‹ Voyage aux sources du Rio de S. Francisco et dans la province de GoyazChapitre 13 sur 43 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

SUITE DU VOYAGE DE S. JOÂO d'eL BEI A LA SOURCE DU S. FRANCISCO. — LES VILLAGES DE PORMIGA ET DE PIITMHY.

L'autear séparé de sa caravane.— Les enyiroos de Tamandiiâ.— Arrivée à Formiga. — Les femmes privées de liberté. — Description du village de Formiga ; rues, maisons, église, boutiques, commerce ; population ; mauvaise réputation des habitants ; un meurtre ; femmes publiques. — Impossibilité d*avoir un tocador. — Le pays situé entre Formiga et Ponte Alla; comparaison de sa végétation avec celle de la partie orientale du Sertào du S. Francisco. Époque de la floraison des plantes dans les $eriôe$ de Minas. — Faxenda de Ponte Alta. Plantes usuelles ; ealunga, — Pays situé au delà de Ponte Alta. — Faxenda de S. Miguel e Aimas. Indigo fourni par le Solanutn indigoferum. — Serra de Piumhy. Vue admirable. — Village de Piumhy ; étymologie de son nom ; son histoire, ses rues, son église ; vue que Ton découvre de la rue principale ; occupation de ses habitants.—Le curé de Piumhy. — Toujours point de tocador. — Paresse des gens pauvres. — Pays situé au delà de Piumhy. Habitude qu*ont les bestiaux de se cacher dans les bois pour éviter les mtUucas. — Familles se rendant deux fois Pan au village , sur des chars à bœufs. — Faxenda de Dona Thomalia. Produit des terres ; bestiaux. — Pays situé au delà de Dona Thomazia. — Faxenda de Joao Diax. Fer.

Après avoir diné à Tâmanduà, dans la maison'du capitào môr, je partis accompagné de ce Marcos dont j'ai parlé plus haut (p. 148), et chez lequel j'espérais trouver ma caravane (1).

• t • Itinéraire approximatif de la ville de Tamaudua à la Serra da Ca-

154 VOYAGB AUX SOURCES

Nous traversâmes d'abord les bois qui environnent la ville du cAté de Torlent. Ces bois se prolongent, m*a-t-on assuré, dans un espace de plus de 20 lieues, jusqu'à Congonhas do Campo (1). Il y aurait donc ici une exception à cette espèce de loi qui veut qu'on ne voie que des campos à l'ouest de la Serra do Espinhaço ; mais il faut se rappeler que le pays est extrêmement élevé et montueux; d'un autre côté, Congonhas do Campo, situé entre Sabaré et S. Joâo, ne se trouve pas dans les bois; et je n'en avais traversé aucun d'une étendue un peu considérable en côtoyant le versant occidental de la Serra do Espinhaço, depuis la première des deux villes que je viens de citer jusqu'à la seconde ; si donc une forêt s'étend de Tamanduà à Congonhas do Campo, du moins elle ne se rattache pas aux forêts continues du côté oriental de la grande chaîne.

Quoi qu'il en soit, les bois de Tamanduà sont bien loin de se prolonger également dans toutes les directions; car,

nastra :

De la viUe de Tamandaâ

à ceUe de Formiga 4 legoas.

Ponte Alta , habitation 4

Fazenda de S. Miguel e Aimas, habitation 41/2

Piumhy, village 21/2

Fazenda de Dona Thomazia, habitation 31/2

Fazenda de Joio Diaz, habitation. . 3 1/2

Serra da Canastra , montagne. ... 6

28 legoas.

(1) J'ai fait connaître ce village dans mon Voyage dans le dislrirt fies Dianmnli, vol. 1 , 200.

avant même d'arriver chez Marcos, dont la maison n'est qu'à S lieues de Cachoeirinha , nous entrâmes dans des campas qui , à peu près semblables à ceux de la partie du Sertâo que j'avais parcourue en 1819, présentent de petits arbres tortueux épars au milieu des Graminées. Parmi ces arbres 9 je reconnus, comme sur les taboleiros cobertos (1) du Sertâo^ des Légumineuses, des Guttifères et des Qualea. Après ces campos^ j'en traversai d'autres qui sont couverts seulement d'herbes et de sous-arbrisseaux, et enfin j'arrivai à la fazenda de Marcos^ située dans un fond , comme cela est l'usage.

