SEJOUR A S. JOAO D EL BEI
Le ptys sitaé entre le Raocho do Rio das Mortes Peciaeno et S. Joio d*El Rd. — Le coré de S. Joio. — Remède cootre Thydropisie. — Les deux mières appelées Rio das Mortes. — Le serpeot urutû ; les hommes qui prétendent préserver de la morsure des reptiles dangereux ; Verva êmniSbé* — Procession des cendres. — L'église brésilienne. — Maladie d*TTes Prégeot. — Les ewriosoi, — Une auberge. — Un vol. — Réflexion sur Tesclavage ; de quelle manière les nègres sont traités au Brésil. — Décès d*Tves Prégent. — Bialadie de José Marianno. — Herborisation dans la Serra de S. Joao, — Maladie de Pirmiano. — José Marianno devenu empailleur. — Recherches inutiles pour trouver un tocadar. — Départ du Rio das Mortes Pequeno.
Le lendemain du jour où fêtais arrivé au Rancho do Rio daft Mortes Pequeno, je me rendis à S. Joâo, qui en est éloigné de 1 Ileue et demie. Sur la rive droite du chemin , on voit des campos qui ne diffèrent point de ceux que j*avais pircoumstous les jours précédents ; mais, à quelquedistance dn ranekOy lavue est bornée, A gauche, par des montagnes appelées Serra de S. JoàOy où des rochers nus et grisâtres se moDtrent de toute part. En suivant la vallée que bornent œs montagnes, J'arrivai k la ville de S. Joao d'EI Rei , dont j'ai donné ailleurs une description très-détaillée (1).
(1) Toyei mon Fayofe dans lé dUtrict des Diamants, etc., 1 , 333.
J'allai présenter les lettres de recommandation dont j'étais porteur, et je commençai par le curé, qui causait à merveille et me parut bien connaître le Brésil. Il avait desservi Téglise d'un village d'Indiens, et tout ce qu'il me dit de cette race prouve qu'elle est étrangère à l'idée de l'avenir, comme je l'avais observé moi-même. Le curé de S. Joâo avait été à Goyaz, et fit tout ce qu'il put pour me détourner d'entreprendre le voyage de cette province. Je ne trouverais, me dit-il , que des campas d'une monotonie fatigante où l'on est desséché par l'ardeur du soleil, où les provisions manquent souvent, où l'on court le risque de tomber datigereuseraent malade : ces discours m'ébranlèrent. Il me paraissait impossible que Prégent supportât les fatigues d'un tel voyage, et je pris la résolution de ne point aller jusqu'à Villa Boa, si réellement je recueillais aussi peu de plantes que le curé le prétendait.
Cet ecclésiastique m'assura que l'Aristoloche appelée Jarrinha(AristolochiaMacroura, Gomes ex Mart.) était un spécifique puissant contre l'hydropisie. Il médit, comme d'autres personnes, que cette maladie était l'une dBs plus communes dans l'intérieur du Brésil ; mais il prétendait que l'abus de l'eau-de-vie de sucre n'çn était pas toujours la cause, et assurait qu'il avait vu mourir d'hydropisie beaucoup de gens très-sobres. Ceux-là auront dû, sans doute, cette maladie à un défaut de ton causé par la chaleur du climat et la mauvaise nourriture.
De retour au rancho, j'allai le lendemain herboriser sur les bords du Rio das Mortes Pequeno;.mais, à cause du manque de pluie extraordinaire dans cette saison,ils étaient à peu près aussi secs que les eampos les plus arides. J'y trouvai cependant une plante fort intéressante pour la géo-
graphie botanique > an saule assez élevé que les gens du pays me dirent être indigène, et qui , effectivement , croissait dans un lieu où l'on n'apercevait aucune trace de culture. Cette espèce est probablement le SaltxHumboldttana.
Deux rivières portent le triste nom de Rio das Mortes. Celle qui le communique au Rancho a été distinguée par répithète de Pequeno, parce qu'elle est moins considérable que l'autre ; elle se jette dans le Rio das Mortes Grande, près la fazenda de Barra (confluent )> située à quatre legoas du rancho, et à une demie du village de Concetçào. Quant au Rio das Mortes Grande , il a son confluent près d'Ibituruna, dans le Rio Grande. Je dois dire que, dans l'usage habituel > les habitants du pays suppriment les épithètes distinctives des deux rivières.
Firmiano m'accompagnait dans la promenade que je fis sur les bords du Rio das Mortes Pequeno. Tout à coup je le vois de loin reculer avec effroi , et il me crie : Voilà un serpent très-méchant. Je m'approche et j'entends , au milieu des feuilles desséchées > un bruit presque semblable à cehii que fait le serpent à sonnettes en secouant sa queue. Bientôt je vis la tète du reptile s'élever au-dessus de l'herbe ; nous coupons une grande gaule , mais nous ne parvenons à tuer l'animal qu'après lui avoir donné un très-grand nombre de coups. Je l'apportai à la maison , et , quoiqu'il fût mort, sa vue fit reculer de frayeur tous ceux qui l'aperçurent, n appartenait à l'espèce qu'on appelle dans le pays UnUû j et qu'on regarde comme extrêmement dangereuse (1).
(1) Ce serpent faisait partie de rimmense collection qa'à mon arrivée en France je remis an muséum de Paris.
