, suprême espoir, se trouvent hérissés
de cryptogames qui tiendront lieu d'assaisonnement.
Après deux jours passés à Cnide, dans la nuit du 30 avril au 1 er mai, nous reprenons la mer à destination de Boudroum. Pas de vent, calme plat, et notre voile sans souffle, semble un chiffon qui sèche au soleil. 11 faut manœuvrer péniblement les avirons.
Le petit canot est mis à la mer ; un de nos hommes y prend place, il rame, s'efforçant de remorquer notre caïque si léger naguère, si pesant maintenant. Nous nous traînons avec une pitoyable lenteur. Cependant nous gagnons une pointe rocheuse qui dépend de l'île de Cos. Là, près d'une grotte, un aigle est venu mourir ; il gît sur le rivage, ses grandes ailes étendues, ses serres contractées. Mais à peine avons-nous touché terre que la brise se lève ; aussi nous hâtons-nous de remonter à bord. Notre voile se gonfle et s'agite joyeusement; notre caïque semble avoir secoué sa torpeur, il file, fendant hardiment la vague. Boudroum, tapi au fond du golfe, grandit rapidement ; nous voyons se préciser les contours du rivage et l'on dirait que la ville vient au-devant de nous.
Boudroum, bourgade sans gloire, efface le nom et usurpe l'emplacement d'Halicarnasse. Halicarnasse brille dans le passé classique, au rang des plus illustres cités ; c'est la ville des Artémises, et de celle qui , vaincue avec son suzerain Xerxès, dans la baie de Salamine, mérita cependant par sa
valeur l'admiration des Grecs, et de celle, plus fameuse encore, qui consacra le plus fastueux de tous les tombeaux, à Mausole, son frère et son mari. Chez bien des nations Orientales, l'usage acceptait a légitimité de ces unions que nous trouverions incestueuses» Le Mausolée, compté par les anciens au nombre des sept merveilles du monde, attesta pendant bien des siècles combien Mausole fut aimé et quels furent les regrets d'Artémise devenue veuve. Mausole mourut en 553 avant notre mère, après vingt-quatre ans de règne ; il était né à Mélassa, ville distante d'une journée de marche d'Halicarnasse et que nous traverserons bientôt pour gagner Ephèse.
Mausole reconnaissait la suzeraineté des rois de Perse, mais très vaguement et de fait.il semble avoir régné en souverain indépendant. A la Carie dont ses aïeux lui avaient transmis la possession, il réunit, à la suite de guerres heureuses, le pays des Létèges, le pays des Cauniens, presque toute lu Lycie et une grande partie des îles que peqplaiU la race Ionienne. Mausole fut un prince puissant d mais la gloire coûte cher, les vaincus doivent lit payer, quelquefois aussi les vainqueurs. « Mausolev <$ dit Pr osper Mérimée en son étude sur les marbres * « d'Halicarnasse, rançonna ses voisins, et parmi les* « pasteurs des peuples* comme parle Homère, nui (c n'eut l'art de tondre son troupeau de plus prè$.f « Dans ses états, il tirait argent de tout : il fallait « payer pour se faire enterrer ; un mort n'entrait
« pas au cimetière avant que le fisc n'eut embourse « une drachme. Il avait établi un impôt sur les che- « veux et pour porter perruque dans son royaume « il en coûtait cher. Aussi avait-il amassé un grand « trésor. Ce trésor et les relationcs fréquentes des « Cariens avec les Grecs expliquent comment le « tombeau de Mausole devint une des sept mer- « veilles du monde. »
L'histoire ne nous dit pas quels furent les regrets des peuples délivrés de ce despote rapace, mais elle nous dit quels furent les regrets d'Artémise et les éclats de cette douleur légendaire ont retenti à travers les âges jusqu'à nous.
« On dit qu'Artémise eut pour son époux Mausolé « un amour extraordinaire, raconte Aulu-Gelle, au- « dessus des passions célèbres que nous retrace la « fable, au-dessus de tout ce que l'on peut attendre « de la tendresse humaine. Mausole fut, selon Ci- « céron, roi de la Carie; selon certains historiens « Grecs, gouverneur* ou satrape delà province de « Grèce. Après sa mort, Artémise serrant son corps « entre ses bras, et l'arrosant de ses larmes, le fit « porter au tombeau avec un magnifique appareil. « Ensuite, dans l'ardeur de ses regrets, elle fitmê- « 1er les os et les cendres de son époux à des « parfums, les fit réduire en poussière, les mêla « dans sa coupe avec de l'eau et les avala. Elle « donna encore d'autres marques d'un violent « amour. Elle fit élever à grands frais, pour conser- « ver la mémoire de son époux, ce sépulcre fameux ,
Ci VOYAGE AUX SE!»T MERVEILLES DU MONDE.
« qui mérita d'être compté au nombre des sept merce- veilles du monde. Le jour où elle dédia le monu- « ment aux mânes de Ma u sole, elle établit un » concours pour célébrer les louanges de son « époux; le prix était une somme considérable « d'argent, et d'autres récompenses magnifiques. « Des hommes distingués par leur génie et leur élo- « quence vinrent disputer le prix; c'était Théo- * pompe, Théodecte, Naucritès. On a même dit « qu lsocrate avait concouru. Quoiqu'il en soit, « Théopompe fut proclamé vainqueur »
Ainsi parle Aulu-Gelle, mais ce. n'est pas une autorité très sérieuse et son historiette peut bien n'être pas de tous points authentiqué. J'y relève une erreur et même une impossibilité. At té mi se ne survécut que deux ans à l'époux qui lui fut si cher; elle ne put donc pas inaugurer le Mausolée et certainement elle était morte lorsque fut terminée l'oeuvre conçue et commencée par elle. Nous savons d'autre part, que Théodecte poète grec composa une tragédie sous ce titre, Mausole, et que cette tragédie fut exécutée au milieu des fêtes religieuses qui accompagnèrent les funérailles du roi.
Toutefois, en ces deux années de veuvage, Artémise ne fit pas que répandre des larmes, et Yitruve nous raconte un trait de courage qui honore la reine autant que ses inconsolables regrets peuvent honorer l'épouse.
Mausole mort, les Rhodiens complotèrent d'attaquer Halicarnasse et peut-être de conquérir la Carie.