Je fus très-étonné de ne pas y trouver mes gens , qui n'avaient eu que 2 lieues à faire ; je ne savais trop quel parti prendre; mais enfin je me décidai à aller voir s'ils n'avaient pas fait halte dans quelque fazenda voisine. Je remontai sur mon mulet, et, guidé par un des nègres de Marcos, je me présentai inutilement dans quatre fazenda^ différentes. Après ces recherches infructueuses, je me dirigeai une seconde fois vers la fazenda de Marcos, qui m'a • vait offert un gîte avec beaucoup d'amabilité. Une nuit obscure me surprit lorsque j'étais encore dans le chemin; peu à peu une profonde mélancolie s empara de moi; de funestes pressentiments vinrent se mêler aux regrets dont j'étais consumé, et la franche gaité du bon Marcos ne put dissiper ma tristesse.

Après une nuit assez mauvaise . je repartis en suivant le chemin du village de Formiga , où je devais me rendre , et, â une demi-lieue de la maison de Marcos, je trouvai mes gens établis dans une grange qui dépendait d'une pauvre

Il El non laboleiras ceberias, tomme a écrit Gardner.

maisonnette. La fazenda de Marcos est située à quelque distance du grand chemin; mes gens n'avaient point vu le sentier peu frayé qui y mène, et, après avoir fait environ 2 lieues, ils s'étaient arrêtés, comme je leur en avais donné Tordre.

Pour arriver à Formiga, je traversai un pays montueux, coupé de bois et de campos. Les sous-arbrisseaux , comme dans le canton où j'avais voyagé les jours précédents, sont beaucoup plus communs qu'aux environs de S. Joâo d'EI Rei, et l'on voit, en plusieurs endroits, des arbres rabou- x gris et tortueux qui s'élèvent çà et là au milieu des Graminées. Sur un de ces petits taboleiros cobertos , il n'y avait guère d'autre espèce d'arbre qu'un Vochisia rabougri , entièrement couvert de longues grappes redressées de grandes fleurs d'un jaune d'or, autour desquelles voltigeaient une foule d'oiseaux-mouches. Du haut de plusieurs mornes élevés, je jouis d'une vue immense; je découvris la Serra de Piumhy et celle da Canastra , où je devais bientôt me rendre.

Arrivé à Formiga, j'allai présenter au commandant de ce village la lettre que le capitào m6r de Tamanduà m'avait remise pour lui, et où il lui donnait l'ordre de me procurer un pédestre pour m'accompagner jusqu'à Piumhy. Le commandant me reçut fort bien et me fit des reproches d'être descendu à l'auberge.

Je trouvai réunis dans sa maison les principaux habitants de Formiga , qui étaient des marchands et appartenaient tous à notre race. Suivant l'usage établi dans les bourgades et les petites villes, ils portaient une veste d'indienne, et, par-dessus cette veste une capote de grosse étoffe de laine; leurs manières étaient à peu près celles

de DOS bourgeois de campagne. Oa parla beaucoup de la France , et on me demanda s'il était vrai que les femmes y eussent autant de liberté qu'un autre Français Pavait assuré , en passant par ce pays quelque temps auparavant. Je confirmai les récits de mon compatriote, et les détails que je donnai parurent tellement étranges, qu'un des assistants s'écria, en mettant ses dçux mains sur sa tète: Que Dieu nous préserve d'un pareil malheur (Deos nos lwre)ï Ces bonnes gens ne songeaient pas que le prisonnier ne croit rien devoir au geôlier qui le garde, et que l'on est plus souvent trompé par son esclave que par l'homme libre auquel on a accordé sa confiance.

