‹ Voyage aux sept merveilles du mondeChapitre 6 sur 7 · US THPLK DE DIA5E · texte numérisé non relu

US THPLK DE DIA5E

plus épaisse, et les heures qui, ce matin, nous semblaient s'enfuir si rapidement, se traînent maintenant arec une fastidieuse lenteur. Nous et nos montures nous sommes rompus de fatigue. Enfin quelques lueurs scintillantes nous annoncent la \ille; il nous a fallu quinze heures pour l'atteindre.

D n'est pas plus d'hôtel dans les villes d'Anatolie qu'il n'est de route dans la campagne ; aussi erronsnous, sollicitant de porte en porte une hospitalité incertaine, et ce n'est pas sans peine que nous obtenons la permission de nous installer dans une maison actuellement inoccupée, propriété d'un Grec de Smyrne.

Jioas n'avons garde d'examiner le gîte si péniblement découvert, et ce n'est que le lendemain que nous nous rendons compte de l'état des lieux. Cest une vaste salle qui garde quelques vestiges d'une décoration élégante. Les portes combinent, non sans grâce, sur leurs battants, des rosaces formées de losanges , le plafond présente un appareil de bois découpés et rassemblés avec adresse ; mais les fenêtres n'ont plus que des fragments de vitres, et les volets disloqués craquent dans leurs charnières. Dès que passent un souffle de vent, un long gémissement s'échappe des murs, des solives, des planchers chancelants ; il semble que celte masure pleure elle-même sa décrépitude et sa misère. Des divans sont alignés tout alentour de la salle ; Us disparaissent sous un indescriptible amoncellement de guenilles. Tapis déchirés, couvertures

fusément jetés à terre, déjà se dressent les tentes brunes où les voyageurs passeront la nuit, les enfants attisent le feu et les femmes reviennent fléchissant au poids de leurs cruches ruisselantes. De grandes montagnes se déploient tout alentour; la plaine semble l'arène d'un immense amphithéâtie.

Mais ces montagnes qui nous ont paru si lointaines, nous les atteignons enfin. Nous voici tout à coup enfermés dans une gorge. Les chèvres, à notre approche, s'enfuient et en quelques bonds, escaladent les pentes abruptes. Nous suivons un ruisseau qu'un canal grossier a détourné de son cours ; son murmure nous accompagne sans cesse. Maintenant le ravin où sans doute il s'épandait bruyamment, n'a plus que des cailloux desséchés.

On nous arrête, chemin faisant, pour nous mon- Irer une sépulture antique complètement souterraine. Elle n'est pas taillée dans ,1c rocher, mais faite de gros blocs soigneusement appareillés. Deux chambres, sans aucune trace de décoration et de proportions médiocres, se font suite.

Les terres éboulées qui encombrent le spl, les ténèbres partout régnantes et que la lueur de nos allumettes dissipe mal, en! ra vent notre exploration et peut-êtro nous ne pénétrons pas tous les mystères de ces retraites de la mort.

Le jour baisse rapidement, et lorsque nous sortons des montagnes pour gagner la vallée ou se trouve Mélassa, la nuit est complète.

Nous marchons au iptlieu d'une ombre toujours

plus épaisse, et les heures qui, ce matin, nous semblaient s'enfuir si rapidement, se traînent maintenant avec une fastidieuse lenteur. Nous et nos montures nous sommes rompus de fatigue. Enfin quelques lueurs scintillantes nous annoncent la ville ; il nous a fallu quinze heures pour l'atteindre.

Il n'est pas plus d'hôtel dans les villes d'Anatolie qu'il n'est de route dans la campagne ; aussi erronsnousv sollicitant de porte en porte une hospitalité incertaine, et ce n'est pas sans peine que nous obtenons la permission de nous installer dans une maison actuellement inoccupée, propriété d'un Grec de Smyrne.

Nous n'avons garde d'examiner le gîte si péniblement découvert, et ce n'est que le lendemain que nous nous rendons compte de l'état des lieux. C'est une vaste salle qui garde quelques vestiges d'une décoration élégante. Les portes combinent, non sans grâce, sur leurs battants, des rosaces formées dp losanges , le plafond présente un appareil de bois découpés et rassemblés avec adresse ; mais les fenêtres n'ont plus que des fragments de vitres, et les volets disloqués craquent dans leurs charnières. Dès que passent un souffle de vent, un long gémissement s'échappe des murs, des solives, des planchers chancelants ; il semble que cette masure pleure elle-même sa décrépitude et sa misère. Des divans sont alignés tout alentour de la salle ; ils disparaissent sous un indescriptible amoncellement de guenilles. Tapis (téchirés, couverture^

râpées y superposent leurs ruines. Nous trouvons un rat mort entre deux coussins.

Mélassa était une cité Carienne, la patrie du fameux Mausole. Les Cariens venaient des îles, mais d'autres émigrés vinreut après eux el les refoulèrent dans l'intérieur. Hérodote nous dit que, de son temps, on montrait à Mélassa, un temple de Jupiter fort ancien. Rien d'apparent ne subsiste qui remonte à une aussi haute antiquité. Mélassa conserve cependant des ruines nombreuses, mais toutes de l'époque Romaine; la ville fut sans doute agrandie, repeuplée peut-être à l'époque des Césars ; elle dut reprendre alors une certaine importance. Mélassa aujourd'hui compte sept à huit mille habitants ; la population fut certainement plus considérable aux premiers siècles de l'ère Chrétienne.

La population de Mélassa est généralement turque et musulmane ; on n'y signale qu'un petit nombre de familles grecques ou juives. Mais, à notre grande surprise, nous y trouvons un Français et qui porte un nom fameux ; c'est un Sardou, le propre cousin germain de l'auteur dramatique.

Les maisons de Mélassa sont construites presque complètement en bois; les murs du rez-de-chaussée présentent seul une maçonnerie grossière. Les tremblements de terre secouent tout cela de temps en temps, aussi les bâtisses les plus nouvelles ontelles un aspect vermoulu et décrépit. Pas d'enceinte qui étreigne la ville ; des jardins, des champs séparent souvent les habitations, et les toits apparais-

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sent encadrés de verdure. Les rues que Ton pourrait appeler parfois des chemins, des sentiers, forment un inextricable labyrinthe. Bien que la ville soit assez petite, rien de plus difficile que de s'y orienter, et nous ne pouvions jamais sans une laborieuse recherche rentrer au logis. Au reste, il ne faut pas se plaindre des promenades failes à l'aventure ; elles sont toujours 'fécondes en surprises charmantes, en révélations curieuses ; ce que Ton trouve sans le chercher vaut bien ce que Ton cherche sans le trouver.

Le bazar abrite ses galeries sous des toiles ou des planchettes légères ; il ne présente aucun intérêt spécial et l'industrie locale ne produit rien qui mérite une mention. Ce sont les mêmes boutiques basses, les mêmes entassements de marchandises, les mêmes marchands indolents, les mêmes petits cafés, les mêmes chiens fauves étendus au milieu de la chaussée, que nous avons vus dans foutes les villes de l'Orient.

La grande mosquée de Mélassa est remarquable. Les dômes qui la surmontent, les minarets qui la flanquent, composent une sorte de décor d'une harmonieuse originalité.

L'édifice est en marbre, luxe que les monuments antiques présentent presque seuls en cette région. Les blocs ne se superposent pas en assises d'une parfaite régularité. Les claveaux des fenêtres, alternativement de marbre blanc et de marbre rouge, s'emboîtent les uns dans les autres par des échan->

crures très compliquées. Les constructeurs semblent s'être créé des difficultés à plaisir, désireux de prouver à tout propos et même hors de propos, Thabilelé de leur ciseau. Quelques stalactites, délicatement fouillées, se suspendent aux corniches du couronnement. L'ornementation est généralement discrête ; mais la façade mène plus grand tapage.

Un vaste porche l'occupe tout entière ; cinq arcs y déploient leur ogive. Celui du centre, ouvert dans l'axe de la porte, est plus vaste que les autres et s'enrichit de dentelures. Une ligne de balustrades ferme à hauteur d'appui les autres baies. Le marbre s'y découpe tout à jour, en rosaces d'une somptueuse élégance, en étoiles rayonnantes, Les piliers qui soutiennent les arcs sont massifs, et l'ensemble, bien que riche et imposant, a de la lourdeur. C'est là une imitation quelque peu maladroite des belles mosquées dont Brousse s'enorgueillit. La conception générale reste la même, et les détails ne diffèrent que par moins de grâce. Le souffle du génie n'est pas venu jusqu'à Mèlassa, la copie rappelle le modèle, mais pour le faire regretter. Les battants de la porte entremêlent, non sans bonheur, des combinaisons de lignes d'une régularité géométrique.

L'examen attentif et un peu prolongé dont nous honorons la mosquée, éveille les susceptibilités des dévots Musulmans ; on s'attroupe autour de nous, c'est bientôt une escorte que nous traînons à notre

suite, escorte du reste plus importune qu hostile.

Nous demandons, par une pantomime expressive, que la mosquée nous soit ouverte ; aussitôt un vieux Turc s'éloigne et revient bientôt porteur delà clef. Nous entrons sans même que Ton exige que nous rious déchaussions ; nous explorons l'intérieur en toute liberté, tandis que notre escorte demeure respectueusement alignée sur le seuil, comme devant une barrière infranchissable bien qu'invisible. Cet intérieur fort misérable ne répond pas aux prétentions luxueuses de l'extérieur.

Cette mosquée, complètement isolée, marque l'extrémité de la ville et la domine majestueusement ; elle s'élève à mi-côte d'une longue colline. Nous continuons notre escalade au-delà, par un sentier rocailleux, et nous ne tardons pas à découvrir des tombes. Nous pénétrons dans ce qui fut la nécropole de l'antique Mélassa. Chargée de guirlandes et montrant un cartouche où se lit une inscription grecque, une grande cuve de pierre trône au milieu d'un champ. Le couvercle a des palmettes à ses angles ; très massif, très pesant, il était malaisé de le déplacer, aussi a-t-on fait une ouverture au flanc du sarcophage. Cette brèche béante permet d'explorer du regard ses profondeurs ; les profanateurs pillards n'y ont rien laissé.

Quelques pas plus loin, nous atteignons un chêne vert au tronc noueux, à la ramure puis-

santé ; un troupeau de moutons fait la sieste à son ombre. De là nous découvrons, seul et fièrement posé sur une sorte d'esplanade aride, un monument funéraire d'une importance capitale et le plus beau, sinon le plus curieux que nous ayons rencontré en Anatolie. A la bonne heure, voilà qui n'est pas une ruine informe, un monceau de poussière que notre curiosité crédule glorifie peut-être sans raison ; î« le temps et les hommes ont modéré leurs ravages, et l'œuvre des siècles passés apparaît dans une conservation presque parfaite.

Un ordre de colonnes règne sur un soubassement carré que décorent des corniches d'une saillie puissante. On compte quatre colonnes sur chacune des faces avec les colonnes d'angle ; celles-ci toutefois seraient plus justement appelées des antes : elles sont carrées et affectent l'apparence de piliers robustes. Les autres colonnes présentent une disposition fort bizarre ; elles semblent ronde§ lorsqu'on les voit de l'extérieur ou de la salle intérieure ; leur fût cependant s'aplatit à droite, à gauche dans la direction du massif qui les porte. Les cannelures ne montent.que jusqu'au tiers environ de la hauteur totale. Peut-être les entre-colonnements étaient-ils primitivement fermés ou du moins à demi fermés par des dalles ; mais rien ne subsiste de cette clôture supposée. Les chapiteaux, sans reproduire fidèlement le type corinthien, groupent quelques feuilles d'acanthe.

L'entablement qui se déploit sur les colonnes,

devait porter un couronnement probablement do forme pyramidale; mais cette partie du monument est dégradée et il n'est pas aisé d'y réparer, par la pensée, les outrages subis.

L'enceinte carrée que limite la colonnade et que l'on pourrait appeler le premier étage du tombeau, n'a jamais été d'un accès plus facile qu'aujourd'hui. On ne peut y atteindre qu'avec l'aide d'une échelle ou par des exercices de gymnastique quelque peu audacieux. 11 faut cependant monter là pour bien connaître le morceau le plus remarquable de tout le monument ; c'est le plafond qui n'est autre que le dessous du couronnement. Les blocs, faisant l'office de poutres, s'étagent, et l'appareil qu'ils composent, présente comme des gradins renversés où s'épanouissent rosaces et riches caissons. Rien de plus original, de plus hardi et de mieux compris ; mais là comme partout, un examen un peu attentif révèle des erreurs de construction ; telle partie qui devait reproduire exactement telle autre partie, n'est pas dans les mêmes proportions ; telles lignes qui sont indiquées pour un développement parallèle, s'égarent et dévient en obliques disgracieuses. Toute cette ornementation ne manque ni d'élégance ni de richesse ; mais l'exécution trahit une certaine lourdeur de ciseau une certaine négligence.

L'artiste, évidemment Romain ou du moins au service des Romains, satisfait d'avoir conçu un édifice d'un effet imposant et fastueux, n'a pas pris

$ouci de perfectionner son œuvre et d'en ciseler avec soin les détails. Ce tombeau est comme une page rédigée dans le plus beau style, mais émaillée de fautes d'orthographe. Il est intéressant d'y remarquer les trois divisions, soubassement, colonnade et pyramide que présentait, en de plus vastes proportions et avec un art plus parfait, le tombeau de Mausole.

Au reste, le fameux mausolée eut comme une descendance illustre et nombreuse. Certains tombeaux d'Asie-Mineure et des provinces septentrionales de l'Afrique en semblent des imitations plus ou moins réduites. Enfin, jusque dans ces monuments considérables et fastueux, encore debout à Rome et dits le mausolée d'Auguste, le mausolée d'Hadrien, dans les deux grands tombeaux les plus remarquables de l'Algérie, dits l'un le tombeau de la Chrétienne, et qui selon toute vraisemblance était consacré à la famille des Jubas, l'autre le Madras'en qui était la dernière demeure des rois numides, ne peut-on pas reconnaître comme un souvenir lointain de ce mausolée dont les splendeurs préoccupaient tous les artistes de l'antiquité et obsédaient l'orgueil des rois ?

Le soubassement du tombeau de Mélassa contient la chambre funéraire ; on y accède par une petite porte ménagée sur la face qui regarde le nord. Mais par une bizarrerie inexpliquée, cette porte ne se trouve pas au milieu, on l'a reportée sensiblement sur la gauche. La salle intérieure a quatre

piliers carrés, très simples, très massifs qui supportent le plafond.

Partout rien que des marbres nus (tout le monument est de marbre), pas un rinceau, pas une moulure, pas une inscription : ce tombeau reste pour nous anonyme et ses magnificences n'évoquent aucun souvenir.

Les urnes, les sarcophages ont disparu ; les chèvres usurpent le sanctuaire. Notre visite importune les scandalise fort, v et ce n'est qu'à grands coups de canne que nous leur persuadons amicalement de nous céder la place. Le troupeau cependant reste obstinément groupé sur le seuil, muette protestation. Deux boucs que l'expulsion subie a sans doute irrités, se prennent aussitôt de querelle. Ils se dressent, ils s'abattent et se heurtent le front à se le mettre en pièces. Quelquefois les cornes s'entremêlent dans le choc et les jouteurs ont peine à se dégager. Délivrés, ils reprennent du champ et l'assaut recommence. Les béliers que manœuvraient les légionnaires de Rome, ne battaient pas plus furieusement les remparts des cités ennemies. Nos héros luttent longtemps, non sans courage, non sans une fierté chevaleresque digne des preux que le Tasse a chantés. Les chèvres, comme nous, gardent la plus stricte neutralité ; elles savent qu'elles seront le prix de la victoire, mais cette éventualité n'a rien qui les effraie. C'est au plus fort à commander. Enfin la fortune se prononce. Un des champions renonce à un duel devenu trop inégal ;

il s'éloigne et va se consoler de sa défaite en broutant. Magnanime autant que brave, le vainqueur respecte le vaincu, il ne l'inquiète pas dans sa retraite ; la gloire du triomphe suffit à son orgueil.

Flânant au hasard dans les ruelles de Mélassa. nous découvrons un chapiteau corinthien qui domine, de ses acanthes de marbre, quelques masures à demi croulantes. Ce n'est pas sans peine que nous atteignons jusque-là. Ce vénérable débris devait faire partie de quelque édifice considérable, probablement d'un temple. Un grand perron étage encore, dans une impasse infecte, quelques larges degrés. Puis nous trouvons un stylobatc fait de blocs qui mesurent environ un mèlre de hauteur et deux mètres et demi de longueur. C'est sur cette base magnifique que se dresse l'unique colonne échappée à la destruction ; elle ne porte plus qu'un nid où les cigognes font sentinelle.

On voit encore à Mélassa une porte de construction Romaine, comme toutes les autres ruines. Il n'est, du reste, pas un mur où n'apparaisse quelque beau bloc évidemment arraché à quelque monument antique, ou quelque inscription, toujours rédigée en grec.

Peu de temps avant notre arrivée, en creusant les fondations d'une maison, on avait découvert trois têtes de marbre parfaitement conservées, un pied et une main. Les têtes, une de femme, deux d'hommes, étaient évidemment d'un travail Romain, belles du reste, surtout une des deux têtes

d'hommes. J'ai cru reconnaître quelqu'un des premiers Césars, dans cette face imberbe, énergique, aux traits fortement accusés.

Le 6 mai, de grand matin, nous disons adieu à Mélassa. Nous avons encore six chevaux et trois agoyates ; mais ce ne sont plus nos hommes et nos bêtes de Boudroum, maintenant en route pour retourner au logis. Nous ne tarderons pas, par malheur, à nous apercevoir que le changement ne nous a pas été avantageux.

Nous chevauchons dans une fort belle plaine. Il est assez de cul tures pour que nous emportions une excellente opinion de la terre, pas assez pour que nous emportions une opinion favorable des hommes qui la cultivent ou plutôt qui pourraient la cultiver. Les blés font dans la campagne, de grandes taches vertes symétriquement découpées. Les oliviers sont nombreux. Les ruisseaux abondent, parfois ils se dissimulent discrètement sous les touffes de lauriers-roses

Bientôt nous retrouvons les montagnes. Cette belle province d'Anatolie ne répète pas longtemps les mêmes aspects ; elle ne se lasse pas de varier ses splendeurs. Les pentes, d'abord assez douces, puis beaucoup plus rapides, sont plantées d'oliviers centenaires. Ils puisent une vigueur singulière dans le sol rocailleux que leurs racines élreignent. Les ruisseaux prennent maintenant les allures désordonnées des torrents; ils gardent cependant leur parure de lauriers-roses.

Nous rencontrons quelques hameaux accrochés

au rocher comme des aires de vautours. Rien de plus misérable, et le premier orage, dirait-on, jetterait dans les ravins ces masures faites de poussière. La demeure des morts est plus séduisante que celle des vivants ? un petit cimetière apparaît dans une gorge, et les pins l'enveloppent comme d'un voile de deuil.

Plus de cultures, plus d'arbres que l'homme ait asservis. La nature règne sans maître et les forêts couvrent les montagnes. Nous avons vu des rochers faits d'un marbre grossier; ils sont maintenant formés d'un schiste grisâtre. Les pins s'y cramponnent et les enlacent.

Tantôt nous découvrons des cimes vertes et tantôt des vallons dont les broussailles nous dérobent les profondeurs. Les aspects sont parfois d'une majesté farouche. Les cystes, effeuillant leurs bouquets blancs et roses, sourient au milieu de ces sublimes horreurs. Nous retrouvons, plus limpides encore, les ruisseaux qui s'épandaient dans la plaine et bientôt même les sources qui les enfantent. Souvent on a pris soin de recueillir l'eau et de la mettre, en parfaite commodité, à la portée du voyageur. Une branche de bois forme un petit aqueduc, et l'eau s'épanche régulièrement dans une auge taillée au tronc d'un arbre. Rien de plus primitif et de plus fragile, mais une heureuse complicité de tous assure le respect et l'entretien de ces modestes ouvrages; les mousses, les herbes humides leur prêtent une décoration charmpnte,

Quant au chemin, la sollicitude publique ne s'étend pas jusque-là; le passage habituel des voyageurs Ta créé, c'est une piste parfois confuse, toute hérissée de rocs, et seuls des chèvres ou des chevaux d'Anatolie peuvent en affronter les cassecous invraisemblables.

Les surprises abondent et les subits coups de théâtre : l'horizon tout à l'heure rétréci aux limites d'une gorge, s'élargit tout à coup et semble sans bornes. Les rochers maintenant sont faits de grès ; ils s'élèvent en masses régulièrement arrondies et forment des entassements formidables, cojnme en certaines parties de notre forêt de Fontainebleau. Les mousses, les lichens les tapissent, les grands pins les enjambent et superposent leurs colonnades rougeâtres.

Nous traversons un petit village, puis nous cessons de monter, car nous passons sur l'autre versant. La descente commence. Après cinq heures de marche environ, nous arrivons au lieu dit Turbi- Kafvessi; c'est une slation de zapliés. La force publique a là sa petite citadelle, c'est-à-dire une bicoque où les poules refusent d'établir leur poulailler.

Le sol, un peu plus uni, forme une sorle d'esplanade où Therbc pousse courte mais épaisse; aussi nos montures déchargées, s'empressent à brouter. Des pins énormes, largement espacés, arrondissent leurs cimes avec une symétrie architecturale.

Après deux heures de repos, nous repartons.

Mous ne cessons plus de descendre, et le sentier est si mauvais que souvent nous jugeons prudent de cheminer à pied. Chaque ravin a son torrent qui coule ou du moins quelque source mystérieuse qui suinte dans les pierres. Dès que les pins ont disparu, les oliviers reparaissent. L'olivier vient à l'état sauvage dans toute cette partie de l'Anatolie. Au milieu des buissons épineux, des taillis qu'il compose, on choisit les pieds les plus vigoureux, on les dégage un peu, on les émonde, puis on les greffe ; l'arbre tel que Ta fait la nature, touche ainsi l'arbre que l'homme dompte et civilise.

La nuit est proche, lorsque nous quittons les montagnes pour descendre dans la vallée. Par malheur, la piste que nous suivions, devient confuse, incertaine, elle serpente et se subdivise. Nos hommes paraissent n'avoir qu'une connaissance très sommaire des lieux, aussi nous errons à travers champs avant de trouver le village où nous devons passer la nuit. C'est un peu à tâtons que nous découvrons Démir-Dérési.

Mous prenons gite dans une salle basse qui forme Parrière-boutique d'un café. Quelques nattes aussi redoutables que la tunique de Déjanire, quelques tapis décolorés recouvrent incomplètement le sol.

Les coqs nous réveillent de grand matin ; la bâtisse où nous logeons, est plutôt un poulailler qu'une maison.

Nous sommes encore sur l'emplacement d'une

cité antique, et Démir-Dérési est un nom moderne qui remplace le nom ancien d'Alinda. A notre seuil même nous voyons des débris. Partout les constructions nouvelles prennent pour point d'appui quei- , ques blocs d'un bel appareil, car la ruine est robuste encore et le passé étaye le présent. Ici, plus de marbre, tout est de granit.

La ville occupait et le village occupe encore une pente rocheuse; d'un côté elle est dominée par des montagnes, de l'autre elle domine elle-même, et non sans majesté, une vaste et riante campagne. On reconnaît de nombreux vestiges de murailles bien construites.

Voici un tombeau fort simple et de forme carrée. Puis, au milieu de baraques étrangement déjetées, de taudis noirs, de cours poudreuses, apparaît un piédestal de proportions grandioses. Les corniches, les moulures sont du plus noble dessin ; elles accusent leurs saillies nettement et non sans grâce. Cette construction est carrée; on a ouvert violemment une brèche sur l'une de ses faces ; les pillards supposaient là quelque cachette et quelque trésor; ils n'ont rien trouvé qu'une salle dont un pilier très massif occupe le centre. Ce n'était, selon toute vraisemblance, qu'un vide ménagé pour alléger la construction, et primitivement inaccessible. Groupe triomphal, trophée, statue colossale, que portait cette base? On ne saurait le dire; mais certainement quelque chose manque et sans doute ce qui

était le plus précieux.

Alinda a son acropole qui occupe, du côté du nord, un contrefort abrupt. Là, formant un fastueux diadème, plusieurs édifices s'élevaient. Du village, on ne découvre qu'une longue muraille bien construite et percée de quelques fenêtres carrées, de quelques portes eintrées. Pour atteindre jusquelà, l'escalade est rude.

Une porte béante étale un linteau monolithe qui mesure près de quatre mètres de longueur. Plusieurs colonnes jaillissent, mais mutilées; quelque génie malfaisant semble s'être plu à les décapiter une à une : elles devaient former de grands alignements. Trébuchant dans les décombres que l'herbe dissimule perfidement, enjambant les blés qui parfois dépassent la taille d'un homme, nous parvenons jusqu'à un monument moins dévasté et plus considérable. La muraille que nous admirions tout à l'heure, en fait partie. 11 y avait évidemment deux vastes salles superposées, de mêmes proportions, et séparées, non par des voûtes, mais par des pla-> fonds de bois.

Ces salles étaient partagées en deux nefs par quinze ou vingt piliers ; quelques-uns ont été renversés et il est difficile d'en préciser le nombre exactement. Dans la salle basse, deux demi-colonnes adossées composent les piliers ; elles appartiennent à un ordre dorique romain assez peu élégant. Cette salle qui se trouvait en conlre-bas du côté de l'acropole, prenait jour sur la campagne, par les ouvertures cintrées que nous avons déjà signalées.

La salle supérieure au contraire, d'un côté se présente de plain-pied et de l'autre forme un premier étage. A l'aplomb des piliers inférieurs, des co^ lônnes se dressent, plus légères et qui paraissent avoir porté des chapiteaux ioniques. Des escaliers devaient mettre en communication les deux salles. Enfin quelque terrasse couronnait le monument. En effet, sur la crête de la muraille, aux angles et sur les faces qui font retour, sont des socles qui servaient sans doute de base à des pilastres ou à des colonnes. Les orties géantes, les euphorbes, les ombellifères envahissent les ruines, mais sans en dérober le plan général.

La destination cependant reste incertaine ; peutêtre faut-il voir là une sorte de prétoire, car ces salles semblent avoir été disposées pour recevoir un public nombreux. Dans tous les cas, la présence de la voûte et la lourdeur de certains détails révèlent un travail Romain. «

Le site est admirablement choisi et les Grecs, à cet égard, n'auraient pu faire mieux. Un tableau immense et splendide se déploie tout alentour. C'est un amphithéâtre de montagnes énormes dont les oliviers escaladent les pentes, dont les pins couronnent les cimes; c'est Alinda confondant ses ruines aux rochers d'où elles sont sorties; c'est Démir-Dérési et sa mosquée misérable que la piété des fidèles ne déserte pas cependant; c'est une plaine verdoyante où les arbres alignés indiquent lès ruisseaux; c'est un sentier où les troupeau*

qui passent, soulèvent un nuage de poussière ; c'est la nécropole dispersant ses sarcophages vides ; c'est enfin l'azur qui rayonne tout en feu.

Les ruines continuent en arrière de ce qui fut, à proprement parler, l'acropole. Quelques tambours de colonnes ont roulé dans les herbes et le sol garde partout la trace des constructions antiques.

Nous atteignons le théâtre, comme toujours adossé au flanc d'une montagne. Il est très vaste, et la population de tous les villages environnants ne suffirait pas à le remplir. Démir-Dérési est peu de chose auprès de ce que fut Alinda. A droite et à gauche de la scène s'élèvent deux grands massifs construits d'un appareil régulier et symétriquement percés de deux portes à plein cintre. Les gradins qu'ils portent et ceux qui reposent directement sur le rocher, sont presque tous restés en place ; mais les oliviers qui s'y sont installés sans respect, comme curieux de voir jouer une tragédie, ont quelque peu disjoint les blocs et compromis la régularité de leur alignement. La scène ne garde rien de sa décoration primitive.

Alinda avait une enceinte fortifiée ; on peut eu suivre presque partout l'imposant développement. Le rempart grimpe sur la montagne et va rejoindre une tour qui espionne l'horizon, du haut d'une crête plus élevée que l'acropole elle-même. Cette tour est carrée, et présente de larges fenêtres. Près de là, des trous noirs, béants au milieu des broussailles, révèlent des retraites souterraines, peut-

êlre des citernes. Le rempart est partout flanqué de tours, mais fort petites. Plus il se rapproche du village de Démir-Dérési, moins il est complet ; les habitants lui ont emprunté des pierres, et dans la plaine, la destruction a été presque complète.

Là se trouve la nécropole. Les sarcophages massifs, gisent sur le sol ; ce sont de grandes cuves de granit sans ornements, sans inscriptions aujourd'hui lisibles. On a jeté bas les couvercles ; tout a été profané et brisé, le vent a emporté et la cendre des morts et leur souvenir.

Rentrés au logis, nous trouvons un colporteur installé sur le seuil ; il a ouvert ses ballots et s'empresse à déployer devant nous des étoffes que 'l'on pourrait découper en vêtements, en serviettes, en robes, en turbans. Ces étoffes sont de fabrication indigène ; elles ne présentent cependant aucun intérêt spécial ; au reste, ce pauvre négociant ambulant ne porte avec lui que des produits vulgaires, car ce n'est pas au milieu de la population misérable des villages d'Anatolie, qu'il pourrait espère? vendre quelque chose de précieux.

Cette population s'occupe d'agriculture. A Démir- Dérési, elle est exclusivement musulmane. Aujourd'hui, comme dans l'antiquité, les Grecs sont cantonnés sur les côtes.

Ou pourrait aisément faire le dénombrement des voyageurs européens qui ont traversé Alinda et notre apparition est certainement un événement extraordinaire. Elle cause cependant beaucoup

moins d'émoi que dans certains villages cP%yple et de Syrie où le touriste est chose fort commune ; c'est qu'en effet la curiosité est pour peu de chose dans les importunités odieuses dont l'Européen est si souvent victime en Orient. Il ne faut pas, à cet égard, se bercer de quelque illusion vaniteuse; on prétend nous voir, mais surtout nous exploiter, nous sommes une proie plus qu'un spectacle.