La reine avertie, fait cacher sa flotte dans un petit * port que dissimulait la masse du palais. La flotte Rhodienne ne renconlre aucune résistance dans le grand port. Un signal leur. est fait du haut des remparts pour leur annoncer que la ville est disposée à se rendre. Les Rhodiens débarquent et pénètrent dans la ville. Aussitôt Artémise fait ouvrir le petit port ; ses matelots s'emparent des vaisseaux abandonnés, et des soldats, surgissant de toutes parts» massacrent les envahisseurs qui flânaient sans défiance dans les rues. Mais ce n'est pas tout, et Artémise ne juge pas encore son triomphe assez complet. La flotte par elle conquise et qui maintenant lui obéit court droit à Rhodes. -
Les Rhodiens reconnaissant leurs navires, chantent déjà victoire et s'amassent sur le rivage pour recevoir leurs frères, leurs fils, leurs amis. Ils trouvent une reine terrible comme Belloné qui prend leur ville et met à mort les principaux de ses habitants. Puis, voulant laisser sur la terre même de ses ennemis, un monument de sa victoire et de leur abaissement, elle fait élever un trophée avec deux statues de bronze, Tune qui représentait Rhodes, l'autre qui la représentait elle-même, imprimant au front de la ville vaincue, les stigmates de la servitude. Délivrés quelque temps après, les Rhodiens respectèrent cependant cet insolent trophée ; ils se contentèrent de le dissimuler derrière une colonnade, selon quelques auteurs, derrière un mur selon d'autres, se montrant plus jaloux de
conserver une œuvre d'art que d'anéantir un témoignage de leur défaite.
On peut conclure de cette histoire qu'Artémise élait vaillante, hardie, mais aussi que les navires de son temps ne devaient pas beaucoup dépasser la taille de notre caïque.
Quel que fut l'héroïsme d'Artémise, elle ne paraît pas toutefois avoir pu soustraire son royaume de Carie à la suzeraineté des rois de Perse. Elle morte, cette suzeraineté se transforma en un assujétissement complet, et quelques années avant la conquête d'Alexandre, un satrape vint remplacer les rois proscrits ; la Carie n'était plus qu'une province. Aussi lorsque le héros macédonien parut devant Halicarnasse, il vit accourir à son camp une certaine Ada qui se prétendait l'héritière légitime de ce trône supprimé. Alexandre l'accueillit avec faveur; il était pour lui d'une bonne politique de réparer les injustices du grand roi et de protéger les roitelets indigènes; mais Ada ne put prendre possession ■ que d'une cité affreusement ravagée.
En effet, Memnon, général de Darius, commandait à Halicarnasse, et jusqu'au jour où il dut se réfugier à Cos, il s'y défendit furieusement. Le mausolée toutefois qui n'était achevé que depuis bien peu d'années, paraît avoir échappé à tout outrage. Le monde grec dut à Halicarnasse son plus illustre historien ; Hérodote y naquit en 484.
Après le siège d'Alexandre, Halicarnasse ne présente plus dans son histoire aucun événement illus-
tre. Les tremblements de terre, fléau de toute cette région renversèrent ses monuments. Puis vinrent les Chevaliers de Saint-Jean qui construisirent un château, mais alors Halicarnasse n'était plus que Boudroum.
L'antiquité nous vante le Mausolée d'Halicarnasse à l'égal des autres merveilles du monde, mais elle n'a pas pris souci de nous le faire très nettement connaître. Un peu moins de dithyrambes, un peu plus de descriptions, et nous ne serions pas condamnés à admirer sur parole.
Les textes des auteurs anciens qui parlent du Mausolée, sont peu nombreux, peu concluants et nous les aurons bien vite passés en revue.
Écoutons Pline qui reste l'autorité principale et nous transmet les renseignements les plus étendus :
« Scopas eut pour contemporains et pour rivaux « Bryaxis, Timothée et Léocharès, desquels il faut « parler en même temps, parce qu'ils ont travaillé a ensemble au Mausolée. On appelle ainsi le tom- « beau érigé par Artémise à son mari Mausole, « petit roi de Carie, mort l'an II de la cent sixième « olympiade. C'est surtout grâce à ces artistes que « cet ouvrage est compté entre les sept merveilles « du monde. Il a au midi et au nord soixante-trois « pieds; les fronts sont moins étendus. Le circuit « est en tout de quatre cent onze pieds ; la hauteur « est de vingt-cinq coudées. Il est entouré de trente- « si* colonnes, On l'a nommé Ptéron. Le côté du
« levant a été travaillé par Scopas ; celui du nord « par Bryaxis ; du midi par Timothée ; du couchant « par Léocharès. Avant l'achèvement, la reine mouce rut ; mais les artistes ne quittèrent pas leur ou- « vrage avant de l'avoir terminé, pensant que c'était « là un monument de leur gloire et de celle de « l'art. Aujourd'hui encore ces artistes se disputent « la palme. Un cinquième y a aussi coopéré. Aua dessus du Ptéron est une pyramide aussi haute « que la partie inférieure. Formée de vingt-quatre « degrés en retraite, elle se termine par une platece forme où est un quadrige fait par Pylhis. Cette « addition donne à tout l'ouvrage une hauteur de « cent quarante pieds. »
Hygin, en ses fables mythologiques, dit :
« Le tombeau du roi Mausole bâti en marbre « lychnite est haut de quatre-vingts pieds et a trois « cent quarante pieds de tour. »
Pausanias, au chapitre XVI de son Arcadie, parle incidemment du Mausolée :
« Celui (le tombeau) qu'on voit à Halicarnasse, a « été érigé au roi Mausole. 11 est si merveilleux par « sa grandeur et par sa magnificence que les Ro- « mains, pleins d'admiration pour ce monument, « donnent chez eux le nom de mausolée à tous les « tombeaux remarquables. »
Le grand railleur Lucien, dans l'un de ses Dialogues des Morts, met en scène le roi Mausole et lui
fait dire :
« J'ai dans Halicarnasse un tombeau immense
« tel que jamais mort n'en a eu de plus splendide. « Les chevaux et les hommes qu'on y a sculptés, « sont admirablement faits et d'un si beau marbre « qu'on ne saurait trouver même un temple aussi « magnifique. »
Ménippe cyniquement rabat l'orgueil du roi Mausole :
« Ton ombre n'en est pas plus belle, et tout roi « que tu fus, tu ne fais pas aux enfers plus séduite santé figure que moi. »