On m'a dit qu'il y avait , dans la province de Minas et dans celle de S. Paul , des gens qui prétendent posséder des secrets pour préserver de la morsure des serpents les plus dangereux, ce qu'on appelle curar. Le curé de S. Joâo me raconta qu'un des esclaves de son père prenait impunément les serpents venimeux. Un jour, il garrotta cet homme pour le forcer d'avouer quel moyen il employait. L'esclave lui montra une herbe qu'il appelait herva d urubu; il s'en frotta, ensuite il saisit un serpent dangereux, et il n'en résulta pour lui aucun accident. Le curé , quand ce fait arriva , était fort jeune et se trouvait dans la province de S. Paul; depuis il avait beaucoup voyagé, et, lorsque je le vis, il ne se rappelait plus ce que c'était que Vherva d'urubu.
J'avais d'abord eu l'intention d'aller m' établir à S. Joâo chez cet ecclésiastique; mais je changeai d'avis, parce qu'il n'y avait point de pâturage autour de la ville , et que j'aurais été obligé de diviser mes gens et mon bagage , ce qui eût été fort incommode pour moi. Je restai donc au Rancho do Rio das Mortes Pequeno, d'où je pouvais facilement faire des excursions jusqu'à la ville.
Je fus curieux d'aller voir la procession que la confrérie de S. François fait, de loin en loin , le mercredi des Cendres (procissào das cinzas), tant à S. Joâo que dans les autres villes de la comarca. On savait qu'elle aurait Heu cette année-là , et, dès la veille de la cérémonie , il avait passé, par le rancho où j'étais établi, un grand nombre d'hommes et de femmes à cheval qui se rendaient à S. Joâo pour assister à la fête. Le jour même où elle eut lieu, je rencontrai encore une foule de gens qui allaient à la ville. Malgré la chaleur qui était excessive , presque tous
étaient enveloppés dans des capotes d'étoffe à grand collet telles qu'on en porterait en France dans le temps de Noël. Ce costume > qui venait originairement du Portugal, avait été longtemps d'un usage général dans la province des Mines et peut-être dans beaucoup d'autres parties du Brésil ; à l'époque de mon voyage, les Mineiros d'un certain rang ne portaient la capote que dans leur maison , lorsqu'ils étaient dé^abillés ; mais pas un ouvrier ne sortait sans elle, et la possession de ce vêtement était un objet d'envie pour tous les mulâtres libres.
En arrivant à S. Joâo , Je trouvai les rues remplies de monde. Il y avait eu une messe en musique, et il était une heure quand le curé sortit de l'église. Il me dit qu'il ne prendrait aucune part à la procession, parce qu'ici, comme dans <f autres paroisses de la province, la confrérie de S. Françoils prétendait se soustraire à l'autorité pastorale (1) ; il ajouta qu'il était en guerre avec elle depuis dix ans, qu'il avait adressé des réclamations aux autorités de Rio de Janeiro , mais que ses adversaires étaient soutenus par des protecteurs puissants , et qu'on n'avait pas même daigné lui faire de réponse. Le curé me dit encore que la procession passerait à quatre heures devant sa maison , que nous pourrions la voir de son balcon , et en même temps il me prévint que je serais témoin de choses fort ridicules , dont il était le premier à gémir, mais contre lesquelles il s'élevait en vain.
(1) C*e8t r existence de ce^e conft^rie et de celle de Notre-Dame -da- Moot-Carmel (Or dent lerceira de JV. 5. do Ckxrmo, Or dent (erceira de S. Francisco) qui a fait dire à M. Walsh {Nolieeê , II, 134) qu'il y aTait deux couvents à S. Jo2o d'£l Rei. On sait qu'il n'était pas permis aui ordres religieui de sVtablir dans la province de Minai Geracs.
Vers les cinq heures , la procession commença à défiler dans la rue où demeurait le curé. Elle était ouverte par trois mulâtres vêtus de dominos gris , à peu près semblables à ceux qu'on donne, dans nos opéras, aux génies infernaux. Vun des trois portait une grande croix de bois;, les deux autres, qui lui servaient d'acolytes, tenaient chacun un long bâton surmonté d'une lanterne. Derrière eux venait immédiatement un autre personnage revêtu d'un habillement de drap jaunâtre très-serré, et sur lequel on avait barbouillé en noir les os qui composent le squelette. Ce personnage représentait la mort, et, faisant des arlequinades, il allait frapper les passants avec une faux de carton. A une assez grande distance était un autre groupe, précédé d'un domino gris qui portait des cendres sur un plateau, et allait et venait conune pour en marquer les assistants. Les personnages qui se présentaient à la suite dé ce domino étaient une femme blanche, sans masque et très-parée, et, à cêté d'elle, un autre domino gris portant une branche d'arbre y chargée de pommes , à laquelle on avait attaché une figure de serpent. L'homme représentait Adam, et la femme, qui jouait le rêle d'Eve, feignait de temps à autre de cueillir une des pommes. Derrière eux marchaient deux enfants couverts de feuillage , dont l'un , qui faisait le rêle d' Abel , filait une quenouille de coton, et dont l'autre, qui représentait Caïn , paraissait vouloir creuser la terre avec une bêche qu'il tenait à la main. Les deux groupes que je viens de décrire étaient suivis de treize brancards portés par les confrères de S. François, et sur lesquels étaient des figures en bois, de grandeur naturelle, peintes et habillées d'étoffe. Les treize brancards allaient de file à une assez grande distance les uns des autres. Sur l'un d'eux était