Les braves gens de l'Ànatolie intérieure n'ont pu faire encore, par bonheur, leur éducation de parasite. Un étranger vient, on le regarde un peu, de loin, mais sans empressement, on l'accueille aisément, mais pas de cris, pas d'offres obséquieuses, de demandes étourdissantes, de sommations insolentes, d'escortes tumultueuses. Dessine-t-on, mesure-t-on quelques débris antiques, prend-on quelques notes, liberté absolue, jamais personne ne vient imposer sa compagnie et ses services. Quelquefois, mais discrètement, on nous apporte des médailles antiques, et certes bien authentiques. Jamais je ne trouverai plus naïfs antiquaires. Une rondelle de métal rongée de rouille, quelques boutons, un vieux clou sont par eux estimés à l'égal d'un Alexandre. Parmi plusieurs empereurs Romains, nous découvrons un sceau de plomb avec cette inscription : «Vinaigre de toilette, Bully. » Je ne connais pas de César qui ait porté ce nom.

Le 8 mai, nous laissons derrière nous Alinda et nous descendons dans la plaine. Les ormes noueux bordent souvent le chemin et l'enveloppent d* ombre.

Nous sommes tentés de ralentir un peu notre marche, en passant sous ces voûtes pleines de fraîcheur ; car, là où le soleil ne rencontre aucun obstacle, il fait rage et la chaleur est d'une violence terrible. Nous ne nous attendions certes pas à trouver en Anatolie, au printemps et dans le voisinage des montagnes, une température aussi élevée.

La plaine ne s'étale pas avec une monotone uniformité ; elle est souvent entrecoupée de vallons où de limpides ruisseaux promènent leur murmure. Pauvres campagnes! si belles et qui sourient si joyeusement, un fléau, redoutable entre tous, les menace d'une prochaine dévastation.

Les sauterelles, soit qu'elles aient émigré de régions plus lointaines, soit qu'elles soient nées du sol, ont tout à coup surgi en légions innombrables. Grises, longues à peine comme la moitié du doigt, elles forment des couches ininterrompues ou des taches brunes; souvent la terre disparaît complètement sous les parasites qui la dépouillent.

De loin on hésite à reconnaîlre là des animaux ; mais approche-t-on, ce qui semblait immobile et sans vie, s'agite, grouille, se soulève et s'essaie à un vol lourd ; les ailes qui s'ouvrent par milliers, mènent un bruit confus. A chaque pas nous consommons plusieurs douzaines de meurtres, mais les vides sont aussitôt comblés.

La guerre est déclarée cependant ; le gouverneur de Mélassa a fait appel à la population tout entière de plusieurs villages.

m VOYAGE AUX SEPT MERVEILLES BU MONDE.

Les femmes, les enfants même ont dû marcher à l'ennemi : on organise des colonnes qui battent la campagne, car il faut exterminer les exterminateurs.

Mais, à défaut de la force, les sauterelles ont le nombre ; elles marqueront certainement leur passage par bien des ruines, car elles aussi sont des conquérants.

Les montagnes qui s'alignent aux limites extrêmes de l'horizon prennent souvent des teintes bleuâtres.

Nous atteignons le Karthoï, affluent du Méandre. C'est une rivière d'humeur un peu turbulente ; elle serpente à l'avenlure sur le sable d'un lit trop large. Nous entreprenons de la passer au gué. Mon cheval bronche, hésite, n'avance qu'à regret, puis s'affaisse et tombe, là où l'eau est assez profonde et le courant violent ; bon gré, mal gré, je prends un bain jusqu'à mi-corps.

Au delà du Karthoï, nous trouvons un hangar fait de roseaux que soutiennent quelques poutrelles de bois. Là vit un homme qui offre au voyageur du café boueux sans sucre et une natte poudreuse où l'on peut changer de puces. Au moment où nous arrivons, quatre ou cinq chalands sont arrêtés devant la porte ; parmi eux est un fou. Selon le privilège que les Musulmans reconnaissent à quiconque n'a plus les idées bien nettes, il erre en toute liberté. Notre vue le jette dans un accès de fureur immédiat ; il nous accable d'injures et de malédic-

tions. Personne, bien entendu, ne s'interpose : nous restons, du reste, fort calmes. Mais le sang-froid et l'indifférence des insultés exaspèrent l'insulteur ; nous sommes déjà bien loin que ses clameurs féroces nous poursuivent encore.

Le chemin que nous suivons conduit directement à Aïdin, la ville principale de cetle région ; quelques heures de marche seulement nous en séparent; toutefois, avant de gagner Aïdin, c'est-à-dire la civilisation, les chemins de fer (une voie ferrée, en effet, relie Aïdin à Smyrne), nous projetons d'explorer les emplacements de quelques villes illustres» Héraclée, Milet, Pryène. Mais nous comptons sans l'ignorance de notre brave Zaïri et sans le mauvais vouloir systématique de nos agoyatgs; nous allons faire un détour, le voyage sera aventureux, il est douteux qu'il nous mène au but proposé.

Déjà nous apercevions la vallée du Méandre avec ses gras pâturages et son cadre de niontagnes azur rées. Nous nous éloignons cependant de cette terre souriante, hospitalière, où Aïdin nous attend ; obliquant sur la gauche, nous allons chercher le hameau de Hallil-Béhélik où nous décidons de passer la nuit.

A Alinda, nous avions pour gîte l' arrière-boutique d'un calé, ici nous avons le café lui-mêmer Les consommateurs sont expulsés sans protestation aucune; puis, sur notre ordre, on procède à un lavage général : les murs, le sol, le plancher sont inondés à plusieurs reprises. On apporte des nattes,

des tapis, nous les repoussons, avec horreur. « Tout est propre, nous disent les naïfs, cela vient « dechez nous. — De chez vous ! mais, malheureux, « . nous le savons trop bien ! »

Hallil-Béhélik est habité par beaucoup de cigognes et quelques êtres humains. Les grands becs répètent toute la nuit d'interminables craquements; c'est ainsi que les cigognes dialoguent leur tendresse.

Le 9 mai, nous nous mettons en route à destination d'Héraclée; nous savons où nous prétendons aller, mais nous ne savons pas où nous irons.

Nous quittons la vallée du Méandre, et laissant derrière nous une tortue qui flâne nonchalamment au soleil, nous rentrons dans les montagnes. Le sentier est mal tracé, la montée est rude. Tzintzin ne tarde pas à paraître, Tzintzin! cela résonne comme une cymbale, le nom est pittoresque et non moins pittoresque le village qu'il désigne. Tzintzin s'est greffé sur une vieille citadelle que le moyen âge avait élevée au débouché d'une gorge étroite. Les murailles, flanquées de puissants contre-forts, portent des masures, et les masures à leur tour portent des nids. L'homme et la bête vivent en parfaite fraternité et superposent leurs demeures. Les cigognes, armées de leur long bec et immobiles sur les créneaux, rappellent vaguement les girouettes fantastiques dont se hérissaient les donjons féodaux.

De Hallil-Béléhik à Tzintzin l'étape est fort courte

et cependant arrivés là, nos agoyates refusent de poursuivre, prétextant la fatigue des chevaux. Nous triomphons, non sans peine, de cette première tentative de rébellion, mais l'hostilité persiste, d'autant plus violente qu'elle est contrainte à se taire. Notre ignorance de la langue est pour nous une cause de faiblesse. Pour transmettre un ordre, pour faire la plus simple des observations, il nous faut recourir à l'intermédiaire de Zaïri, et Zaïri n'a plus l'énergie de la jeunesse, il manque d'autorité et il hésite souvent, nous le voyons bien, à remplir en toute fidélité son rôle de traducteur; nos réprimandes, nos menaces ne parviennent jamais à leur adresse que censurées et adoucies. Zaïri met une sourdine à nos plus justes colères.

Enfin, poiir le momeut du moins, l'obéissance est imposée. Nous avançons. La côte rocailleuse où nous nous hissons péniblement, revêt des buissons faits de petits chênes aux feuilles caduques et de chênes aux feuilles persistantes. Plus nous nous élevons, plus les arbres grandissent. Un torrent limpide nous sert de guide, nous le suivons docilement, même en ses lacets les plus capricieux ; il va sautillant, gazouillant dans les pierres, parfois il précipite ses eaux en une petite cascade, il déchausse les racines des plalanes noueux qui se penchent sur les bords, parfois il se glisse mystérieusement sous les touffes de lauriers roses, te Heu que nous traversons a non Kovatzi. Nous montons encore. Partout des bois de chênes, mais les

arbres sont chétifs. Enfin nous passons sur l'autre versant, et la descente commence, très longue, souvent pénible. Monts et vallons se succèdent sans fin.

Nous atteignons ainsi une maison qui s'élève au point de rencontre de trois ou quatre sentiers. Là, plusieurs hommes sout réunis à l'abri d'un hangar grossier ; ce sont les notables du lieu, tous graves, tous vénérables. Accroupis côte à côte sur une natte, ils forme un cercle majestueux d'amples vêtements, de turbans, de barbes patriarcales. Les Orientaux ont, daus leurs attitudes, une noblesse instinctive; ils gesticulent peu, ils savent rester immobiles durant plusieurs heures et s'ennuyer avec une sérénité grandiose. Toutefois dans l'homme comme dans les cités, il ne faut pas porter un examen indiscret jusque sur les détails ; cette majesté n'exclut pas certaines misères ; les burnous, les manteaux dessinent de magnifiques plis, mais ils sont en guenilles, les jambes sont croisées avec aisance, mais les babouches ont des semelles en ruinés. Que faire avec ces dignes fils du prophète ? Solliciter leur bénédiction, telle a été la première pensée, ou leur offrir un sou, car telle est la seconde pensée et peut-être la meilleure ?

On nous accueille, du reste, fort bien, le cercle s'ouvre et nous y prenons place. La conversation s'engage, mais avec une solennelle lenteur, car l'intervention constante de l'interprète est nécessaire.

Le fusil à deux coups dont l'un de nous est porteur, excite la curiosité de l'assistance ; il faut en expliquer le mécanisme par une pantomine ingénieuse. Mais ce merveilleux fusil doit fonctionner ; on nous demande cette épreuve décisive. Les cartouches y sont placées, les chiens s'abattent et les deux coups ratent piteusement. Quel beau résultat! Personne ne bronche cependant. Si semblable mésaventure nous fût arrivée dans un village de France ou d'Italie, quelle explosion de rires et que de railleries ! Ici, pas un mot, pas un sourire. Toutefois, désireux de relever le prestige de nos armes, quelque peu compromis, nous jouons du revolver; six coups roulant de suite, six balles envoyées en un instant font oublier ce fusil si perfectionné qu'il ne part plus.

Le gouverneur de la contrée est au nombre de nos spectateurs. C'est un pauvre homme, quelque caporal de zaptiés ; il commande à trois ou quatre villages plus pauvres encore que lui, s'il est possible. II nous emmène à Mahzy, sa résidence actuelle, et là prend soin lui-même de nous trouver un gite. Quel gîte I Jusqu'à présent nous avions couché dans des maisons plus ou moins dignes de ce nom, ici nous devons nous contenter d'une sorte de galerie qui forme l'antichambre d'une magnanerie. Nous sommes les hôtes des vers à soie. Quant au gouverneur, aux hommes qui l'accompagnent, à nos agoyates, ils passeront la nuit sur une terrasse, à la belle étoile, en compagnie des vaches et des chiens.

Le confortable très primitif auquel nous sommes réduits, ne serait encore qu'une misère sans importance ; mais lorsque nous avons pris laborieusement nos renseignements sur le pays, nous nous apercevons avec stupéfaction que nous avons fait fausse route. Le fameux Héraclée que nous cherchons, est complètement inconnu, nous pensions nous en être rapprochés, il semble au contraire que nous nous en sommes éloignés.

La nuit, dit-on, enfante les bons conseils, il n'en est pas ainsi pour nous ; une révélation plus fâcheuse encore nous attend à notre réveil. Il ne s'agit plus, comme hier, d'un mauvais vouloir ou d'une vague rébellion, mais d'un complot tramé par nos agoyates. Us avaient résolu de mettre à profit notre sommeil pour nous abandonner, en emportant leurs chevaux et surtout nos bagages. Par bonheur, les conjurés ont été un peu trop bavards, et une conversation surprise par notre fidèle Zaïri a tout dévoilé.

C'est donc une guerre intestine qui se déclare dans notre caravane. Nous nous informons s'il est possible de trouver à Mahzy d'autres agoyates et d'autres chevaux ; la réponse est unanimement négative : il nous faut donc renoncer au plan projeté et nous rendre directement à Aïdindont une journée de marche seulement nous sépare.

Nous pouvons espérer garder jusque-là hommes et bêtes ; au reste pour assurer le maintien de la discipline, nous réclamons et nous obtenons sans.

peine l'escorte d'un bachibouzouk. Le bachibouzouk est turc et musulman, nos agoyates sont grecs et chrétiens ; il n'y a uul danger qu'ils s'entendent même pour nous piller.

Nous nous engageons dans les montagnes, mais sur une autre direction que celle suivie par nous la veille. L'aspect général est le même; ce sont toujours des ravins rocheux, de maigres bois de chênes ; mais les sites sont moins grandioses et moins pittoresques...

La vallée du Méandre, par nous si malheureuse^ ment quittée, reparaît, et nous la saluons joyeuse* ment. Cependant nous tardons beaucoup à l'at* teindre; dans les régions montagneuses, l'œil se trompe aisément sur le calcul des distances. Une sollicitude attentive a ménagé de distance en distance, sur le chemin que nous suivons, comme de petits lieux de repos où le voyageur trouve un banc, un peu d'ombre et de l'eau. Celte eau, ce n'est pas la nature qui l'a mise là ; elle ne suinte pas entre quelques rochers, elle ne suit pas docilement quelque canal taillé dans une branche. La montagne est aride et désolée ; il a fallu aller remplir des jarres à quelque fontaine sans doute fort éloignée, puis hisser péniblement ces jarres jusqu'ici. Elles sont placées sous un abri fait de pierres et de branchages qui les soustrait à l'action dévorante du soleil; nous les trouvons toutes, fraîches, ruisselantes, car l'eau est renouvelée très'souvent. Nui gardien ne veille, et rien n'est jamais ni déplacé

ni sali. Ce soin, partout vigilant, pour épargner au voyageur la souffrance de la soif, montre bien que l'Islam a pris naissance dans l'aride Arabie, sur une terre où l'eau compte au nombre des trésors les plus précieux.

Après avoir longtemps aperçu la vallée du Méandre, enfin nous y entrons. Elle forme, tant elle est large, une véritable plaine, et sans aucun doute elle se couvrirait des plus opulentes moissons, si l'homme lui confiait quelques grains; mais les champs cultivés, ici comme partout, sont rares, et la terre, abandonnée à elle-même, se contente d'enfanter les plus riches pâturages que l'on puisse rêver.

Le Méandre est un fleuve sérieux, chargé, ainsi que le Nil, d'un limon jaunâtre, bien que les ruisr seaux que nous voyons courant à sa rencontre, soient parfaitement limpides. Nous passons en bac, car l'eau est profonde et le courant d'une violence extrême.

Transportés sur la rive droite, nous découvrons, avec quelque précision, les montagnes qui, de ce côté, limitent la vallée. Aïdin est là, nous ne le voyons pas encore, mais déjà nous le devinons vaguement. Le sol est plat, et cependant le chemin, je ne sais par quel caprice, semble fuir le but et multiplie follement les détours. Nous chevauchons ainsi durant plusieurs heures, sans que nous paraissions avancer beaucoup. Enfin les cultures deviennent plus nombreuses, les ruisseaux courent

de-ci, de-là, à l'aventure, et la ville peu à peu se dégage des incertitudes de l'horizon. Nous distinguons maintenant les maisons, les vergers qui s'ètagent, les mosquées qui dressent au ciel leurs minarets, comme pour montrer aux fidèles où doit s'adresser la prière.

A peine avons-nous fait notre entrée dans Aïdin, que nous voyons une gare, des locomotives, des wagons. On nous conduit dans un hôtel très vaste, presque propre ! Nous avons des chambres, des lits, quelle magnificence! Et ce confortable, depuis longtemps oublié, n'exclut pas tout caractère pittoresque. Nos chambres ouvrent sur une galerie qui domine une cour ombragée de mûriers et de platanes ; mules et muletiers, chevaux et agoyates la remplissent d'un tumulte joyeux.

Aïdin compte de vingt-cinq à trente mille habitants, Turcs en immense majorité ; les principales puissances européennes y entretiennent des consuls ou des vice-consuls. Aïdin n'a pas d'enceinte, aussi ses maisons ne présentent par l'aspect désagréable de la gène et de l'entassement. Elles s'entourent de vergers, de jardins, et souvent les orangers, dépassant la crête de la muraille qui les tient emprisonnés, tendent au passant leurs beaux fruits d'or. Jamais de symétrie monotone, point d'alignement sévère ; chacun a construit son logis au gré de son caprice. 11 est des habitations qui se dispersent dans les champs, comme des enfants joueurs que tentent les charmes de l'école buissonnière.

De tous les matériaux, le plus employé est le bois ; mais comme la pierre, quand par hasard on en fait usage, il disparait sous un bariolage de couleurs éclatantes et quelquefois même criardes. Selon l'usage ordinaire, les rues du bazar sont couvertes d'un toit léger ; mais d'autres rues, d'un aspect plus inattendu, semblent des canaux improvisés, et Ton dirait que les eaux d'un aqueduc subitement rompu s'y déversent.

Ce sont les ruisseaux descendus de la montagne , ils traversent* la ville en toute liberté, faisant un lac de chaque carrefour, une rivière de chaque rue. Ils roulent, ils clapotent en battant les murs, ils lavent les pavés, ils grondent quelquefois, comme impatients de gagner la vallée où le Méandre les attend.

11 y a peu d'années encore, Aïdin renfermait un théâtre antique ; on en a fait une carrière. Ce n'est plus qu'un souvenir. Cependant de nombreux débris attestent les lointaines origines de la ville ; ce sont des chapiteaux aux riches volutes, des tambours de colonnes, des fragments d'architraves, des corniches rompues. On ferait un petit musée en recueillant les marbres qui traînent dans les rues.

Aïdin s'adosse à une montagne; les quartiers hauts présentent des aspects charmants. Là les maisons sont peu nombreuses, mais les arbres abondent. Ce sont des platanes légers, de noirs cyprès, des mûriers, des oliviers. Sous cette ombre protectrice, de petits cafés, bien simples, tout

champêtres, dressent leurs tables. Et les ruisseaux partout s'épandent, parfois sans bruit, en grand mystère, parfois avec le tapage et les \iolences farouches d'un torrent. Les mousses humides tapissent les rochers, les fougères s'y suspendent, et souvent dans une subite échappée, la ville apparaît toute scintillante.

Nous quittons Aïdin le 11 mai, mais c'est en wagon que nous voyageons maintenant. La voie ferrée suit longtemps la vallée du Méandre ; puis elle s'engage dans des montagnes d'une médiocre, élévation, elle en contourne beaucoup, elle se fraye passage à travers quelques-unes par de courts tunnels. Puis, franchissant de riches campagnes que des figuiers ombragent, elle atteint Éphèse, car Éphèse a sa station.

Éphèse est fort abandonnée ; on y trouve cependant un petit hôtel très propre et relativement confortable. On voit que les touristes anglais passent souvent ici ; Éphèse est en effet une des étapes où les entrepreneurs de voyages, Cook et autres, mènent les voyageurs embrigadés par eux.

Un comptoir, surmonté d'innombrables bouteilles . aux reflets multicolores, occupe le fond de la grande salle; une vaste table s'étale, prête à recevoir les opulents rosbifs. Voici des brosses, des miroirs, des lavabos, car le touriste anglais se plait à une mise correcte. Des affiches recommandent porter et pale aie renommés ; enfin quelques photographies déploient sur les murs les principaux site»

des ruines d'Éphêse. Tout est anglais, le prix même de toutes choses, c'est-à-dire exorbitant.

A peine sortis de wagon, nous rencontrons des amazones, mais non pas quelques-unes de ces guerrières farouches qui se tranchaient un sein pour manier l'art avec plus d'aisance, qui défiaient Thésée, et que seul Hercule devait vaincre, premières fondatrices d'Éphêse, nous dit la légende. Les nôtres n'ont rien fondé, que je sache; elles viennent des Iles Britanniques et non de Gappadoce ; elles portent, non une cote de maille étincelante, mais une robe noire, non un casque mais un hideux chapeau qu'ombrage un voile vert, non un bouclier mais un guide Murray. Escortées de gamins en guenilles, elles vont chevauchant dans la plaine, et leurs coursiers étiques préféreraient certainement l'herbe grasse des prés à la mêlée ardente des batailles.

Pline l'ancien proclame Éphèse la seconde lumière de l'Asie, car il réserve à Smyrne l'honneur du premier rang. Ce nom d'Éphêse n'est pas, paraîtil, le nom primitif; la ville, au temps du siège de Troie, s'appelait Alopes, et tout fait supposer qu'elle avait déjà une grande importance. Plusieurs cités d'Asie se sont enorgueillies d'une aussi lointaine origine, mais il en est bien peu qui aient acquis une renommée aussi retentissante et réuni, dans leur enceinte, d'aussi fastueuses magnificences. La célébrité des Éphésiens fut souvent digne de la célébrité d'Éphêse.

Là était né Hermodore, qui c< cemvirs lorsque la jeune n voulut codifier ses lois. Hermo neurs d'une statue qui fut érig> était encore la patrie du cisel vivait au temps de Pompée, et sius. « Parrhasius, nous dit Pline, observa le pre- « raier de justes proportions, mit quelque finesse « dans la physionomie des visages, de l'élégance « dans les cheveux, de la grâce dans le dessin de la « bouche et, de l'aveu de tous les artistes anciens, « remporta la palme par son habileté à préciser les « contours.. »

La peinture parait avoir été longtemps florissante à Éphèse. On recueillait aux environs le minium, d'où l'on tirait une couleur rouge fort employée.

La voie ferrée a coupé la ligne d'un grand aqueduc. C'est là une construction qui ne remonte pas à une haute antiquité, peut-être à l'époque de la conquête turque, tout au plus à l'époque de la domination byzantine. Les arches sont de brique, les piles sont de marbre ou de pierre ; mais les blocs mal appareillés, rassemblés au hasard, accusent un travail hâtif et des mains malhabiles. Les ruines -de monuments précédemment détruits ont fourni les matériaux.

Il n'est qu'un rang d'arcades, et un grand nombre de voûtes se sont écroulées, des nids de cigognes les remplacent ; c'est tout une cité qui est là suspendue en l'air. Les oiseaux graves, parfois des-

cendent de leur haut perchoir, ils vont se prélasser dans les champs, ils enjambent les grandes herbes, toujours avec une majestueuse lenteur; parfois aussi ils interrompent leur promenade et s'arrêtent, curieux du voyageur qui passe. L'aqueduc n'est pas beau, mais il s'allonge jusqu'aux montagnes qui limitent l'horizon du côté de l'orient; on dirait une interminable chaîne de pierre tendue dans la campagne, et c'est chose bizarre de voir rouler les locomotives fumantes entre les piles que les siècles ont rouillées.

J'ai pris un cheval, car la ville d'Éphèse est extrêmement vaste et quelquefois semée de basfonds marécageux qu'il ne serait pas toujours aisé de franchir sans le secours d'une monture.

La végétation est prodigieusement vigoureuse. Peu de cultures comme partout ; un économiste ne manquerait pas de flétrir cette incurie, un artiste serait sans doute plus indulgent. Cette terre où tant d'âges, tant de civilisations ont confondu leurs débris, trouve une si belle parure dans les herbes folles! Quels légumes vaudraient les ombellilères géantes, les grands chardons violets qui auraient pu défier la baguette de Tarquin, tant ils portent haut la tête? Parfois c'est un fourré inextricable de feuilles rudes, d'épines cruelles ; et le cheval et le cavalier y disparaissent complètement. Par bonheur, on trouve quelques éclaircies ; mais nul doute que l'on passe devant bien des ruines sans en rien apercevoir.

Les premiers débris visibles appartiennent à des tombes; elles s'alignaient, formant quelque avenue solennelle, comme les monuments funéraires de la voie Appienne. Les chercheurs de trésors leur avaient fait rude guerre ; puis les archéologues sont venus, non moins rapaces.

Tout récemment encore, il y a six ans à peine, ils ont à leur tour fouillé, bouleversé ces poussières; les sarcophages vides gisent dans les tranchées, on a exproprié la mort et mis en pièces les marbres qui s'obstinaient à défendre leurs reliques.

Une ruine plus considérable surgit à notre droite, ce sont de robustes murailles et qui accusent, sur leurs assises rougeâtres, l'amorce des voûtes aujourd'hui renversées. Des ouvertures étaient ménagées, mais le temps a déformé leur cintre, et l'on hésite s'il y faut reconnaître des portes ou des brèches. C'était là un gymnase, prétend-on, et certainement de construction romaine. Le mont Prion, qui occupe le centre du vaste emplacement qu'Éphèse couvrait, déploie sa masse sombre, en arrière de ces ruines.

. Encore un tombeau, mais plus considérable que tous les autres ; celui-ci était circulaire et décoré avec luxe, sinon avec goût. Les pillards ont aussi passé là, ils ne pouvaient épargner une proie qui, par son importance même, semblait leur promettre des trouvailles précieuses. Le marbre blanc s'entasse encore en blocs magnifiques, on comprend vaguement les dispositions générales du plan, mais

il serait malaisé de reconstituer par la pensée le monument tout entier.

Je marche environné de ruines; maintenant, sur la droite, apparaît un théâtre qui s'adosse aux pentes du mont Prion. C'est l'Odéon. Il présenteun amas de fragments éboulés, de gradins renversés, de marbres, de briques, de pierres, d'herbes, d'arbustes où l'on reconnaît à peu près une enceinte semi-circulaire, mais d'une médiocre grandeur.

Le mont Prion prête encore obligeamment l'appui de ses flancs de rocher à un autre théâtre ; celui-ci, moins informe et beaucoup plus vaste, regarde l'occident : on l'appelle, et justement, le grand théâtre.

Les Romains relevèrent comme presque tous les édifices qui ont laissé à Éphèse un peu plus que de la poussière; une inscription, gravée sur un beau bloc de marbre blanc, précise la date et nomme l'empereur Hadrien. Éphèse, comme Smyrne, comme Rhodes et bien d'autres villes d'Asie Mineure, fut cruellement ravagée par les tremblements de terre; on dut entreprendre à plusieurs reprises une reconstruction totale. En effet, nous savons, et par les récits de Tacite et par les harangues d'jElius Aristide, que les tremblements de terre survenus au temps de Tibère et de Marc-Aurèle furent assez violents, non pas- seulement pour ruiner quelques monuments, mais pour renverser des villes entières de fond en comble. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris si, sur l'emplacement tles

cités d'une origine très lointaine, on ne trouvé que des restes relativement modernes.

Le grand théâtre d'Éphèse déploie une enceinte immense ; il peut être compté au nombre des plus vastes qui subsistent et, j'ajouterai, au nombre des plus fastueux. C'était un édifice splendide, je ne dis pas beau, car le luxe n'est pas toujours la beauté, et ici surtout, il ne semble pas qu'un goût très délicat ait présidé aux travaux d'ornementation. Granits, marbres des couleurs les plus diverses, porphyres, brèches rares, on avait prodigué les matériaux les plus précieux. La scène est encombrée de blocs, de frises, d'architraves, de grecques, de chapiteaux où s'enroulent la volute ionique et l'acanthe corinthienne. Puis ce sont des rinceaux, des ceps de vigne où les enfants se jouent, des statues renversées et qui montrent piteusement dans l'herbe leur visage balafré et leur nez mutilé. C'est comme une effroyable déroute. Piliers et colonnes, voûtes et plafonds semblent s'être livré une furieuse bataille qui n'a fait que des vaincus.

Quelques fûts restés en place indiquent vaguement des colonnades disparues. Les deux massifs jumeaux qui s'avancent à droite et à gauche sont percés de hautes arcades. La construction est partout puissante et bien faite, si les détails d'ornementation trahissent de la lourdeur et je ne sais quelle emphase banale. Les gradins s'étagent majestueusement, il faut les escalader; là le spectacle que le regard embrasse est d'une sublime gran-

deur. Les Romains, suivant l'heureuse tradition des Grecs, avaient su choisir l'emplacement de leur théâtre et associer aux magnificences de l'art les magnificences des horizons lointains.

L'orchestre disparaît sous les débris et les broussailles ; quelques fleurs s'y sont épanouies : ce sont des gueules de loup pourprées et des acanthes blanches. A la crête des murs qui encadrent la scène, de petites herbes frémissent comme un duvet léger. Puis c'est une vaste plaine qui se déploie» accusant, par de vagues ondulations, les édifices détruits, les ports comblés, les forums où les roseaux remplacent la foule absente; c'est sur la gauche, le mont Corésus qui s'allonge, portant les restes de l'enceinle qu'éleva Lysimaque ; c'est la tour béante où saint Paul, dit-on, fut emprisonne- Enfin des collines vertes fuient et doucement s'abaissent, comme pour faire place à l'azur rayonnant.

Dans les ruines qui s'étendent au-dessous du théâtre, les fouilles ont permis de reconnaître un gymnase, l'agora, puis le port. Ce port n'est qu'un souvenir, car trois lieues environ séparent maintenant la mer de la ville. Déjà, au temps de Pline, la mer avait sensiblement reculé ; les alluvions du Caystre, petit fleuve qui traverse la plaine d'Éphèse, l'ont peu à peu refoulée.

Le stade que nous rencontrons un peu plus loin, est moins dévasté, et bien que les gradins aient disparu, il dessine assez nettement sa longue arène. Deux arcs subsistent d'une ornementation gros-

sière, mais d'une apparence triomphale ; ils étaient reliés par une colonnade dont quelques bases mar quent la direction. C'était la façade principale, évidemment de travail romain.

Puis vient un autre gymnase, c'est le troisième. Très défiguré à l'extérieur, il présente, à l'intérieur, des vastes salles où le bétail remplace les philo* sophes : les rhéteurs y discouraient, les moutons y bêlent.

Que de gymnases ! que de théâtres ! que d'édifices consacrés aux plaisirs du peuple! Que de flâneurs, que d'oisifs il fallait po.ur remplir toutes ces enceintes immenses! Rien ne donne mieux l'idée de la richesse et de la prospérité d'Éphèse.

J'escalade enfin le mont Prion ; ses rochers gardent quelques excavations qui, sans doute, furent des tombes; ce sont les seuls restes qui doivent remonter au delà de la domination romaine. Des trous noirs sont béants tout alentour ; des décombres en obstruent à demi l'entrée, il y a là des salles voûtées qui formaient les substructions de quelque édifice considérable.