Citons encore Vibius Sequester auteur fort obscur et qui vivait on ne sait trop à quelle époque, peutêtre au cinquième, peut-être au septième siècle :
« Le Mausolée qui est en Carie, est haut de cent « quatre-vingts pieds et a quatre cents pieds de « tour. C'est là qu'est placé le sépulcre du roi en « inarbre lychnite. »
A ces renseignements glanés dans les auteurs anciens, nous joindrons un document beaucoup plus moderne, très important cependant et le seul qui donné quelques indications sur les dispositions intérieures du Mausolée. Nous transcrirons le texte complet, en conservant même son orthographe surannée :
« L'an 1 522, lorsque Sultan Solyman se préparoit « pour venir assaillir les Rhodiens, le Grand Maistre « sçachàt l'importance de ceste place, et que le « Turc ne faudroit point de l'empiéter de première « abordée, s'il pouvoit, y envoya quelques Cheva- « liers pour la remparcr et mettre ordre à tout ce
« qui estoit nécessaire soustenir l'ennemi, du « nombre des quels fut le commandeur de la Tource rette Lyonnois, le quel se treuva depuis à la prise « de Rhodes et vint en France, où il fil de ce que ie « vay dire maintenât, le récit à Monsieur d'Ale- « champs, personnage assez recongnu par ses doctes « escrits, et que ie nomme seulement, afin qu'on « sçachc de qui ie tien une histoire si remarcable. « Ces chevaliers estans arrivés à Mésy (plusieurs « auteurs, Teuvet entre autres, désignent sous ce « nom maintenant inusité l'emplacement d'Hali- « carnasse;, se mirent incontinent en devoir de « faire fortifier le chasteau, et pour avoir de la a chaux, ne treuvans pierre aux environs plus « propre pour en cuire, ny qui leur vinst plus aisée, « que certaines marches de marbre blanc qui s'es- « levoient en forme de perron emmy d'un champ « près du port, là où iadis estoit la grande place « d'Halicarnasse , il les firêt abattre et prendre « pour cest effect. La pierre s'estant rencôtrée « bonne, fût cause que ce peu de maçonnerie qui « paroissoit sur terre, ayant esté démoli, ils firent « fouiller plus bas en espérance d'en Ireuver davan- « tage. Ce qui leur succéda fort heureusement, car « ils recongnurent en peu d'heures, que de tant plus « qu'on creusoit profond, d'autant plus s'eslargis- « soit par le bas la fabrique, qui leur fournit par « après de pierres, non-seulement à faire de la « chaux, mais aussi pour baslir. Au bout de quatre « ' ou cinq iours, après avoir faict une grande des-
« couverte, par une après disnée ils virent une « ouverture comme pour entrer dedans une cave : « ils prirent de la chandelle, et dévalèrent dedans, a où ils treuvèrent une belle grande salle carrée, « embellie tout au tour de colonnes de marbre, avec « leurs bases, chapiteaux, architraves, frises et « cornices gravées et taillées en demy bosse : l'en- « tredeux des colonnes estoit revestu de lastres, « listeaux ou plattes-bandes de marbre de diverses « couleurs ornées de moulures et sculptures con- « formes au reste de l'œuvre, et rapportés propre- « ment sur le fond blâc de la muraille, où ne se « voyoit qu'histoires taillées, et toutes batailles à « demy relief. Ce qu'ayans admiré de prime face et « après avoir estimé en leur fantaisie la singularité « de l'ouvrage, enfin ils défirent, brisèrent et rom- « pirent, pour s'en servir comme ils avoyent faict « du demeurant. Oulre ceste sale ils treuvèrent « après une porte fort basse qui conduisoit à une « autre, comme antichambre, où il y avoit un se- « pulcre avec son vase et son tymbre de marbre « blâc, fort beau et reluisant à merveilles, lequel « pour n'avoir pas eu assez de temps, ils ne des- « couvrirent, la retraite estant desjà sonnée. Le « lendemain après qu'ils y furent retournés, ils « treuvèrent la tombe descouverte, et la terre semée « tout autour de force petits morceaux de drap « d'or, et paillettes de mesme métal : qui leur fit « penser, que les corsaires qui escumoyent alors le « large de toute ceste coste, ayans eu quelque vent
« de ce qui avoit esté descouvert en ce lieu là, y « vindrent de nuict, et ostèrent le couvercle du « sépulcre, et qu'ils y treuvèrent de grandes ri- « chesses et thrésors. Ainsi ce superbe sépulcre, « compté pour l'un des sept miracles et ouvrages « merveilleux du monde, après avoir eschappé à « la fureur des Barbares, et demçuré l'espace de « 2247 ans debout {grave erreur de Guichard, « en 1522 le Mausolée ne comptait pas plus de « dix-huit cent soixante et douze ans), du moins « enseveli dedans les ruines de la ville d'Halycar- « nasse, fut descouvert et aboli pour remparer le « chasteau de Saint-Pierre par les Chevaliers croi- « ses de Rhodes, lesquels en furent incontinent « après chassés par le Turc, et de toute l'Asie <( quant et quant. »
Ainsi parle Guichard, et sous des erreurs probablement des exagérations évidentes mais sincères, on entrevoit des faits qui sans doute sont réels quant aux traits généraux.
Selon Vitruve, deux architectes Pythéus et Satyrus présidèrent à la construction du Mausolée.
On a pu remarquer que les noms des artistes appelés à décorer le Mausolée comme les noms des panégyristes appelés à célébrer la gloire de Mausole, sont tous Grecs. L'âge de Périclès était fini; la Grèce cependant restait, et pour longtemps encore, Ja patrie des grands artistes comme des grands orateurs. Les rois pouvaient la conquérir, l'asservir, mais seule elle savait dignement consacrer une re-
nommée, chanter un triomphe, et ses vainqueurs eux-mêmes lui doivent leur immortalité.
Nous avons indiqué les principaux documents écrits que les âges passés nous ont transmis au sujet du Mausolée. Il .nous reste à parler de documents plus précieux encore, plus dignes de foi, ceux-ci de marbre, à parler des débris retrouvés dans les fouilles. Au monument lui-même, s'il le peut encore, de nous dire ce qu'il fut.
L'histoire de ces fouilles, entreprises d'abord aux frais d'une société d'archéologues anglais, puis continuées aux frais du gouvernement anglais, luimême, en 1856 et 1857, suffirait à illustrer celui qui les dirigea, M. Newton, le savant conservateur du British Muséum. Que de labeurs! Que de négociations pénibles ! Que de peines et de dépenses !