Farmiga (arraial da Formigay le village de la fourmi) est situé près de la petite rivière qui porte son nom (1) , dans une large vallée bordée de collines couvertes de pâturages et de bois. Les rues de ce village sont mal alignées, les maisons sont écartées les unes des autres , et presque toutes petites et mal entretenues. L'église est bâtie à l'extrémité d'une assez grande place , sur une plate-forme un peu plus élevée que le reste du village ; elle n'a point de plafond, elle est presque nue à l'intérieur et répond parfaitement â l'état misérable des maisons (S).

On voit à Formiga plusieurs boutiques et quelques vendas assez mal garnies. Une enseigne très-apparente, surmontée des armes du Portugal , indiquait alors la maison où se vendaient les indulgences de la Santa Cruzada. La boutique la mieux fournie me parut être celle de l'apothi-

(1) SuîTaot la carte générale de Spix et Martius , et soiraDt d'Esch- ¥ege , la petite rivière de Formiga se jette dans le Rio Grande.

(2) D'après Pizarro, Formiga était encore, en 1822, une succursale de Tamandnâ.

158 yOYAG£ AUX SOURCES

caire; celui qai exerçait cette profession était encore un prêtre, qui préparait lui-même ses remèdes, les vendait et ne manquait pas de dire sa messe tous les jours.

Malgré l'indigence qu'annonce l'aspect du village de Formiga, il parait qu'il y a des gens assez riches dans ses environs et dans le village même. Situé à l'entrée du Sertào, Formiga fait un commerce considérable avec cette contrée. Les marchands entretiennent des relations directes avec Rio de Janeiro; ils envoient dans l'intérieur du Sertào le sel, le fer et les autres marchandises qu'ils tinsnt de la capitale, et il$ reçoivent en échange des cuirs, des peaux de cerf, du coton et des bestiaux. Les alentours de Formiga fournissent eux-mêmes beaucoup de coton ; mais ce sont les porcs qui , comme je l'ai déjà dit, forment la principale richesse de ce canton. On en élève un très-grand nombre dans les moindres fazendas; les marchands les achètent et les envoient par troupeaux à la capitale do Bré»l.

Comme ce pays est fort commerçant et qu'il y passe sans cesse des caravanes venant de Goyaz ou du Sertâo , toutes les denrées y trouvent un débit facile et elles y sont très-chères. Tandis que, du c6té de Yilla Rica, de Sa^aré et dans beaucoup d'antres endroits , on se procure facilement un serviteur libre [camarada) pour un oitava et demi par mois (11 fr. 25 c), ici il faut donner de 3 à 6,000 reis (18 fr. 75 137 fr. 50 c.); mais je croirais que les gages élevés que Ton exige tiennent bien moins encore au prix des denrées qu'à l'extrême répugnance des hommes libres pour le travail.

Les ouvriers les plus nombreux , à Formiga , sont les maréchaux ferrants, qui en même temps sont serruriers ;

le pasMge continue) des caravanes rend ieur état fort lucratif.

Ce qui prouve que la population de Formiga augmente sensiblement, c'est que, lors de mon voyage, on était occupé à y construire un grand nombre de maisons [i) ; ce village contenait alors un peu plus de mille individus, dont environ un quart d'hommes de notre race; et cependant, vers le milieu du siècle dernier, il n'existait pas encore. J'ai connu un vieillard centenaire qui , le premier, vint s'établir dans cet endroit, il y a environ soixante-dix ans (1819), et qui y jeta les fondements d'une chapelle. Il n'y a point de mines aux alentours de Formiga, et c'est principalement sa position favorable, sur une route fréquentée et à rentrée d'un immense désert, qui y attire des habitants. 11 paraît aussi que souvent des criminels , poursuivis par Injustice, sont venus se réfugier dans ce lieu reculé et ont contribué à en augmenter la population ; ses habitants ne jouissent point d'une bonne réputation, et, pendant que j'étais au milieu d'eux , la jalousie fit commettre un meurtre ; l'assassin s'enfuit avec sa maîtresse, qui n'était qu'une femme publique , et je ne sache pas qu'aucune me- •ure fut prise pour s'emparer du coupable.