Non loin de la station s'élève une colline; elle porte le village d'Ayassoulouk, c'est le seul* point que l'homme n'ait pas complètement déserté dans cette plaine funèbre qui fut une ville florissante. Près de là, à mi-côte de la colline, un monument apparaît presque intact , semble-t-il , au moins quand on l'aperçoit de loin. Ce n'est ni un temple grec ni un temple romain, mais un ouvrage de la

conquête turque, une mosquée et la plus importante qui soit aux environs de Smyrne.

Lorsque Ton approche, les blessures se découvrent; la mosquée est en ruine, et cette ruine, considérable encore, ne durera certainement pas autant que durèrent les temples des dieux aujourd'hui proscrits. Les monuments musulmans, môme les plus admirables, sont presque toujours d'une extrême fragilité. Arabes ou Turcs n'ont qu'un médiocre souci de la solidité, ils se souviennent peutêtre qu'ils ont été des peuplades nomades, une ville pour eux est une sorte de campement. Que leur importe le lendemain?

La mosquée d'Ayassoulouk présente une façade toute de marbre. La porte, ouverte sur un perron double, est surmontée d'une niche ogivale qui imite les découpures symétriques d'un gâteau d'abeilles. Les fenêtres, disposées sur deux rangs, ont des claveaux bicolores et des rinceaux d'une délicatesse charmante ; cette ornementation reste sobre, tout en accusant une certaine richesse. Le marbre a pris une patine jaunâtre, et les herbes, germées dans les joints, y font de petites taches vertes. Le minaret, tout de briques, aujourd'hui sans toit, sans logette où chante le muezzin, ressemble, hélas! à la cheminée éteinte de quelque usine abandonnée.

L'intérieur a plus souffert encore. Il y avait une cour carrée entourée de portiques; mais ces portiques ont croulé, semant leurs fûts dans l'herbe

et faisant au loin rouler leurs chapiteaux. Ce qui était le sanctuaire de la mosquée présente deux coupoles de brique que des carreaux de faïence recouvraient d'une mosaïque luisante. Presque tous ont été arrachés ; les invocations pieuses s'arrêtent, brusquement interrompues, et les oiseaux de proie nichent entre deux versets du Coran.

Les coupoles portent sur des arcs ogivaux ; de beaux monolithes de granit en reçoivent la retombée. Que de fois ces colonnes ont changé de culte et de Dieu? — Païennes au premier jour qui les vit majestueusement s'aligner, elles ont dû être chrétiennes plus tard et encadrer l'autel de quelque basilique ; puis, la loi de Mahomet triomphant, elles ont pris place dans une mosquée ; cette mosquée tombe à son tour, une nouvelle apostasie leur estelle réservée ?

Tout est à l'abandon maintenant, et je pénètre à cheval jusque dans le sanctuaire. Les dallages ont disparu sous un épais gazon, le mihrab reste sans prière.

Cette mosquée, par son importance et sa richesse, atteste qu'après l'arrivée des Turcs il y eut à Éphèse une ville ou tout au moins une bourgade que peuplèrent les conquérants. Près de la mosquée, une enceinte subsiste encore, flanquée détours, c'est Ayassoulouk. Quelques rares habitants y vivent, parqués dans des masures misérables. Les murailles, qui n'ont plus rien à défendre, so lézardent et pierre à pierre roulent dans

la plaine. Âyassoulouk s'étendait jusque-là. Quelques coupoles étoilées y marquent l'emplacement des bains; quelques minarets décapités yannoawl des mosquées, et Tune d'elles est précédée #t» portique dont les colonnes coiffent des chapitana ramassés dans les ruines. Tout cela est ébrécfci, débile et ne tient que par grâce. Les cigognes cependant y posent leurs nids, confiance téméraire; quelque jour, le poids de leurs œufs suffira àliwl faire crouler.

Mais nous sommes à Éphèse, et nous parlons de toutes ces misères! Les bâtisses des Turcs, cda importe bien ! Des constructions byzantines, ées théâtres romains, est-ce donc là ce que nous sommes venus chercher? Ce grand nom d'Éphèsc ii'appelle-t-il pas de plus dignes souvenirs? NeA-ïï rien qui puisse noblement l'encadrer! Le temple? le temple de Diane, où est-il ? Ce temple dont les anciens nous parlent tant, et Pline et Lucie», et Philon de Byzance et Vitmve, et les apôtres qui l'avaient vu regorgeant de richesses et assiégé par un concours immense de fidèles.

Le temple, nous dit Vilruve, était oclo-style diptère, c'est-à-dire qu'il avait huit colonnes 8* ses faces et que, sur ses flancs, les colonnes maient deux rangs parallèles. Pausaniafcte* clame le plus magnifique édifice du mondé, lius le vante avec enthousiasme, Pline enfin en donne une description assez détaillée :

« Ce temple, nous dit-il, qui nécessita deux

« vingt ans de travaux, avait été élevé aux frais des « rois et des principales cités de l'Asie. On le plaça « sur un sol humide pour le mettre à l'abri des « tremblements de terre; et pour que cependant « les fondements d'une masse aussi considérable ne « portassent pas sur un terrain glissant, on établit « d'abord un lit de charbon broyé et de la laine par « dessus. Le temple entier a quatre cent vingt-cinq « pieds de long et deux cent vingt de large. Cent « vingt-sept colonnes, présents d'autant de rois, s'y « alignent; elles sont hautes do soixante pieds. De « ces colonnes trente-six sont sculptées; une l'a « été par Scopas, L'architecte fut Chersiphron. On « eut une grande difficulté pour placer le linteau de <( la porte. C'était une masse énorme, et tout d'abord « elle ne portait pas d'aplomb. L'artiste désespéré « songeait à se tuer; mais Diane lui apparut en «. songe, l'exhortant à vivre et lui promettant « qu'elle-même allait mettre la main à l'ouvrage. « En effet, le lendemain, le linteau était en place « et parfaitement d'aplomb. »

Le temple d'Éphèse que Pline décrit était le septième temple. Six autres temples antérieurement construits avaient été successivement détruits ; un d'eux, le jour même où naissait Alexandre, avait péri dans l'incendie allumé par Érostrate. Ce pauvre Érostrate, on le traite de fou; il raisonnait cependant assez bien. 11 voulait immortaliser son nom, n'y a-t-il pas réussi? Dira-t-on que cette

immortalité, achetée au prix d'un temple dévasté,

coûta bien cher? Mais la Grèce, l'Asie, devaient payer plus cher encore l'immortalité d'Alexandre, Êro6trate fut immortel à meilleur marché.

On citait le temple d'Éphèse comme un modèle ; c'est là -que, pour la première fois, les colonnes (elles étaient d'ordre ionique) reçurent des tores, et que, réglant leurs proportions, on leur donna un diamètre égal à la huitième partie de la hauteur. La charpente était en bois de cèdre, on en pouvait atteindre le faite par un escalier taillé, disait-on, dans un seul cep de, vigne provenant de Chypre. .

La statue de la déesse faite seulement de bois aux premiers âges, puis refaite en bois de cèdre revêtu d'or, la richesse d'Éphèse ayant grandi et la piété n'ayant pas diminué, était une de ces figures qu'on a appelées panthées parce qu'elles réunissaient les attributs de plusieurs dieux. La tête portait une couronqe murale é ta géant un triple rang de créneaux; les mains s'écartaient du corps et s'ouvraient clémentes à tous, semblait-il; le reste du corps disparaissait sous un entassement confus de mamelles, de colliers et de figurines des animaux les plus divers.

L'antiquité avait multiplié les reproductions et les imitations de cette idole monstrueuse où l'art grec paraît avoir trop complaisamment accepté les conceptions bizarres chères à certains cultes orientaux. Le musée de Naples possède une Diane d'Éphèse de marbre et d'onyx, la plus complète et la plus belle qui soit, si toutefois en cela on peut parler de beauté,

LE TEMPLE D\ DÎA5E. 147

Le Louvre conserve à son tour deux gaines toutes grouillantes d'animaux et qui ont dû appartenir à des Dianes dites d'Éphèse. Ces Dianes, on le voit, diffèrent beaucoup, et non pas heureusement, des Dianes jeunes, élégantes et hardies dont la mythologie gréco-romaine nous a transmis le type, et dont l'art moderne s'est à son tour tant de fois inspiré. Les Éphésiens en effet, dans celle qu'ils proclamaient pompeusement la grande déesse, ne voyaient pas la vaillante chasseresse, mais une divinité présidant à toutes les forces vives de la nature, un peu comme le dieu Ammon des Égyptiens.

Et quelles richesses prodigieuses on gardait dans l'enceinte entre toutes sacrée! C'était, après la Diane, une statue d'Hécate par Ménestrate ; les gardiens prétendaient qu'il y avait péril à la regarder en face, tant était vif l'éclat de ses yeux de marbre; c'était un Apollon de Myron qu'Antoine enleva, mais qu'Auguste fit restituer, désireux sans doute de se montrer, une fois dans sa vie, moins rapace que son rival ; c'étaient les statues des Amazones fondatrices légendaires de la cité. Polyclète, Phidias, Crésilas, les avaient sculptées et celle de Polyclète, proclamée la plus belle, était au premier rang.

On voyait des colonnes des marbres les plus précieux; quelques-unes, enlevées par Justinien, se dressent maintenant dans la basilique de Sainte- Sophie. D'autres colonnes, mais celles-ci de marbre blanc, portaient sur la partie inférieure de leur fût

des sculptures en ronde bosse, ornementation singulière que Pline semble indiquer, et que Ton ne rencontrait peut-être dans aucun autre temple antique.

Les peintres, non moins que les sculpteurs, avaient pris part à la décoration du temple d'Éphèse.

Appelle y avait représenté Alexandre le Grand, la foudre à la main, comme Jupiter, que la légende lui donnait pour père; et cette main menaçante, posée dans un raccourci audacieux, semblait, nous dit-on, sortir du cadre. Cette peinture avait été payée vingt talents d'or, environ un million de francs de notre monnaie. Quelle toile aujourd'hui, fût-elle signée d'un nom aimé entre tous, atteindrait une pareille somme? On voyait encore un Ulysse attelant, dans sa folie simulée, un bœuf avec un cheval, des hommes en manteau qui réfléchissent, un capitaine remettant son épée au fourreau, et combien d'autres trésors dont le souvenir même a disparu !

Le temple de Diane était renommé par ses richesses, mais plus encore par sa sainteté ; les flâneurs curieux y étaient nombreux sans doute, mais plus nombreux encore les pèlerins dévots, et cela jusqu'aux derniers jours du paganisme. Jupiter, plaisamment mis en scène par le grand railleur Lucien, se plaint de cette concurrence redoutacle :

« 11 fut un temps, dit-il dans Ylcaroménippe, où

« je leur scmblais être prophète» médecin, où j'é- « tais tout en un mot :

« Rue, agora, partout on voyait Jupiter.

« Alors Dodone et Pise étaient brillantes et cé- « lèbres ; la fumée des sacrifices m'obstruait la vue. « Mais depuis qu'Apollon a établi à Delphes une « agence de prophéties, qu'Esculape tient à Perce game une boutique de médecin, que la Thrace a « élevé un Bindidéon, l'Egypte un Anubidéon et « Ephèseun Arthémiséon(Arthémiseest undes noms « de Diane), tout le monde court à ces dieux nou- « veaux ; on convoque des assemblées solennelles ; « on décrète des hétaCombes ; quant à moi, dieu « décrépit, on s'imagine m'avoir suffisamment a honoré en m'offrant, tous les cinq ans, un sacri- « fice à Olympie, et mes autels sont devenus plus « froids que les lois de Platon ou les syllogismes « de Grysippe. »

On imagine aisément quelle réception trouvèrent les premiers apôtres chrétiens au milieu de cette ville toute pleine du culte de Diane et qui vivait luxueusement de sa déesse, de son temple et des dévots pèlerins. Les actes des apôtres nous disent quelle hostilité souleva saint Paul. « Vive la grande Diane des Éphésiens ! » s'écrièrent les païens fidèles, et plus bruyamment encore cette population de marchands d'amulettes, d'orfèvres qui vendaient par milliers des petits temples d'argent ou des statuettes de la déesse : « Vive la grande Diane des Éphésiens! » Et cette clameur retentit avec un tel

fracas au théâtre, au gymnase, au forum, qu'il nous semble encore en entendre dans le texte sacré un écho furieux.

Ce n'est pas cependant par des cris ni des supplices que l'on sauve un culte suranné ; la coalition même des intérêts privés, si puissante, ne saurait prévaloir contre la loi d une irrémédiable décadence. On chassa saint Paul, mais non pas avec lui la foi qu'il prêchait. Les jours de la grande Diane étaient désormais comptés. Le christianisme triompha, Éphèse eut un évèque et compta entre les Églises les plus célèbres d'Asie Mineure.

Mais le temple d'Éphèse avait joui d'une trop grande réputation, d'une vogue trop longtemps persistante, pour qu'il pût échapper à la proscription et à la ruine.

Déjà sous le règne de l'empereur Gallien, les Goths, promenant leurs incursions pillardes jusqu'aux rivages d'Asie Mineure, avaient visité le temple de Diane la torche à la main. Bientôt après le zèle des iconoclastes fit pieusement rage sur ces marbres tout frémissants de souvenirs païens, sur ces autels tièdes encore de l'encens des sacrifices. L'Artémiséon avait été une des plus illustres citadelles des dieux déchus, et une citadelle qui tombe dans un assaut suprême ne saurait espérer de quartier.

Des fouilles, avons-nous dit, ont été entreprises à Éphèse en ces dernières années. Un architecte anglais, M. Wood, les dirigeait. Il rechercha l'em-

placement du temple et paraît avoir été assez heureux pour le retrouver. Il recueillit aussi divers fragments, maintenant déposés au British Muséum et qui, en toute évidence, ont appartenu au monument disparu. Ce sont : un chapiteau ionique très beau, très riche, de proportions colossales, car il mesure deux mètres quatre-vingts de longueur et la volute seule quatre-vingts centimètres ; un morceau d'architrave avec des figures drapées; la partie inférieure d'une colonne décorée de figures en basrelief de grandeur naturelle, d'un très noble style et formant sur le marbre comme une ronde solennelle, c'est là sans doute une de ces colonnes sculptées que vante Pline. Les autres débris retrouvés ont moins d'importance.

Nous avons longuement parlé du passé, que dire du présent ? Nous savons à peu près, par le témoignage- des anciens,' ce qu'était le temple d'Éphèse, qu'est-il aujourd'hui ? Un si prodigieux entassement de marbre, de bronze, d'or, n'a pu disparaître sans laisser quelques fastueux vestiges. Il est temps de les chercher.

Montons sur les pentes rocailleuses de la colline où végète Ayassoulouk. Au-dessous de nous, dans un bâs-fond humide, se dessine une sorte d'enceinte carrée ; quelques blocs sont là épars, et les grenouilles sautent sur les cannelures qui les sillonnent. Une eau jaunâtre s'est répandue tout alentour, par des infiltrations souterraines ; quand approche la nuit, les sangliers immondes viennent

s'y vautrer ; les joncs, les chardons géants s'écartent, comme s'ils craignaient de souiller leur feuillage dans la fange. Cette mare infecte, c'est le temple du Diane.

LG JUPITER D'OLYIHPIE A travers le Péloponèse : Corinthe, Cernée, Stymphale, Phonia,

Kalamaki fait pendant à Corinthe ; c'est un hameau qui se trouve sur la côte orientale de l'isthme. Une route carrossable, chose beaucoup plus rare en Grèce qu'un temple antique, traverse l'isthme et relie Kalamaki à la nouvelle Corinthe. Cette route cependant, nous la dédaignons, et, en effet, ce n'est pas de ce côte que nous avons marqué notre pre-

mière étape. Ce qui est nouveau en Grèce ne vaut jamais ce qui est vieux, et la nouvelle Corinthe ne fait pas exception à la règle. Cette ville, éloignée de l'ancienne Corinthe de cinq kilomètres environ, se déploie au fond du golfe sur un sol plat ; elle compte à peine quelques années d'existence, et les tremblements de terre Font déjà ravagée plusieurs fois. Cette année encore, les maisons à peine relevées, ont été jetées bas.

À peine sortis de Kalamaki, nous laissons la route de l'isthme sur la droite, pour suivre un sentier qui serpente dans la direction du sud-ouest. On me signale bientôt, sous un épais manteau de lentisques et de pins, l'emplacement d'un petit théâtre, puis un stade dont l'herbe envahit l'arène etles plans inclinés où s'étageaient les gradins. Ce stade a vu la pompe des jeux isthmiques, les chars furieusement emportés, les luttes héroïques, les courses ardentes, le peuple agité et roulant sous les portiques comme une mer houleuse, et les vaincus sortant la tête basse, et les vainqueurs proclamés au milieu des acclamations retentissantes, et les poètes chantant leur triomphe, et les pontifes chantant les hymnes des dieux ; il a vu la Grèce de Thémistocle et de Léonidas, car l'isthme était comme un trait d'union, une terre sainte où Sparte se rencontrait avec Athènes, Àrgosavec Mycènes, Corinthe avec Mégare. Ce stade a vu encore, spectacle plus nouveau, un étranger, un barbare, venu des bords du Tibre, présider les jeux ; c'était Flaminius qui

proclama, au nom de Rome, la liberté et l'indépendance de la Grèce. Le vieux stade en faillit crouler, tant le peuple poussa de cris de joie et fit tonner de frénétiques applaudissements. Cela se passait en 196 ; cinquante ans plus tard , un proconsul s'installait à Athènes, la Grèce n'était plus qu'une province romaine. Puis Néron vint à son tour, il descendit dans l'arène, chanta ses vers et fut plus applaudi que Pindare; il daigna vaincre, et les couronnes d'or lui furent décernées. Les Grecs flattaient mieux encore que les Romains, et l'empereur en fut ravi. Ce fut alors qu'il conçut le projet de couper l'isthme de Corinthe ; on commença les travaux, mais pour les interrompre bientôt après. Il est aujourd'hui vaguement question de les reprendre.

Nous nous élevons lentement à travers une campagne aride. On reconnaît des carrières abandonnées et quelques tronçons d'une chaussée antique. L'Acro-Corinthe , montagne grandiose , apparaît ; elle défend la porte du Péloponèse. Les fortifications que l'antiquité, le moyen âge élevèrent pour fermer l'isthme, ont laissé des pans de murs rougeâtres ; catapultes et canons, confondant leurs ravages à travers les âges, en ont fait des ruines informes.

Nous atteignons un plateau que les orges recouvrent, et les* épis verts, que la brise balance, ondulent, se plissent, chatoient, car la lumière varie subitement ses jeux sur cette petite plaine mouvante. Près de là une sorte de cuve ovale est creusée dans le tuf; quelques archéologues y veulent recon-

naître l'arène d'un amphithéâtre. Ce serait alors le seul monument de ce genre que renferme la Grèce. Stades, théâtres abondent ; l'amphithéâtre est presque inconnu, et rien ne fait plus l'éloge des Grecs et de la délicatesse aimable, humaine de leur goût. Les luttes loyales, héroïques des boxeurs, des coureurs pouvaient les passionner, le corps y révélait sa vigueur, son agilité en même temps que sa beauté ; mais le massacre organisé comme une fête, les fauves rugissants, les hommes jetés en pâture à leur appétit féroce, c'étaient là choses grossières, stupides autant qu'odieuses, et les hommes qui s'empressaient aux comédies de Ménandrc, aux drames d'Euripide, ne pouvaient les accepter. Les Grecs applaudirent dans Néron un méchant histrion, mais ils s'obstinèrent toujours à siffler les gladiateurs.

Mon guide m'apprend bientôt que je suis à Corinthe, et certes l'avis n'est pas inutile. « L'opulente « Corinthe, chante Pindare, vestibule de Neptune « Isthmique, mère des jeunes héros. » Corinthe qui était une des plus grandes et des plus riches cités de la Grèce, Corinthe, la ville de Laïs et des belles courtisanes, Corinthe la ville des faciles amours où les riches patriciens, la jeunesse folle, les traitants, les corsaires pillards, les négociants* enrichis allaient prodiguer à Vénus les trésors qu'ils devaient à Mercure, Corinthe où Démosthène lui-même un jour égara sa sagesse, l'antique et voluptueuse Corinthe n'est plus qu'un pauvre hameau poudreux,

sale, lézardé, croulant. Je trouve un petit café, un érable centenaire y prête son ombre à la table que je fais dresser; mais plus de Laïs qui égayé le repas de quelque chanson d'Anacréon. Je n'ai pour compagnie que des chiens hargneux et des poules affamées. Mummius a passé là, et Mummius, comme on sait, s'entendait à déménager une ville ; lui-même, dans une inscription que Ton conserve au Vatican, se vante d'avoir détruit Corinthe. Corinthe toutefois s'était peu à peu relevée de ses ruines ; Pausanias qui vint là, au second siècle de l'ère chrétienne, parle de tombeaux fastueux, d'autels, de temples et de statues de bronze.

Corinthe ne garde aujourd'hui que les restes d'un temple, fort ancien, antérieur au Parthénon, et, comme quelques temples de Sélinonte en Sicile, remontant probablement au sixième siècle. Sept colonnes sont debout; cinq conservent leurs chapiteaux et les architraves qui les réunissent ; elles accusent l'un des angles du monument. La sixième a perdu son chapiteau, la septième coiffe encore le sien, mais un peu de travers ; les tremblements de terre ont compromis son aplomb. Les fûts monolithes se rendent lourdement, rétrécissant vers le sommet leurs larges cannelures. Les colonnes ne mesurent pas sept mètres de hauteur totale, tandis qu'elles ont plus d'un mètre et demi de diamètre à leur base. Les chapiteaux projettent un tailloir d'une saillie énorme. Aussi toute cette bâtisse est robuste , trapue, mais non sans majesté ; il

semble qu'on ait taillé ces blocs à grands coups de hache, et non pas qu'on les ait appareillés par le travail patient du ciseau. Cette ébauche brutale a quelque chose de grandiose et d'héroïque. Ce furent des hommes rudes encore qui élevèrent se temple. Bien vénérables sont ces colonnes ; elles ont vu Corinthe aux premiers jours de ses grandeurs. La tempête que Rome déchaînait a passé sur elles sans les détruire ; elles ne gardent plus un équilibre parfait, et l'on dirait qu'elles s'étayent l'une l'autre pour ne pas tomber. Les éperviers tourbillonnent tout à l'entour, gardiens des ruines, et leurs cris protestent contre notre profane curiosité.

L'Acro-Corinthe portait l'acropole de Corinthe; mais aucune acropole ne prit jamais piédestal plus élevé, car la montagne dresse sa cime à près de six cenls mètres au-dessus du golfe. C'était là une formidable citadelle; depuis les Pelages, jusqu'aux Turcs, tous les peuples, tous les conquérants s'empressèrent à s'y retrancher.

L'Acro-Corinthe ceint encore des murailles crénelées qui montent, descendent, remontent, obéissant à toutes les sinuosités du rocher ; chaque siècle, chaque invasion victorieuse est venue y apporter sa pierre. On reconnaît, aux premières assises, quelques blocs cyclopéens, puis des blocs plus petits, moins anciens et d'un appareil plus régulier ; les Grecs et les Romains ont dû les porter là. Le moyen âge, à son tour, a exhaussé les murailles et les a flanquées de tours d'une maçonnerie grossière. On

voit les trous bouchés, les brèches fermées à la hâte, et peut-être entre deux assauts, car ces remparts racontent eux-mêmes leur histoire et chaque pierre dit son passé.

Les portes sont d'apparence toute féodale ; leurs battants vermoulus sortent à demi des gonds. Plusieurs enceintes s'échelonnent, toutes désertes, toutes abandonnées. Les campanules suspendent aux créneaux leurs bouquets bleus, les fougères s'échappent des meurtrières, curieuses, dirait-on, de voir le jour, et les chardons géants, réunis en phalange, tout hérissés d'épines, escaladent les décombres. Maisons, palais, tombeaux, sanctuaires païens, églises chrétiennes, mosquées musulmanes mêlent leurs ruines, et toutes ces grandeurs tour à tour déchues , tous ces vainqueurs tour à tour vaincus, toutes ces gloires tour à tour abolies semblent se réconcilier dans une commune dévastation.

Ici traîne un canon rouillé, là jaillissent quelques fûts de marbre, plus loin de noirs soupiraux révèlent des citernes souterraines. Les koubas turques croulent et leurs petites coupoles sont percées de trous comme un ballon qui crève. Les murailles grimpent sur les murailles, les ruines ensevelissent les ruines, l'herbe ronge les pierres, parfois quelque serpent s'enfuit, agitant les euphorbes ou les asphodèles roses, et le vent, que rien n'arrête, jette à cette solitude désolée de longs gémissements.

L'Àcro-Corinthe a deux cimes d'inégale hauteur; j'entreprends de me hisser jusqu'à la plus élevée.

De là les yeux embrassent de toutes parts un horizon immense. D'un côté, c'est l'isthme, pont gigantesque qui réunit le Péloponèse à l'Attique ; à l'orient, à l'occident, la mer le presse et l'enserre. A nos pieds, auprès des ruines de son dernier temple, la vieille Corinthe agonise. La nouvelle Corinthe est un peu plus loin ; elle aligne des rues symétriques, mais les maisons qui les bordent sont déjà croulantes. Cependant quelques petites voiles blanches s'avancent vers le port. Le golfe s'allonge, protégé contre les vents du nord par un rempart de montagnes ; c'est là que don Juan d'Autriche coula la flotte turque. Vers le nord apparaît la baie d'Eleusis, et Salamine y découpe ses côtes capricieuses.

Près de là sont l'Hymette et le Penlélique qui ont porlé les temples d'Athènes dans leurs flancs. Égine occupe les limites exirêmes de l'horizon. Au sud se trouve un vallon verdoyant où sommeille Cléones ; puis d'énormes montagnes, aux flancs sombres, aux cimes rayonnantes, limitent la terre du Péloponèse.

Laissant derrière nous TAcro-Corinthe, nous prenons la direction de Cléones. Le sentier caillouteux que nous suivons a longtemps été redouté des voyageurs. C'est ici que Sinis dévalisait et martyrisait, avec une atroce cruauté, les malheureux capturés par lui. Il les attachait, nous dit-on, à des pins, que ployaient ses mains puissantes, puis les pins, brusquement abandonnés à eux-mêmes, se redressaient, et les membres déchirés, mis en lambeaux, allaient se balancer à leurs branches.

Thésée, le grand redresseur de torts de la Grèce légendaire, triompha de Sinis et lui fit subir le supplice qu'il avait inventé. Sinis toutefois eut une longue postérité ; naguère encore le brigandage hantait ces parages. Mon guide me fait remarquer de petits tas de pierres élevés de loin en loin ; ce sont des signes de convention, une sorte de langage mys^ térieux qui permettait aux brigands de connaître quelque cachette, de transmettre quelques mots d'ordre, de préciser le lieu de quelque rendez-vous ; le petit Poucet agissait ainsi pour être bien sûr de retrouver son chemin. Mais le dernier brigand a disparu. Il est encore des pins qui se cramponnent aux pentes arides, il n'est plus de Sinis qui menace de nous y accrocher. Le gendarme grec, comme son aïeul, l'héroïque Thésée, fait maintenant bonne garde.

Nous cheminons pendant plusieurs heures dans un pays montueux. Enfin nous atteignons Cléones, site presque désert qui garde encore quelques blocs de ses murs cyclopéens. Une pauvre masure s'adosse au tronc d'un vieux saule ; on m'y accueille sans peine et Ton m'adjuge la plus belle chambre; c'est un grenier poudreux, sombre; la lumière n'y pénètre que par les brèches de la toiture. La nuit vient. Je dîne au pied d'un saule pleureur, rêvant de tant de ruines saluées, de tant de souvenirs évoqués entre l'aiurore et le crépuscule du même jour*. Nous repartons dès l'aube. Nous voici chevaùr

chant gaiement entre une double haie d'amandiers

sauvages ; un petit ruisseau nous accompagne et, gazouillant dans les herbes, semble nous souhaiter bon voyage.

Mais bientôt nous sortons du vallon de Cléones, une pénible escalade commence. Le roc apparaît, presque toujours nu ou seulement moucheté d'arbrisseaux épineux. Quelques entailles assez régulières, quelques blocs abandonnés marquent remplacement d'anciennes carrières ; c'est de là sans doute que sortirent les monuments de Némée. Nous atteignons une crête dévastée, aride et de là, changeant de versant, nous découvrons Némée et son vallon. La descente est plus rapide que la montée.

Nous passons devant la fontaine Adrastée que Pausanias mentionne ; puis une dépression du sol allongée, régulière, donne vaguement l'idée d'un stade. Près de là un antre est creusé dans le rocher ; l'antiquité voulait y reconnaître le repaire du lion dont Hercule triompha. Enfin le temple trône au centre du vallon, et les montagnes énormes se groupent tout alentour.

Tout à coup une meute de chiens furieux nous assaille; ce sont de véritables bétes fauves, et leurs maîtres, les bergers du pays, ne s'empressent jamais de les calmer; je suis chassé à courre comme un cerf.

Mon pauvre cheval, épouvanté, étourdi des aboiements, prend le galop, peut-être pour la première fois de sa vie. Celte terrible chevauchée me conduit lentôt jusqu'aux ruines; là, les pierres ne man-

quent pas, munitions précieuses, et nos ennemis, devinant sans doute mon intention de les lapider, précipitent aussitôt leur retraite.

Au second siècle de notre ère, le temple de Némée était déjà abandonné. Pausanias nous dit en effet : « On trouve un temple de Jupiter Néméen « qui mérite d'être vu, bien qu'il n'ait plus de toit « et qu'il n'y reste aucune statue. » Depuis Pausanias l'œuvre de destruction ne s'est pas arrêtée. Le temple toutefois n'a pas subi la lente injure des siècles, et l'on dirait qu'il a été jeté à terre tout d'un coup. Les colonnes ont été renversées avec une sorte de symétrie : leurs tambours s'alignent dans l'herbe, inclinés les uns sur les autres sans désordre et le chapiteau les termine. Il semble qu'on ait là les pions d'un jeu de dames qu'un géant, mécontent d'une défaite, aurait bousculés d'un revers de main.