Jésus priant dans le jardin des Olives ; sur un autre» sainte Madeleine et la bienheureuse Marguerite de Gortone, toutes deux les cheveux épars et vêtues d'étoffe grise; sur un troisième , S. Louis , roi de France ; sur un quatrième , le bienheureux Yves, évèque de Chartres. La Vierge, dans sa gloire , environnée de nuages et de chérubins , était portée sur Fun des brancards; d'autres figures représentaient S. François, recevant du pape l'approbation des statuts de son ordre; un des groupes retraçait le miracle des stigmates , et, dans un autre enfin , on voyait encore S. Fraii^ çois embrassé par Jésus-Christ. Cette suite de figures était sans doute d'une excessive bizarrerie ; cependant il y avait plus de mauvais goût dans l'ensemble que dans les détails. Les habillements convenaient aux personnages qui en étaient revêtus; les couleurs étaient fraîches, et je ne pus m'empêcher de trouvjsr les figures assez bien sculptées , en pensant surtout qu'elles l'avaient été , dans le pays même , par des hommes étrangers aux bons modèles. Ce que la procession offrait peut-être de plus ridicule , c'étaient de petits enfants de race blanche , qui suivaient chaque brancard et représentaient des anges. La soie , les broderies , la gaze et les rubans avaient été tellement prodigués dans leur toilette, qu'ils pouvaient à peine marcher, comme perdus au milieu dé leur accoutrement. Une espèce de tiare, composée de gaze et de rubans , faisait presque disparaître leur petite tête ; ils portaient un jupon bouffant, bien roide, de plus d'une aune de diamètre, et à leur corsage, déjà chaîné de rubans et de gaze plissée, étaient encore attachées une demi-douzaine au moins de grandes ailes de gaze. A la suite des brancards venait un groupe de musiciens qui chantèrent un motet à la porte du curé. Le prêtre suivait
avec le saint sacrement , et la foule fermait la marche. A chaque brancard qui passait , tous les assistants faisaient une génuflexion; ensuite on causait sans gène avec son voisin. On n'avait pas vu la procession des cendres dq)uis quelques années , et Ton fut charmé de cette cérémonie irrévérente, où de ridicules momeries étaient mêlées à ce que la religion catholique présente de plus respectable.
Le curé de S. Joâo connaissait bien les abus de TÉglise brésilienne; il paraissait en gémir et désapprouvait les différents actes de simonie qui ont passé en usage dans cette contrée. Il disait avec raison que les Brésiliens sont naturellement religieux ; mais il avouait que leur religion ne va guère au delà des sens, et que les pasteurs semblent considérer comme un jeu Toffense et le pardon.
J'aurais voulu que le Brésil fût le sujet des conversations que j'avais avec le curé et un jeune prêtre qui demeurait chez lui ; mais ces messieurs me ramenaient éternellement à notre révolution dont ils connaissaient très-bien les événements principaux, à l'empereur Napoléon, à ses généraux, enfin à tout ce qui s'est passé chez nous depuis plusieurs années. Notre histoire contemporaine a été si extraordinaire, elle se rattache tellement aux destinées du monde entier que , même dans lés parties les plus éloignées de la province des Mines, je trouvai des gens qui Pavaient étudiée et qui en recherchaient curieusement tous les détails.
Le 26 février, à l'instant où j'allais partir de S. Joâo pour retourner au Rancho do Rio das Mortes Pequeno , il survint un orage, et enfin il tomba de la pluie. Ce moment était attendu avec impatience par les agriculteurs, car la sécheresse n'avait cessé de se faire sentir dans tout le pays depuis le jour des Rois ; elle était telle , que la plupart des
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fleurs, brûlées aussitôt qu'elles se développaient , ne produisaient point de graines. On estimait que la récolte du maïs ne donnerait que la dixième partie de ce qu'elle rend ordinairement ; aussi ce grain était-il d'une cherté affreuse.
Pendant que j'allais et venais entre le rancho et S. Joâo» où j'avais eu des emplettes à faire et divers ouvrages à commander, la santé du pauvre Prégent s'altérait chaque jour davantage. Je me décidai à lui faire prendre un vomitif, qui lui procura un soulagement momentané; mais bientôt il commença à me donner de vives inquiétudes. Dans ce pays y comme ailleurs , {les gens du peuple sont insupportables pour les malades. Deux mulâtresses que mon vieil faôte avait chez lui , et qui paraissaient être de fort bonnes femmes, voulaient sans cesse persuader à Prégent de manger et de prendre des bouillons , et elles augmentaient ses souffrances par leurs importunités.
Arrivant un jour de S. Joâo, je le trouvai plus mal. Mon hôte, touché de mon inquiétude, alla chercher un propriétaire du voisinage qui se mêlait de guérir les malades, et dans lequel tout le canton avait une grande confiance. La nécessité rend presque médecins une foule de Mineiros, qui sont nés avec quelque intelligence et désirent se rendre utiles. Ils ont beaucoup observé les malades, et souvent très-bien; ils se procurent des livres de médecine, ils les Usent, les relisent, et cherchent à faire une heureuse application des connaissances qu'ils y ont puisées. Si, pour former un très-bon médecin, il faut, je suppose, vingt degrés, me disait le respectable ouvtdor de Sabaré, M. José Texeira (i), il n'est guère de propriétaires mineiros qui n'en
\i^ J*ai fait conoattre daui ma teco^ide relation (vol. l, p. 106) le ca-
aient au moins cinq ou six. On donne le nom de curiosos à tous ceux qui s'occupent ainsi de médecine sans avoir fait d'études régulières, et en général on emploie ce mot pour désigner les hommes qui, par goût, exercent un métier ou cultivent un art quelconque sans en faire leur profession (i ) . Je trouvai dans Valferes (sous-lieutenant) José Pebëira DA SiLVA, le curioso que m'amena mon liAte, un homme un peu embarrassé dans ses manières , mais doux et honnête ; il me parla avec beaucoup de sens de la maladie de Prégent : il la regardait comme une fièvre maligne, et me conseilla de continuer à donner des boissons rafraîchissantes et d'administrer un second vomitif.