Le terrain convoité avait été morcelé et appartenait à plusieurs propriétaires. Avant tout il fallait les exproprier, acheter parcelle à parcelle, et quelquefois très cher, bien que les acquisitions fussent faites par l'intermédiaire de personnages obscurs autant que discrets. C'est ainsi, raconte-ton, que plusieurs lots furent achetés au nom d'une cuisinière. Un Turc cependant, plus rusé que les autres et plus rapace, devina derrière ces agents, derrière la cuisinière elle-même, des personnages plus considérables ; aussi s'obstina-t-il à demander d'un méchant verger, un prix tellement exorbitant que les archéologues durent lâcher prise. Le fils du prophète est resté en 'possession de son bien, et la
pioche a dû s'arrêter à sa frontière. Peut-être quelques débris intéressants sont-ils là encore enfouis*
Les tremblements de terre avaient commencé la ruine du Mausolée, les Chevaliers avaient fait une carrière de ses débris ; après tant de désastres, on ne pouvait espérer trouver quoi que ce fût qui ressemblât encore à un édifice. Les recherches cependant n'ont pas été vaines, et les fragments recueillis* nombreux, très remarquables, remplissent une salle entière du British Muséum. Mieux que les descriptions incomplètes des auteurs anciens, ils permettent d'entrevoir quelle était la magnificence du Mausolée et quel était le caractère essentiel, le style de sa décoration.
II est des lions très nombreux, mais d'une exécution inégale ; sans aucun doute, ce n'est pas le même eiseau qui les a tous modelés. Il est plusieurs têtes d'un beau travail, un fragment considérable d'une statue équestre, la partie postérieure d'un cheval, la partie antérieure d'un autre ; la tête de celui-ci, parfaitement intacte, mesure un mètre de longueur, et conserve encore son mors de bronze que de petites rondelles décorent. Sans doute ce sont là les restes du quadrige qui trônait au faîte du monument. L'artiste, à dessein, a négligé les détails; ses chevaux sont traités largement, fièrement, avec vérité sans doute , mais avec une vérité d'ensemble, ainsi qu'il convient pour des marbres qui devaient planer à plus de cinquante mètres du sol.
De soixante-quinze morceaux recueillis dans les fouilles et laborieusement rapprochés, on a pu refaire une statue haute de deux mètres soixante où les archéologues, peut-être trop crédules, veulent reconnaître Mausole lui-même. Dans tous les cas, c'est là une œuvre d'une saisissante individualité ; un portrait, selon toute vraisemblance, et d'un homme qui n'était pas de race grecque. La tête épaisse, un peu carrée, ombragée d'une chevelure aux boucles rudes, rappelle les visages brutalement accentués, forts, énergiques, mais non pas élégants, que la sculpture antique donne à ses Gaulois vaincus, à ses gladiateurs mourants. Les draperies où s'enveloppe le corps, montrent un arrangement, combinent des plis, non pas selon les règles généralement usitées dans les marbres grecs. La chaussure enfin imite celle que portent,- aux bas-reliefs venus de l'Orient, certains princes de Perse ou d'Assyrie. L'œuvre est belle cependant, d'un aspect puissant et fier. C'est Mausole sans doute, mais Mausole héros aspirant à la gloire d'une suprême apothéose.
Une statue de femme, peut-être Arfémise, a fait pendant au roi Mausole. Le visage, par malheur, n'a pu être reconslitué et nous n'admirons plus que les draperies amples, souples et nobles qui chastement voilent le corps tout entier. 11 est encore une statue de femme assise, de proportions à peu près égales, mais très mutilée.
Puis viennent les frises, entre ces marbres admi-
rables , plus admirables encore. Les Grecs y combattent les amazones, sujet bien connu et que Fart antique s'est plu souvent à répéter. Ardente est la mêlée. Les guerrières chevauchent, demi-nues, elles bandent Tare, elles dardent le javelot, elles frappent, elles crient, les voilà qui fuient, mais c'est une fuite redoutable, comme celle de ces cavaliers parlhes qui si longtemps lassèrent la bravoure romaine ; d'un bond elles se retournent , tout en fuyant elles font face à l'ennemi et leurs traits vont encore atteindre ceux-là qui croyaient triompher. La furie de la bataille soulève, emporte les tuniques légères, mais qu'importe à ces vaillantes ? Leur impudeur ne fera pas sourire, car leur courage fait trembler.
Les hommes sont nus et eux aussi combattent en héros; ils ont le casque, ils ont la lance (quelquefois ces armes ont disparu ; elles étaient souvent faites en bronze et incrustées sur le marbre où elles, ont laissé des traces reconnaissables). C'est chose admirable que ces torses qui plient, se tendent, se renversent, que ces jambes hardies projetées en avant, que ces bras qui commencent un geste superbe, que ces musculatures qui jouent, souples, puissantes , harmonieuses. Quelle noble bataille ! Qu'il est grand, qu'il est beau de combattre, de vaincre et de mourir ainsi ! Je ne retrouve pas là le calme suprême, la sérénité sublime, que respirent les friseç du Parthénon, mais quelque chose de véhément, de fort, comme aux frises de Phigalie.
Plus on étudie les créations si diverses de Fart grec et plus on voit que cet art, le plus grand qui fut jamais, ne s'enfermait pas dans certains types, dans quelques chefs-d'œuvre d'une étroite parenté, dans un idéal sublime mais absolu et exclusif. L'art grec était ouvert aux aspirations les plus variées ; il vivait, il marchait, il acceptait les conceptions nouvelles, sous la seule condition que le génie leur eût donné droit de cité. Et c'est ainsi que les marbres d'Halicarnasse, moins beaux sans doute que ceux du Parthénon, sont beaux cependant, mais d'une tout autre beauté.
11 faut citer encore entre les fragments du Mausolée, un chapiteau d'angle d'ordre ionique, une base de colonnes, quelques moulures, et ce sont là des documents précieux pour qui entreprend de reconstituer le monument.
Un ossement suffit à un géologue pour reconstituer un animal disparu. Les monuments, œuvres humaines, obéissent à des lois moins stables que les êtres animés, œuvres divines ; aussi est-il plus malaisé de reconstituer avec une pierre un édifice tout entier. Rapprochant cependant tout ce que nous savons du Mausolée par les textes anciens, par les débris retrouvés, nous pouvons nous le figurer comme partagé en trois parties nettement distinctes : Un soubassement que des lions peut-être environnaient, une ordonnance de colonnes ioniques avec des frises, une terrasse d'où s'élevait une pyramide aux degrés réguliers et portant sur sa
cime le quadrige où Mausole et Àrtémise apparaissaient réunis dans une commune apothéose. Puis, il était des statues, des reliefs, des trophées peutêtre, et l'imagination peut supposer les plus merveilleuses splendeurs de décoration, sans oublier toutefois que le génie grec, voisin encore au temps d'Artémise, des jours de sa plus radieuse floraison, exigeait partout une exquise harmonie et ne laissait pas la richesse dégénérer en un fasle vain et prétentieux.
Le Mausolée formait un carré dont deux faces
excédaient un peu les deux autres. Nul doute qu'il
eût son enceinte, selon l'usage constamment suivi
dans l'antiquité, pour les monuments d'une impor-
A tance première. De cette euceinte les fouilles ont
" rtiontré des restes rcconnaissables.