Pas un bloc ne s'est brisé. Les donjons féodaux s'émiettent en s'écroulant ; le temple grec se divise, se démonte, il ne fait ni décombres, ni poussière. Une main patiente pourrait le relever, et sans grande difficulté ; il suffirait de recueillir une à une les pierres. Chaque bloc suppose le bloc suivant, et l'unité parfaite du corps se révèle en ses membres épars.

Trois colonnes seulement sont restées debout. Deux appartenaient au pronaos; la troisième, de proportions un peu plus fortes, haute de plus de dix mètres, se dressait à l'extérieur ; son chapi-

teau est ébréché. On peut suivre sans trop de peine, le périmètre de la cella ; quelques blocs en indiquent l'enceinte et le sol garde quelques-unes des dalles qui le recouvraient.

Le temple était d'ordre dorique, assez vaste, sans être immense. Les fûts s'allongent à peu près dans les mêmes proportions qu'au temple de Sunium ; les tailloirs des chapiteaux n'accusent qu'une faible saillie ; enfin une certaine grâce tempère la majesté un peu sévère des lignes. Aussi les archéologues assignent-ils au temple de Némée une date postérieure à celle du Parthénon. Il aurait été construit dans les dernières années du quatrième siècle avant l'ère vulgaire.

Tout est de pierre; on rencontre rarement des monuments grecs en marbre, en dehors d'Athènes et de ses environs immédiats. 11 était réservé aux Romains, grands constructeurs de voies, de mettre à contribution toutes les carrières du monde soumis par eux, et de promener de l'Afrique à la Gaule, de l'Asie à l'Espagne, les marbres, les granits, les porphyres les plus précieux. Les Grecs étaient plus empressés à construire des temples qu'à percer des routes; aussi est-on sûr, et cela se vérifie en Grèce comme en Sicile, de trouver à peu de distance des cités, les carrières qui en ont fourni les matériaux.

Du vallon de Némée nous nous élevons sur une pente rapide, chevauchant à la recherche de Hagios Georgios.

flagios Georgios est uji village dp quelque fin?

portance ; il succède à la ville de Phliunte et fut sans doute construit de ses ruines. C'est au village moderne que nous passerons la nuit; mais respectueux des gloires séculaires, nous faisons avant tout visite à l'antique cité. Les restes, à peine reconnaissables, sont presque partout rasés au niveau du sol. L'acropole renfermait, nous dit-on, un temple de Junon et un temple de sa fille Hébé, leurs colonnades blanches s'encadraient aux colonnades noires des cyprès, mais cyprès et colonnes ont disparu sans laisser de traces. Au suddePhliunte, coule un petit ruisseau qui va rejoindre l'Anopus. Nous sommes peu éloignés de l'Omphalus, point que les anciens considéraient comme le centre exact du Péloponèse, et en pleine Arcadie, la terre classique des bergers. Et in Arcadiâ ego.

Les bergers n'ont pas déserté ; nous en voyons quelques-uns de noble et élégante tournure; ils se tiennent debout, au faîte des rochers comme des héros de marbre au front d'un temple.

Leur fustanelle qui fut blanche, se balance autour des reins à chaque mouvement; les jambes sont serrées dans une sorte de maillot qui dessine leurs maigreurs vigoureuses et fines; les pieds chaussent des souliers qui se relèvent vers l'extrémité et sont ornés d'une houpette. La taille est mince, et bien des femmes en envieraient la grâce svelte et la souplesse exquise. La ceinture faite de cuir, est disposée pour recevoir yatagans et poignards, sabres et pistolets, tout ce bagage mena-

çant dont les hommes de l'Orient se plaisent à s'embarrasser. La Grèce, à l'exemple des grandes nations européennes, proscrit les armes apparentes. La mise en scène y perd de son originalité pittoresque si la sécurité publique y gagne : telle querelle qui aurait fini dans le sang, se dénoue par quelques coups de poing.

Le torse revêt une petite veste aux manches pendantes; enfin une calotte décolorée complète le costume. Les traits sont fortement accentués, et les moustaches, que seules le rasoir épargne, prêtent à la physionomie quelque chose de martial et d'un peu rude.

Les rois qu'a chantés Homère, devaient ressembler fort à ces bergers et comme eux sans doute ils allaient, sur la montagne, faire pâturer leurs troupeaux. Le premier sceptre fut une houlette.

Mon guide est pris du caprice de boire du laif , il interpelle un berger. Le berger nous entend; il descend, majestueux et calme, son bâton posé sur la nuque et ses mains brunes encadrant son visage. Il vient à nous. Il a du lait, nous dit-il, et ne refuse pas de nous en céder, mais ce lait ce sont les chèvres qui le portent, et il n'a pas de vase pour les traire; qu'à cela ne tienne! mon guide ne s'embarrasse pas pour si peu. Une chèvre est saisie, en dépit de ses vaines protestations, on la maîtrise, le buveur s'étend sur le dos, saisit les . mamelles comme ferait un chevreau. L'homme et la bête sont bizarrement entrelacés. Quel groupe ! parodie gro-

tcsque de la légende païenne qui nous dit la chèvre Amalthée allaitant le jeune Jupiter ; si j'avais des cymbales, je m'improviserais corybanle. La pauvre bête regarde de côté à la dérobée, son formidable nourrisson, elle a des airs de stupéfaction et d'épouvante. Aussi» à peine délivré, quelle fuite ! quelle course folle et qui ne cesse qu'à la crête des rochers les plus abrupts !

En face de Hagios Georgios, le mont Polyphengos porte quelques restes antiques. Vers le nord-ouest, plus élevé, plus majestueux, le mont Gourias se déploie, il distille de ses flancs les sources qui forment l'Asopus.

Le lendemain matin, en moins de deux heures, de Hagios Georgios, nous gagnons Stymphale que les flèches d'Hercule délivrèrent de ses oiseaux redoutés. 11 y avait là une ville ruinée dès le temps de Pausanias et qui marque vaguement son enceinte par quelques vestiges de fortifications; il y avait aussi un lac plus fameux et qui croupit encore, au milieu d'une plaine aride. C'est une sorte de marais que les pluies de l'hiver remplissent, que dessèchent presque complètement les chaleurs de l'été ; il va se déverser dans un katavothron, gouffre où les eaux bouillonnantes se précipitent avec fracas. La terre les engloutit, comme si elle voulait en grossir, au fond des Enfers, le Styx et l'Achéron.

Nous passons au-dessus de ce katavothron, et bientôt nous traversons un petit ruisseau que l'on appelle pompeusement la rivière de Lafra. Puis

nous nous engageons sur les pentes de Gérantion ; une vue magnifique nous attend à son sommet. De là on découvre les villages de Masa, de Mesano, et Phonia avec son lac bleu enchâssé dans la verdure.

La journée a été fatigante, aussi je ne tarde pas à me retirer dans la chambre que l'hospitalité obligeante d'un habitant de Phonia a mise à ma disposition.

Mais Phonia n'a rien qui puisse retenir quiconque est avant tout curieux de vieilles pierres et de vieux souvenirs ; le lendemain, dès l'aurore, nous chevauchons dans la direction de Clitor. 11 nous faudra plus de six heures de marche avant d'y atteindre.

Nous longeons quelque temps le lac de Phonia. Un pic jaillit bientôt sur la droite, tout hérissé de pins. Le sol garde quelques vestiges mal effacés de constructions antiques. Un mur paraît avoir autrefois intercepté le passage entre le lac et les montagnes qui l'encadrent à l'occident ; sans doute les habitants de Phonia craignaient les visites intéressées de quelques turbulents voisins.

Les eaux du lac de Phonia, comme celles du petit lac de Stymphale, se perdent dans un de ces gouffres que les Grecs appellent Katavothron ; puis elles cheminent souterrainement et vont reparaître beaucoup plus loin au village de Lycomia, de là enfin elles descendent au Ladon.

Le lac disparaît. Nous nous hissons péniblement dans un sentier que les chèvres semblent avoir

tracé pour leur usage exclusif. Le col que nous traversons incline au nord vers Kalavrita ; mais nous suivons la direction du sud. Le Ladon prend ici sa source ; le Ladon est un affluent de l'Alphée, l'Alphée traverseOlympie, cette eau que nous voyons sourdre dans les rochers va où nous allons nous-mêmes.

La vallée de TArvanius apparaît souriante ; quelques moulins y caquettent, faisant barbotter dans l'eau leurs roues ruisselantes. Nous sommes sur le chemin' de quelque cité antique, car une voie marque vaguement son tracé. Elle gagnait Clitor, et si la légende ne ment pas, cette voie serait la première où les roues d'un char auraient creusé leurs ornières, car les chars furent, dit-on, inventés à Clitor.

Le site de Clitor est désert ; ses temples n'ont laissé que quelques tambours ombragés d'un chêne centenaire, ses remparts que des blocs dispersés, des assises incomplètes et le cercle indécis de quelques tours.

Nous allons coucher à Kalyvia de Mazi.

Le nom d'Erymanthe s'applique tout à la fois à un groupe de montagnes et à une petite rivière affluent de TAlphée; montagnes et rivière sont peu éloignées. Nous sommes aux lieux où Hercule accomplit l'un de ses douze travaux, et c'est le troisième champ de victoire illustré par lui que nous rencontrons ; nous suivons une à une les étapes de sa gloire. A Némée il tua un lion, à Slymphale il extermina des oiseaux monstrueux ; aux campagnes

de l'Érymanthe, il étouffa un sanglier qui saccageait toute la contrée. Que de grands souvenirs en ce beau pays de Grèce ! Les héros et les dieux y font partout cortège au voyageur.

C'est aussi sur cette terre que nous foulons, qu'Alcméon se retira, fuyant les Furies acharnées à sa poursuite. Il avait tué sa mère Éryphile et voulait expier son forfait par d'austères pénitences. L'eau de rÉrymanthe neput suffire à purifler ses mains, et certes s'il existe un fleuve qui puisse laver la souillure sanglante d'un parricide, ce n'est assurément pas en Grèce. Ici fleuves et ruisseaux coulent le plus souvent à sec, et c'est merveille quand on se mouille un pied pour les traverser.

Aux rives de l'Érymanthe, ainsi qu'aux rives des autres rivières du Péloponèse, les roseaux se pressent, dérobant aux yeux des profanes la honte des Naïades et de leurs urnes taries. Parfois aussi les lauriers-roses s'entrelacent aux roseaux, frémissant comme si les baisers d'Apollon y cherchaient encore Daphné disparue.

Tripotamo où l'Érymanthe reçoit le maigre tribut de deux petits torrents ombragés de platanes, possède un khan et quelques maisons ; c'est une dépendance du village moderne de Mostivitza.

Près delà s'élevait Psophis, place forte qui défendait le passage entre l'Arcadie et l'Élide. Elle prend pour base un roc avancé qui domine l'Érymanthe et l'Arvanius. Il était une double enceinte qui a laissé des restes reconnaissables. Fiers de la

LE JUPITER D'OLYMPIB. 171

force de leur ville, et se croyant sans doute invincibles dans ce nid de pierre, les habitants osèrent s'allier aux Étoliens, aux Éléens, et défier Philippe de Macédoine. Mais Philippe était coulumicr de vaincre , et le premier assaut lui livra la place. Polybe nous dit, du reste, qu'il usa avec modération des droits de la vicloire.

Psophis conserve encore quelques gradins d'un petit théâtre et, sur la rive droite de l'Erymanthe, les fondements d'un grand édifice. Les chênes, au feuillage sombre, recouvrent les montagnes environnantes.

De Psophis à Olympie nous ne cessons de descendre. Ce sont d'abord des bois où les chênes cèdent bientôt la place aux pins; puis, le sol s'abaissant, quelques oliviers apparaissent, puis quelques champs de maïs. On traverse le petit village de La la, le dernier centre habité que l'on renconlre avant de gagner Olympie.

Olympie était moins une ville qu'un lieu sanctifié par les traditions légendaires et le culte des dieux. Tout y était prodige; la nature elle-même avait, en toutes choses, de mystérieuses origines. Jupiter, disait-on, avait combattu là contre un certain Cronus qui lui disputait l'empire du monde, et c'était en commémoration de cette victoire de son père qu'Hercule avait institué des jeux solennels. Plus tard, Jupiter lui-même confirma la consécration de cette terre et frappant le sol de la foudre, il y fit brèche. Parfois de cet antre béant s'échap-

pait une voix qui chantait des oracles redoutés.

L'Alphéo, qui traverse la plaine d'Olympie, avait été primitivement, prétendait-on, un hardi chasseur. Épris follement de la nymphe Aréthuse, il l'avait poursuivie de campagne en campagne ; mais celle-ci, toujours rebelle, toujours fuyant, avait traversé la mer et abordé aux rivages "de Sicile. Là une divinité prolectrice l'avait transformée en fontaine. L'îlot d'Ortygie, qui porte un des quartiers de Syracuse, montre encore cette eau pure et douce qui naît à quelques pas de la mer. Alors Alphée, lui aussi, sollicita sa métamorphose ; devenu fleuve, il n'abdiqua pas son amour. Toujours à la recherche de l'ingrate, il entra à son tour dans la mer, puis, par une voie mystérieuse, il gagna la Sicile, et Aréthuse, enfin touchée, consentit à mêler ses ondes aux ondes de celui qui l'avait tant aimée.

Historiquement, les jeux olympiques furent établis, ou du moins rétablis, en 884, par Iphitus, roi d'Élide, sur les conseils de Lycurgue. On les célébrait tous les quatre ans, à la pleine lune du solstice d'été. Ils duraient cinq jours, et chaque jour était réservé à un exercice spécial : le saut, la lutte, la course à pied et en char, le jet du disque, le jet du javelot donnaient tour à tour aux jouteurs l'occasion de déployer leur habileté et leur vaillance.

On organisa aussi un peu plus tard, des jeux en l'honneur de Junon, sœur et femme de Jupiter. Seules les jeunes filles y prenaient part. Elles descendaient dan§ l'arène et couraient sommairement

vêtues, des voiles trop lourds auraient gêné la légèreté de ces nouvelles Atalantes ; ce spectacle devait agréablement reposer les yeux fatigués des athlètes, des boxeurs, des assommeurs et de leurs bousculades héroïques.

Le vainqueur recevait une couronne d'olivier sauvage ; on dressait une statue en son honneur. Si le même homme avait triomphé trois jours de suite, c'est-à-dire dans trois exercices différents, on avait soin que cette statue fût parfaitement ressemblante et pût fidèlement transmettre à la postérité les traits du héros.

Aux grands âges de la Grèce, aucun titre de gloire qui fût plus envié, plus recherché, plus complaisamment étalé que celui de vainqueur aux jeux olympiques. Celui-là qui rentrait dans sa ville natale le front ceint de l'olivier, gage de victoire, voyait souvent abattre devant lui un morceau des remparts, et passait par la brèche comme un conquérant. Sparte réservait à ses fils vainqueurs à Olympie un privilège plus grand encore, ils étaient admis à combattre dans la prochaine bataille aux côtés du roi.

Le fameux Milon de Crolone tour à tour renversa, dépassa, assomma tous ses rivaux; puis pour mettre le comble à sa gloire, il chargea lui-même sur son épaule sa statue faite d'airain et seul la porta jusqu'au piédestal.

Ces statues étaient souvent l'œuvre des sculpteurs les plus illustres. Lysippe avait fait celle d'un

certain Polydamas de Scolusse, l'homme le plus grand et le plus fort de son temps. On racontait de lui des exploits qui semblent fabuleux. Il avait étouffé un lion dans ses bras.

Un taureau furieux mettant tout un troupeau en émoi, Polydamas l'avait saisi par une patte, arrêlé tout net, et la bête n'avait réussi à se dégager qu'en laissant son sabot dans la main de son terrible dompteur.

Être beau, être fort, être grand, cela suffisait aux Grecs pour que l'on fût digne de l'immortalité.

Les jeux olympiques restèrent en honneur tant qu'il fut un Olympe et des dieux; on les célébrait encore au troisième siècle de notre ère.

C'est au milieu de cette solennité toute païenne que le philosophe Lucien vit, aux dernières années du second siècle, Pérégrïnus se brûler vif dans un bûcher que lui-même avait fait élever. CePérégrinus, dit aussi Protée, chrétien peut-être, du moins initié quelque temps aux idées chrétiennes, dans tous les cas fou d'orgueil, avait pompeusement annoncé qu'il donnerait par son supplice volontaire un témoignage du mépris que mérite la mort.

« Dès que la lune est levée, dit Lucien, car il « fallait bien qu'elle fût aussi témoin de ce bel « exploit, Protée s'avance dans son costume ordi- « naire , entouré des sommités de la secte cy- « nique, notamment l'illustre citoyen de Patras, qui « marche, un flambeau à la main, et remplit à merce veille le second rôle de la pièce. Protée aussi por-

« tait un flambeau. Arrivés au bûcher, chacun y « met le feu de son côté, et il s'élève aussitôt une « grande flamme , produite par les torches et le « bois sec. Ici, mon cher, fais bien attention, « Protée dépose sa besace, met bas sa massue « d'hercule, se dépouille de son manteau, et paraît « avec une chemise horriblement sale. Il demande « de l'encens pour le jeter dans le feu : on lui en « donne; il le jette et dit, en se tournant vers le « midi,. car le midi joue aussi un rôle dans cette « tragédie : « Mânes de ma mère et de mon père, « recevez-moi avec bonté ! » Après quoi, il s'élance « dans le brasier et disparaît enveloppé par une « grande flamme qui s'élève... »

Voilà certes un spectacle qui fut nouveau pour Olympie.

Les jeux olympiques imposaient à tout le monde grec une trêve sacrée. Nulle scène de discorde et de haine ne devait profaner ces grandes solennités nationales. 11 y avait donc, dans cette institution, une pensée haute et noblement humaine. Ce n'était pas seulement le triomphe des corps jeunes, souples, vigoureux, puissants ; c'était encore, au moins pour quelques jours, la paix des esprits et comme le saint apprentissage de la fraternité. L'ennemi que l'on combattait la veille, furieusement, follement, il fallait le voir, l'entendre, le connaître; il fallait peut-être applaudir à la victoire de quelqu'un de ses enfants , car l'impartialité la plus austère inspirait les jugements rendus, et l'injustice était

impossible en face de la Grèce entière. Les juges ne faisaient le plus souvent que formuler un arrêt que la foule avait prononcé.

L'homme mis en face de l'homme' dans un duel loyal, obligé de se respecter lui-même dans son rival ! Quelle heureuse leçon ! mais peu féconde par malheur. La Grèce en avait pu concevoir la pensée, mais elle ne devait pas en tirer grand profit; en même temps que les jouteurs reprenaient leurs vêtements, les peuples reprenaient leurs passions égoïstes et leurs haines insensées.

Quel spectacle devait présenter Olympie aux jours de ces belles fêles ! La Grèce tout entière était là, et le spirituel Athénien, et le rude Spartiate, et le lourd Béotien et le Cretois subtil, et ceux de Messène, et ceux de Delphes, et ceux de Thèbes, et ceux d'Epi daure, et ceux qui venaient des îles, et les colons qui se souvenaient en Asie, en Gaule, en Sicile, que leurs ancêtres étaient nés sur cette terre de l'Hellade si fertile en fils glorieux. C'était une réunion de famille ; le passé, vivant encore dans le bronze des statues, dans le marbre des frontons, y souhaitait au présent la bienvenue.

Alors Olympie regorgeait d'une foule immense. En tout autre temps, on aurait aisément dénombré les habitants. Quelques prêtres, quelques gardiens du temple composaient la population, et l'on trouvait beaucoup plus de monuments que de maisons, Les dieux et les héros étaient là chez eux, les hommes ne faisaient que passer comme des hôtes 4' un jour,

Les principaux édifices sacrés d'Olympiese groupaient dans un bois dit Altis qu'une enceinte entourait. On comptait quatre portes ; la première était réservée au passage des cortèges pompeux, la seconde conduisait à l'hippodrome, la troisième faisait face au gymnase, la quatrième regardait le stade. Une cinquième porte, beaucoup plus petite, servait seulement aux prêtres et aux hommes de leur suite.

On trouvait dans FAltis un temple de Junon, Té* difice le plus ancien d'Olyrapie. Il conservait une colonne faite de bois de chêne. C'est là que l'on gardait précieusement le coffre où la boiteuse Labda cacha son fils Cypsélus pour le soustraire aux assassins; ce coffre était orné de bas-reliefs en ivoire dont Pausanias nous fait une interminable description.

Puis venait le Metroum, grand temple dorique, élevé à la mère des dieux. Les empereurs romains y trônaient en compagnie des immortels, Trajan avec Mars, Hadrien avec Mercure. Les Césars s'égalaient aux dieux, mais le jour était proche où Césars et dieux allaient disparaître dans une commune ruine.

Philippe de Macédoine avait élevé près de là, en commémoration de la bataille de Chéronée, un monument circulaire surmonté d'un dôme, entouré de colonnes. Trois statues d'or et d'ivoire s'y dressaient, reproduisant les traits du roi et de deux princes de sa famille.

On voyait encore les statues d'Antigone, de Séleucus, d'Alexandre, de Ptolémée fils de Lagus. Roi ou général heureux, conquérant ou simple athlète, quiconque avait mérité la gloire de quelque triomphe, quiconque portait un diadème d'or ou d'olivier revivait à Olympîe ; les dieux s'y composaient une cour de toutes les grandeurs de la terre.

Un autel, consacré à Jupiter, s'élevait à vingtcinq pieds au-dessus du sol et présentait cent vingtcinq pieds de circonférence. On trouvait un sanctuaire de Jupiter Aponius (qui chasse les mouches). Voilà une divinité dont la protection serait encore fort désirable aux pays d'Orient. Pourquoi avoir déserté son culte?

Un autel, quelle heureuse tolérance Jetait réservé aux dieux inconnus, et le dévot pouvait y invoquer telle puissance surhumaine qu'il préférait. On conservait l'atelier de Phidias, et nul sanctuaire sans doute n'était plus vénérable.

Une colonne de bois se dressait, religieusement protégée, sous un toit que soutenaient quatre colonnes; c'était, disait-on, la dernière relique de la maison d'Onomaûs. Ainsi, au milieu de toutes ces magnificences, on signalait à la vénération du pèlerin deux pauvres colonnes de bois. Aux âges héroïques, les demeures des hommes, celles mêmes des dieux étaient ainsi construites. Le premier temple fut une grande cabane ; les temples élevés par la suite indiquent encore les dispositions essentielles de ce modèle primitif, et les colonnes de

marbre elles-mêmes rappellent, par leurs cannelures, les entailles que la hache laissait aux poteaux de bois.

Une curiosité d'un autre ordre, mais qui sans doute amusait fort les touristes, était un écho qui répétait, sous un portique, sept fois les sons; de là son nom ^eptgphpnon, sept voix.

Enfin apparaissait le temple de Jupiter qu'avait élevé Libon. Il était de proportions énormes : soixante-dix-huit pieds de haut, quatre-vingt-quinze pieds de large, deux cent trente de long; les colonnes mesuraient plus de deux mètres de diamètre.

Ce temple avait reçu de chaque âge, de chaque peuple quelques trésors nouveaux; toute victoire y laissait un trophée et les ennemis semblaient s'associer pour le faire splendide entre tous. Sur la cime, une Victoire ailée portait un bouclier d'or; les Lacédémoniens, vainqueurs des Athéniens et des Argiens àTanagre, l'avaientfaite delà dimedubutin. Vingt et un boucliers dorés étaient des présents de Mummius. Ce Mummius, qui pilla Corinthe avait, s'il en faut croire Pline, une rapacité désintéressée; il mourut pauvre et sans laisser de dot à sa fille. Les généraux romains ne devaient pas tarder à perfectionner le système, et les Sylla, les Pompée, les César ne pillaient pas seulement au profit de la République.

Alcamènes d'Athènes avait sculpté le fronton Ouest; les Centaures y combattaient les Lapithes

W VOYAGE Àl'X SEPT MERVEILLES DU MONDÉ.

aipt noces sanglantes de Pirithoûs. Pœonios de Mpndé en Thrace avait sculpté le fronton Est ; on y voyait le roi Œnomaos vaincu à la course en char et mourant dans la carrière, tandis que triomphe spn heureux vainqueur Pélops, qui mérite ainsi la gloire de gouverner le pays et de lui donner son nom. Pœonios avait aussi modelé la gigantesque Victoire de bronze qui planait au faîte de son fronton. Enfin la merveille de toutes ces merveilles trônait dans le temple : Phidias avait dressé là le colosse, de Jupiter, et son génie s'était surpassé lui-même en cette création sublime. ,

Les Athéniens, fort renommés pour leur esprit, ce, qui ne les empêchait pas de commettre souvent de grosses sottises, avaient intenté contre Phidias» déjà âgé, une accusation de vol et de sacrilège! Le grand artiste avait été conlraint de quitter cette Athènes tant embellie par lui et si follement ingrate. Il se retira en Élide. Les Éléens l'accueillirent avec empressement et n'eurent garde de laisser inactif un ciseau qui donnait la vie. Or et ivoire furent prodigués au banni. Phidias, reconnaissant, entreprit de faire un Jupiter plus admirable encore que les JPallas par lui dressées à l'acropole d'Athènes. Il représenta le dieu assis sur un trône. Le torse était qu, fait d'ivoire. Les anciens excellaient à travailler cette matière ; ils savaient l'assouplir, la tailler, la plier, la modeler, la souder de façon à dissimuler les joints aux yeux les plus attentifs. Une couronne d'.olivier- ceignait le front. Les jambes étaient enve-

loppées dans des draperies d'or que des fleurs émaillées constellaient. La main gauche, majestueusement relevée, soutenait un sceptre dont un aigle occupait la cime. La main droite abaissée portait une Victoire ailée. Nul accessoire qui ne fût animé de figurines, de ciselures. La hampe du sceptre rayonnait de l'éclat des pierres précieuses. Au sommet des montants du trône, les Heures, les Grâces rhythmaient leurs rondes harmonieuses ; sur les traverses, Hercule combattait les Amazones, Apollon et Diane perçaient de leurs flèches les enfants de Niobé ; aux bras, des sphinx emportaient de jeunes Thébains.

Le tabouret où s'appuyaient les pieds du dieu montrait des lions accroupis. Sur le socle, Neptune et Amphitrite promenaient leur cortège de nymphes et de tritons, tandis que Phœbé s'élançait dans l'espace. Et toutes ces fables aimables, toutes ces légendes païennes, cet Olympe en miniature, semblait anéanti dans la gloire du dieu suprême; il les écrasait de sa masse formidable et son front calme planait sur toutes ces chétives immortalités.

Lorsque Phidias eût terminé sa tâche, il regarda en face le dieu fait par lui, et certes son génie avait droit à cette audace, puis il dit : « Jupiter, es-tu content? » La foudre éclata aussitôt et, tombant au pied du colosse, fendit le marbre du sol. Jupiter avait répondu.

Quelques années plus tard, Antiochus fit présent d'un rideau de laine enrichi de broderies;

on le disposa de manière à former encadrement.

Les anciens qui n'avaient pas toujours l'amour de la précision, varient dans les mesures qu'ils donnent du Jupiter Olympien. Les uns veulent qu'il ait eu trente-six coudées, les autres soixante pieds. Strabon nous dit que s'il s'était dressé debout, il aurait enfoncé de la tête le plafond de son temple.

Cléopâtre avait offert aux Éléens une somme énorme de leur Jupiter, mais vainement; Caligula prétendit se l'approprier sans autre droit que son caprice. Il méditait de le faire placer au Palatin, de le décapiter et de lui faire l'honneur de substituer à la tête qu'avait modelée Phidias, sa propre tèle impériale. Déjà les pillards officiels avaient abordé aux côtes de l'Élide, on disposait tout pour conduire au maître de Rome le maître de l'Olympe; mais tout à coup le tonnerre gronda et le vaisseau de César fut mis en pièces par la foudre.

Libanius affirme qu'au temps de l'empereur Julien, le Jupiter était encore assis dans son temple. Il y resta plus de six siècles. Enfin Théodose le fit enlever et transporter à Constantinople. Alors le christianisme triomphait de toutes parts ; il n'était plus de Jupiter pour défendre son image. Ce dieu de Phidias qu'on avait adoré si longtemps ne devait pas survivre beaucoup à la honte de son exil, il périt dans un incendie et avec lui le palais impérial qu'il devait décorer.

De tant de monuments entassés, Olympie ne garde plus rien qui soit reconnaissable. Quelques

LE JUPITER frOLYMPIE. 185

pans de murs de briques, des poteries brisées, des fragments informes, et c'est tout. L'Alphée parfois s'encaisse entre des rochers bizarrement découpés. Il est d'inextricables fouillis où les pins se mêlent aux oliviers sauvages, ceux-là même peut-être qui donnaient les couronnes qu'attendaient les vainqueurs. Le petit ruisseau de Cladaos rejoint l'Alphée ; quelques platanes le bordent.

11 y a près d'un demi-siècle, une expédition scientifique française venait à Olympie ; elle put reconnaître l'emplacement du temple et recueillir, dans les fouilles, quelques débris de sculpture aujourd'hui déposés au Louvre.

Deux métopes de marbre représentent deux épisodes des travaux d'Hercule. Dans l'une, la nymphe protectrice du dieu, est assise sur un rocher : sa main droite levée a dû tenir un rameau, gage de victoire ; Hercule (on n'a trouvé de cette figure que des restes affreusement morcelés) lui présentait, suppose-t-on, les oiseaux de Stymphale.

La seconde métope montre Hercule maîtrisant un taureau. Il y a encore un torse incliné dans un mouvement hardi et sillonné de muscles puissants ; un ciseau fier et vigoureux a modelé ce marbre.

Depuis plus de deux ans, une expédition allemande a repris méthodiquement et avec l'appui de subsides considérables, les travaux rapides et un peu sommaires de l'expédition française. MM. Curtius, Hirschfeld, Botticher et en dernier lieu le docteur Georges Treu se sont succédé dans la di-

rection des fouilles. On se propose en effet l'entreprise immense d'étudier, dans toute son étendue, le site illustre d'Olympie, et les recherches sont laborieuses, malaisées, l'Alphée, par ses débordements fréquents et les alluvions déposées, ayant bouleversé, et, sur quelques points, beaucoup exhaussé le sol primitif.