Prégent passa une mauvaise nuit. La mienne aussi fut bien loin d'être bonne; je fus sans cesse sur pied pour donner à boire à mon malade, tourmenté par l'idée de le perdre et livré aux plus tristes réflexions : il me semblait que ce voyage était réprouvé par la Providence. Que d'embarras avant de l'entreprendre et d'obstacles jusque dans les plus petites choses ! Quelle pénible aventureque celle de Porto da Estrellal Que de désagréments m'avait fait essuyer le conducteur de mulets qui m'avait quitté à Ubé ! Que d'égards , que de soins, que d'attentions il m'avait fallu avoir -pour conserver la paix avec Prégent , et ce malheureux était dangereusement malade I Tout ce que j'avais eu à souffrir de lui, depuis que sa santé s'était affaiblie, ne saurait s'exprimer; mais il n'en est pas moins vrai qu'il m'avait rendu de trèsgrands services, et qu'il possédait les qualités les plus esti-
ractère honorable de M. José Texeira, qui , depuis mou voyage, fut créé baron de Caeté par Tempereur D. Pedro I".
(1) Le moi curioso répond, dans noire langue, h celui d'amateur; mais il a un sens moins limité.
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mables Je me fevai découragé et accablé de tristesse^
Je partis pour S. Joâo, et, arrivé dans cette ville, je demandai quel était le chirurgien qui avait le plus de réputation ; on m'indiqua le capitaine Antonio Felisberto , que j'avais déjà eu Toccasion de voir Tannée précédente, et qui m'avait alors donné quelques renseignements utiles. D'après mes récits, cet homme jugea, comme le cuno^o du Rio das Mortes Pepueno, que Prégent était atteint d'une fièvre maligne, et pensa que sa maladie avait commencé avant même que nous fussions sortis des bois vierges. Combien cet infortuné avait dû souffrir, lorsque, exposé à l'air vif et au soleil ardent des campos , il s'obstinait à ne point ^e servir de parasol!
Deux ou trois jours plus tard (le 2 mars) , je fis transporter Prégent dans une auberge de S. Joâo, afin qu'il fût plus près du chirurgien , et je m'établis également à la ville. J'avais avec moi l'Indien Firmiano; Laruotte était resté au Kancho avec José Marianne, chargé de soigner les mulets. I/Indien m'était peu utile à cause de son inexpérience, et c'était moi qui , nuit et jour, prodiguais tous les soins à mon pauvre malade. Il est impossible d'être plus mal servi que je ne l'étais dans l'auberge où je me trouvais logé; il fallait des heures pour y obtenir même une goutte d'eau. On m'avait installé au rez-de-chaussée, dans une petite chambre assez sombre; j'y passais la journée dans l'ennui, la tristesse, l'inquiétude, et la nuit j'étais dévoré par des myriades de moustiques.
' Le lendemain de mon arrivée , sur les neuf heures du soir, je m'étais étendu sur mon détestable grabat, lorsqu'un petit marchand italien qui se trouvait, comme moi^ dans cette auberge entra dans ma chambre tout effrayé, en
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s' écriant qu'on venait de lui voler sa malle et son argent. Je rengageai à aller sur-le-champ porter sa plainte à Fowvidor, et c'est le parti qu'il prit. Cet homme était sorti à six heures, après avoir fermé la porte et les volets de sa chambre, qui était au premier étage. En rentrant, il avait trouvé sa porte encore fermée; mais la fenêtre était ouverte, et il n'y avait plus de malle. Le maître de la maison et les voyageurs en conclurent que la malle avait été descendue par la croisée, et qu'un coup de sifflet qu'on avait entendu était le signal que s'étaient donné les voleurs. Tous les voyageurs étaient rassemblés devant la porte de Tltalien , et chacun formait ses conjectures, lorsque enfin je décidai La société à faire la visite de l'auberge. Nous descendons dans la cour, et à peine y avons-nous fait quelques pas, que nous entendons un grand bruit du câté de la porte du malheureux volé. On se confirme dans l'idée que le larcio avait été fait par la croisée; on décide que le voleur était resté caché dans la chambre» et qu'il venait de s'échapper en se précipitant dans la rue. Cependant Vouvidor arrive; il fait allumer des lampes de tous les eûtes, place du monde à toutes les issues, et commence sa visite. Il ne trouve rien au rez-de-chaussée ; il monte, parcourt plusieurs chambres, et enfin arrive à une pièce qui n'était occupée par aucun voyageur. Il demande la clef : elle était entre les mains du commis de l'aubergiste; fa porte s'ouvre, et la malle se trouve sur une table sans qu'il y manque rien. L'ouvidor continua pourtant ses recherches, mais il ne découvrit personne ; il essaya toutes les clefs de la maison à la serrure de la chambre où s'était retrouvée la malle/ aucune ne l'ouvrait, et il envoya en prison le commis qui n'avait rien négligé pour nous faire prendre le change, mais qui, évi-
demmenty était le larron. J'ai su, depuis > que cet homme avait été relâché fort bénignemeut, ainsi que le maître de l'auberge que Ton avait considéré comme son complice.