Restaurer, au moins par la pensée, le Mausolée» c'est là une entreprise hardie, laborieuse entre toutes et qui exige, en outre de l'étude des textes et des fragments, une connaissance profonde de larchitecture grecque à l'époque qui précéda de peu d'années Alexandre. Cette entreprise cependant a séduit quelques archéologues et quelques architectes. Nous citerons la restauration de Quatremère de Quincy, celle de l'Italien Canina; mais celui-ci a suivi les indications d'une médaille apocryphe frappée à Padoue au seizième siècle, c'est dire que cette restauration est une œuvre de pure fantaisie et sans aucune vraisemblance. Nous citerons le travail d'un architecte anglais de grand mé-
rite, CockerelU Un autre Anglais, M. Falkener qui conduisit des fouilles au milieu des ruines de Xanthus ville lycienne, un Anglais encore M. Pullan que la collaboration de. M. Newton a sans doute puissamment aidé, ont aussi refait le tombeau de Mausole, mais non pas heureusement, nous semblet-il. Enfin nous citerons un dernier venu, M. Dernier, pensionnaire de notre Académie de Rome. La restauration, envoyée par lui, nous paraît de tous points très remarquable, vraie autant que possible, vraisemblable tout au moins et fort belle. En présence des documents très peu nombreux et souvent contradictoires que nous possédons, il est inévitable que le champ de l'hypothèse reste très vaste. Il faut faire œuvre d'imagination, de goût autant que d'érudition ; c'est ce que M. Bernier a compris et réalisé. Ce qu'il nous donne pour l'œuvre des Grecs, n'est jamais indigne d'eux.
Si le Mausolée était le plus admirable monument d'Halicar nasse, il n'était pas le seul. Vitruve nous parle d'un temple de Mars « dans lequel était « une statue colossale nommée Acro lithos, qui fut « faite par l'excellent ouvrier Léocharis, ou, suivant « l'opinion de quelques-uns, par Thimothée. » Vitruve parle encore d'un temple de Mercure, d'un temple de Vénus, puis du palais du puissant roi Mausole. « Il a des murailles de briques, quoiqu'il « soit orné de marbre de Proconèse (Pline prétend « que c'est là l'exemple le plus ancien de l'emploi « du marbre en placage) ; et l'on voit encore aujour-
« d'hui ses murailles belles et intactes. » Près du temple de Vénus se trouvait la fontaine Samalcis qui rendait malades d'amour ceux-là qui buvaient de son eau. Le même Vitruve rapporte cette fable, mais pour la contester.
Boudroum ressemble peu à ce que fut Halicarnasse; c'est une bourgade de deux mille habitants environ, population mixte, en partie grecque, en partie turque ; mais l'élément grec tend à prendre le dessus, comme il arrive partout où les deux races rivales sont juxtaposées. Vu dans son ensemble, Boudroum est admirable. Le golfe rétréci forme une baie charmante. Sur la gauche, des collines verdoient, les moulins se posent fièrement à leurs cimes, ainsi que des donjons féodaux. Leurs ailes tournoient follement. Plus bas quelques trous noirs alignés marquent des sépulcres. Devant nous, une petite mosquée montre sa coupole et son minaret pointu ; de près, c'est une ruine piteuse, une bâtisse faite avec des débris au hasard rassemblés, les colonnes du portique coiffent gauchement des chapiteaux dépareillés; de loin, c'est un temple charmant, et la mer sourit en reflétant son image.
Les jardins, les bosquets de mûriers, de figuiers se groupent en arrière, quelques palmiers jaillissent et leurs têtes vacillent dans l'azur. Un aqueduc aux arcades ruisselantes, s'achemine vers la villeet bientôt disparaît derrière les premières maisons. Le château est à notre droite; les Chevaliers y ont entassé murs sur murs, bastions sur bastions, tours
sur tours, comme les géants rebelles qui, pour escalader le ciel, faisaient un escalier dont chaque degré était une montagne. C'était la citadelle longtemps redoutée où la Croix défiait le Croissant. Trônant sur un promontoire de roches qu'un isthme étroit rattache au rivage, elle ferme l'horizon du côté du sud et semble prêter encore à la ville une protection hautaine et quelque peu menaçante. Mais si le château affecte cette apparence farouche, tout rit autour de lui. Est-ce donc dans ce site joyeux qu'il faut chercher un tombeau ?
Un Grec, M. Zaïri, le fils du guide qui nous accompagne depuis Rhodes, nous offre en sa maison l'hospitalité la plus courtoise et la plus empressée. Le maître, sa femme, sa sœur Melpomène, un nom bien tragique que dément la grâce tout aimable de celle qui le porte, chacun n'est occupé qu'à nous prodiguer les attentions les plus délicates. Puisse mon souvenir reconnaissant arriver jusqu'à cette maison amie et cette excellente famille apprendre qu'elle n'a pas obligé des ingrats I
Le seul monument de Boudroum est son château. On le visite sans peine. Il n'a d'autre garnison que quelques vaches qui paissent l'herbe des fossés. La même époque qui vit élever les remparts de Rhodes, les fortifications de Cos, vit aussi construire le château de Boudroum.
A peine avons-nous franchi la porte qui donne accès dans la première enceinte, que nous voyons un empereur romain de marbre, bizarrement en-
82 m VOYAGE AUX SEPT MERVEILLES D& MONDE.
chassé entre les embrasures d'un bastion. Il a perdu la tète, peut-être dans la mêlée furieuse de quelque assaut; La mer ronge ses cothurnes, et quand viennent les jours de tempêtes, elle couvre d'écume ce pauvre César tout entier. La poitrine revêt unecuirasse où voltigent quelques victoires à demi effacées»
Ce n'est pas la seule épave des monuments antiques que le manoir féodal ait usurpée. Les ruines, nous le savons, opt fourni une grande partie *des matériaux employés à sa construction. II y a une ttentaine d'années, on voyait encore dans les murs, sur les tours, des fragments de sculpture qui certainement avaient appartenu au célèbre Mausolée. Les Anglais les ont enlevés et il {aut les chercher maintenant au musée de Londres. Cependant les Anglais, au moins à ce que l'on prétend, ne voudraient pas en rester là. Ils n'ont pu enlever que ce qui était apparent; mais supposant, et sans doute avec quelque raison, que des blocs antiques, des inscriptions, des sculptures sont cachés dans la masse même des constructions, ils projettent maintenant de renverser de fond en comble le château de Boudroum. On fouillerait jusqu'en ses entrailles. Pauvre château! il lui faudrait avouer tous les larcins commis et faire une restitution complète; puis, pour dédommager le gouvernement turc de la perle d'une forteresse, au reste aujourd'hui inutile, on construirait sur son emplacement, une batterie d'après les derniers modèles.