Déjà cependant sont dégagés presque complètement les restes du temple ; puis dans toutes les directions on a poussé au delà, et c'est encore le temple qu'on s'efforçait de retrouver. Sa destruction première parait avoir été en effet, comme celle de tant d'autres monuments de la Grèce, l'œuvre d'un tremblement de terre et les blocs, surtout ceux qui composaient les parties supérieures du temple, ont été projetés au loin. C'est ainsi qu'ont été découvertes, à une assez grande distance en avant des ruines, les figures des frontons.

Le fronton Est, le premier dont les débris aient reparu, œuvre, avons-nous dit, de Pœonios de Mendé, représentait les apprêts de la lutte entre Pélops et le roi Œnomaos. Celui-ci, selon la légende que la sculpture traduisait, avait appris d'Apollon qu'il mourrait le jour même du mariage de sa fille. Aussi l'avait-il condamnée au célibat. Un prétendant se présentait-il, Œnomaos le défiait à la course des chars ; on partait de l'autel de Jupiter et l'autel de Neptune, à Corinthe, était le but proposé. Et toujours, dans cette longue carrière, le roi atteignait et perçait de sa lance le malheureux qui

n'avait pas craint de briguer le dangereux honneur d'être son gendre. Pélops cependant, après tant d'autres accepta la lutte : mais il s'était assuré la complicité de Myrtilas, cocher d'Œnomaos, et celuici fut enfin vaincu. Il se tua de désespoir, disent les uns ; selon d'autres, le traître Myrtilas avait remplacé la cheville de bronze qui fixait les roues du char de son maître par une cheville de bois et le bois se brisant bientôt, Œnomaos fut précipité à terre et mis en pièces.

Des treize figures qui décoraient le fronton, les fragments de sept ont été retrouvés. Deux figures de fleuve terminaient à droite comme à gauche la vaste composition sculpturale de Pœonios. On les possède maintenant, mutilées mais cependant reconnaissables. Celle qui personnifie l'Alphée repose nonchalammentétendue, l'attitude estcalme, molle, les jambes s'allongent immobiles ; les muscles du torse que nul mouvement ne met en jeu, ne s'accusent qu'en saillies légères et gracieusement adoucies. Tout autre est la figure du Cladaos. En représentant l'Alphée, le sculpteur semble avoir eu la pensée de nous montrer une rivière tranquille, lente, aux ondes paresseuses et caressantes; il veut au contraire que dans le Cladaos nous devinions un torrent impétueux et fier. Celui-ci en effet, couché sur le côté droit, se soulève et brusquement se retourne; les muscles sont en action, accentuant leurs mobiles saillies, la charpente osseuse elle-même s'accuse et l'on voit les sillons des côtes, le creux des clavicules.

On veut reconnaître, non sans quelque vraisemblance, dans un jeune homme accroupi, l'un des serviteurs de Pélops. La jambe droite est repliée sous lui, la jambe gauche se dresse courbée et le genou en avant ; le poids du corps porte en grande partie sur le bras droit, et la main droite pose fortement contre le sol. I/aulrc main cherche, aux environs du pied gauche, une sandale maintenant disparue et qui peut-être futde bronze, détail familier, vulgaire dirait quiconque ne connaît pas les libertés et les audaces qu'acceptait le génie grec. Un homme qui se déchausse ou se rechausse placé au fronton d'un temple, c'est là ce qu'on n'oserait plus ; et cet homme cependant est admirable de noblesse, d'aisance héroïque et naïve en même temps que de vérité.

Une quatrième figure a pu être le cocher de Pélops. 11 a un genou en terre, l'autre relevé. 11 est nu jusqu'à la ceinture. Les draperies qui vont reposer sur l'épaule droite sont traitées sommairement, mais largement. Au reste, dans cette grande page, les draperies sont rares et destinées seulement, semble-t-il, à combler certains vides, à équilibrer certaines lignes.

Un torse jeune très mâle, très fier a peut-être ap : partenu à Pélops lui-même. Un autre torse plus robuste, plus âgé, a dû appartenir au corps du roi. Œnomaos ou celui de Jupiter qui présidait, comme on sait, à la lutte des deux rivaux.

La dernière figure est celle d'un vieillard assis;

jambes et cuisses sont affreusement mutilées, mais la tête est intacte et très remarquable. Le haut du crâne est chauve ; la nuque et les oreilles disparaissent cependant couvertes de cheveux abondants. Une ride profonde comme une balafre que l'âge aurait faite traverse le front; l'œil s'enfonce au creux de l'orbite, les joues semblent un peu molles, alourdies ainsi qu'il convient aux joues d'un vieillard; le nez est droit et fort, la bouche s'entr'ouvre pour parler. Ce n'est pas là une tête toute de convention, mais une tête personnelle, vibrante et qu'une vie intense éclaire.

lie fronton de l'Ouest qu'avait sculpté Alcamènes d'Athènes, représentait le combat des Centaures et des Lapithes aux noces de Pirithoûs. Des fragments plus considérables encore ont élé découverts : onze têtes, vingt-neuf grands fragments, et l'on a pu reconstituer, au moins, en partie, dix-sept figures. Apollon, bien que Pausanias l'oublie dans sa description, parait avoir occupé le centre du fronton et présidé à l'héroïque mêlée. On a retrouvé le torse et la tête. Les cheveux, partagés en boucles symétriques, portent la trace d'un diadème, qui, sans doute fut de bronze ; la colère anime le visage. La chlamyde se replie sur l'épaule gauche ; le corps est jeune, svelte en même temps que fort. Sur le dos on remarque des traces de scellement, et il en est ainsi dans plusieurs autres statues; on aurait craint de laisser tous ces grands marbres peser de tout leur poids sur la seule corniche du fronton.

En un groupe magnifique, un Centaure, le visage enflammé d'ivresse et de lubricité, saisit une femme Lapithe. Il l'étreint, ses jambes de cheval l'enserrent ; elle se défend cependant, elle a pris le monstre par la barbe, elle tire furieuse et s'efforce d'écarter loin d'elle cette bouche avide de baisers.

Il faut citer encore deux mains unies, la poitrine d'un Lapithe avec la partie supérieure de son épaule gauche.

Puis nous signalerons une fort belle métope, digne pendant de celles dont notre Louvre garde les fragments. Elle faisait partie de la même série et raconte, elle aussi, l'un des travaux d'Hercule. Le dieu est debout, vu de profil, sur un coussin que ses bras soutiennent, il porte le monde ; et d'une main qui gracieusement se lève, une Atlantide l'aide en ce rude labeur.

Cette figure, noble et grave, s'enveloppe de draperies austères, symétriques et qui rappellent un peu, mais avec plus d'élégance, celles des danseuses de bronze qui menaient leur ronde solennelle au théâtre d'Herculanum. Atlas enfin est debout devant le dieu et lui présente les pommes promises à sa valeur.

Nous savons que les monuments votifs étaient très nombreux à Olympie ; quelques-uns, en débris reconnaissables, nous sont maintenant rendus. Au faîte du fronton Est planait une Victoire qu'avaient consacrée les Messéniens, vainqueurs dans l'île de Sphactérie des troupes Athéniennes ; Pœonios lavait

sculptée. Elle reposait sur une base triangulaire. La Victoire est sortie de terre, et la base qui la portait, et l'inscription qui immortalise le nom du maître. La déesse s'envole, il n'est que son pied droit qui touche encore le tronc d'un arbre et s'y appuie comme pour précipiter un élan plus hardi. Les draperies flottent, légères, harmonieuses et trahissent librement les contours du jeune corps qu'elles recouvrent. Les seins sont hauts et fermes, le ventre est un peu fort et c'est une héroïque ardeur qui agite la vierge prête à dévorer l'espace.

Ici encore, comme dans tous les inarbres que nous livrent les fouilles, le ciseau révèle des audaces qui ne reculent devant aucune réalité, même un peu vulgaire, pour accentuer plus fortement l'expression de la vie. Quel art puissant et sûr de lui-même s'affirme là ! Car il n'y a que les forts et les grands qui savent, sans trahir le vrai, l'emporter comme en une sublime apothéose et faire entrevoir, à travers l'homme, la gloire d'un héros et le rayonnement d'un dieu.

Ainsi qu'il était aisé de le prévoir, la pioche a ramené au jour beaucoup plus de marbres que de bronzes. Le marbre est une pauvre proie pour les barbares pillards, ils ne peuvent que le briser : les métaux au contraire, le bronze même, aisément utilisables pour les besoins les plus vulgaire, tentent toujours la cupidité. Ainsi ont disparu ces statues de vainqueurs que Pausanias porte au nombre de trois mille, ainsi ont été partout enlevés les

petits détails de bronze, diadèmes, bandeaux, sandales, sceptres que portaient souvent les figures de marbre.

On possède cependant une tête d'homme en bronze, avec une barbe courte mais épaisse et des cheveux aux longues boucles.

Enfin on annonce la découverte du monument votif que Philippe de Macédoine éleva en *œraémoration do sa victoire de Chéronée et des restes d'aqueduc avec des conduites semi-circulaires en pierre de Porus.

D'après la convention intervenue entre le gouvernement grec et le gouvernement allemand, les objets exhumés dans les fouilles d'OIympie, restent la propriété de la Grèce, mais l'Allemagne, à qui seule incombent tous les frais, se réserve le droit exclusif de les reproduire et de les mouler durant quelques années.

LE VHAttE D'ALEXANDRIE

lL La Ville d'Alexandrie, Ateiandre et Mébémet-Ali.

Dans la soirée du 16 décembre 1874, le Mœris arrivait en vue d'Alexandrie. Le Mœris, voilà un nom qui déjà nous rappelait les souvenirs vénérables de la terre des Pharaons. Par malheur, il était trop tard pour qu'on nous permit l'entrée du port.

La passe est difficile; les bas-fonds perfides, les rochers sous-marins dont parle Pline n'ont pas

disparu» et les paquebots pourraient tomber dans les pièges où parfois périssaient les galères de César et d'Antoine.

Force nous fut de rester au large durant toute la nuit; seule l'étoile scintillante du phare nous annonçait Alexandrie et l'Egypte.

Dès l'aube, un pilote vient à bord. Le Mœris s'ébranle et s'achemine lentement vers le porj. Des bouées, de longues perches marquent et, limitent la passe.

Le premier aspect que présente l'Égyple, n'a ni grandeur ni originalité pittoresques. La côte est basse et aride, la ville étalée uniformément n'accuse aucun ensemble imposant, aucune curieuse saillie, aucune silhouette harmonieuse ; le regard erre sur cette interminable platitude, sans trouver rien qui l'attire et le retienne. Nous laissons derrière nous une longue digue encore inachevée ; la mer, irritée de l'usurpation nouvelle que l'on prépare, lui jette son écume et bat furieusement les blocs encore mal assujettis.

Les objets se précisent cependant, sans devenir plus séduisant. A notre gauche, lile de Pharos s avance, entassant les bâtisses disgracieuses d'un arsenal et d'un palais vice-royal. Un isthme de construction antique et dit autrefois heptaslade, car il avait sept stades de longueur, relie au continent celle lie devenue ainsi une presqu'île. Cet isthme, où deux passages étaient ménagés, séparait le grand port, aujourd'hui délaissé, du port d'Eunoste, le

Lfc t>HARE D'ALEXANDRIE. 195

seul qui reste en usage. Les soldats de César et les Alexandrins s'y livrèrent à plusieurs reprises de furieux combats.

Pharos portail, sur un rocher qui termine son extrémité orientale, le phare, illustre entre tous, le plus considérable que les anciens eussent élevé et le plus somptueux qui fût jamais. Ce phare construit par les ordres du premier des Ptolémées avait eu pour architecte Sostrade de Cnide ; il coûta huit cents talents, c'est-à-dire trois millions neuf cent trente-six mille francs.

Entièrement fait de marbre, il était partagé en trois étages. Carré à sa base, il devenait octogone, puis rond; il ceignait une galerie qui permettait d'en faire le tour. Le curieux que les degrés de marbre avaient conduit jusque-là, pouvait embrasser d'un regard Alexandrie tout entière, ses riches campagnes, le Delta sillonné de canaux, le Nil traînant au loin ses eaux fauves et la mer que le limon souille sur un espace immense. Le feu rayonnait à une hauteur de plus de cent dix mètres au-dessus du rivage; on pouvait l'apercevoir à une distance de quarante kilomètres.

A l'appui de cette description sommaire, nous citons quelques textes empruntés aux auteurs anciens et du moyen âge.

Le document le plus ancien est une épigramme très récemment découverte et attribuée à Posidippe, poète grec, qui vivait avec Callimaque à la cour de Ptolémée Philadelphe. Cette épigramme que vient

de nous rendre un papyrus trouvé au Sera peu m de Memphis, est sur ces feuilles vénérables, accompagnée de fragments très divers et non moins intéressants : quarante-quatre vers d'Euripide appartenant à une tragédie perdue, quelques autres Vers tragiques aussi inédits, et probablement d'Eschyle, un compte de dépense qui énumère ce que le Trésor public a donné de pain ou de blé à deux recluses du Sérapéum, enfin une seconde épigramme sur un sanctuaire d'Alexandrie, consacré à Arsinoé Aphrodite. Cette Arsinoé étafl la femme de Ptolémée Philadelphe.

Voici lepigramme sur le phare d'Alexandrie, le seul de ces précieux fragments qui intéresse notre sujet :

« Pour le salut des Grecs, cette tour qui veille « dans Pharos, ô Protée, seigneur de ces lieux, fut « élevée par Sostrate Cnidien, fils de Dixiphane. « Dans l'Egypte, point d'tle offrant de station éle- « vée; presque au ras des eaux s'étend la berge où « viennent mouiller les navires. Pour cette raison « se dresse droite et haute dans les airs cette tour « qui, sur d'inabordables rochers, apparaît pen- «c dant le jour; de nuit, le marin, courant avec le « flot qui le porte, verra du sommet de la tour bril- « 1er une grande flamme, et sans doute il courra «c droit vers Tanrou-Kéres, et il ne manquera pas « du secours d'un dieu sauveur, ô Protée hospita- « lier, en se dirigeant de ce côté. »

Maintenant, écoutons Strabon :

« Cette même extrémité (orientale) de l'île est « formée par un rocher entouré d'eau de toutes « parts, surmontée d'une tour à plusieurs étages, « admirablement construite en marbre blanc, qui « porte le même nom que l'île. Elle fut élevée par « Sostrate de Cnide, favori des rois, pour le salut « des navigateurs comme le porte l'inscription. « En effet, sur un rivage qui, de chaque côté « d'Alexandrie, est bas, dénué de porls, garni d'é- « cueils et de bas-fonds, il était nécessaire de placer « un signal élevé et très remarquable, afin que les « navigateurs, arrivant de la haute mer, ne pussent « manquer l'entrée du port... La bouche occiden- « taie n'est pas non plus d'un abord facile; elle « n'exige cependant pas autant de précaution. Elle « donne entrée à un autre port, appelé Eunosle, « en dedans duquel est un port creusé de main « d'homme et fermé; celui dont l'ouverture est a masquée par la tour du phare est le grand port ; « les deux autres lui sont contigus à leur extrémité « et n'en sont séparés que par la chaussée nommée « Heptastade. »

« L'entrée du port, lisons-nous dans les Comte mentaires de César, est si étroite qu'un vaisseau « n'y peut aborder malgré ceux qui sont maîtres du « phare. César qui craignait que l'ennemi ne s'en « emparât, le prévint pendant qu'il était occupé * ailleurs, y débarqua ses troupes, s'en saisit et y « mit garnison. Par là il fut en état de recevoir suce rement par mer des vivres et des secours ; aussi

!t>8 VOYAGE AUX SEPT MERVEILLES DU MONDE.

« envoya-t-il dans toutes les contrées du voisinage « pour s'en procurer. »

Flavius Josèphe, dans son histoire de la guerre des Juifs et des Romains, parlant d'une tour dite de Phazael, élevée à Jérusalem, nous dit : « Sa « forme ressemblait à celle du phare d'Alexandrie « où un feu toujours allumé sert de fanal aux ma- « riniers pour les empêcher de donner à travers « les rochers qui pourraient leur faire faire nau- « frage; mais celle-ci était plus spacieuse que « l'autre. »

« L'entrée du port d'Alexandrie, dit-il dans un « passage précédent, est très difficile pour les vais- « seaux, même durant le calme, parce que l'em- « bouchure en est très étroite, et que des rochers (( cachés sous la mer les contraignent de se dé- « tourner de leur droite route. Du côté gauche, une « forte digue est comme un bras qui embrasse le « port : et il est embrassé du côté droit par File « de Pharos, dans laquelle on a bâti une très grande « tour, où un feu, toujours allumé et dont la clarté « s'étend jusqu'à trois cents stades, fait connaître « aux mariniers la route qu'ils doivent suivre. »

Masoudi, écrivain arabe du quatrième siècle de l'Hégire, que cite Makrisi, écrivain arabe plus moderne, parle ainsi du phare : « Entre le phare et la « ville d'Alexandrie, à présent, il y a un mille ence viron ; le phare est sur l'extrémité d'une langue « de terre entourée d'eau de tous côtés et construit « sur la bouche du port d'Alexandrie ; mais non

LE PHARE D'ALEXA5WUE 1»

« pas le vieux port où les bateaux n'abordent pas « à cause de son éloignement des habitations... « La hauteur du phare actuellement esta peu près « de deux cent trente coudées. Anciennement, elle « était d'environ quatre cents coudées ; le temps» « les tremblements de terre et les phiies l'ont dété- « rioré... Sa construction a trois formes ; il est « carré jusqu'à un peu moins que la moitié et un « peu plus que le tiers ; là, la construction est en ce pierre blanche ; ce qui fait cent dix coudées à « peu près. Ensuite, la figure en devient octogone « et il est alors construit de pierre et de plâtre « (restauration relativement moderne, sans doute) « dans l'étendue de soixante et quelques coudées. « Un balcon l'entoure, qui permet de se promener « tout alentour. Enfin, la partie supérieure en est « ronde... i T n écrivain dit avoir mesuré le phare « et avoir trouvé deux cent trente-Irois coudées. « H est de trois étages. Le premier étage est un « carré haut de cent vingt et une coudées et demie ; « le second est octogone, de quatre-vingt et une « coudées et demie ; le troisième étage est rond ; « il a (rente et une coudées et demie. Ebn-Joubère « assure, dans son mémoire de voyage, que le « phare d'Alexandrie paraît à plus de soixante-dix « milles, que lui-même a mesuré un des quatre « côtés de l'édifice, en 578 de l'hégire (1200 de « l'ère chrétienne), et qu'il l'a trouvé de plus de « cinquante coudées, que la hauteur dépassait en- « fin cent cinquante brasses. »

Enfin, un autre Arabe, Ibn-Batouta, qui naquit à Tanger en 1302 et voyagea durant vingt-quatre ans en Russie, Asie Mineure, Syrie, Espagne, Soudan et même eu Egypte, parle aussi du phare d'Alexandrie. « Dans ce voyage, je visitai le phare et je trouvai « une de ses faces en ruine. C'est un édifice carré « qui s'élance dans les airs. Sa porte est élevée au- « dessus du sol et vis-à-vis est un édifice de pa- « reille hauteur qui sert à supporter des planches « sur lesquelles on passe pour arriver à la porte du « phare. Lorsqu'on enlève ces planches, il n'y a « plus moyen de parvenir à la porte du phare. En « dedans de l'entrée, est un emplacement où se « tient le gardien de l'édifice. A l'intérieur du phare « se trouvent beaucoup d'appartements. La largeur « du passage qui conduit dans l'intérieur est de « neuf empans, et l'épaisseur du mur d'enceinte de « dix empans. Le phare aquarante empans sur cha- « cune de ses quatre faces. Il est situé sur une « haute colline à une pararange de la ville et dans « une langue de terre que la mer entoure de tous « côtés, de sorte qu'elle vient baigner le mur de la a ville. »

Une médaille antique, à l'effigie de Sabine* {emme de l'empereur Hadrien, porte sur son revers une représentation du phare d'Alexandrie, mais sommaire, inexacte et contraire à toute vraisemblance.

Tout a disparu du phare antique jusqu'au dernier bloc.

Le nom de phare primitivement, avons-nous dit,

fut un nom propre qui désignait, une île ; il devint un nom commun appliqué à toutes les tours à feu que l'homme éleva dès lors pour la sécurité de la navigation. C'est la répélition du même fait qui s'était produit pour le Mausolée devenu aussi un nom commun encore appliqué aux monuments fu néraires d'une importance extraordinaire Le phare, comme le mausolée , eut sa lignée et paraît avoir servi de type aux conslructions du même genre que l'antiquité éleva par la suite. Noire Gaule dût à Caligula le phare qui fut le plus célèbre en ces âges lointains après celui d'Alexandrie. Il se dressait sur la côte de Boulogne et resta à peu près complet jusqu'en 1644 époque à laquelle la mer qui le minait, finit par le jeler bas.

Alexandrie a son phare moderne mais qui ne marque même pas l'emplacepierit de son glorieux aticêtre : il occupe non l'exlrémilé orientale, mais l'extrémité occidentale de Pharos. C'est une création de Méhémet-Ali, intelligente sans doute , très heureuse, mais cette tour de soixante-cinq mètres n'a d'autre mérite que son utilité. Au seuil môme de l'Egypte, ce qui fut fait honte à ce qui est. Et jamais de revanche ; au pays du Nil, le passé partout écrase le présentai ce n'est pas de ses magnificences, c'est, et cela suffit, de ses souvenirs.

Le Mœris a jeté l'ancre. Tout alentour de nous, sont mouillés de grands paquebots; leurs cheminées noires jettent au ciel, bleu la souillure de leur fumée. Près de Pharos, quelques vaisseaux de guerre

alignent à leurs flancs sombres les gueules des canons. Les navires à voile, bricks, trois-mâts robustes, goélettes mignonnes, lourdes felouques, calques légers , rapprochés, serrés bord à bord, nous dérobent la ville; les vergues s'entrelacent, forêt flottante dont les cordages sont les lianes.

Deux hommes, deux princes, qui pensaient grandement et qui voulaient fortement, ont fait Alexandrie : Alexandre et Méhémet-Ali , le second , après plus de vingt siècles d'intervalle, reprenant l'œuvre du premier.

Ce qu'a réalisé Méhémet-Ali, Bonaparte avait dite de l'entreprendre, et sans doute il auralftl à son orgueil de conquérant d'associer son m celui d'Alexandre. Mais pour notre César Frafaçai& l'Egypte n'était qu'une étape, il nourrissait trop de rêves pour que ses victoires éphémères pussent produire autre chose qu'un fracas retentissant. **

Ce qu'était Alexandrie antique , Strabon, César, Josèphe nous le disent, à défaut des ruines presque complètement disparues. Dinocharès en avait dre^pé le plan ; il donna à la ville une étendue de <j»jnze mille pas et la forme circulaire d'une chlamydé macédonienne. Aux jours les plus florissants, la population atteignit environ cinq cent mille âmes. Ce même Dinocharès, nous dit le crédule Pline, avait entrepris de faire, en pierre d'aimant, le plafond d'un temple consacré à une certaine Arisnoé, sœur du Ptolémée régnant. La statue de la princesse di* vinisée aurait été faite en fer, et l'aimant l'attirant

La Pliai* d'Alexandrie.

et la retenant, elle aurait plané en l'air, au-dessus de la tête de ses adorateurs. La mort de Farchilecte et du roi arrêta les travaux, et ce rêve extravagant resta un rêve.

Alexandrie, œuvre d'une volonté unique, création subitement improvisée, présentait une parfaite symétrie, une régularité savamment raisonnée, au contraire des villes qu'a formées le labeur patient des siècles. Des fouilles, des sondages ont permis de reconstituer le plan primitif.

Les rues, régulièrement alignées et se coupant à angle droit, formaient comme un gigantesque damier. Il y avait des boulevards plantés d'arbres, des places carrées, des colonnades, des portiques. Ne croyons pas cependant qu'Alexandrie fut une cité solennellement insipide, selon l'idéal de certains ingénieurs ; l'ingénieur d'Alexandrie était Grec, il ne pouvait l'oublier et la ville, créée par lui, associait, à ces magnificences un peu uniformes, quelque chose des grâces aimables où se complaisait le génie de la Grèce. Au reste, thermes, temples, palais s'élevaient côte à côte, car Alexandrie n'eut pas d'enfance ; k peine née, détrônant Thèbcs qui avait détrôné Memphis, elle usurpa le premier rang. Les Ptolémées n'eurent pas d'autre capitale. Dynastie grecque adoptée par l'Egypte et personnifiant l'alliance des deux pays, ils vivaient sur la terre que la conquête leur avait livrée, mais aussi près que possible de leur première patrie.

Alexandrie réunissait el résumait deux mondes.

2A» VOYAGE AtîX SEPT MERVEILLES DH MOM>Ë.

Les proconsuls Romains y maintinrent le siège du gouvernement. 4

Puis vint le temps des invasions et de leurs dévastations terribles; l'immensçcité fie fut plus qu'une bourgade de sept à huit mille habitants. Damielte et Rosette tirèrent profit 4e, cette misère et de cet abaissement; c'est à eljes qu'alla un peu de la vie qui abandonnait leur illustre rivale. Au moyen âge Damiette et Rosette avaient plus d'importance qu'Alexandrie. Aujourd'hui, "Alexandrie se relève avec une rapidité singulière, et Dfuniette ej Rosette déclinent avec la même rapidité.

Alexandriç, avons-nous dit, sortit de terre tout d'un élan, lorsqu'eut parlé Alexandre, sa renais sance fut aussi presque subite, et tout d'un bond. Alexandrie renaît grande cilé. Mais il n'est plus de Dinocharès pour en dresser les plans et l'on ne saurait trouver, dans tout l'empire ottoman, une ville moins pittoresque. Alexandrie dépouille les guenilles dont le moyen âge avait déshonoré ses ruines. On découvre encore à grand'peine quelques masures curieuses, quelques minarets égaies et comme honteux de la déroute de l'Islam; mais bientôt Une restera, conservant quelque physionomie orientale, que le sable de la plage et l'azur rayonnant du ciel. L'Occident triomphe de l'Orient, non sans fracas et sans orgueil.

La place dite des Consuls est le forum d'Alexandrie. Plusieurs consulats, dont celui de France, sont groupés alentour. Les maisons, docilement

alignées et d'apparence tout européenne, dessinent un vasfe parai lélogranfme. Des acacias aux gousses énormes et que nous trouvons, en plein mois de décembre, couverts d'un feuillage luxuriant, sont là plantés avec une parfaite régularité; ils forment un cadre vert où chevauche, turban en tête, sabre au côté, un gigantesque Méhémet-Ali de bronze. Il est juché sur urt haut piédestal et affecte, non sans bonheur, les airs superbes d'un conquérant. A droite, à gauche, deux kiosques de bois, bariolés de couleur^ criardes, abritent les orchestres militaires contre les pluies qtri ne tombent jamais. La musique de quelque régiment joue là, attirant, comme dans nos villes de provinces, ceux et celles qui veulent voir et.se faire voir.

La moitié de la population d'Alexandrie est formée d'un assemblage cosmopolite où les Grecs tiennent, par le nombre, le premier raag, les Français et les Italiens, à peu près égaux, le second et le troisième. Au resle, la confusion des langues accuse la confusion des races; trois langues se disputent les enseignes, le Français, le Grec et l'Italien; l'Arabe n'apparaît que par exception, il semble n'être que toléré. Les rues développent d'interminables perspectives; leurs hautes maisons, coupées de gramls balcons, rappellent assez bien les maisons de Naples.

La population est généralement aussi peu intéressante que ses maisons. Mais Alexandrie, comme le Caire, a ses ânes qui partout attendent le pro-.

meneur. Qui n'a pas vu l'âne d'Egypte ne connaît pas l'âne. L'âne d'Egypte est une petite bote 9Êr gnonne, éveillée, docile; 41 est à ces malheureutd tristes roussins de nos pays ce qu'un généreux coursier de bataille est à la famélique Rossinante de nos tiacres. L'âne ne vit bien que dans un pays tin peu chaud : le climat de l'Egypte lui est particulièrement favorable.

Chez nous il dépérit; plus au nord, il ne peut vivre qu'avec des soins tout particuliers, il est aussi difficile de conserver un âne à Moscou qu'une girafe à Paris.'Ayons donc quelque indulgence pour la disgracieuse apparence de nos baudets et leur caractère difficile ; ils sont dépaysés, ils souffrent, c'est leur excuse.

L'âne d'Egypte, à la bonne heure I il a la jambe fine et solide, le poil gri» clair, la tête bien construile et d'un joli dessin,* l'œil vif; ses longues oreilles se dressent fièrement et mobiles, dès que vous parlez, elles s'agitent comme d'un frémissement inlelligent. La charmante bête ! Comme elle trotte! Elle vous portera, elle vous conduira mieux que bien des ciceroni, et toujours sûrement, mollement, rapidement. Indiquez-lui la direction que vous voulez prendre, elle devinera aussitôt si vous voulez voir la colonne de Pompée ou les obélisques deCléopâtre.La foule est compacte, partout fourmillante, n'ayez nulle peur, vous ne heurterez ni rien, ni personne, vous passerez partout, puis un braie* ment joyeux vous annoncera que vous êtes arrivé.

Le harnachement est pittoresque et digne de la bête qui le porte : la selle est rouge, parfois relevée de broderies bleuâtres, et rouges aussi les rênes. Enfin Fânier, pieds nus, jambes nues, toujours courant, criant, frappant, complète à merveille l'âne.

L'âne est la monture vraiment nationale de l'Egypte, et cela sans doute depuis la plus haute antiquité ; nous verrons, par le témoignage des monuments pharaoniques, que l'âne fut connu et employé bien antérieurement au cheval. Aujourd'hui encore, en dehors d'Alexandrie et du Caire, où l'élément Européen est très nombreux, le cheval est fort rare. Certains ânes d'Arabie coûtent jusqu'à mille francs, et souvent les personnages les plus riches n'ont pas d'aulre monture.

Peu séduits par les squares poudreux, les places bruyantes et toutes ces splendeurs banales du présent, nous nous empressons à chercher dans la ville moderne, quelques vestiges de la ville qu'elle Templace. Deux monolithes sont restés debout, glorieux survivants ; ils dominent de haut l'Alexandrie moderne, et font planer au-dessus d'elle, le souvenir de l'antique Alexandrie. Ce sont l'obélisque, dit Aiguille de Cléopâtre et la colonne dite de Pompée.