Le lendemain du vol, j'allai faire une visite dans la ville : la conversation devait naturellement tomber sur ce petit événement. Le maitre de la maison disait beaucoup de mal des Mineiros; il prétendait qu'il n'y avait chez eux ni délicatesse y ni bonne foi; que les ouvriers faisaient de fausses clefs pour les nègres qui volaient leurs maîtres; que lui-même en avait fait souvent la triste épreuve ; qu'à différentes reprises il lui avait été volé, de cette manière, plus de soixante couverts d'argent , et qu'à peu près tous les marchands de S. Joâo d'El Rei achetaient des esclaves les objets dérobés : celui qui me pariait ainsi était un Pauliste, él l'on sait que les hommes de son pays n'aiment point les Mineiros (1); il n'est donc pas étonnant qu'il exagérât les torts de ces derniers. Un Mineiro qui tenait un rancho dans la province de S. Paul , et avec lequel j'eus dans la suite l'occasion de m'entretenir, me parlait des Panlistes à peu près de la même manière. Quoi qu'il eh soit, dans le cours de mon premier voyage, j'avais déjà reconnu qu'une délicatesse scrupuleuse n'était point la vertu favorite des habitants de Minas , et on ne doit pas être surpris qu'à S. Joâo d'El Rei, ville qui avoisine le plus Rio de Janeiro, port de mer et capitale, il y en ait encore moins que dans
(1) Les Panlistes furent autrefois vaincus et chassa par les Foras ' teiros, e'est-à-dire les étrangers qui étaient venus, après eui, dans la province des Ifioes , et dont les descendants forment, en grande partie , la population actuelle de cette province. L'éloignement que les Mineiros et les Paulisles ont eu longtemps et ont peut-être encore les uns pour les autres date de cette époque.
les autres parties de la province (i), où d'ailleurs l'éducation est généralement plus soignée. On sait quels furent les premiers habitants de la province des Mines ; on sait qu*une nuée d'aventuriers fondit sur cette province, bientôt après que les Paulistes l'eurent découvert^ (2) ; il serait bien difficile que les enfants n'eussent absolument rien conservé des mœurs et du caractère de leurs pères. Le soin que prirent de riches Mineiros d'envoyer leurs enfants en Europe, et l'établissement du séminaire de Marianna, où l'on élevait la jeunesse , durent sans doute contre-balancer trèspuissamment l'influenced'unc origine malheureuse; mais il est une autre influence qui agit sans cesse sur les Brésiliens de la manière la plus fâcheuse, celle de l'esclavage. L'excessive infériorité de l'esclave le conduit naturellement aux vices les plus bas. Je ne punis point mes nègres, quand ils mentent ou qu'ils me volent, disait un curé de Bahia, jadis captif chez les Africains , parce que je mentais et je volais lorsque j'étais esclave. Pour se soustraire au châtiment, l'esclave s'habitue au mensonge, et il vole parce qu'il ne possède rien, qu'il est entouré d'objets qui le tentent, et que souvent ses besoins sont mal satisfaits; peut-être aussi considère-t-il le vol comme un moyen de vengeance. Et quels motifs empocheraient l'esclave de se livrer à ses mau-
(1) Voyez ce que j'ai écrit sur la comarca du Rio das Mortes et sa capitale, dans mon Voyage dans le dislrict des Diamants, etc., I, 233 et suiv.
(2) a De différentes provinces, dit un auteur brésilien très-estimable, se « répandit dans les forêts de Minas un peuple nombreux, qui ne connais- « sait d'autre droit que celui de la force, qui s'abandonnait à une licence u sans bornes, à qui tout était indifférent , excepté For, et dont le carac- « tère était un composé d'orgueil , d'ambitiou et d'audac« portés au der- « nier degré. »> vPizarro, Mem. hist., VIII, spgunda part., 9.)
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vais penchants? Des sentiments religieux? on lui en donne h peine; la crainte de perdre sa réputation? il n'y a pas plus de réputation pour lui que pour le bœuf ou le cheval ; conune eux , il est hors de la société humaine. Reste donc la frayeur des châtiments; mais il est quelquefois puni pour les causes les pluà légères > comment ne risquerait-il pas de rètre pour satisfaire ses goûts et ses passions? Le propriétaire d'esclaves est donc entouré d'êtres nécessairement abjects et corrompus; c'est au milieu d'eux que ses enfants s'élèvent, les premiers exemples que ses fils auront sous les yeux seront ceux du vol et de la dissimulation ; comment ne se familiariseraient-ils pas avec ces vices et tant d'autres que l'esclavage tratne à sa suite (1)? Plaignons l'esclave > sans doute, mais ne plaignons guère moins le maître qui l'emploie (2).
(1) Un jeune BrésUien fort recoBunandable me racontait que, lorsqu'il était enfant , il lui était sévèrement interdit par son père d'avoir des rapports avec les petits nègres , mais qu'il violait cette défense le plus souvent qu*il lui était possible. Je présume que beaucoup de pères font la même défense et ne sont pas mieu^ obéis.