Voilà un plan qui a du moins le mérite de l'audace et de te grandeur, nous souhaitons cependant qu'il ne se réélise jamais. En effet, sans vouloir égaler aux monuments* de l'art grec, les bâtisses de l'époque chrétiennç, nous trouvons que ces bâtisses ont parfois aussi leur intérêt.
Le château de Boudroum «est curieux et pittoresque ; on le déduirait, pour trouver quoi? — Quelques assises antiques, quelques morceaux de basreUefs remarquables, nous le voulons bien, mais ces découvertes sont tout au moins fort incertaines. Avant de faire tîes blocs* à bâtir avec les sculptures du Mausolée, on a dû les marteler et les défigurer. Nous savons ce que nous perdrions à ce vandalisme archéologique nous ne savons pas avec assurance ce que nous y gagnerions ; et en art comme en toutes choses, un tiens vaut mieux que deux tu V auras...
Nous passons sous plusieurs poternes, puis nous suivons une montée rapide ; les remparts l'entourent, la dominent, et les embrasures béantes sem-
blent menacer de nous jeter la mitraille à la face* La mer remplit les fossés les plus bas, et nousvoyons une flottille de poissons naviguer dans l'eau transparente. Les tours sont armées de créneaux, les portes de mâchicoulis. Tout cela reste à l'abandon ; si ce n'est pas la ruine encore, c'est déjà la décrépitude. Des blasons nous parlent au passage des Chevaliers qui ne sont plus; je lis sur l'un d'eux la date de 1502.
Nous atteignons ainsi une vaste cour où se dresse la chapelle; rien de plus simple, c'est le temple non de fastueux seigneurs, mais de rudes soldats. L'intérieur a élé transformé en magasin, et les affûts à demi disloqués s'y entassent jusque la naissance des voûtes.
La construction est presque toujours grossière. Ce sont des pierrailles mal taillées que le morlier seul maintient en place. Quelques blocs antiques, bien appareillés, et par cela même aisément reconnaissables, apparaissent. Une porte étale un grand linteau de marbre qui fut peut-être un gradin du Mausolée. On nous montre, dans une vaste salle, voûtée, une inscription grecque fort longue qui sert aujourd'hui de margelle à une citerne. C'est un morceau de marbre qui devait se dresser comme une borne dans quelque lieu public ; il porte, sur ses quatre faces, une énumération de noms propres. Ce sont autant de propriétaires avec la désignation des propriétés correspondantes. Nous voyons là un fragment du cadastre d'Halicarnasse.
L'herbe pousse partout librement, disjoignant les dalles des cours, encadrant les pavés, festonnant les meurtrières, enguirlandant les créneaux ; mais le donjon a souffert des ravages de la guerre et du temps, plus que toute autre partie du château. Les salles intérieures ont vu leurs voûtes s'écrouler, et le sol est encombré de débris. Là aussi sont quelques fragments antiques. Les tambours de plusieurs petites colonnes, couchés les uns sur les autres,
sont pris dans une muraille ; un chapiteau ionique, enchâssé au-dessus d'une porte, encadre entre ses volutes le blason d'un chevalier chrétien; un lion demeure accroupi dans une sorte de contrefort qui domine la mer. Enfin, seul être vivant qui habite cette solitude, une cigogne fait gravement sentinelle à la crêle de la plus haute tour*
Mais tout à l'heure nous parlions longuement de Mausole et du Mausolée. Que reste-t-il ici de cette fameuse merveille? — Moins que rien. Un peu en dehors de la ville, dans ce que j'appellerais un faubourg si ce mot ne paraissait trop ambitieux quand il s'agit de Boudroum, à quelques pas de la mer, détend une sorte d'esplanade semée de décombres, hérissée de hautes herbes que les chèvres broutent; le sol est remué, bouleversé, plein de trous et de fondrières : on dirait un lieu de décharge publique et c'est là que l'on jette tous les tessons de Boudroum. Eh bien, voilà ce qui fut l'une des plus admirables créations du génie grec et l'une des sept merveilles du inonde. On ne peut reconnaître, je ne dirai pas un mur, une assise, l'amorce d'une construction quelconque, mais pas même un bloc; tout a été broyé, pulvérisé. Les fouilles cependant paraissent avoir établi d'une façon certaine que c'est bien là remplacement du Mausolée.
Les blocs même du péribole, emportés, morcelés, ont servi à la construction de la nouvelle église que la piété des Grecs élève à Boudroum. Nous avons vu débiter les derniers.
A peine paraissons-nous sur l'emplacement du Mausolée, que nous voyons venir à notre rencontre un vieux Turc qui se dit le gardien des ruines» quelle sinécure I II s'était mis au service de M. Newton, qui l'employait à tenir son ombrelle; il n'en reste pas moins très fier de cet illustre patronage. 11 excelle à porter les cartons à dessins, mais ses idées paraissent aussi en désordre que les débris du mausolée, et l'âge Ta rendu sourd comme un terme antique. C'est cependant à ce brave homme que nous avons dû de trouver, dans une maison voisine, un morceau de marbre récemment découvert et qui peut-être une miette du Mausolée. Ce marbre, haut à peine de deux décimètres, long de quatre, faisait partie-de quelque frise. Deux taureaux y sont représentés : de l'un il ne reste que les pattes de derrière, l'autre est complet ; furieux il abaisse la la tête et menace de ses cornes un ennemi aujourd'hui disparu. Le mouvement est bien saisi.
A quelque pas du Mausolée, s'élève près de la mer une grande maison à demi abandonnée, à demi ruinée comme tout ce qui est Turc. Elle a une cour charmante, non par ses magnificences architecturales, mais par ses misères pittoresques. C'est un asile où il est doux de se réfugier au sortir des décombres que le soleil embrase.
On pénètre dans une enceinte qui semble close de toutes parts, tranquille et riante prison. Les murailles vermoulues ont des souillures verdâtres; les pariétaires s'y suspendent et les lucarnes qu'on
y voit béantes, sont pleines de ténèbres. Trois piles s'alignent qui peut-être ont porté un aqueduc; mais l'eau, maintenant affranchie de toute servitude, suinte, glisse, fuit et forme un petit lac d'une parfaite limpidité. Une colonne est restée debout, petite, cannelée jusqu'au tiers de sa hauteur, comme certaines colonnes des atriums de Pompéi. D'autres colonnes sont tombées, leurs tambours gisent sur le sol et sans respect les poules viennent s'y percher. Un mûrier, qu'une vigne tente d'escalader, développe sur la cour tout entière, un velarium de verdure ; la lumière cependant s'y fraie passage, elle jette sur les herbes humides comme des taches scintillantes qui oscillent, dès que le feuillage frémit aux caresses d'un souffle léger.