L'obélisque se dresse à l'extrémité orientale de la ville, sur lé bord de la mer. Quelques bastions qu'une herbe maigre s'efforce en vain de tapisser, des masures croulantes, un chantier de pierre, des débris de toutes sortes, des haillons, voilà le cadré.

2t8 VOYAGE AUX SEPT MERVEILLES DU MONDE.

Le granit rose s'entaille malaisément sous les morsures de l'acier; ici il a subi des morsures qui semblaient moins redoutables, mais qui, les siècles aidant, ont fait plus rude besogne ; rongé des vents salins, le bloc a perdu ses hiéroglyphes sur deui de ses faces. Cet obélisque avait un frère qui lui tenait compagnie; nous ne pûmes le voir, car on l'avait recouvert de terre pour le protéger de tout nouvel outrage. Il était tombé, nous dit Touvet qui voit dans ce fait un prodige, et s'était rompu en deux morceaux le jour même de l'entrée des Turcs à Rhodes. Les Anglais viennent cependant de l'emporter, et le voilà condamné à la souillure des brouillards de Londres.

Ces beaux blocs décoraient les abords d'un édifice dit le Cœsareum qui fut construit par les ordres de Cléopâtre, de là leur nom vulgaire. Mais ils peuvent s'enorgueillir d'une bien plus lointaine origine; Tôt h mes III, dont ils gardent le cartouche, les avait dressés à Héliopolis, quinze siècles auparavant.

Pour des yeux qui n'ont connu longtemps que FEurope décolorée , tout est surprise et joie aux pays d'Orient. Le plus petit incident amuse, un rien séduit, car la lumière enveloppe les choses les plus misérables d'une magnificence inattendue.

Nous tournons le dos à l'obélisque, et voilà. que débouche une file de chameaux. Us cheminent lentement, gravement, balançant en une régulière cadence, leurs ballots et l'homme qui s'y lient

LE PHARE D'ALEXANDRIE. 2f1

accroupi. Comme fond à ce tableau tout à coup improvisé, ce sont des baraques de planches vermoulues , des arbres gris de poussière , un rempart blanc, un ciel fait d'azur et d'or, puis jetant dans ces clartés, de sombres taches, des femmes qui passent drapées dans leur robe bleuâtre.

Nous sortons de la ville par une porte voisine de l'obélisque. La ville d'Alexandrie conserve une ceinture de bastions ; mais toujours plus peuplée, toujours grandissante, elle s'acharne , dirait-on, à la rompre et déjà, sur plus d'un point, elle l'a fait éclater. Les boulevards font brèche et des quartiers nouveaux, tout pimpants, tout joyeux, vont germer sur les ruines des escarpes renversées, des fossés comblés , des glacis disparus. Envolés de quelque geôle farouche , des captifs ne feraient pas plus brillant étalage de leur liberté reconquise.

Nous franchissons une voie ferrée et descendons jusqu'à la mer. Le sol est partout semé de poteries en pièces; débris, ruines confuses encombrent le rivage. Briques, pierres, marbres, granits ont souvent croulé en gros Wocs, sans échapper au mortier qui les soude. On reconnaît deux petites salles voûtées. Les colonnes qui les partagent en deux nefs, enchâssent, disposition bizarre, un tambour cubique entre deux tambours arrondis. Le mode de construction, les matériaux employés, les moulures des chapitaux, la présence du mortier et de la brique cuite (les anciens Égyptiens n'employaient guère que la brique crue), tout annonce un travail

Romain. Le populaire, toujours empressé à donner aux plus humbles vestiges des noms retentissants et surtout à associer les souvenirs du passé aux choses encore présentes , appelle ces ruines bains deCléopâtre. Cléopâtre certainement ne les a jamais connues; et il est fort douteux qu'on y doive reconnaître des bains. Au reste, la mer réserve à ces incertitudes une conclusion radicale. L'homme avait envahi son domaine, elle le ressaisit. Cintres interrompus , murailles incomplètes se dressent en falaise, elles les ébrèche furieusement. Déjà aux chapiteaux qui ont roulé sur la grève, la guirlande verte des algues remplace les acanthes effacées; les grands dallages apparaissent visibles encore mais inondés. Un fût de granit est là gisant, le flot le heurte, l'enveloppe, comme s'il avait mission de l'emporler.

Si ces ruines n'ont pas vu Cléopâtre, ces rivages l'ont certainement vue. Cette reine qui put se croire longtemps destinée à vaincre tous les vainqueurs, avait des fantaisies de comédienne et de courtisane ; l'orgueil du rang suprême ne lui faisait pas dédaigner les farces les plus grotesques. Qu'on en juge par cet exemple que nous raconte Plutarque traduit par Amyot :

« Antoine se mit quelquefois à pêcher à la ligne, « et voyant qu'il ne pouvait rien prendre, en était « fort despit et marri, à cause que Cléopâtre était « présente. Si commande secrètement à quelques « pécheurs, quand il aurait jeté sa ligne, qu'ils se

« plongeassent soudain en l'eau , et qu'ils allassent « accrocher à son hameçon quelque poisson de ceux « qu'ils auraient eux péchés auparavant, et puis « retira ainsi deux ou trois fois sa ligne avec prise. « Cléopâtre s'en aperçut incontinent ; toutefois elle « fit semblant de n'en rien savoir, et de s'émerveiller « comment il péchait si bien : mais à part elle conta « le tour à ses familliers, et leur dit que le lendemain « ils se trouvassent sur l'eau pour voir l'ébatement. « Ils y vinrent sur le port en grand nombre et se « mirent dedansdes bateaux de pêcheurs, et Antoine « aussi lâcha sa ligne, et lors Cléopâtre commanda à « l'un de ses serviteurs qu'il se hâtât de plonger de- « vant ceux d'Antoine et qu'il allât attacher à l'hame- « çon de sa ligne quelque vieux poisson salé, comme « ceux qu'on apporte du pays du Pont ; cela fait « Antoine qui cuida qu'il y eût un poisson pris, tira « incontinent sa ligne et adonc, comme l'on peut « penser, tous les assistants se prirent bien fort à « rire, et Cléopâtre en rianl lui dit : Laisse-nous, « seigneur, à nous autres Égyptiens habitants de « Pharos et de Canope, laisse-nous la ligne ; ce n'est « pas ton métier; ta chasse est.de prendre et de « conquérir villes et cités, pays et royaumes. »

Pauvre Antoine! il était moqué et mystifié avant d'être trahi et abandonné. Et c'est ainsi qu'il se préparait à la bataille d'Actium !

Ces rivages égyptiens virent en effet, et deux fois, la catastrophe suprême qui décida, entre les grands ambitieux de Rome, de l'empire du monde. Pompée

poursuivi par César y périt et quelques années plus tard Antoine poursuivi par Octave y périt à son tour.

Des bains deCléopàtre pour gagner la colonne de Pompée, le second monument d'Alexandrie vraiment digne de ce nom, il faut rentrer en ville et la traverser tout entière. Chemin faisant, nous trouvons, enchâssées à l'encoignure d'une maison moderne, quelques statuettes de basalte sans tête m mains. Un colosse de porphyre apparaît plus loin, gravement assis sur son trône. On la rompu par le milieu, et sa poitrine décapitée gît à ses pieds. C'est là une œuvre de l'époque byzantine ; la lourdeur , la grossièreté du travail ne le prouvent que trop bien.

Un bruyant débat attire la foule. Une discussion violente s'est élevée entre un chameau et son chamelier. Le chamelier veut aller de l'avant, le chameau veut aller de l'arrière. Celui-ci tire le licou d'un côté, celui-là le tire d'un autre, celui-là crie, celui-ci grogne. L'homme veut rentrer en ville, la bête veut retourner aux champs qu'elle regrette. Les deux entêtements s'équilibrent longtemps. L'homme à la fin triomphe cependant, une grêle de coups venge son autorité méconnue.

Plus loin une large porte encadre des oignons amoncelés qui forment des pyramides jaunes. Delà marchandise aux marchands accroupis alentour, la lumière promène ses reflets, répandant comme une poudre , <J'or. Sans cesse passent trottinant les petits ânes suivis de leur ânier.

Nous voici bientôt et sans être sortis de l'enceinte, au milieu de riches cultures. D'innombrables palmiers y jaillissent, couronnés de leur panache vert. Des irrigations, ingénieusement combinées, entretiennent partout la fraîcheur et la fécondité. L'air est plein du grincement interminable des norias ; de jeunes mulets sont condamnés au labeur éternel d'en tourner les roues. Les légumes verdoient, encadrés de petits fossés que tour à tour on inonde. Les figuiers renversent leur ramure sur la margelle ruisselante des puits.

Parfois un homme enlace le fût svelte d'un palmier ; il grimpe, le voilà qui se suspend à la cime que ses pieds font vaciller, puis il saisit les grappes pendantes et cueille à pleines mains les dattes noires ou rouges.

Après les murailles blanches, les rivages arides, combien ces vergers opulents reposent les yeux! Mais la ville grandit et les attaque de toutes parts; elle lance ses rues à travers les futaies , les arbres tombent sous la hache et les troncs décapités vont rouler dans la poussière.

Au bord d'un petit sentier d'aspect encore tout champêtre, un édifice, de l'époque Romaine, a laissé debout deux colonnes doriques et quelques vagues substructions. Près delà apparaît la colonne de Pompée.

On sait que Pompée ne vint en Egypte que pour s'y faire couper la tête. Lorsque la postérité, obsédée de ce souvenir sanglant, donna le nom de cette

illustre victime, au plus beau des monuments d'Alexandrie, elle faisait peut-être un acte de légitime expiation, mais en même lemps un contresens archéologique de la plus flagrante invraisemblance. La fameuse colonne fut en réalité érigée par le préfet d'Egypte, Publius, sous l'empereur Dioctétien et en son honneur. Elle mesure trente-, deux mètres de hauteur totale, et le fût seul, monolithe de granit rose, vingt-deux mètres.

Cette colonne ne parait pas avoir été primitivement isolée comme nous la voyons aujourd'hui; elle décorait probablement une des cours de Sérapéum. Ce temple le plus riche et le plus vénéré d'Alexandrie attirait encore un nombreux concours dp fidèles, au temps même de l'empereur Théodose, après le triomphe officiel du Christianisme. On sait que les cultes païens restèrent très longtemps en grande faveur auprès d'une partie considérable de la population Égyptienne; Philse gardait ses collèges de prêtres sous l'empereur Marcien, c'està-dire- ver» 450. Aussi le même Théodose promulgua-t-il un édit qui ordonnait la destruction de tous les temples et sanctuaires païens de l'Egypte; cet édit, par bonheur, ne fut qjie très incomplètement exécuté; mais à Alexandrie, vint un peu plus lard un homme qui ne pouvait manquer une aussi belle occasion de signaler ses haines et surtout de remplir ses coffres.

Nous voulons parler du patriarche Théophile, l'adversaire furieux de saint Jean Chrysostome qui

lui dut' ses persécutions, son bannissement de Constantinople et sa mort. Théophile souleva la populace, et ce n'était que trop facile dans une ville partagée entre plusieurs cultes ennemis. Les dévols de Sérapis voulurent défendre leur temple, mais vainement, on en massacra quelques-uns, et tout fut pillé, dévasté, mis en pièces. Le triste héros de celte victoire ne manqua pas de se faire large part dans le butin.

Le Sérapéum était, au dire des anciens, après le Capitole, un des plus magnifiques temples du monde. Entièrement construire marbre, il présentait, à l'intérieur, trois revêtement§ de métal, le premier de cuivre, le second d'argent,* te troisième d'or.

De tant de splendeurs le souvenir seul est resté, car si la colonne de Pompée s'est encadrée dans quelque cour du Sérapéum, elle est l'œuvre d'un autre âge et d'un autre peuple ; le Sérapéum existait bien antérieurement à Dioctétien. Ibn-Batouta, le voyageur arabe que déjà nous avons cité, prétend que de son temps, l'escalade de la colonne de-Pompée fut entreprise et heureusement accomplie. Une flèche à laquelle une corde était fixée, fut lancée par dessus le chapiteau et la corde, glissant sur le granit, alla pendre de l'autre côté. Au moyen de cette corde, très légère sans doute, on éleva un câble beaucoup plus fort et un homme s'y accrochant, se hissa jusqu'au faite.

La colonne de Pompée occupe le sommet d'un

2tS VOYAGE AUX SEPT MERVEILLES DU MONDE.

plateau poudreux et rocailleux. Une haute base carrée porte le fût qui, à son tour, porte un chapiteau dont le ci-eau a un peu brutalement sculpté les acanlh s corinthiennes. Rien déplus simple, mais par sa masse même, ce monument est imposant et son isolement le grandit encore. Près de là sont gisantes des statues de basalte noir, brisées, couchées le nez dans la poussière ; elles encadrent de leurs ruines, le colosse qui leur survit. Parfois une fillette les escalade, souple, légère, espiègle et farouche comme une chèvre, elle enjambe leurs jambes énormes, clip accroche ses petits pieds nus à leurs cartouches royaux, et triomphante, se fait un piédestal de leur haute tiare.

Plus loin s'étale un vaste cimetière, car Alexandrie nouvelle s'écarte, comme avec un respect religieux, de cette terre qui si longtemps fut sainte. Aucune enceinte, aucune barrière n'enferme ce cimetière ; les lombes pressées côte à côte, toutes blanches, semblent des blocs de marbre abandonnés sur un vaste chantier. Souvent une pierre dressée, stèle funèbre, porte le nom du mort ; à ses pieds, dans un petit cercle de maçonnerie, végète un aloès maigre, triste plante, sainte cependant et qui préserve du mauvais œil, la seule du reste qui consente à vivre dans ce sol aride et fait de cendres humaines. Tout cela rayonne furieusement et, sur le sable jaune, s'enlèvent brutalement les guenilles brunes de quelques femmes qui prient. Plus loin la ville se déploie, ce sont des minarets, des toits,

des terrasses, des palmiers, des acacias tout verts.

Le plateau où trône la colonne de Pompée, recouvre de grandes catacombes. Plusieurs puits taillés à pic, y donnent accès, accès malaisé, dangereux, car il faut, pour entreprendre cette descente aventureuse, avoir, comme les Arabes, des jambes qui ne plient jamais et des pieds qui jamais ne glissent. Aussi, peu soucieux d'essayer une gymnastique téméraire, nous allons, un peu plus loin, chercher une entrée plus commode. Au reste, la promenade, dans cette ville souterraine, est bientôt interrompue ; les plafonds se sont écroulés en plusieurs endroits et les décombres obstruent les galeries. Trois salles d'une disposition régulière, et d'une assez grande hauteur sont taillées dans le tuf. Elles superposent, à leurs parois, plusieurs rangs d'entailles profondes qui sans doute ont enfermé desresles humains.

Un canal relie Alexandrie au Nil et par, le Nil au Caire. Créé par les anciens, il fut rétabli par Méhémet-Ali. Alexandrie ne pourrait exister sans lui, car seul il apporte, sur cette plage sablonneuse, Peau douce et avec elle la verdure, la fécondité, la vie.

Les bords de ce canal sont la promenade favorite des Alexandrins. Saules, acacias, sycomores, entrelaçant leur ramure puissante, y forment une voûte de feuillage ininterrompue. Les jardins échelonnés, comme autant d'oasis charmantes, étalent une splendide végétation. Là les conifères, venus d'A-

mérique, dressent leur pyramide gracieusement symétrique, les orangers forment des bosquets, les bananiers lancent leurs feuilles immenses et parfois fléchissent au poids de leurs grappes de fruits, puis les cactus se blottissent au pied de quelques rochers et les lianes, suspendues en guirlandes, jettent d'un arbre à l'autre, des passerelles de fleurs. Ce sont des grilles peu jalouses qui enferment ces beaux jardins ou parfois des haies de roseaux géants. Le canal a des eaux limoneuses comme le Nil à qui il les emprunte; les canges, dépassant de leur longue vergue la cime des arbres les plus hauts, y naviguent lentement, tandis que la flottille des canards caquette et croise près du bord..

Tel est l'aspect que présente le canal aux abords d'Alexandrie ; mais là où il débouche dans la ville, l'aspect change complètement. Les canges sont plus nombreuses et semblent se livrer bataille pour trouver place au quai. Plus de vergers, plus de jardins; des magasins, des entrepôts; plus d'arbres, des mâts; plus de cavaliers élégants, plus de riches équipages, une- foule affairée et de bruyants portefaix. On ne flâne plus, on travaille. Les ballots énormes s'entassent en remparts; on les roule, on les pousse, on les lance lourdement, parfois la toile se déchire, et le coton s'échappe de ces blessures.

La gare d'Alexandrie se trouve un peu en dehors de la ville. Une voie tout récemment ouverte, y donne un accès facile. Jalonnée de becs tic gaz et

de poteaux télégraphiques, elle se déploie, large, solennelle, triomphante; mais ce triomphe a coûté cher. Que de ruines tout alentour ! Il semble que le progrès se soit ici frayé passage à coups de canon. Le sol, tranché, creusé à une profondeur parfois considérable, forme de chaque côté des falaises poudreuses. Des maisonnettes de limon, tanières misérables y suspendent leurs murailles et leurs chambres béantes ; la lumière en pénètre librement les plus intimes mystères. Ce sont des quartiers, des villages entiers que la pioche a é ventres. Et cependant ces décombres sont encore habités : on y voit s'agiter des chiffons fangeux qui sont des femmes, des êtres grouillants dans l'ordure qui sont des enfants. Pauvres gens, ces débris sut Osent à abriter leurs misères ; ils attendent pour partir que ces lambeaux de maisons leur tombent sur la tète.

Les vergers ont eu leur part dans le désastre. Bien des palmiers sont tombés pour faire place à la voie nouvelle et quelques-uns restent encore couchés en travers des trottoirs. Près de là apparaissent quelques colonnes antiques découvertes dans les fouilles. Les ruines des arbres et les ruines des palais sont confondues dans la poussière.

La gare d'Alexandrie est une baraque honteuse, sale de fumée, souillée de suie. Rien d'étonnant à cela. En Egypte, les monuments qui comptent quelques douzaines de siècles, sont robustes, puissants, beaux de leur immortalité; les monuments, ou

pour mieux dire, les bâtisses qui datent d'hier, sont toujours croulantes. Plus une chose est moderne et plus elle est vermoulue.

Le train du Caire nous emporte. La campagne est plate, nous courons sur un terrain d'alluvion que le limon du Nil a peu à peu formé. À notre droite, le lac Mariout (Mareotis) étale ses eaux fangeuses que de grands oiseaux effleurent de leurs ailes. Puis viennent d'opulentes cultures. Voilà bien la grasse Egypte dont les Hébreux regrettèrent si souvent les bons légumes et surtout les oignons succulents. La canne à sucre forme des carrés symétriques et ses roseaux sont hérissés de longues feuilles; on dirait des phalanges en bataille. Le blé, germant à peine, couvre la terre comme d'un léger duvet.

Au corps de l'homme, les artères, les veines, partout circulant, partout entrelacées, portent partout le sang et la vie, ainsi, dans ce riche delta, les canaux d'irrigation courent, s'entrecroisent et fécondent le sol. Nous ne voyons pas encore le ftil, mais déjà il se révèle par ses bienfaits. Son eau arrose la terre que lui-même a faite de soi* limon, et ce limon battu, séché au soleil a fait les petits villages qui, s'échelonnent dans la campagne. Heureusement qu'il ne pleut pas en Egypte ; un orage passant, il ne resterait du plus beau village qu'un tas de boue.

Au reste, ces villages de la basse Egypte- se ressemblent tous. Ils composent un décor pittoresque,

mais peu varié. Ce sont toujours les mêmes huttes carrées et basses, les mêmes terrasses que défendent les chiens toujours grognant, les mêmes chameaux qui cheminent parles rues, dépassant les maisons de toute la hauteur de leur bosse, la même mosquée, qu'un petit minaret annonce de loin, et les mêmes palmiers svelles, gracieux, qui se groupent alentour.

Enfin, nous franchissons le Nil : une première (bis, c'est le bras de Rosette, les eaux jaunâtres s'encadrent dans des rives assez plates : une seconde fois, c'est le bras de Damiette, celui-ci plus petit que le premier. Après cinq heures de marche environ, nous atteignons le Caire.

* Pompée (Aleiandrie),

fyiiiiiides se rellélaiil

ïejophis el le Sëra|iéuni, Saqqarab, Dochour, Abousir, Giseb.

L'expédition que nous allons entreprendre, nous fera passer en revue, non pas seulement les illustres pyramides de Giseh, mais encore les pyramides de Dachour, celles de Saqqarah, celles d' Abousir ; nous parcourrons presque tout entière, la nécropole que la cité royale de Mcmphis avait répandue sur une longueur d'environ trente kilomètres. ■

Une voie ferrée suit la rive gauche du Nil et remonte jusqu'à Siout, capitale moderne de la haute Egypte. Nous n'avons garde de dédaigner ce moyen de transport peu pittoresque sans doute, mais fort commode. Un train nous emporte et avec nous, notre guide, nos montures, quatre ânes aussi aimables que vaillants, notre petit bagage et les vivres nécessaires à une campagne de deux jours. Nous n'allons pas nous éloigner beaucoup du Caire, et cependant il faut, avant le départ, nous munir de toutes choses ; nous ne trouverons plus que des palmiers, des ruines et du sable.

La voie ferrée passe à travers une campagne fort riche. Partout les blés verdoient et les palmiers forment d'interminables colonnades. Nous descendons à la station la plus voisine du village de Bédréchéin, et tandis que le train disparaît, suivi d'un long panache de fumée, nous enfourchons nos bêtes.

L'âne succédant sans transition à la locomotive, voilà un de ces contrastes comme l'Egypte en présente souvent.

Bédréchéin, est un des petits villages qui végètent sur l'emplacement de Memphis. « fille habitante « de l'Egypte, préparez ce qui doit vous servir dans « votre captivité, s'écriait Jérémie, parce que Menace phis sera réduite en un désert ; elle sera abattre donnée, elle deviendra inhabitable. »

Cette lugubre prophétie s'est à peu près vérifiée ; Memphis n'est pas inhabitable, mais Memphis est

inhabitée. Le Caire, voisinage funeste, s'est construit de ses ruines.

Et cependant, il y a seulement huit cents ans, subsistaient des débris encore considérables. Abdel-Latif, historien arabe, parle de grandes portes, des pylônes probablement, et de lions de proportions colossales qu'il vit debout.

La décadence de Memphis commença en des âges bien lointains. Capitale et résidence habituelle des quatrième, cinquième, septième et huitième dynasties, elle atteignit son plus haut degré de prospérité et de splendeur, entre 4400 et 3500 avant Jésus-Christ.

La onzième dynastie déplaça le centre de l'empire, et Thèbes usurpa le premier rang. Dès lors Memphis fut en Egypte ce que Moscou est en Russie, une reine découronnée. Toutefois, Memphis fit longtemps encore grande figure ; tant de gloire y avait passé, tant de souvenirs y restaient attachés. Puis le peuple Égyptien, entre tous, fidèle à ses dieux, trouvait là quelques-uns de ses sanctuaires les plus respectés. Les rois eux-mêmes, au milieu des magnificences de leur nouvelle capitale, n'oublièrent jamais la cité désertée par eux, ils ne cessèrent pas de l'honorer et de l'enrichir au moins de quelques offrandes. Les Ptolémées, à leur tour désireux de mettre leur jeune royauté sous la vénérable protection des traditions nationales, se plurent à embellir cet illustre berceau des grandeurs Égyptiennes. Memphis cependant vivait surtout de son

passé. Au temps de Strabon, la ville subsistait, mais à demi dépeuplée. Elle paraît, en ses jours florissants, s'être étendue, sans doute avec ses faubourgs, sur une longueur de vingt kilomètres ; mais elle n'a jamais dû se développer beaucoup en largeur, le désert est là bien près, avec ses dunes, ses vallons rocailleux, et d'autres que des morts ne peuvent l'habiter.

La richesse des campagnes qui occupent l'emplacement de Memphis, est un obstacle au travail des fouilles, aussi les recherches ont-elles été toujours interrompues presque aussitôt qu'entreprises. Les fragments mis au jour sont peu nombreux. Nous apercevons, dans un trou, un Ramsès II, prince de la dix-neuvième dynastie, qui régnait environ quatorze cents ans avant notre ère.

C'était un terrible batailleur et les murailles de temples nombreux racontent encore pompeusement l'épopée de ses victoires. Le conquérant qui baigna ses mains dans le sang, a maintenant le nez dans la boue ; cela ne me déplairait pas, si l'homme ici n'était une statue. Dans la longue bataille des siècles, Ramsès a perdu ses jambes; il mesure encore, après cette mutilation, onze mètres. Fait d'un seul bloc d'un fort beau calcaire blanc, le héros se tenait debout, le pied gauche en avant (les cuisses indiquent le mouvement) et les bras rapprochés du corps. La tête ceint une haute tiare. Les traits sont nobles, doux, empreints d'une auguste sérénité, et, par bonheur, ce beau visage n'a subi au-

curie injure. Il y a là une individualité précise qui fait présumer l'exactitude du portrait.

Un second colosse, beaucoup plus petit, celui-ci de granit rose, est étendu sur le dos; c'est une femme, probablement quelque déesse, mais le temps et l'humidité en ont altéré les contours. Enfin, auprès d'une maisonnette, nous surprenons, rangés en demi-cercle, une grotesque assemblée de manchots, d'estropiés, de culs-de-jatte; pauvres infirmes! ils furent des rois ou des dieux, mais qui donc les a convoqués ainsi en une séance solennelle et sur quoi peuvent délibérer ces têtes ébréchées ?

La campagne est admirable jusqu'à ses extrêmes limites. Le Nil, débordant chaque année, la féconde de son limon généreux ; mais où s'arrête l'inondation s'arrête aussi toute apparence de vie. Pas de transition, c'est le désert aussitôt. Ici les blés touffus, les dattiers géants, les légumes gras, les trèfles plantureux que broutent les chameaux, là rien que le sable et le rocher.

Un mouvement de terrain ne tarde pas à nous dérober la vue même des derniers champs. Les pyramides de Saqqarah apparaissent et d'autres encore ; nous sommes au pays des morts.

Un vallon se creuse, nous y descendons et non sans joie, nous découvrons une maison d'un aspect confortable. Cette maison porte un nom illustre, Mariette Ta fait construire. C'était là qu'il avait son quartier général au temps où il interrogeait, la

«ft VOYAGE AUX SEPT MERVEILLES DU MONDE.

pioche à la main, les mystères de cette solitude. Le mai Ire du logis, avant notre départ du Caire, nous a obligeamment remis une lettre d'introduction, aussi les portes nous sont-elles aussitôt ouvertes. Nous sommes les hôtes de notre grand archéologue.

Une sépulture, composée de deux chambres carrées, s'ouvre à quelques pas de la maison ; un puits est béant près de l'entrée.

Entre les découvertes nombreuses que Ton doit à Mariette-Bey, la découverte du Sérapéum est la première en date, la iplus considérable et peut-être la plus féconde en curieux enseignements. La pieuse Egypte nous a livré là une page de ses annales religieuses.

Rien d'apparent ne subsistait, et déjà Strabon avait dit : « Le temple de Sérapis est construit dans « un endroit tellement sablonneux que les vents y « amoncellent des amas de sable sous lequel nous a vîmes les sphinx enterrés, les uns à moitié, les « aulres jusqu'à la tête. »

Quelques siècles plus tard, l'ensevelissement était complet. Quel prodige de divination il fallait pour retrouver des édifices dont tout vestige avait disparu ! Il est des chercheurs de ruines qui semblent flairer les traces du passé comme un bon chien de chasse flaire le gibier ; l'un et l'autre suivent une piste et le chien n'est pas toujours le plus acharné.

Aidé de subsides fournis par le gouvernement

Français, Mariette remua des montagnes de sable, il dut, sur certains points, porter ses fouilles jusqu'à une profondeur de plus de vingt mètres. Un à un, les sphinx reparurent, ils formaient une allée longue de plus de vingt kilomètres, l'Egypte aimait à peupler les abords de ses sanctuaires de ces gardiens solennels. Puis les pylônes furent exhumés à leur tour avec le carrefour, décoré de statues, qui les précédait, puis le temple enfin et la nécropole des Apis.

Merveilleuse résurrection, ces lieux sacrés apparaissaient, vides de leurs prêtres et de leurs fidèles* mais encore tout pleins de leurs souvenirs, car lô sable, conservateur respectueux de toutes chgses, avait épargné, à ce grand passé, les outragée des invasions, les pillages des profanateurs. La vieille Egypte, vaincue, détrônée, dépouillée de ses dieux, avait confié ses reliques au désert, et le désert, dépositaire fidèle, les restituait à la science. Cependant ce ne fut qu'un rêve, un éclair rapide dans 1* nuit, les objets les plus précieux emportés, les mystères pénétrés, la moisson des souvenirs et des confidences curieuses rassemblée, le désert s'est refermé; et le temple, les pylônes fastueux, les sphinx ont repris, pour jamais sans doute, leur linceul de poussière.

Seule aujourd'hui, la nécropole des Apis reste accessible; elle est entièrement souterraine et taillée dans le rocher. Le sable s'obstine à obstruer sa porte, mais par bonheur les fellahs de corvée s'ob-

stinent à la déblayer. Le jour n'a jamais eu entrée en ces catacombes mystérieuses, et maintenant que les lampes sacrées sont éteintes, il y faut pénétrer la lanterne à la main.

La roche, un peu friable et grossière de grain, n*a pu recevoir de sculptures. On y remarque cependant de nombreuses entailles où s'enchâssaient les stèles, que la piété des pèlerins consacrait; ces stèles, on pourrait dire ces ex-volo, ont été détachées et emportées au Louvre. Les galeries sont vastes, assez élevées, régulières, leurs plafonds se courbent un peu, comme pour simuler vaguement des cintres. Ces galeries décrivent une spirale; après plusieurs évolutions, elles nous ramènent au point de départ. Plus de trente caveaux les bordent; là sont déposés les sarcophages des Apis. Chaque caveau a le sien.

Ce sont des urnes formidables, longues de quatre à cinq mètres et taillées dans un seul bloc de granit rose. Les couvercles, massifs, inébranlables, diraiton, ont cependant été un peu déplacés, les tombes ont foutes été visitées et dépouillées de leurs reliques.