(2) L'esclavage, on le voit, entraîne avec lui bien des maux; mais peut-être en causerait-on davantage encore si on émancipait brusquement le» esclaves, conmie le demandent h grands cris des philanthropes qu'animent de i>onnes intentions sans doute» mais qui ignorent entièrement ce que sont les nègres et l'Amérique. Les lienà qui fetiennent l'esdave doivent être relâchés peu h peu ; on courrait de grands risques en les brisant : ce qui s'est passé au Brésil relativement è la traite tend à confirmer ce que je dis ici. Sous le gouvernement de Jean VI , on avait Iné au commerce des noirs des limites étroites et mis des droits élevés sur ceui qu'on importait : alors on ne faisait pas la contrebande , parce qu'eUe n'aurait point offert des bénéfices qui pussent contre-balancer les risques; les esclaves étaient chers; les gens pauvres n'en achetaient plus qu'à des crédits longs et onéreux ; l'homme libre se terni peu à peu rémgné au tra^ail^ et , à mesure qu'on l'aurait vu s'y accoutumer, on
Comme Ta très-bien fait observer M. Ferdinand De-
aurait pu augi^^nter graduellement le^ droits et gêner la traite dans la même proportion. Celle-ci a été totalement défendue lorsque tous les Brésiliens la considéraient encore comme indispensable à leur pays; partout où il y a un grand intérêt k faire la contrebande, il surgit des contrebandiers audacieux qui courent tous les risques , et c*est ce qui est arrivé au Brésil. Tandis que les vaisseaui des royaumes unis croisent entre l'Afrique et FAmérique pour empècber la traite, et font même beaucoup de prises , l'argent des capitalistes anglais la maintient (yoyet KiDDER, Skelchês, TI , 390), et je trahirais la vérité si je disais que jamais un Français u*y a pris part. Les bénéfices sont teb, dit le véridique Gardner, qu'une Seule cargaison de nègres qu'on parvient à sauver paye, h ce qu'on assure , les dépenses de trois chargements et laisse encore an gain considérable. « J'ai de bonnes raisons pour croire , ajoute le même a auteur, que, pendant les cinq ans que j'ai passés au Brésil, les impor- « tations ont presque toujours répondu aui demandes... Tout le ibonde « sait à Rio de Janeiro que des chargements d'esclaves sont régulière- « ment mis à terre à peu de distance de cette viUe..., et, dans les diffé- « rents voyages que j'ai faits sur la côte , j'ai vu très-fréquemment dé- « charger des cargaisons de 2 à 300 nègres ; souvent aussi j'ai rencoo- « tré , dans l'intérieur des troupes , de 20 à 100 Africains que Ton coq-
« duisait à la vente Les magistrats eui-mèmes achetait souvent des
« esclaves, et Ton n'ignore point que les hommes placés h la tète des dis- «c tricts où l'on débarque les noirs reçoivent une prime pour garder le « silence (Traveli , 16). » Voyons donc quel a été, pour le Brésil, le résultat de la suppression trop brusque de la traite. U ne psEaft pas que les importations aient dinûnué ; elles correipondent aux demandes (voyez, outre Gardner, H. Sat, HisL reL, 249). Les nègres ne sont probablement traités ni mieux , ni plus mal , et les enfints des hommes libres continuent nécessairement à être élevés parmi les esclaves : des changements se sont opérés cependant. Les lois et les traités proclamés à la £ice de l'univers sont violés par tout le monde , Européens et Américains ; ceai qui devraient les faire eiécuter reçoivent de l'argent pour ne rien voir ; l'esprit des anciens flibustiers s'est renouvelé chex des hommes qui se placent , comme eui , en dehors de la société chrétienne ; les tortures que les nègres ont souffertes, dans tous les temps, pendant la traversée (Mart., Reise, U , 665) sont devenues bien plus affreuses par les moyens qu'on emploie pour les soustraire ani croiseurs (Walsh, Noi,, H, 490), et elles augmentent encore lorsque ceux-ci prennent quelque négrier
ois (1), le régime auquel les nègres sont soumis est loin d'être le même dans les différentes parties du Brésil. Je m'empresserai de dire que, dans la province des Mines, ils m'ont paru traités avec beaucoup de douceur, et il est certain que, même à Rio de Janeiro, on en use mieux à leur égard qiie dans les États du sud de la Confédération américaine. L'écrivain consciencieux que je viens de citer, MM. Spix et Martius, M. Gardner et même le comte de Suzannet, qui s'est montré si peu favorable aux Brésiliens, s'accordent à reconnaître que ceux-ci sont généralement fort indulgents dans leurs rapports avec leurs esclaves. Yoici, en particulier, comment s'exprime celui de ces voyageurs qui, je croîs, a séjourné le phis longtemps dans l'Amérique portugaise et a eu le plus de rapports avec ses habitants : a Avant mon arrivée au Brésil , on m'avait fait « croire que la condition des esclaves dans ce pays est la « plus malheureuse que Ton puisse imaginer; mais un « petit nombre d'années a sufB pour me faire revenir de
« cette erreur Jamais F esclavage ne trouvera en moi
« un défenseur; mais je ne consentirai pas non plus à ad- « mettre que les Brésiliens , propriétaires d'esclaves, sont* a des monstres de barbarie : c'est tout au plus si, pendant « le long séjour que j'ai fait parmi eux , j'ai été témoin de « quelque^ actes d'une folle cruauté Ces hommes, note turellement portés à la lenteur et à l'indolence, font peu « d'attention à des fautes qui , chez des peuples plus actifs « et plus ardents, seraient punies avec sévérité...; et sou-
(Toyex Minerva Brasiliense, UI , 34) ; Fargent qu'on payait légalement aa fisc pour les importations permises enricliit des aventuriers &aus foi ni loi et des capitalistes anglais.