Je n'eus point à me louer de la politesse des habitants de Formiga. J'occupais une chambre extrêmement petite, et fêtais continuellement entouré de curieux , qui me privaient de la lumière du jour et m'accablaient de questions indiscrètes. De tels rassemblements ne prouvent pas non plus que ce» gens-là fussent, très-occupés, et l'oisiveté est

(1) Ceci tendrait h eipliqaer œ que dit da Cunha Mattos, que, en 1823, il rit h Formiga des maisons élégantes (Itin., 1 , 62).

effectivement un vice que tf Eschwege reproche (i) aux hommes qui, dans ce pays, tiennent le premier rang.

Ce vice en amène ordinairement d'autres avec lui. Dans tous les villages de la province des Mines, dans ceux principalement où passent des routes fréquentées, on trouve un grand nombre de femmes publiques; mais nulle part je n'en avais vu autant qu'à Formiga. Une demi-douzaine d'entre elles demeuraient dans l'auberge où j'étais descendu, et presque toutes étaient des blanches. Ces femmes ne faisaient de propositions à personne ; mais elles allaient et venaient dans la varcmda de l'auberge , étalant aux yeux des muletiers des charmes flétris par le libertinage (2).

Le lendemain de mon arrivée à Formiga , le commandant du village me procura pour tocador un nègre libre, avec lequel je fis marché à raison de 3,600 reis (22 fr. 50). J'attendais cet homme le surlendemain au matin; mais comme, à neuf heures, il n'avait point encore paru, je me rendis à la maison où il demeurait, et j'appris qu'il s'en était allé pendant la nuit. Les commandants de village exercent un pouvoir despotique sur leurs subordonnés, et ceux^ ci sont toujours dans la défiance , lors même que le commandant traite avec eux sans employer l'autorité. Je fis part à celui de Formiga de ce qui était arrivé; il me promit de me procurer un autre individu, et, malgré mes prières, il jura que le fugitif serait mis en prison. Le jour de mon

(1) Bras, die Neue iVell, I, 32.

(2) D'Escbwege dit qu'il y a, à Formiga , qd nombre de filles de joie plus considérable que dAis les quartiers des ports de mer où règne le plus de débordement, ^yee raison, il attribue cette plaie au défaut d^insiruction morale et aui mauvais exemples que les enfants reçoirent des esclaves d6s FAge le plus tendre ( l. r.).

DU RIO DE S. FRANCISCO. tfil

départ, le commandant m'envoya encore un nègre libre; quand j'eus fait mes arrangements avec cet homme, il me demanda la permission d'aller chercher son linge; il me pria de lui avancer quelques sous , et je lui accordai tout ce qu'il désirait. Cependant une heure, deux heures s'écoulèrent, et, comme le nègre n'était point revenu , je me décidai à faire charger mes mulets et à partir sans avoir personne. J'allai auparavant rendre compte au commandant de ce qui s'était passé, et il m'assura qu'il était impossible qu'on l'eût ainsi trompé deux fois; il ajouta que le nègre m'attendait certainement sur le chemin ; je partis et je ne rencontrai personne.

Entre Formiga et Ponte Alta (pont élevé), où je passai la nuit , c'est-à-dire dans un espace de 4 lieues portugaises, je ne vis qu'une chétive maisonnette , qui mérite à peine qu'on en fasse mention , et la fazenda de Corrego Fundo (ruisseau profond), qui est bâtie à moitié chemtn sur le bord d'un ruisseau. Les pâturages que je traversai sont excellents et l'on pourrait y élever un grand nombre de bètes à cornes; mais à peine en aperçus-je une demidouzaine dans toute la journée (1). De différents points, je découvris une immense étendue de pays; entre autres, la Serra de Piumhy qui est à quelques lieues de Ponte Alta ; mais partout ce n'était que des déserts.