Nous nous hissons et non sans peine, sur un des couvercles, et de là nous descendons dans le sarcophage. C'est une véritable chambre, haute de deux mètres environ; on y peut faire quatre ou cinq pas. On trouverait des humains plus étroitement logés que n'étaient ici, les momies des bœufs. Pas de sculptures, rien qui dissimule et qui égaie

ces masses prodigieuses; à peine de loin en loin, et très légèrement tracées, quelques lignes d'hiéroglyphes. Quel temple étrange et quelle sinistre promenade! Colossales, noires, les tombes, une à une, émergent des ténèbres et, le visiteur passé, les ténèbres aussitôt retombent sur elles, comme un funèbre rideau. Sous les voûtes aux perspectives incertaines, la voix se perd fuyante et prolongée sans fin ; les murs ont des résonnances singulières, comme si les échos mal étouffés vibraient encore des hymnes religieuses.

Cette nécropole ne remonte pas à un âge extrêmement reculé. Entre les stèles et les inscriptions recueillies au nombre de plus de mille, les plus anciennes nous reportent à la dix-neuvième dynastie, c'est-à-dire au quinzième siècle avant l'ère vulgaire, les plus modernes sont de la dynastie des Ptolémées. C'est donc ici que, durant plus de mille ans, les bœufs, élevés à la dignité d'Apis, ont trouvé leur dernière demeure. Le veau qui briguait l'honneur d'être proclamé Apis, devait être noir et porter une tache blanche triangulaire sur le front; il était supposé l'incarnation vivante de Phtah, divinité particulièrement honorée à Memphis et que les Grecs avaient assimilée à Vulcain.

Les fouilles du Sérapéum ont été l'occasion d'une révélation curieuse ; une des rares inscriptions que portent les sarcophages, contient le nom de Cambyse. Cambyse, le conquérant impie qui fit furieuse guerre aux armées de l'Egypte, ce qu'on

aurait pu lui pardonner, et guerre non moins furieuse aux dieux de l'Egypte, ce qui était un crime inexpiable, Cambyse qui jetait des chats sur les remparts de Péluse et frappait, de son épée, le bœuf Àpis lui-même, serait-il devenu dévot dans ses vieux jours ?

A quelques pas du Sérapéum, se trouve la tombe de Ti, monument beaucoup plus ancien et qui appartient au premier empire, c'est-à-dire à une époque antérieure à notre ère de trois à quatre mille ans. L'importance de la sépulture nous donne le droit de conclure à l'importance de celui qui y fut déposé.

Toute la partie extérieure de la tombe a disparu, la partie souterraine, mieux protégée seule sub- , siste. Les chambres n'ont pas été taillées dans le rocher 5 là comme au Sérapéum, le rocher est grossier et impropre à la sculpture ; elles ont été construites d'uncalcaire très fin et d'une belle couleur blanche.

I43 vestibule est maintenant ouvert à tous les vents, le plafond a croulé, ébréchant les piliers carrés qui le soutenaient. Piliers incomplets, murailles lézardées gardent tout un monde de figurines ciselées d'une main légère. De là part un couloir étroit qui nous conduit dans une salle assez vaste. Partout des sculptures d'un faible relief, mais dune extrême élégance. Elles sont relevées de couleurs peu variées, parfois conventionnelles, et qui opposent, sans nuances intermédiaires, leurs tons nette-

ment tranchés. Peu de divinités, peu d'allégories; pas de personnages emblématiques, de monstres bizarres où l'homme et la bête se confondent pour former un dieu ; point de Toth à tête d'ibis, d'Anubis à tète de chacal, rien de ce cortège fantastique dont la mort s'environne aux hypogées de Thèbes. Ici, le surnaturel semble inconnu, les rêves mystérieux dont s'épouvante la pensée, n'ont pas trouvé place. C'est la vie familière, toute réelle de ce monde dont les scènes se déroulent autour de nous ; et cela est joyeux, tout aimable, tout charmant.

Voilà une cange et son équipage; le reîss fait battre de cordes un matelot indocile ; le Nil, naïvement figuré, laisse voir ses poissons, ses hippopotames qui livrent terrible bataille aux crocodiles. Un troupeau de bœufs franchit un gué, et le bouvier marche en avant, portant un jeune veau dans ses bras. Plus loin ce sont des ânes, dignes aïeux de ceux que nous montons, un petit ânon trottine près de sa mère. Ici de nombreux esclaves défilent, ils vont porter au maître des offrandes : gazelles, antilopes, singes, chiens et des cuisses de bœufs déjà toutes préparées pour la cuisine. Sans doute on a fait grande et heureuse chasse, on terminera la fête par quelque magnifique festin. C'est merveille de voir avec quelle précision, quelle finesse et quelle justesse, ces animaux sont représentés ; ce sont là comme des croquis sommaires, mais d'une parfaite vérité.

Voici une boucherie, on égorge des moutons, on

dépèce un bœuf. La basse-cour est amplement fournie d'oies, de grues et de canards. Puis viennent des ouvriers occupés aux travaux les plus divers, ce sont des menuisiers, la scie à la main, des charpentiers qui construisent des barques, façonnent des planches, des bûcherons frappant un tronc d'arbre à grands coups de hache.

. Après l'industrie, l'agriculture, la vie des champs, ses labeurs et ses plaisirs.. On sème, on sarcle, on fauche, et s'aidant de la fourche, les moissonneurs élèvent une haute meule de blé, pyramide moins durable que celle des Pharaons, mais plus joyeusement construite.

Au milieu de ces tableaux si variés, le maître apparaît souvent; l'artiste lui a donné des proportions beaucoup supérieures à celles du petit monde qui l'environne, moyen naïf d éviter toute confusion.

Ce maître se fait une cour de ses femmes, de ses fermiers, de ses serviteurs, de ses bêtes. Nous le voyons gravement assis au milieu d'un cercle de musiciens; on le régale d'une sérénade. C'est un repos, c'est un plaisir de lire ce long poème. Quelle douce sérénité dans ces souvenirs sans gloire ! Quelle souriante bonhomie ! Ces idylles d'un bon gentilhomme campagnard valent bien les épopées d'un conquérant. Mais qui penserait que c'est là une tombe et que la mort s'est encadrée dans ces murailles frémissantes de vie?

Une chambre plus petite fait suite à la première :

elle a des sculptures du même caractère et d'un travail aussi parfait.

On désigne sous le nom de Saqqarah, le site aujourd'hui désert qu'occupaient le Sérapéum et ses dépendances. Là sont groupées plusieurs pyramides dont la plus considérable et la plus haute est dite pyramide à degrés. Au contraire de toutes les autres pyramides, elle ne s'élève pas tout d'un jet, mais comme par étapes, et superpose six énormes gradins. Il paraît que l'intérieur présente aussi des disposition tout à fait inusitées ; on n'en peut plus juger maintenant, le sable et les décombres obslruent complètement l'entrée. Peu de monuments ont plus vivement exercé la critique des archéologues. Les uns veulent y voir un Sérapéum antérieur à celui que nous visitions tout à l'heure et la première nécropole des Apis ; les autres y supposent la sépulture d'un roi des dynasties les plus lointaines, soit du roi Ouénéphès de la première dynastie, soit du roi Kékéou de la seconde ; mais tous s'accordent à faire remonter jusqu'à une prodigieuse antiquité, la construction de cette pyramide. Ce serait le plus 'ancien monument de l'Egypte, et peut-être du monde.

Les quatre faces ne sont pas complètement égales : encore une bizarrerie inaccoutumée. Deux comptent cent vingt mètres, les deux autres cent sept seulement. Les blocs, de médiocres proportions, ne forment plus des assises parfaitement jointes, aussi l'escalade est-elle très facile

De la cime, le regard se promène librement sur un vaste horizon. Vers le sud, s'étend un sol sablonneux et des trous, béants de toutes parts, y marquent d'innombrables sépultures. Près de ces solitudes dévastées, sourit une campagne opulente. Là où le niveau du, sol s'abaisse, les eaux du Nil, s'insinuant par de souterraines infiltrations, forment de petites mares; le limon déposé, laisse tout alentour son terreau noir. Cependant un long rideau de palmiers nous dérobe le fleuve, père toujours fécond de toutes ses richesses.

Il y a des champs que la charrue retourne, et d'autres qui ont déjà fait germer l'espérance de la moisson prochaine ; on dirait des échantillons d'é • toffes étalés sur une table immense.

Quelques villages groupent leurs huttes poudreuses, tandis que s'élève au loin un rempart de montagnes arides. Vers l'ouest, deux grandes pyramides assoient, dans le désert, leur triangle majestueux ; d'autres pyramides plus petites se dispersent autour d'elles. Est-ce encore une pyramide qu'il faut reconnaître, plus près de nous, dans un monticule fait de pierre et de sable? Au delà, c'est le désert sans fin. Inclinant vers le nord, les yeux découvrent l'antre sombre qui donne accès au Sérapéum .

Puis viennent les pyramides d'Abousir, puis leurs sœurs géantes, les pyramides de Gizeh, colosses entre les colosses, montagnes prodigieuses qui couronnent et terminent celte chaîne de sépultures for-

midables. Le Nil apparaît près de là, scintillant, mais quelques contreforts abruptes nous cachent le Caire.

Nous avons vu, du côté du sud,, de nombreuses ruines jalonnant le désert ; aussi ne manquonsnous pas de nous diriger dans cette direction. Ce qui nous semblait presque plat, embrassé du haut de la pyramide, est coupé de vallons et bosselé de monticules ; la marche est pénible, car le sol fait de sable et de décombres, fléchit partout sous le pas. Que de débris ! hiéroglyphes incomplets, urnes mises en pièces, ossemenls épars. Les crânes blancs roulent sur les traînées de sable jaune. Chemin faisant, nous escaladons une petite pyramide fort dégradée ; enfin, après plus d'une heure de marche, toujours dans le désert, et sans qu'une touffe d'herbe ait un instant reposé nos yeux, nous atteignons Mar&abat-eUFaraoum.

On désigne ainsi une puissante construction qui eut sans doute une destination funéraire ; Mariette- Bey veut y reconnaître la tombe d'Ounas, un des derniers rois de la cinquième dynastie. C'est non pas une pyramide, mais un massif carré fait de blocs énormes. L'entrée encombré* de fragments de granit rose et aujourd'hui inaccessible, se trouve sur la face qui regarde le nord.

Nous découvrons encore vers l'ouest une pyramide très ruinée, puis vers le sud, deux grandes pyramides et deux autres plus petites, celles-ci de forme singulière : de loin on les prendrait pour des

tours ébréchées, ce sont les pyramides de Dachour. Toutes sont en plein désert, il n'en est aucune qui se dresse aux campagnes que le Nil féconde; le sable, l'azur composent seuls leur cadre d'une implacable mais grandiose uniformité.

Par bonheur, la pyramide a degrés domine de haut ces solitudes embrasées, c'est le phare qui nous indique Saqqarah. Désireux de ne pas repasser sur notre piste première, à notre retour, nous obliquons un peu dans la direction de l'est. De ce côté, les débris sont plus nombreux encore. Nous sommes dans un des quartiers les plus peuplés de la cité des morts. Que de générations sont là couchées côte à côte ! Que de siècles en poussière ! Les fouilles brutales des fellahs avides, les feuilles patientes des archéologues, et je ne sais quelles bourrasques, quelles tempêtes furieuses ont bouleversé le sol. C'est une dévastation terrible, une indescriptible confusion. Des puits carrés s'enfoncent à de grandes profondeurs, pièges perfides : le promeneur, s'il n'est pas attentif à ses pas, risque fort d'aller rejoindre les momies de ses ancêtres.

Parfois quelques fûts de colonnes, délicatement sculptés, émergent des décombres ; quelques murailles de briques crues marquent les enceintes aujourd'hui profanées. Deux figures, taillées dans le même bloc, sont restées assises au bord de leur tombe. Rien n'a pu altérer leur béate sérénité. Sur leurs vêtements, au dossier de leur fauteuil, courent cl#s inscriptions hiéroglyphiques.

L'espace a manqué et les sépultures, en quelques endroits, montent les unes sur les autres. Nous trouvons des couloirs et de petites salles ; les parois en sont faites d'une belle pierre blanche. Le linteau des porles étale le nom et les titres du défunt; signes Hiéroglyphiques, sculptures sont presque toujours d'un excellent style et d'une finesse extrême. Parfois quelque ossement craque sous le pied.

Et cette exploration curieuse, nous avons pu l'entreprendre seuls et seuls l'achever, quelle joie I Pas un indigène n'est venu nous imposer sa compagnie. Quiconque a voyagé en Egypte, sait combien est rare cette félicité. Le voyageur est ici une proie; on le poursuit, on le traque, on l'étourdit, on le chasse, on le force comme Ton fait d'une bête fauve.

Tantôt ce sont des antiquités plus ou moins antiques qu'on lui apporte, tantôt on veut le conduire ici et tantôt le mener là, ce sont des cris, des clameurs sans fin, et le mot trop connu de bakchich, marque le refrain de ce concert éternel. Bakchich, grondent les grands Bédouins au visage de bronze, bakchich, disent les femmes tout à la fois farouches et insolentes, bakchich, glapissent les fillettes, bakchich, répètent les garçons demi-nus, bakchich, vagissent les nourrissons, car ils disent bakchich avant que de parler. C'est à en devenir fou. Le voisinage d'un village est surtout redoutable: L'étranger est aussitôt signalé, on le regarde, on Pépie, de,

loin d'abord, puis quelque enfant s'enhardîtà approcher, puis un autre, puis un autre encore; les pères suivent leurs fils, les pères, cinq minutes De son!

pulalion tout entière s'est i maintenant, criez, prolestez, fera, ou bien armez-vous de à refuser la plus humble a que la rapaciié improvise el vain, vous ne les lasserez pa mal gré, le supplice d'un tr Saqqarah échappe à ce fléau digne des plaies dont Moïse affligea l'Egypte. Ne voir, n'entendre personne, quel rêve et combien peu de fois réalisé!

L'exploration d'une pyramide voisine de la pyramide à degrés termine la journée. Là encore l'entrée est sur la face qui regarde le norJ; mais ce n'est qu'en rampant que l'on y peut pénétrer.

Nous trouvons une salle dont le plafond est fait de blocs énormes. De là part un élroil couloir à demi taillé dans le rocher, et à demi construit de pierres rapportées ; mais les décombres arrêtent bientôt celte pénible promenade.

Après une nuit tranquillement passée dans la maison de Mariette, le lendemain, de grand matin, nous enfourchons les ânes et partons pourGizeh,

Nous cheminons sur celte frontière toujours nettement déterminée où s'arrêtent les champs fertiles, où commence le désert. Nous courons, pourrait-on dire entre la vie et la mort ; nos bêtes souvent ont

ou pied dans tes blés verdoyants et un pied sur le sable fauve.

Nous ne tardons pas à atteindre les pyramides d'Abousir; ellet sont au nombre de trois, fort dégradées et de, hauteur médiocre. Deux chaussées, encore reconnaissables, y conduisaient; sans doute des statues, des sphynx les bordaient, ils ont déserté leur poste, ne laissant que des fragments de basalte et de granit maintenant informes. Il était d'autres pyramides encore, mais on hésite s'il fajit en reconnaître les restes confus, dans quelques monticules poudrés de sable.

Cependant nos vaillantes montures trottent rapidement, nous nous rapprochons de Gizeh et les dernières pyramides, les plus fameuses, peu à peu grandissent, et superbes montent sur l'horizon.

Nous atteignons un petit lac que l'inondation a rempli (il n'est pas en Egypte d'eau qui ne vienne du Nil). Constellés de leurs fleurs jaunes, quelques mimosas bordent la rive ; les pêcheurs ont frété là une flottille et les filets tombent, cherchant le poisson dans les eaux limoneuses. C'est une scène gracieuse, naïvement aimable et qui repose un peu de tant dé magnificences austères. Deux palmiers, un sycomore, fraternellement associés, précèdent les grandes pyramides ; c'est la seule tache de verdure dans cette immense arène.

Les pyramides de Gizeh occupent un plateau rocailleux, à la limite des terres que le Nil féconde. Elles sont commo les pylônes prodigieux qui mar-

quent l'entrée du désert. On en compte trois de proportions colossales, deux sir 1 — ' -* - : - *■ — - — plus petites, famille formid dirait-on, des flancs de celle

Vues à distance, les grand intactes ; on les prendrait poi parfaite régularité de forme ; ou plutôt les ravages de l'h qu'on approche. L'ignorance rice, toujours en quête de ri< sont acharnées sur ces mom

Plus ils étaient puissants, taille ordinaire des choses supposait merveilleux les tri fermés. On les viola, on s'ou jusqu'aux chambres intériei d'exploiter ces entassements carrière, carrière qui aurait de plusieurs cités; c'est ai disparut.

- Les pyramides, en effet, sommet, couvertes de belle pour en exécuter l'escalade, d'adresse et d'agilité. Seuls 1 sion l'entreprenaient avec encore ainsi au premier sied en croire Pline l'Ancien. Ces au fameux Saladin, que les vables de leur ruine et de 1 avaient traversé cinquante si

tf'

Une précédente tentative faite par Ma'moun, raconte Ibn-Batouta, n'aurait que très imparfaitement réussi. Ma'moun avait cependant entrepris un siège en règle; la baliste battit à coups de pierre la plus grande des pyramides. Une brèche fut ainsi ouverte où l'on trouva, ici la légende commence, une somme d'argent exactement égale à celle dépensée pour ce travail de destruction. On s'étonne qu'après ce premier résultat si encourageant, Ma'moun n'ait pas poursuivi.

Lorsque la pieuse Egypte élevait, pour protéger les momies de ses maîtres, ces citadelles inouïes, elle ne faisait pas œuvre si vaine. En quel autre pays, sous quel autre ciel, trouverait-on une tombe royale si longtemps inviolée? Et qui sait! Â-t-on pénétré tous les mystères? Sous ces masses puissantes, dans ces flancs énormes, ne reste-t-il plus rien qui soit inexploré? N'a-t-on pas suivi quelque fausse piste, profané un faux sarcophage? La mort ne nous dérobe-t-elle pas encore quelque dernier secret?

L'Egypte en effet, mettait tout en œuvre pour sauver de l'injure les restes confiés au tombeau. Elle croyait à l'immortalité de l'âme, avec plus de netteté, plus d'énergie qu'aucune autre nation de l'antiquité. Elle admettait de plus que l'âme devait un jour reprendre possession du corps. De là, la nécessité de conserver, en dépit de la mort, ce pauvre corps qui n'avait pas terminé sa tâche, de là les embaumements universellement pratiqués même

pour les plus humbles, de là l'usage de placer les nécropoles toujours en dehors du territoire exposé aux inondations du Nil et de préserver ainsi les momies de l'influence redoutable de l'humidité ; de là le secret de certaines tombes ou du moins le secret de l'entrée du caveau funéraire, de là mille stratagèmes singuliers et une sorte de stratégie savante pour dérouter les recherches : labyrinthe compliqué de galeries, portes sans issue, murailles qui dissimulent les véritables portes, couloirs obstrués, sarcophages à dessein laissés vides. Beaucoup des sépultures Égyptiennes ne se défendent que par la ruse, et nul doute qu'aux pyramides la ruse fut associée à la force.

Quelques archéologues, doués de plus d'imagination que de science, et surtout certains amateurs improvisés archéologues, ont longuement raisonné ou déraisonné sur l'origine et la destination des pyramides. Les uns ont voulu y voir un rempart destiné à arrêter l'invasion du sable dans la vallée du Nil, d'autres l'étalon de toutes les mesures eu usage dans l'ancienne Egypte. Tout cela est beaucoup trop subtil pour être vrai. On ne conteste plus sérieusement aujourd'hui que les pyramides n'ont jamais été que des tombes ; à Gizeh comme à Dachour, comme à Saqqarah, elles forment toujours le centre d'une nécropole.

« Qu'apprends-tu maintenant à l'école, de- « mandait-on devant moi à une petite fille? — L'his- « toire ancienne. — Eh bien ! dis-nous où sont les

« pyramides. — Les pyramides ! c'est au commence cernent. »

Ce n'était pas mal répondre. De ces monuments qui furent élevés au temps de la quatrième dynastie, c'est-à-dire selon la chronologie généralement admise, entre quatre mille deux cent Irente-cinq et trois mille neuf cent cinquante avant notre ère, on peut dire justement qu'ils sont au commencement. Et cependant les pyramides provuent l'existence d'une monarchie puissante. Il fallut bien des richesses et le labeur de bien des hommes pour en mener à terme la construction; elles prouvent encore une science très avancée. En effet, ce ne sont pas là des monuments de pierres informes, cène sont pas, en de plus grandes proportions, quelque* tumuli, comme en élevaient au fond des forêts, les Gaulois sur la tombe de leurs chefs ; ce sont des monuments parfaitement orientés et bâtis avec le plus grand soin. Le délicat est là dans l'énorme.

Hérodote se faisant sans doute l'écho des ciceroni de son temps, nous a transmis de curieux détails sur la construction de la grande pyramide, la plus ancienne des trois et qui fut élevée , comme on sait, par les ordres du roi Khoufou ou Chéops, pour lui servir de sépulture.

« Les uns furent occupés à fouiller les carrières de « la montagne d'Arabie ( les montagnes voisines du « C4aire ont fourni les matériaux des pyramides), « les autres, à traîner de là jusqu'au Nil les pierres a qu'on en tirait et à passer ces pierres sur des ba-

« teaux de l'autre côté du fleuve. D'autres encore « les recevaient et les traînaient jusqu'à la monte tagne de Libye. On employait tous les trois mois « cent mille hommes à ce travail. — Quant au « temps pendant lequel le peuple fut ainsi tour- « mente, on passa dix années à construire la chaus- « sée par où on devait traîner les pierres. Cette « chaussée est un ouvrage presque aussi considérable « à mon avis que la pyramide même, car elle a « cinq stades de long sur dix orgyes de large, et « huit orgyes de haut dans sa plus grande hauteur. « Elle est de pierres polies et ornée de figures d'a- « nimaux. Ainsi les travaux de cette chaussée du- « rèrent dix ans, sans compter le temps qu'on émet ploya aux ouvrages de la colline sur laquelle sont « élevées les pyramides et aux édifices souterrains « que le roi réservait à l'honneur de recevoir sa « momie.... La pyramide même coûta vingt années « de travail. »

Aujourd'hui sans revêtement, la pyramide de Chéops laisse voir son entrée qui certainement était autrefois soigneusement dissimulée. C'est un trou carré, noir, moins haut qu'un homme et qui paraît d'autant plus petit que les blocs dont il est encadré, sont de proportions colossales. Rien de moins hospitalier , c'est là comme une oubliette Pharaonique, mystérieuse, menaçante, et il faut avoir tout le zèle curieux d'un archéologue pour oser s'y engager. On ne saurait imaginer une exploration plus pénible, elle serait impossible sans l'assis-

tance de quelques Bédouins qui vivent des pyramides et de leurs visiteurs.

Ces hommes-là sont agiles comme des chats; leurs pieds nus s'accrochent à la saillie la plus légère et nous pouvons confier sans peur notre pesante maladresse à leurs bras d'acier. Mais qu'ils font payer cher leur secours! Que de clameurs! Que d'importunilés ! Leur langue, par malheur, est aussi infatigable que leurs jambes. Il est des moments dans la vie où l'on désire être sourd, ces maudits Bédouins me l'ont fait éprouver.

Nous nous engageons d'abord dans un étroit couloir, qui descend. Il va, ou plutôt il allait aboutir à un caveau creusé dans le rocher sous la pyramide , mais l'accès de ce caveau est maintenant impossible; aussi ne tardons-nous pas à changer de direction. Nous trouvons un second couloir, plus étroit encore que le premier, il remonte et sa pente, perfidement rapide, semble défier l'escalade. Impossible de se tenir debout, il faut aller plié en deux ; on nous hisse, on nous tire, on nous pousse , nous avançons.

La sueur ruisselle aux membres de bronze de nos hommes. Il semble en vérité que nous soyons tombés aux mains ou plutôt aux griffes de quelques démons. Leurs voix résonnent avec un fracas étrange : leurs faces brunes s'éclairent par intervalle à la lueur vacillante de nos bougies, leurs yeux flamboient dans les ténèbres, nous sommes comme des ballots furieusement bousculés. Aurait-

on fait serment de nous mettre en pièces? Être tiraillé par quatre Bédouins, ou être écarlelé pai quatre chevaux , l'un doit ressembler fort à l'autre. Un faux pas, et tous de compagnie nous roulerions dans quelque abime. Le granit rose dont nous sentons partout le froid poli, n'a pas une entaille où les ongles puissent s'accrocher. Quel prodige de s'y tenir et d'y tenir encore les autres !

Sur noire droite, on nous signale un puits béant, plus noir encore, s'il est possible, que les ténèbres partout répandues; c'est un piège, dirait-on, ménagé pour engloutir les profanateurs. Un de nos hommes s'y engage, et jetant ses jambes de droite, de gauche aux parois coupées à pic, il descend plus bas, toujours plus bas, et bientôt nous n'apercevons plus qu'une petite étoile scintillante; c'est la lumière que le Bédouin a emportée avec lui.

Arrivé à ces profondeurs, il nous crie bakchich ! l'amour seul des curiosités antiques ne l'invite pas à cette téméraire gymnastique. Le puits aboutit au caveau souterrain que nous signalions tout à l'heure.

Enfin nous atteignons, et Dieu sait avec quel soulagement! un couloir horizontal. Nous marchons encore courbés, le plafond est fort bas, mais du moins nous marchons et de plain-pied. Puis nous pénétrons dans la chambre dite de la reine; on peut s'y tenir debout. Il n'est rien que quatre murs ; les blocs du plafond, d'énormes pro-

portions et de granit rose comme ceux des murs, s'arcboutent en formant l'angle, sans doute pour présenter plus de résistance à l'effroyable pression de la montagne de pierre qui les enferme de toutes parts. Les assises sont d'une régularité admirable et appareillées avec un soin extrême; les joints sont à peine visibles et Ton ne pourrait pas y introduire la lame d'un canif.

Nous rétrogradons jusqu'à l'extrémité dû couloir horizontal, puis nous prenons un couloir qui monte rapidement, mais qui du moins est plus élevé que les autres. Il aboutit à la chambre dite du roi, plus grande que la chambre de la reine. Un sarcophage s'y trouve encore, sans sculptures, sans hiéroglyphes, anonyme et formidable, comme s'il avait dû contenir non les cendres d'un homme, mais la dépouille d'un dieu. Il fut certainement placé là avant la construction des couloirs, car il n'y pourrait point passer, et il faudrait, pour l'arracher à son sanctuaire, éventrer la pyramide. Ici le plafond est plat, mais certains vides, ménagés au-dessus et que Ton a pu reconnaître, atténuent la pression. La construction accuse toujours le même soin et la même science.

Quel que soit l'intérêt qui s'attache à ces retraites cachées aux entrailles de la pyramide, ce voyage poursuivi dans la nuit semble bien long. Tout, dans ces bâtisses surhumaines, est si peu selon notre humble raison que l'esprit ne saurait échapper aux pensées folles et à certain sentiment de

vague terreur. Si petits sont les vides, si énorme la masse de la funèbre montagne. On se sent mal à Taise, suffoqué» étouffé. Un seul bloc suffirait à écraser dix hommes. Cbéops ne vengera-t-il pas quelque jour ainsi sa cendre profanée?

Monter sur la pyramide est un rude labeur, mais au moins on va la tète haute et en pleine lumière.

La pyramide aujourd'hui forme un escalier de deux ceMs marches environ, et les marches hautes de près de soixante-dix centimètres, ne présentent qu'un étroit espace où poser le pied ; aussi, vue d'en bas, cette échelle de pierre semble d'une rapidité quelque peu effrayante. Les assises sont, du reste, d'une parfaite régularité et les blocs juxta» posés avec une précision mathématique.

Les maudits Bédouins imposent encore leur aide, mais ici complètement iuulile, du moins pour qui n'a pas le vertige. Us rythment leurs cris, mélopée bizarre où les langues les plus diverses se confondent, un mot anglais heurte un mot turc, un mot arabe se marie à un mot italien lui-même accouplé à un mot français; avant de venir aux pyramides, cette chanson « dû être en faveur à Babel : « C'est « le bon bakchich, arabe bien content, quarante « siècles! boum! boum! Bonaparte Kébir? Milord « le baron, Mossou Kitir boni Français tous comme « Bédouin ! » Le mot Français est selon la nationalité du patient, remplacé par Anglais, Allemand, Américain, Russe, etc.

Assourdi, fourbu, brisé, essônffl^ tout en eau,

j'atteins le faite, et tout haletant je me laisse tomber. Par bonheur, au moins pour le visiteur, la pyramide n'est plus pointue comme autrefois ; elle est terminée par une sorte de plate-forme d'environ dix mètres de côlé où gisent quelques gros blocs, derniers débris des assises détruites. Nous sommes à plus de cent quarante mètres du sol, et nous avons sous les pieds , deux millions cinq cent soixante-deux mille cinq cent soixante-seize mètres cubes de pierre. Cne montagne pour enfermer une poignée de poussière !

Jamais l'homme ne dressa semblable belvédère ; de là l'horizon se découvre sur une étendue immense, et la magnificence du spectacle est telle qu'elle fait un moment oublier la présence odieuse des Bédouins. D'un côté c'est le Caire, ses innombrables mosquées et leurs coupoles roses que les vapeurs du matin enveloppent encore d'une gaze légère ; on reconnaît la citadelle et les minarets jumeaux qu'y dressa Méhémet-Ali.

Plus près de nous le Nil fc'étale, encadré de riantes campagnes; plus près encore, la .nécropole de Gizeh montre ses puits funéraires qui trouent le sol de toutes parts. Le sphinx élève au-dessus du sable, sa tête de rocher ; puis vient la seconde pyramide presque aussi haute que la première et les petites pyramides qui leur font cortège ; plus loin, vers le sud, surgissent les autres pyramides, échelonnées et marquant conjme des étapes, à Abousir, à Saqqarah, à Dachour ; enfin c'est le désert qui, vers

l'occident, déploie à l'infini ses solitudes austères, son immense et sublime désolation.

La seconde pyramide, celle dite de Schafra ou Chéfren, conserve son revêtement, au moins dans la parlie supérieure : aussi l'ascension est-elle malaisée. Les Bédouins cependant l'entreprennent, et sur la promesse d'une gratification légère, ils dégringolent du faîte de la première et grimpent au faite de la seconde, dans l'intervalle de dix minutes. Quels jarrets! C'est vertigineux. Comment douter après cela que l'homme, ou du moins le Bédouin, descend du singe?