(1) Brésil, 142.
« vent on se contente de donner quelques coups de fouet « pour des crimes qui , en Angleterre , entraîneraient la « déportation ou même la mort.. . . . Sur la plupart des ha- <i bitations, les esclaves sont bien traités et paraissent trèsce heureux Je n'aurais jamais pu croire que les nègres
<« de quelques-unes des plus importantes fussent esclaves, <c si je n'en avais été prévenu d'avance ; je voyais une « troupe de travailleurs sortir joyeusement le matin de (c leurs maisonnettes y qui souvent sont entourées d'un « petit jardin , se rendre à leurs occupations journalières « et revenir le soir sans être en aucune manière harassés
a de fatigue Les dames brésiliennes m'ont paru près-
« que toutes pleines de bonté pour leurs esclaves , et soute vent elles soignent elles-mêmes ceux qai sont malades.» (Gardn., Travels, etc., 17-19.) Le même auteur confirme aussi ce que j'ai dit, il y a longtemps [Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro, etc., I, 9) , du peu de regret que les Africains , transportés en Amérique , donnent à leur patrie. « Dans toutes les parties du Brésil que j'ai parce courues, j'ai causé, ajoute-t-îl, avec des esclaves, et j'en « ai trouvé très-peu qui fussent fâchés d'avoir été enlevés « à leur pays ou qui désirassent y retourner. »
Je reviens à la triste auberge de S. Joâo.d'El Rei et à l'infortuné auquel je prodiguais mes soins. Livré à des agitations cruelles, il retrouva, dans les secours de la religion, le calme et les consolations dont il avait besoin. Alors, patient et résigné, il n'était presque plus un instant sans avoir les yeux fixés sur moi ; mais ses regards, par lesquels il semblait m'implorer, me déchiraient. Découragé, accablé de fatigue , je renvoyai au Rio das Mortes l'Indien Firmiano, qui semblait s'ennuyer de prendre part à tant de
soins, et je fis rester avec moi José Marianno, qui était plus capable de me seconder. On me donnait des espérances; mais elles ne se réalisèrent point. Le 7 de mars, Yves Présent expira, et il fut enterré avec toute la décence possible, dans réglise paroissiale de S. Joâo d'El Rei.
J'avais eu beaucoup à souffrir de ce jeune homme, depuis que sa santé et son caractère s'étaient altérés; mais il était plein de probité et d'honneur et m'avait été extrême^ ment utHe. Aucun Français n'a pénétré avant nous dans cette province, m'avait-il dit , quand nous entrâmes à Minas; je n'y ferai rien qui ne puisse honorer notre pays, et il avait tenu parole. Sa perte fut cruelle pour moi ; il me sem • Uait que j'étais, seul dans cette immense contrée, et qu'alors une distance infinie me séparait de la France.
Je désirais vivement compléter la collection zoologique que Prégent avait commencée avec beaucoup d'habileté et de soin : deux jeunes gens se présentèrent successivement pour le remplacer; mais les renseignements que l'on me donna sur leur compte m'empêchèrent de les prendre. José Marianno m'avait dit qu'ayant vu plusieurs fois le pauvre Prégent préparer des oiseaux il se sentait capable de faire le même ouvrage, et que, si je lui donnais un tocddor (toueheur) (1), il pourrait à la fois surveiller les mulets et con-
(1) Le iocador, eomme je Tai dit aiUears , est chargé de la condaite des millets , sous rinspectioo da muletier principal oa arrieiro ; c'est lui qui les fait avancer et qui les dirige quand ils sont en marche. Un voyageur, en parlant des préparatifs qu*il fit pour traverser la province de Minas, dit qu'il faut apporter un grand soin au choii des guides. « 0 ne suffit pas , igoute-t*il , qu'ils connaissent les routes ; ils doivent encore prendre soin des chevaux , veiller sur eux pendant la nuit , afin qu'ils ne s'écartent pas trop du campement : un bon guide doit savoir ferrer, saigner les animaux blessés, réparer les bAts. » (Soz., Souv., 258.) 1. 8
tinuer ma collection. Je finis par accepter ses offres ; mais il fallait trouver le tocador.
Cependant j'avais quitté S. Joâo, et j'étais retourné au Rancho do Rio das Mortes Pequeno. Il follut revoir cette chambre où le pauvre Prégent avait commencé à être alité ; ce fut encore un moment très-pénible pour moi.
Depuis longtemps José Marianno se plaignait de violents maux de tète et ne mangeait plus; le jour même où je quittai S. Joào, il arriva au rancho avec la fièvre. Valferes José Pereira da Silva, ce curioso dont j'ai déjà parlé, décida qu'il fallait qu'il prit l'émétique, et je le lui administrai; j'étais véritablement au désespoir d'être obligé de faire encore une fois l'infirmier.