Dans un espace de 2 lieues, jusqu'à Corrego Fundo, le terrain , qui est montueux , présente tour à tour des bois , de simples pâturages et des campos parsemés d'arbres ra-

(1) Voyez ce que je dis, un peu plus loin, de Thabitude qu*ont les bestiaux de se cacber au fond des bois pendant cette saison, afin d'éviter les muluccu.

bougris ; diversité qui produit dans le paysage un effet trèsagréable.

Ces espaces où croissent çà et là des arbres rabougris et ceux de même nature où j'avais pasi»é les jours précédents annonçaient le voisinage du Sertâo ou désert. Au delà de Corrego Fundo, je ne revis plus» pendant tout le reste de la journée, qu'une végétation analogue à celle des ps^rties du Désert oriental que j'avais parcourues en 181 7 (i), c'està-dire des Graminées et un petit nombre d'herbes parmi lesquelles s'élèvent des arbres tortueux, rabougris, hauts de 8 à 10 pieds, dont l'écorce est souvent subéreuse, dont les feuilles sont dures et cassantes. La forme de ces arbres rappelle si bien celle de nos pommiers, que le bon Laruotte, qui était loin d'être uq profond observateur, fiit lui-même frappé de la ressemblance, ie remarquai cependant que les arbres étaient ici plus rapprochés que dans la partie du Sertâo ou Désert située à l'ouest de Minas Novas, et que, par conséquent, Fensemble de la végétation ne représentait pas aussi bien nos vergers plantés dans des prairies. D'ailleurs, malgré l'énorme distance qu'il y a des environs de Formiga à Bom Fim et à Contendas (4 à 5 degrés), malgré la différence d'élévation que doivent présenter les commencementsdu S. Francisco et une contrée où il arrive après un si long cours, je trouvai , dans les détails de la végétation» une ressemblance no^table entre des pays si éloignés, et je recueillis près de Ponte Àlta peu de plantes que je n'eusse pas déjà récoltées dans mon premier voyiige. Auprès de Chaves, fazenda du canton de Rio Grande, et auprès du

(1) Voyez mon Voffoge dam le$ pronincu de Rio de Janeiro, etc., u.aoî.

Rio das Mortes Pequeno, j'avais tu quelques pentes où des arbres rabougris sont épars çè et là au milieu des herbes ; mais ils appartiennent tout au plus à trois ou quatre espèces, et ce sont principalement des Guttifères : ici , au contraire, je retrouvai la même variété que sur les iaboleiros cobertos de la partie du Sertâo comprise entre Minas Novas et le S. Francisco (1). Les arbres les plus communs font partie de la famille des Légumineuses et de celle des Guttifères ; je remarquai aussi beaucoup de (}ualea, une Malpighiée à grandes feuilles et à longs épis de fleurs, que j'avais rapportée de mon premier voyage , des Bignonées en arbre dont les feuilles sont composées de cinq folioles (Ipé des Serianqos ou habitants du Désert).

Lors de mon passage (i*' avril), la verdure de ces campos était d'une admirable fraîcheur ; tous les arbres portaient des feuilles, mais peut-être y en avait-il moins en fleur que je n'en avais vu depuis la fin de juillet jusqu'à la fin de septembre 181 7, dans la partie orientale du Sertâo. Alors, plusieurs espèces qui fleurissent avant d'avoir des feuilles, telles que Vlpé, le Caraiba, le Claraiba, étaient couvertes de fleurs ; dans le voisinage de Ponte Alta, au contraire, je ne vis guère sur les arbres que des fruits qui n'avaient point encore atteint leur maturité. Il paraît donc que la véritable époque de la fleuraison des plantes du Sertâo est le commencement de la saison des eaux.