Halicarnasse avait son théâtre, adossé à une montagne, selon l'usage constant, et disposé de façon à déployer, sous les yeux des spectateurs, une vue admirable. Les ravages ont été là moins furieux. Si les figuiers prospèrent dans ce qui fut l'orchestre, si la scène n'indique plus que vaguement son emplacement, le plan général se révèle encore en sa grandiose majesté. Les broussailles ont quelque peu disjoint et ruiné les gradins, mais il est aisé d'imaginer quelle population im m e n se ils pouvaient rece voi r . Enfin ce qui était la décoration principale du monument subsiste, c'est le golfe tout d'azur, ses rives • verdoyantes et Cos qui s'allonge au loin. La montagne qui porte le théâtre, présente quelques excavations qui eurent peut-être une destination funéraire.
En dehors de Boudroum et en arrière du Mausolée, une colonnade dorique règne dans un pré; elle faisait partie de quelque temple ou de quelque portique. Au reste, c'est là une construction d'une époque de décadence. Les colonnes sont de proportions petites et sans élégance. Cinq sont restées en place, à demi enterrées, mais portent encore architraves et triglyphes. Des têtes de lion décorent la dernière corniche de l'entablement.
Un arbre vigoureux est venu vivre là, il veut se faire place, pousse les pierres de son tronc noueux, comme Samson poussait de son épaule les temples des Philistins et comme lui, sans doute, l'arbre finira par tout jeter bas. Quelques-unes de ces pauvres colonnes ont déjà perdu leur aplomb et leurs tambours déjetés menacent ruine.
A quelques pas de là, dans un enclos qui dépend d'une petite maison, le sol garde un revêtement de mosaïque; quelques gracieuses rosaces s'y enroulent. Puis nous trouvons, renversés au hasard ou bien au hasard redressés, quelques fûts qui portent sur leurs larges cannelures, des inscriptions verticales où les lettres grecques s'allient à d'autres lettres pour moi inconnues.
. Il est des colonnes sans chapiteaux, il est aussi des chapiteaux sans colonnes ; l'un n'a que le tailloir dorique, l'autre déploie les acanthes corinthiennes. Je ne sais quelle tempête a jeté à cette cabane misérable, tous ces débris de temples renversés, de palais anéantis, comme la mer
jette au rivage les épaves des vaisseaux qu'elle a dévorés.
Les cimetières turcs s'étendent non loin delà, De petits murs en pierres sèches où les fragments antiques apparaissent souvent, les entourent mais sans les masquer. Des stèles de marbre, chargées de versets sacrés, coiffés du turban des vrais croyants, y marquent les sépultures ; les caroubiers, les chênes verts les enveloppent d'une ombre discrète et comme d'une respectueuse protection.
Halicarnasse avait sa principale nécropole beaucoup plus loin. Nous l'avons déjà aperçue de noire , caïque, aux collines qui bordent le rivage septentrional du golfe. Nous nous y faisons conduire en barque, mais notre curiosité n'y trouve rien qu'une vue d'ensemble ne nous eût déjà révélé.
liuudi'oum (ancienne Halicarnasse}, CMleau bain t-I'ierre.
LE TEMPLE DE DIANE D'HalicaraosEe a Éplièse par Hélassa, Alindn et Aidïn.
Dans la matinée du 4 mai, nous quittons Boudroum. Plus de calque maintenant; nous tournons le dos à la mer, au moins pour quelques jours ; il faut changfir d'élément, notre voyage se poursuivra sur terre.
Nous avons sis chevaux; deux portent nos bagages, un troisième porte notre guide, le Rhodien
Zaïri ; les trois autres portent le Irio ami des voyageurs. Trois hommes, propriétaires des chevaux, nous accompagnent ou, pour mieux dire, accompagnent leurs bêtes ; ce sont ce que les Arabes appellent des moukres et ce que les Grecs appellent des agoyates. Ils marchent à pied, parfois cependant ils se hissent sur la pyramide des bagages, combinaison ingénieuse qui délasse un peu les hommes si elle ne délasse pas leurs chevaux.
Nous nous acheminons vers le nord, dans la direction de Mélassa.
A peine sortis de Boudroum, nous entrons dans les montagnes.
Les champs de blé alternent avec les champs de broussailles ; mais ceux-ci couvrent un plus vaste espace. Il n'est pas de chemin, et la piste que nous suivons, mérite à peine le nom de sentier. Les lauriers épanouissent leurs bouquets roses au fond des ravines ; aux pentes rocailleuses, les cystes, les lentisques, les myrthes entrelacent leur rude feuillage. Les oliviers sauvages, très nombreux, élèvent un peu plus haut la tête.
Une dernière fois nous découvrons le château de Boudroum, puis un pli de terrain nous le dérobe à tout jamais ; la mer disparaît avec lui. Ce ne sont pas des bois qui s'étendent autour de nous, mais tout au plus des taillis : le nom de maquis conviendrait fort bien. Les animaux broutant, les hommes incendiant, soit malveillance, soit incurie, arrêtent toute végétation un peu vigoureuse, les arbres tondus
sont comme des nains difformes, il semble qu'un mauvais génie leur défende de croître. Quelques pins cependant se sont réfugiés aux cimes les plus hautes et cherchent dans l'escarpement des rochers, une sauvegarde contre ces continuelles mutilations. Nous avons longtemps montés, nous descendons maintenant. La mer reparaît, c'est le golfe dit de Mendeliah. Les pirates qui infestaient ces parages, il y a peu d'années encore, lui firent longtemps une réputation fâcheuse. Les côtes d'Anatolie, très découpées et partout bordées d'îles nombreuses,
offraient des facilités merveilleuses pour tendre des
embuscades ou dérober une fuite ; aussi la piraterie y a-t-elle fleuri depuis la plus lointaine antiquité jusqu'à nos jours.
N'en déplaise au grand Pompée qui lui fit rude guerre, les plus éclatantes victoires, les exécutions les plus terribles n'amenèrent jamais qu'une sécurité momentanée et précaire. Il était réservé à la vapeur d'anéantir le dernier pirate. C'est aujourd'hui, au moins en ces régions, un métier perdu, non pas seulement parce qu'il serait plus dangereux que jamais, mais parce qu'il ne serait plus que très peu profitable, le trafic ayant été accaparé presque complètement par les paquebots. Il arrive cependant encore que l'on signale aux voyageurs, dans l'équipage des pacifiques caïques, voire même, dans l'équipage des vapeurs du Levant, de vieux matelots qui, dans leur jeunesse, furent quelque peu écuîneurs de mer. Ils sont très considérés, et leurs
histoires triomphantes font les délices de leurs compagnons.