José Marianno fut promptement en état d'essayer s^ talents pour la taxidermie; mais je ne tardai pas à avoir un
n est bien évident qu*0D a voula parler ici des arrieiros , car ce soat eai qui ferrent les animaax , etc.; mais ces hommes ne sont point des goides ; ils conduisent leurs maîtres (amos) partout où ceux-ci ont envie d'aller, et , quand ils ne savent pas le chemin, ils le demandent. Excepté quand on veut gravir quelque montagne élevée , les guides sont aussi peu nécessaires dans la province de Minas qu'en Europe ; peut-être même y court-on moins de risques de s'égarer, parce que les chemins n*y sont pas, à beaucoup près, aussi multipliés. Quelque arrieiro, pour se fidre valoir auprès de son maître, a pu lui dire qu'il veillait ses mulets pendant la nuit; mais, quand il n'y a point de pâturage. fermé (pasto fechado) , on lâche simplement les mulets dans la campagne , en lear choisissant un bon herbage et en les accotant (encostar), autant que foire se peut , à quelque colline. Les vendcti ou tavernes, les ranchos, ces hangars ouverts à tout venant , les faxendas et les sitioê où le voyageur reçoit l'hospitalité sont probablement ce qu'on a appelé campement ; car, même dans les parties les plus désertes de la province de Bfinas ( serlào) , il est rare qu'on soit forcé de coucher dehors, comme j'en ai fait l'expérience pendant deux ans de voyage dans cette province. (On peut consulter sur ces divers points les auteurs les plus recommandables , von Eschwege , Pohl , Spix et Martius.)
aotre malade. Finniano m'avait accompagné dans une des courses que j'étais sans cesse obligé de faire à la viUe; il avait été mouillé, et, malgré mes recommandations, il n'avait point changé en arrivant au Rancho; il s'était enrhumé, et la fièvre se déclara. J'étais véritablement abreuvé d'amertume. Il fallut encore avoir recours au bon al f ères, qui fit sou ordonnance, et au bout de quelques jours l'Indien se trouva mieux.
Pendant iqu'il était encore malade, j'allai faire une herborisation dans ces montagnes pierreuses que Ton a à sa gauche lorsqu'on va du Rancho à S. Joào d'El Rei (Serra de S. Joào) ; j'y trouvai peu de plantes en fleur, probablement à cause de la sécheresse qu'il avait fait pendant si longtemps. Le sommet de la Serra présente des rochers amoncelés, et an milieu d'eux il ne croit guère qu'une espèce végétale, un canéla d'ema (Vellozia), Les tige$ de cette plante, qui, comme toutes celles du même genre, a un aspect singulier, sont hautes de 4 à 5 pieds, rabougries, tortueuses, divisées en rameaux qui ont une grosseur égale dans toute leur longueur et sont entièrement nus , si ce n'est au sonunet, où ils portent une touffe de feuilles roides, linéaires, aiguës et visqueuses.
Au retour de ma promenade, je trouvai Firmiano beaucoup mieux; mais il était fort triste. Je ne puis plus être gai, me dit-il , depuis que nous avons perdu notre compagnon de voyage. Cette perte fut réellement bien grande pour le pauvre Indien : Prégent l'amusait, et ne lui aurait jamais donné que de bons exemples et d'utiles leçons. Au milieu des Brésiliens que je fus obligé de prendre pour me servir, il n'avait rien à gagner, et il perdit jusqu'à ses grâces sauvages.
Le lendemain de mon herborisation dans la Serra , Firmiano était presque rétabli; mais il semblait que je ne dusse plus jouir d*un seul jour de tranquillité. José Marianno faisait avec succès son apprentissage d'empailleur; cependant il avait laissé passer deux repas sans prendre de nourriture; il était devenu triste, et il me dit qu'il voulait aller chez lui chercher ses effets. Cette espèce de menace me livrait à de nouveaux tourments; car Firmiano n'était pas parfaitement rendu à la santé, et je n'avais point encore de tocador.
Le bon al fer es avait inutilement tâché de m'en procurer un; il finit par me dire qu'il croyait inutile d'en chercher plus longtemps dans les environs du Rio das Mortes. J'allai donc à S. Joâo, et, afin d'être assuré de trouver quelque part un homme tel qu'il m'en fallait un , je priai Youvidor de me donner une lettre de recommandation pour les commandants des villages où je devais passer en quittant le Rancho. Ce magistrat me reçut parfaitement et me remit une lettre pour le capitào môr de Tamanduà.
J'étais plus fatigué que je ne puis le dire de tous les retards que j'essuyais. Mes jambes pouvaient à peine me soutenir; on me trouvait extrêmement maigri, et je craignais de tomber malade à mon tour , si je restais plus longtemps dans un pays où j'avais éprouvé tant d'inquiétudes et de chagrins, et pour lequel je sentais à chaque instant augmenter mon aversion. Enfin, le 18 de mars, je pris la résolution de partir le lendemain , quelque chose qui pût arriver. Le soir, je fis mon compte avec mes hôtes du Rio das Mortes Pequeno; mais, à l'exception de quelques petites provisions que je les avais chargés de m' acheter, ils ne voulurent rien me faire payer, et cependant c'étaient des gens
pauvres. Nuit et jour, ils avaient prodigué des soins à mes malades, ils m'en avaient donné à moi-même; ils avaient blanchi mon linge, ils n'avaient cessé de me faire de petits cadeaux, et pendant un mois ils s'étaient privés pour nous d'une partie de leur maison. Si je n'avais pas eu à me louer des habitants de S. Joâo d'El Rei (1) , du moins j'avais retrouvé chez ces bonnes gens l'aimable hospitalité qui m'avait fait vouer aux Mineiros une reconnaissance éternelle.
(1) Vojex mon Voyage dam le dUtrici des Diamants, etc.» toI. I.
tl8 VOYAGE AUX SOURCES