Non-seulement je retrouvai , entre Corrego Fundo et Ponte Alta, la végétation du Sertâo , mais encore je revis un oiseau qui appartient aux iaboleiros cobertos des envi-

(1) Voyez moQ Voyage dam le$ provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes , vol. n.

rons de Bom Fim, Contendas, etc. {i), le moineau ou tangara à plumage rouge, appelé dans le pays cardeal (cardinal).

A notre arrivée à Ponte Alta, José Marianno alla demander r hospitalité à la maîtresse de la maison, et la pria de nous permettre de placer nos effets dans le moulin à sucre qui dépendait de son habitation. Sa demande fut rejetée, et on nous relégua dans une petite chambre que Ton venait de construire, où nous avions à peine la place de nous retourner et ou les chiques [bichos dopé, pulex penetrans) nous dévoraient. Je fus cependant forcé par la pluie de rester deux jours entiers à Ponte Alta, et je ne partis que le quatrième. Dans cet intervalle parut le maître de la maison ; je lui fis sur mon logement des reproches un peu durs ; mais il me répondit avec tant de bonhomie et me fit des offres si honnêtes que ma mauvaise humeur se dissipa bientôt.

J'ai dit ailleurs que les habitants de T intérieur du Brésil» privés de médecins, employaient pour la guérison de leurs maladies diverses plantes qui croissent autour de leur demeure, et j'en ai fait connaître un assez grand nombre dans mon livre intitulé. Plantes usuelles des Brésiliens (2). Partout où je m'arrêtais, j'avais soin de prendre des renseignements sur les espèces médicinales le plus généralement en usage. Dans les environs de Ponte Alta, il n'y en a aucune que l'on vante autant que celle qui est appelée calunga par les colons. Us la considèrent comme un puissant spécifique contre les fièvres intermittentes, les indigestions, les coli-

(1) Voyez mon Voyage dan» le$ provinceg de Rio de Janeiro, etc., Tol. U.

(2) A Paris , chez Grimbert et Dorez.

DU RIO DE S. FRANaSCO. 165

ques, et en font aussi un grand usage dans la médecine vétérinaire. C'est la racine que Ton emploie ; elle est grosse et fort longue , sa décoction est amère et d'un goût trèsdésagréable. Plusieurs personnes de ce canton ont vendu leur plante à des pharmaciens de Villa Rica et de Rio de Janeiro, et Ton prétend ici, mais à tort, qu'elle est identique avec la calomba de l'Inde (i). Quoi qu'il en soit, la ealunga du canton de Ponte Alta est bien certainement identique avec la plante que l'on connaît à Tijuco sous le même nom. Cest à l'espèce décrite par moi sous le nom de Simaba ferruginea (2) que M. de Martius (3) rapporte la ealunga des Brésiliens.

Le pays que je parcourus , après avoir quitté Ponte Alta , oflfre une alternative de bois, de catnpos ou l'on voit seulement des Graminées et quelques autres herbes, d'autres campas, où des ai*bres rabougris croissent çè et là au milieu des Graminées, et d'autres enfin qui , intermédiaires entre les premiers, ne présentent que des arbrisseaux et des sousarbrisseaux au milieu des herbes. Je ne traversai aucun des bois que f aperçus, mais je reconnus que tous n'étaient pas de simples bouquets isolés [capoes); il en est même.

(1) La calomba , appelée aussi columbQ , est le Cocculut palnuUus , DC. '^Menispermum palmalum, Lam.). U parait qae cette plante est originaire de Mozambique, d*où elle a été transportée k File de France et dans rinde. €*est le radix columbo des pharmacies qui , contenant un principe amer et mucilagineux, agit arec puissance et sans incouyénient sur les organes digestifs, et qu'on emploie contre la faiblesse d*estomac, la dyssenterie, les maladies bilieuses et le choléra. La calomba a fait, pour les Portugais , Tobjet d*nn commerce fort lucratif (Kcjnze, Pkarm. Waarenkunde,U,2i).

[1) Flora BraHliœ meridionalis, I, p. 72, tab. xiv.

i3) «mf, U, 790.

m'assura-t-OD , qui se rattachent à la forêt die TamanduÀ.