Le golfe de Mendeliah présente une étendue médiocre; aussi le mot golfe paraît-il un peu ambitieux. La mer s'est insinuée dans une sorte de vallon ; enfermée presque de toutes parts, elle échappe aux étreinles du vent, à peine accuse-t-elle un léger frémissement. Les buissons descendent jusqu'au rivage ; les joncs, les roseaux s'y mêlent, le flot vient les caresser et cette végétation annonce la rive d'un lac plutôt que la côte de la mer.
Plusieurs vallons se suceèdent; quelques-uns enchâssent des champs où s'alignent de grands oliviers et des prés où les chameaux paissent de hautes herbes splendidement fleuries. Le printemps met tout en fête, la terre est parfois revêtue comme d'un tapis éblouissant.
De petites îles émergent : ce ne sont souvent que des rochers arides, mais la lumière joyeusement les dore, et leurs contours ondulent avec une grâce charmante. Rien ne ressemble moins aux rivages farouches de l'Océan que ces rivages tout aimables; la mer ne se déploie jamais dans son écrasante immensité, le champ du regard est partout étroitement limité, mais par des barrières si radieuses, que Ton ne voudrait pas les reculer.
Après cinq heures et demie de marche, nous arrivons à Govcrsguilik, petit et misérable hameau qui croupit dans un bas-fond. Un ruisseau limpide s'y épanche à la grande joie de quelques canards;
les roseaux, les lauriers-roses l'enveloppent d'un rideau constellé de fleurs. Un semblant de môle s'avance dans la mer; là, sur quelques entablements de marbre noyés dans la bâtisse, on vient entasser les bois coupés dans les forêts voisines, on les chargera sur des caïques ; voilà la belle proie que pourraient conquérir les pirates !
Les trois ou quatre masures qui composent Goversguilik, ont si piteuse apparence que nous refusons d'y pénétrer, au désespoir d'un pauvre cafetier qui vit là des voyageurs qui passent ou plutôt qui ne passent pas. Nous faisons servir notre déjeuner à l'ombre d'un vieux mûrier. Un essaim de poules faméliques, des coqs maigres comme des anachorètes de la Thébaïde, s'empressent autour de nous; oies et canards accourent aussi à la curée. Les Turcs ont la passion des animaux domestiques ; les poules surtout sont, dans l'Anatolie, l'accompagnement obligé du moindre village. A Goversguilik, la volaille est beaucoup plus nombreuse que la population humaine.
Après cette première étape, bêtes et gens un peu remis, nous repartons, et c'est encore à travers monts et vallées, dans les broussailles et dans les pierres, que nous chevauchons péniblement. La mer disparait de nouveau; nous ne la verrons plus.
Depuis Boudroum, nous n'avons jamais cessé de rencontrer, échelonnées de distance en distance, sur le bord du chemin, des constructions singulières, mais faites sur un plan uniforme. C'est une
coupole plate, blanchie à la chaux, que porte un soubassement rond et très peu élevé. Une porte donne accès à l'intérieur. Ces coupoles recouvrent des citernes. Ces constructions partout multipliées pour recueillir l'eau des sources et de la pluie, sont une particularité 1res remarquable dans un pays où presque tout ce qui intéresse l'utilité publique, est complètement négligé. Mahomet promet je ne sais quelles splendides récompenses à qui établit une fontaine, et sans doute la citerne jouit du même privilège. Peut-être est-ce là l'origine et l'explication d'une sollicitude aussi exceptionnelle. On peut mourir de faim dans les campagnes d'Anatolie, on ne saurait y mourir de soif.
Les montagnes sont maintenant ombragées de pins plus nombreux ; mais nous les quittons bientôt pour descendre dans une vallée plate et humide. L'herbe y pousse haute et épaisse, accusant la fertilité du sol; les touffes de lauriers-roses alternent avec les touffes de joncs.
Les ruisseaux sont souvent entourés de bas -fonds que les bestiaux piétinent et changent en bourbiers. De loin en loin, de beaux blés montrent leurs épis déjà chargés de grains ; mais les cultures ne couvrent qu'un petit espace et l'homme néglige de demander à cette terre les magnifiques récoltes qu'elle serait prête à prodiguer. Nous ne voyons aucun village, et, chose étrange, nous voyons des cimetières. Qu'un saint personnage, retiré dans la campagne, vienne à mourir, on l'enterre où il a vécu ; un re-
nom de sainteté s'attache bientôt à sa tombe, et les dévots des régions environnantes se font inhumer sous cette protection vénérable ; c'est ainsi que se forment des cimetières complètement isolés. Personne n'entretient les tombes, pour la plupart à demi effacées sous les hautes herbes, mais personne non plus ne les dégrade. Le Turc est plus insouciant que destructeur ; au reste, il donne partout à ses sépultures, la parure noble et poétique de quelques arbres centenaires. Ces arbres deviennent sacrés comme les pierres qu'ils ombragent ; la cognée les respectera toujours, alors même qu'elle saccagerait toutes les forêts des alentours. Les Turcs ont deux amours : leurs bêtes et leurs morts.
Nous saluons ainsi au passage plusieurs chênes vraiment formidables que la mort protège ; un seul suffirait souvent à abriter toute une caravane. Nous dépassons une fontaine, puis nous entrons dans une plaine dont la fertilité reste à peu près inutile comme celle de la vallée où nous chevauchions tout à l'heure. De nombreux bestiaux y vivent cependant ; chameaux, ânes, chevaux, moutons broutent de compagnie. Ces beaux pâturages sont émaillés de fleurs. De nombreux ruisseaux y entretiennent la fraîcheur; un iris d'un jaune pâle pousse sur leurs rives formant comme une digue vacillante.
Une caravane est venue camper au bord du chemin; on a déchargé les bêtes, les ballots sont con-
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Les terres- éboulées qui encombrent le sol» les ténèbre» partout régnantes et que la lueur de nos allumette* di**i[-e maI T entravent notre explora* lion et peut-être nous ne pénétrons pas tous les ttmfére^ de ce* retraites de la mort.
Le jour baisse rapidement, et lorsque nous sortons des montagnes pour gagner la vallée on se trouve Mélassa, la nuit est complète.
!tou* marchons an milieu d'une ombre toujours