Autour de la seconde pyramide règne une enceinte carrée et qui, sur deux de ses faces, est formée de falaises taillées dans le rocher. Des hiéroglyphes géants les enjambent. Il est des portes ténébreuses qui donnent accès dans des chambres funéraires : Tune d'elles est fort curieuse.

Le plafond découpé au banc même de la pierre, accuse comme des solives faites de troncs de palmiers. La maison du mort imite la maison des vivants; aujourd'hui encore les troncs de palmiers Composent la charpente dont se couronne la case des fellahs. Ces chambres, d'un accès facile, formaient comme des sanctuaires consacrés au culte des aïeux ; les momies n'étaient pas là, on les tenait précieusement enfouies dans quelque caveau mystérieux.

L'intérieur de la seconde pyramide, comme l'intérieur de la première, a des couloirs bas, étroits,

rapides, et dont les parois sont faites de granit rose. Encore ici des traquenards perfides ingénieusement disposés pour rompre les os des profanes. Ces couloirs eux-mêmes que nous parcourons librement, sinon facilement, étaient obstrués de blocs qu'on y avait laissés glisser, aussitôt les funérailles achevées.

Nous trouvons deux chambres, Tune placée beaucoup plus haut que la première. La plus basse et aussi la plus petite est vide, l'autre, plus vaste, conserve un sarcophage ; son couvercle est posé à terre, ane violente glissade me prouve la parfaite conservation de son poli. Le plafond forme angle. Les murs portent en grosses lettres la date de 1816 et le nom de Belzoni, c'est le premier des archéologues modernes qui étudia la pyramide de Chéfren : par malheur, les Arabes d'El-Aziz-Othman, fils de Saladin, l'y avaient précédé dès le treizième siècle, et Belzoni ne trouva rien à glaner après eux. Dans une encoignure, une ouverture, faite de vive force, a révélé la présence d'une chambre peu importante et accessible seulement aux chauves-souris.

Le roi Chéfren ne nous est plus seulement connu par sa tombe, on a retrouvé sa statue, il y a peu d'années, dans le voisinage des pyramides. C'est là, certes, un vénérable portrait, car le prince qu'il représente régnait environ quatre mille deux cents ans avant l'ère vulgaire. La slatue de Chéfren est maintenant au musée de Boulaq, près du Caire. C'est là un des monuments de la sculpture les plus anciens qui existent et en même temps un des plus

remarquables. Le roi, de proportions plus que naturelles, est représqpté assis, les bras adhérents au corps, la main gauche posée à plat sur la cuisse. la main droite fermée. Le trône est orné de lêtes de lion. La plinthe porte le cartouche royal. Le visage est calme, doux.

Ce n'est pas là un personnage quelconque, emblématique plutôt que réel, sans réalité et sans vie ; une individualité précise s'y révèle qui fait supposer la ressemblance et la vérité. Le sculpteur a taillé sa figure dans un bloc de diorite, sorte de marbre grisâtre, veiné. Le ciseau a été conduit d'une main vigoureuse, souple, ferme, assurée : les jambes, les bras indiquent nettement la saillie de leurs muscles. Enfin c'est là non l'ébauche incertaine d'un apprenti, mais l'œuvre puissante d'un maître.

On a dit que les rois constructeurs des pyramides avaient été détestés, qu'une réaction violente, accompagnée de troubles, de révoltes, s'était produite après eux, et l'on expliquerait ainsi que la statue de Chéfren ait été trouvée ignominieusement jetée dans un puits.

Quelqu'un des cent mille malheureux qui traînèrent les pierres de sa pyramide se serait-il vengé, sur la statue, de la tyrannie du prince? Mais le diorite est dur par bonheur et les blessures reçues sont fort légères.

La troisième pyramide est beaucoup plus* petite que les deux autres ; elle mesure à peine soixantesix mètres de hauteur, c'est-à-dire un mètre de

moins que les tours Notre-Dame. Le colonel Wyse (un archéologue , anglais) y pénétra en 1837 et fut assez heureux pour trouver quelques restes du couvercle de bois qui fermait la caisse de la momie royale. Ce couvercle, déposé aujourd'hui au musée de Londres, porte le nom de Men-ka-ré, donné au soleil , dont Hérodote a fait Mycérinus. Ce prince régnait vers quatre mille cent trente-six.

Ici l'exploration de l'intérieur est relativement facile» on l'entreprend rarement cependant. Aussi les chauves-souris y ont établi une colonie nombreuse. Notre visite les scandalise fort, elles tourbillonnent autour de nous et parfois nous effleurent le visage de leurs ailes velues.

Nous avançons cependant. Les couloirs ont une pente douce et souvent même sont de plain-piçd. La chambre sépulcrale est ménagée non dansle massif de la pyramide, mais au-dessous, au vif durocher.

Cette pyramide de Mycérinus était complètement revêtue de granit rose dont quelques fragments gisent près de l'entrée. Un voyageur français , le sieur de Villament qui vint en Egypte vers 1590, assure avoir vu ce revêlement encore complet. L'emploi du granit rose prouve encore une fois sur quelle étendue considérable s'étendait l'autorité du monarque en ces âges lointains. On ne trouve, en effet, le granit rose qu'auprès d'Assouan, aux limites extrêmes de l'Egypte, à environ neuf cents kilomètres de Memphis.

Les six pyramides qui complètent le groupe de

Giseh, s'alignent au nombre de trois prëstiç lau pyramide de Chéops, et de trois, près de la pyramide de Mycérinus ; mais ce sont là des pyramides minuscules et cependant construites avec des blocs soigneusement appareillés. Quelques petites salles paraissent s'être rattachées à l'une d'elles. Leurs murs déroulent des sculptures d'un très faible relief, mais d'une délicatesse charmante ; ce sont comme des croquis légers. Le pinceau, complétant l'œuvre'du ciseau, a relevé les contours de quelques enluminures. Les sujets sont, comme à Saqqarah, empruntés à la vie champêtre. Les animaux domestiques défilent en nombreux cortège, mais le cheval n'apparait jamais.

En effet , l'Egypte de l'ancien empire ne semble pas l'avoir connu. Ce fut seulement sous le règne de Thotmès 1 er , c'esl-à-dire au dix-septième siècle, qu'à la suite d'expéditions guerrières dans la vallée de l'Euphrate le cheval fut ramené en Egypte et acclimaté.

Les puits sépulcraux couvrent un espace considérable, surtout au nord de la pyramide de Chéops. On reconnaît aussi quelques vestiges des grandes chaussées dont parle Hérodote. Le sable confond, sous ses traînées, le rocher et les blocs éboulés. Seul un pelit arbrisseau végète alentour des pyramides, il porte des fleurs bleues, mais plus encore d'épines.

Un peu plus loin, dans la direction du sud, se -trouve le tombeau dit de Campbell. Dans son état

actuel, il est entièrement souterrain. Un puits aboutit à une chambre sépulcrale, le sarcophage y garde encore sa place primitive; mais le sable s'y répand déjà en couches légères, impatient, dirait-on, de ressaisir sa proie.

Les pyramides ont un gardien digne d'elles, c'est le sphinx non moins illustre. Ce sphinx est l'aîné et le géant des sphinx de toute l'Egypte; il faut y voir, paraît-il, la représentation du dieu Armachis. C'est une montagne taillée et complétée par des blocs rapportés de façon à représenter non l'image entière d'un sphinx, mais tout au moins son buste. L'oreille a deux mètres de long, le nez un mèlre soixante-dix-neuf centimètres. Jamais l'homme ne bâtit tète si formidable. Son antiquité n'est pas moins prodigieuse que sa taille ; on sait d'une façon certaine par une inscription du règne de Chéops que, sous ce prince, le sphinx existait déjà, il compte pour le moins soixante siècles.

Le temps ne lui a pas été clément et l'homme moins encore, car, après la joie de dresser des idoles, l'homme n'a pas de joie plus grande que de les casser. Le nez est mutilé, et les joues ont de terribles balafres. Pauvre Armachis ! coiffé comme les princesses, il est beau cependant.

Dans ses grands yeux flotte un regard mystérieux. Quelle implacable placidité dans ce large front !

Que de choses dirait ce colosse si ses lèvres pouvaient parler! Combien il a vu de splendeurs

et de gloire I Combien il a vu de ces passants qui menèrent grand bruit et qui s'appelaient : Cambyse, Alexandre, Saladin, Bonaparte !

Un souvenir reste encore des exploits de celui-ci; c'est un vieillard, ruine à peine vivante, et qui, tout le jour, se tient accroupi sous le sphinx. Les deux débris se complètent, le dieu et l'homme, celuici plus chancelant que l'autre. Le vieillard, prétendon, assistait à la bataille des Pyramides ; il a vu notre César corse, au jour où il vint encadrer ses victoires

au soleil d'Orient.

A quelques pas du sphinx, Mariette-Bey a mis à découvert un monument singulier, édifice funéraire selon les uns, temple selon les autres, peut-être l'un et l'autre. Une pente rapide nous y conduit. Mous pénétrons dans une salle d'une assez grande étendue et partagée en deux nefs par des piliers carrés, monolithes de granit. Les plafonds qu'ils supportaient se sont effondrés. On trouve quelques couloirs ténébreux d'une destination incertaine. Tout est construit en albâtre oriental ou en granit rose, débité en blocs énormes et superposés avec une parfaite régularité. Pas une moulure cependant, pas un rinceau, pas un hiéroglyphe. Les matériaux employés constituent la seule richesse, et ces masses paraissent d'aulant plus puissantes qu'elles sont complèlement nues.

Quel contraste entre ce temple sans emblèmes et les temples qui déploient, tout le long de la vallée du Nil, l'interminable bavardage de leurs inscrip-

tions et l'interminable cortège de leurs dieux! Aussi dirait on que ce temple de Gizeh est l'œuvre d'un autre peuple ou du motos d'une autre foi; les archéologues s'accordent pour lui attribuer une antiquité extraordinaire.

Avant que les dogmes religieux de l'ancienne Egypte ne se compliquassent d'un symbolisme mystérieux, avant que les subtilités théologiques n'eussent fait de Dieu les dieux, l'unité divine avait été conçue, éloquemment formulée. Un temple comme celui de Gizeh convenait à celte foi austère, et peut-être a-t-on là enseigné les vérités sublimes dont le rituel funéraire nous conserve quelques fragments : « Dieu est le seul générateur », y lisons-nous, « dans le ciel et sur la terre; il n'est « point engendré. Il est le seul dieu vivant, en vé- « rite, celui qui s'engendre lui-même, celui qui « existe depuis le commencement, qui a tout fait et « qui n'a pas été fait. »

Quelle plus belle conclusion donner à ces pages où l'Egypte vient de nous apparaître avec ses monuments les plus fameux ! L'Egypte, terre des prodiges, a connu toutes les grandeurs : l'Egypte semble l'aïeule de tous les peuples; elle domine, comme une cime impérissable, l'enfance lointaine de notre humanité. Elle a des rois lorsque le reste de la terre n'a que des pasteurs errants; elle a des temples énormes, des tombeaux somptueux lorsqu'au delà de ses frontières l'homme partage l'antre des bêtes fauves; elle a une religion,

un dogme, une écriture, une morale si élevée que jamais ne furent dictés enseignements plus purs, règles plus saintes; elle est un peuple, un empire, une civilisation, lorsqu'il n'est partout ailleurs que tribus barbares et sans nom; elle existe, elle rayonne, lorsque rien ne semble encore exister. Puis elle maintient, à travers les vicissitudes les plus cruelles, son art, sa foi, sa personnalité, durant plus de quarante siècles; et par un privilège étrange, elle ^ivra peut-être, au moins dans ses ruines, lorsque rien ne sera plus. Que les fléaux les plus terribles, les cataclysmes bouleversent notre globe, que l'humanité disparaisse, que les monuments dressés par elle croulent de toutes parts, quelques pierres resteront aux tombes des premiers Pharaons et les dernières, au milieu du morne silence de la terre, elles diront qu'il fut des hommes.

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Les jardins suspendus

L'enfant, toujours avide de fables, rêve au berceau d'un roi, les fées attentives à son premier vagissement, et les dons merveilleux par elles à l'envi prodigués, et les baguettes protectrices s'étendant sur ce jeune front que rien n'assombrit encore. L'homme fait comme l'enfant, il rôve, au

berceau des illustres cités, les génies tout puissants, les héros, les dieux, et ne saurait concevoir que les plus grandes choses aient eu les plus humbles commencements. La vanité des fils se refuse à avouer la bassesse des aïeux. Aussi la légende atelle toujours et partout précédé l'histoire, et les origines des créations humaines s'enveloppent de nuages mystérieux.

Quelques chameliers arrêtés aux rives de l'Euphrate, voilà sans doute quels furent les premiers fondateurs de Babylone, et la tente faite de poil de chameau s'y dressa longtemps avant qn'il fût question de châteaux ou de palais. Mais c'était là chose trop simple à dire; les prêtres chaldéens ne pouvaient enregistrer ces vérités vulgaires au début de leurs glorieuses annales. On fit donc intervenir les dieux et les mythes les plus étranges. L'Olympe présida à la naissance de Babylone.

Selon Bérose, historien grave du quatrième siècle avant notre ère, un animal, doué de raison, aurait été le fondateur de Babylone. Il avait nom Oannès et réunissait, dans sa personne monstrueuse, une tête et des pieds d'homme, une tête et une queue de poisson. Cet être bizarre, mais fort instruit, se fit l'instituteur des hommes, les initiant aux arts et aux sciences. 11 leur enseigna la géométrie et jles premiers éléments de l'agriculture.

Le soir venu Oannès regagnait la mer et passait la nuit sous les flots. Il écrivit un livre sur l'origine des choses. Nul doute qu'Oannès eût été reçu avec

acclamation de toutes les académies, si Ton eût connu alors les académies.

Puis vinrent des rois, et chacun régna plusieurs milliers d'années; quelle épreuve pour la patience des héritiers présomptifs ! Le roi Xisonthrus est le plus fameux. Prévenu comme Noé d'un déluge imminent, comme Noé il construisit une arche où il enferma un couple de tous les animaux, et comme Noé encore il échappa seul avec les siens à l'anéantissement total du genre humain. Celle tradition du déluge, selon les récits de Bérose et les inscriptions retrouvées, présente une frappante analogie avec la Iradilion biblique. On retrouve jusqu'aux épisodes accessoires du corbeau et de la colombe. Xisonthrus devint le père d'une nouvelle humanité.

Une légende plus connue donne pour fondateurs à Babylone Ninus, Sémiramis et son fils Ninias. Sémiramis, nous dit-on, avait endigué PEuphrate, creusé des lacs- pour régulariser ses crues, établi un pont, élevé des remparts d'un développement immense, bref, fait de Babyione la plus fastueuse* la plus forle des cités. Sémiramis, guerrière et conquérante, avait porlé ses armes victorieuses jusqu'en Scythie ; Alexandre y retrouva, prétend-on, les stèles triomphales dressées par elle : « La na- « ture, y disait-elle, m'a donné le corps d'une « femme, mais mes actions m'ont égalée aux plus « grands des hommes. J'ai régi l'empire de Ninus « qui, vers l'ouest, touche au fleuve Uinamam (pro- « bablement l'Indus), vers le sud aux pays de Pen-

« cens et de la myrrhe, vers le nord aux Shakes « et aux Sogdiens. Avant moi aucun Assyrien n'a- « vait vu la mer ; j'en ai vu quatre que personne « n'abordait... J'ai contraint les fleuves de couler où « je voulais... j'ai rendu féconde la terre stérile en « l'arrosant, j'ai élevé des forteresses inexpugnables, « jai percé avec le fer des routes à travers des ro- « chers impraticables. J'ai frayé à mes chariots « des chemins que les bêtes féroces elles-mêmes « n'avaient jamais parcourus. Et au milieu de mes « occupations, j'ai trouvé du temps pour mes plai- « sirs et pour mes amis. »

Eh bien, cette histoire n'est qu'un roman, la critique moderne Ta démolie de fond en comble. Bérose, Hérodote, ignorent Ninus, Sémiramis, Ninias; ces noms n'apparaissent jamais dans les inscriptions. Diodore de Sicile et Ctésias, médecin d'Artaxerce Mnémon, d'après lequel il parle, sont convaincus d'erreurs. Rien ne reste de leurs fables qu'une tragédie de Voltaire et un opéra de Rossini ; à la vérité c'est quelque chose.

Nous avons dit les légendes, voici maintenant l'histoire, moins mensongère peut-être, mais certainement moins amusante.

Rabylone fut la capitale du royaume chaldéen. On sait que les Chaldéens s'étaient tout particulièrement appliqués à l'étude de l'astronomie. Leurs temples, de forme pyramidale et composés de terrasses superposées, étaient comme des observatoires sacrés.

Le culte, en effet, se rattachait intimement aux phénomènes célestes et dans chaque étoile rayonnait un dieu. Alexandre trouva les Babyloniens en possession d'une série ininterrompue d'observations astronomiques faites durant dix-neuf cent quatre ans.

Le dix-septième siècle avant notre ère vit les Égyptiens pénétrer dans la vallée de FEuphrate. L'empire des Pharaons s'étendait alors des grands fleuves de l'Ethiopie, tributaires du Nil, aux montagnes de l'Arménie, réunissant sous la même autorité la Nubie, l'Egypte, la Syrie, une partie de l'Arabie, la Mésopotamie. Thotmès I, Thotmès II, Thotmès III, sont les plus illustres des princes conquérants qui, de Memphis, coururent jusqu'à Babylone et Ninive. Il faut citer encore la reine Hatasou qui fut régente durant la minorité de Thotmès II, vers 1630. Cette reine Hatasou fit élever à Thèbes, en son honneur, un monument qui a laissé des ruines considérables : c'est le Déir-el-Bahari. Ellemême y raconte, en de vastes pages sculptées, les expéditions ordonnées par elle : ses soldats défilent, la hache sur l'épaule, le bouclier au bras, la lance à la main, et les clairons rythment leur marche triomphale.

Mais un jour vint où le peuple égyptien, débordé loin de ses frontières, dut rentrer dans son lit. Sur le Tigre grandissait une ville qui ne tarda pas à devenir le centre d'un empire puissant. C'était Ninive. Les Pharaons reculèrent; la suprématie,

270 VOYAGE AUX SEPf MERVEILLES DU MONDE.

dans l'Asie occidentale, passa en d'autres mains. Encore quelques siècles, et l'Egypte, jadis conquérante, sera conquise, et l'Euphrate à son tour triomphera du Nil, et Cambyse campera au palais des Thotmès.

Mais avant que Ninive pût donner des maîtres à l'Egypte, Babylone devait succomber, c'était une proie plus facile. En 1270, le roi assyrien Touklat- Adar II conquit la Chaldée. Babylone asservie resta cependant une cité considérable et comme une seconde capitale ; mais pour qui a tenu le premier rang, le second rang ne saurait suffire. Babylone ne se résigna jamais à la honte de l'indépendance perdue, de la déchéance subie, et toujours frémissante, elle s'empressa à saisir toutes les occasions de révolte.

Aussi que de massacres, que de ravages, que de ruines ! car la douceur, la clémence, étaient inconnues à Ninive, et jamais on ne vit despotes plus sanguinaires que tous ces princes assyriens. Dignes élèves des lions et des panthères qu'ils se plaisaient à braver dans leurs chasses fastueuses, ils se font eux-mêmes honneur de leur férocité. Les Pharaons les plus cruels sont des modèles de mansuétude auprès de ces monstres couronnés.

Ceux-là, dans leurs pompeux hiéroglyphes, se vantent souvent d'exploits fort inhumains, mais ceux-ci, naïvement atroces, font un complaisant étalage des plus épouvantables crimes; il semble que ce soit un poignard qui ait tracé sur la pierre

ces odieux panégyriques. Cette gloire n'est rien que du sang.

Selon l'usage assez généralement accepté en ces âges lointains, le héros parle lui-même. Écoutons Ben-nirari II qui/ après un soulèvement, reprit Babylone vers Tan 800 ; écoutons Sin-akhé-irib, qui étouffa deux révoltes de Ja cité chaldéenne, vers 702; écoutons Assour-ban-habal qui, quelques années plus tard, châtia à son tour cette obstinée rebelle :

« Sur la terre mouillée, dit Sin-akhé-irib , les « harnais, les armes prises dans mes attaques, « nageaient tous dans le sang des ennemis comme « dans un fleuve ; car les chars de bataille qui en- « lèvent hommes et bêtes, avaient dans leur course « écrasé les corps sanglants et les membres. J'en- « tassai les cadavres de leurs soldats comme des « trophées, et je leur coupai les extrémités. Je « mutilai ceux que je pris vivants comme des brins « de paille, et pour punition je leur coupai les « mains... »

« La colère des grands dieux, messeigneurs », dit à son tour Assour-ban-habal, « s'appesantit sur « eux ; pas un ne s'échappa, pas un ne fut épargné, « ils tombèrent tous dans mes mains. Leurs cha- « riots de guerre, leurs harnais, leurs femmes, les « trésors de leurs palais furent apportés devant « moi. Ces hommes dont la bouche avait tramé « des complots perfides contre moi et contre Assour, « mon seigneur, j'ai arraché leur langue et j'ai

« accompli leur perte. Le reste du peuple fut exposé « vivant devant les grands taureaux de pierre que « Sin-akhé-irib, le père de mon père, avait élevés, « et moi, je les ai jetés dans le fossé, j'ai coupé « leurs membres, je les ai fait manger par des « chiens, des bétes fauves , des oiseaux de proie; « les animaux du ciel et des eaux. En accomplissant « ces choses, j'ai réjoui le -cœur des grands dieux, « mes seigneurs, »

Enfin l'empire de ces rois d'Assyrie est renversé : la Chaldée ressaisit son indépendance, en 625. Les Mèdes s'installent à Ni ni ve avec leur roi Kyaxarès: Nabou-bel-oussour règne glorieusement à Babylone. Après lui vient Nabuchodonosor ou mieux Naboukoudour-oussour, selon la transcription plus exacte des érudits; celui-ci nous est connu par les récits bibliques.

Nabuchodonosor fut un prince actif, entreprenant, cruel parfois, mais pas plus que bien d'autres ; Babylone ne lui dut que des bienfaits. Les insurrections furieusement réprimées y avaient fait bien des ruines, il les releva et tous les vieux édifices, ouvrages des premiers princes chaldéens, furent pieusement restaurés. Nabuchodonosor s'efforça de relier, à travers les siècles, les traditions nationales et de rattacher sa jeune gloire aux souvenirs vénérés d'un passé non moins glorieux. Il eut aussi la fièvre des conquêtes, et l'on sait qu'il emmena en captivité la population juive presque tout entière. Jérémie qui n'était pas cbaldéen, mais juif

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et fort peu soucieux des prospérités de Babylone, maudit l'oppresseur a* nom de l'opprimé. Les colères, les haines, les souffrance», les regrets, les espérances d'un peuple malheureux éclatent en ses sinistres prédictions :

« La Chaldée, s'écrie-t-il, sera livrée en proie, « et tous ceux qui la pilleront, s'enrichiront de ses « dépouilles... La colère du Seigneur la rendra « inhabitée et la réduira en un désert; quiconque « passera par Babylone, sera frappé d'étonnement, « et se rira de toutes ses plaies... L'épée est tirée « contre les Chaldéens> contre les habitants de « Babylone, contre ses princes, contre ses sages ; « l'épée est tirée contre ses*devins qui paraîtront « des insensés ; l'épée est tirée contre ses bra\e$ « qui seront saisis de crainte..* La sécheress'e t#m- « bera sur ses eaux, et elles sécheront, parce <c qu'elle est une terre d'idoles et qu'elle se glorifie « en des monstres. C'est pourquoi les dragons vien- « dront y demeurer avec les fauves qui vivent de « figues sauvages ; elle servira de retraite aux au- « truches ; eUe ne sera plus habitée ni rebâtie dans « la suite des siècles.

En effet, les Mèdes, alliés des Chaldéens, sont vaincus par les Perses, et ces nouveaux conquérants ne tardent pas à attaquer la Chaldée. Après un siège mémorable, Cyrus prend Babylone en 538. Cette domination nouvelle fut aussi odieuse aux vaincus que l'avait été celle des princes assyriens. Babylone s'agite, se révolte; un moment affranchie y

elle brave Darius qui ne la reprend qu'après une lutte acharnée.

L'empire des Perses est renversé à son tour.

Alexandre paraît, il entre à Babylone et la nation chaldéenne salue en lui moins un conquérant qu'un vengeur ; son autorité est aisément acceptée.

Les soldats macédoniens oublient, dans des plaisirs faciles et quelque peu désordonnés, nous dit Quinte-Curce, leurs longues privations, leurs longues fatigues ; de là sans doute la légende des orgies

effrénées qui reste encore attachée au nom de Babylone.

Alexandre médite des projets grandioses : Babylone sera le centre du- plus immense royaume qui «lit été jusqu'alors, la «vieille cité chaldéenne sera embellie, agrandie, car le maître la veut digne de lui et de jsa puissance prodigieuse. Mais Alexandre meurt. Il n'était plus de rois à renverser ni de batailles à gagner; qu'avait-il besoin de vivre encore? Pour Babylone, c'en est fait des jours de gloire, elle survivra peu au dernier prince qui l'ait aimée.

Dans le royaume que Séleucus se taille aux débris de l'empire macédonien, la Mésopotamie est comprise; il prend Babylone, mais l'abandonne aussitôt. 11 va fonder, à quelques lieues de là, sur le Tigre, une ville qu'il destine à immortaliser son nom, Séleucie. Rien de plus redoutable pour une ville qui se meurt, que le voisinage d'une ville qui naît. Séleucie prospère, Babylone se dépeuple. Mais Ctésiphon, fondé par Kosrocs le Grand, non loin de

là, enlève à Séleucie une partie de sa population. Séleucie cependant garde quelque importance jusqu'à l'époque de la conquête romaine. Vérus y vint en 116 et la saccagea. Quant à Babylone, ce n'était plus qu'un souvenir; l'empereur Julien, nous dit Ammien Marcellin, n'y trouva que des débris confus.

À Séleucie, à Ctésiphon succéda Bagdad qui aujourd'hui décline à son tour. Toutefois, en un coin bien pelit du vaste emplacement que couvrait Babylone, le moyen âge vit germer une ville, Hillah, fondée en 1100 de notre ère, Hillah que les Arabes appellent pompeusement la Grande* La population, composée de Juifs, de Musulmans-Schites, de Persans, s'élève à quinze mille habitants environ.

Les auteurs anciens nous parlent longuement des monuments de Babylone, Hérodote vante ses remparts immenses qui présentaient un développement de soixante mille pas. Ils étaient hauts de deux cents pied», larges de cinquante. Les chars circulaient librement sur les terrasses qui les couronnaient. Des quais enfermaient l'Euphrate et deux palais élevés l'un vis-à-vis de l'autre confondaient dans le fleuve leurs tours, leurs créneaux, leurs portiques, leurs façades fraternellement reflétés. Ils étaient réunis, ostensiblement par un pont, secrètement par un tunel établi sous le lit du fleuve. On citait le tombeau 4e Bèlus que Xerxès saccagea et qu'Alexandre fit restaurer, désireux de s'affirmer, en toutes circonstances', comme le réparateur pro-

videntiel des violences commises, des injures subies. Hommes ou choses, il releva toujours ce que les Perses avaient jeté bas.

On signale encore, mais avec plus de détails, un monument dit aujourd'hui le Birs-Nimroud, sans doute en souvenir] de Nemrod qui fut, nous dit l'Ecriture, un grand chasseur devant l'Éternel. C'était autrefois le temple des sept sphères. Carré à sa base, pyramidal, cet édifice se partageait en sept étages peints de sept couleurs différentes ; chaque étage était consacré à une divinité; Saturne, Vénus, Jupiter, Mercure, Mars, le Soleil, la Lune, étaient là superposés. C'était chose grandiose que ces degrés géants escaladant l'espace et entassant les dieux pour monter jusqu'à Dieu.

Quelques archéologues, l'esprit trop exclusivement obsédé des souvenirs bibliques, ont voulu voir dans le Birs-Nimroud les ruines de la tour de Babel.

Ce monceau formidable de débris, aujourd'hui informes, a sept cents mètres de tour. Un pan de mur en briques en occupe le faite ; jl mesure plus de onze mètres. Les chauves-souris y nichent et les panthères s'y blottissent parfois, épiant les gazelles qui descendent à l'Euphrate.

On a trfluvé au Birs-Nimroud un rouleau d'argile avec une inscription qui précise Fépoque de sa construction ou du moins de sa reconstruction :

« Lés hommes l'avaient abandonné depuis les « jours du déluge, en désordre, proférant leurs « paroles. Le tremblement de terre et le tonnerre

« avaient ébranlé la brique crue, avaient fendu la « brique cuite des revêtements ; la brique crue des « massifs s'était éboulée en formant des collines. « Le grand dieu Mérodach a engagé mon cœur à le « rebâtir. Je n'en ai pas changé l'emplacement, je « n'ai pas altéré les fondations. Dans le mois du « salut, au jour heureux, j'ai percé par des arcades « la brique crue des massifs et la brique cuite des « revêtements. J'ai ajusté les rampes circulaires ; « j'ai inscrit la gloire de mon nom dans la frise « des arcades. J'ai mis la main à reconstruire la « tour et à en élever le faîte; comme jadis elle dut « être, ainsi je l'ai refondue et rebâtie... Nélio qui <c t'engendres toi-même, qui exaltes Mérodach, sois « entièrement propice à mes œuvres pour ma « gloire. Accorde-moi pour toujours une vie jusce qu'aux temps les plus reculés, une fécondité « septuple, la solidité du trône, la durée de la vic- « toire, la pacification des rebelles, la soumission « des pays ennemis! Dans les colonnes de la table « éternelle qui ftxe les sorts du ciel et de la terre, « consigne le cours fortuné de mes jours, inscris-jy « la fécondité. Imite, Mérodach, roi du ciel et delà « terre, le père qui t'a engendré ; bénis me» œuvres, « soutiens ma domination... Que Nabuchodonosor, « le roi qui relève les ruines, demeure devant ta « face. »

Nabuchodonosor, dans d'autres inscriptions, se vante de travaux plus considérables encore :

« Nabuchodonosor, roi de Babylone, restaurateur

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