Presque toute la journée, j'eus devant moi la Serra de Piimhyy qui est perpendiculaire au chemin que je suivais. Elle ne s'élève pas à une grande hauteur; elle présente peu d'irrégularités , et son sommet , parfaitement égal , offre r image d'une longue plate-forme.

A 2 lieues et demie de Ponte Àlta , je passai devant la fazenda de Capitinga (1), bien connue dans le pays pour son étendue et la bonté des rapaduras (2) que Ton y fabrique. À l'exception d'une petite chaumière plus rapprochée du lieu où je fis halte , ce fut la seule habitation que je vis dans un espace de 4 lieues et demie portugaises.

Le bon capitào môr de Tamandué m'avait donné une lettre de recommandation pour le commandant de Piumhy . Sachant que ce dernier devait se trouver à Capitinga, je le fis demander. C'était un campagnard qui avait un certain air de bonté; j'en fus pourtant assez mal accueilli , mais il me donna un billet pour celui qui le remplaçait à Piumhy.

Ce jour-là était le dimanche de^ Rameaux, et Ton avait dit la messe à Capitinga. Je rencontrai beaucoup de gens qui en revenaient et qui portaient de grandes feuilles de palmier bénites. Ces véritables palmes, en usage dans tout ce pays , rappellent bien mieux l'origine de la fête que les mesquines branches de buis ou de laurier que l'on distribue dans nos églises (3).

(1) Des mou gutrtnis capyi , herbe, et pUiunga, qai seat maayais, berbe de mauvaise odeur.

(2) Les rapaduras soot des carrés de sucre cuit avec soo sirop , qui peuvent avoir 5 à 6 pouces et soot fort épais (voyez mon Voyage dam les provinces de Rio de Janeiro, etc., vol. 1 , 126.

{'i) Les Palmiers sont remplacés par le buis dans le nord de la France, et par le laurier dans le midi.

Je fis batte à S. Miguel e Aimas (S. Michel et les âmes da purgatoire) , fazenda très-considérable, qui possède une sucrerie, beaiMHMip de dépendances, et qui, sans approcher des habitations des comarcas de Sabaré, de Villa Rica, du Serro do Frio (1), a cependant plus d'apparence que celles où je m'étais arrêté Jusqu'alors.

On m'avait parlé, dans plusieurs endroits, d'un indigo superbe que l'on faisait à la fazenda de S. Miguel. Je vis des étoflTes de laine teintes avec cette couleur et je les trouvai du plus beau bleu foncé. M'étant foit montrer le végétal d'où cet indigo avait été extrait, je reconnus un 5olanum {Soi. indigofemm^ Aug. S. Hil.) à tige frutescente, à feuilles lisses, à fleurs blanches, extrêmement commun dans les bois vierges, et qui se trouve surtout près de Rio de Janeiro (2). On me dit qu'on en tirait le principe colorant de la même façon qu'on l'extrait des Indigofères , et qu'on le fixait à l'aide de l'urine. Il est véritablement extraordinaire que la propriété d'une espèce aussi répandue soit restée ignorée partout ailleurs que dans un coin reculé de la province de Minas. Il serait à désirer que les habitants des parties très-poignées de l'empire du Brésil se

(1) voyez mon Voyage dans le$ provineei de Rio de Janeiro, etc., Yol letU.

(2) M. Dnoal a bien ronhi me permettre de joindre id la description qa*il a faite de cette espèce pour le Prodromus de M. de Candolle : « So- « LANDN iNDiGOFERUM (ÂDG. DE S. HiL. in Mer., et de Lens, Dict, de Mal. m méd., VI , p. 416). Ramis glabris, teretibus, hinc inde angulatis , sub- « dickotomis ; foliis breviter petiolatis ^ geminis altero minore , lanceo- « latis, ntrinqae acuminatis, supra glabris, nitidinscnlis, subtns palli-

■ dioribus; racemis gracilibus, cymo^is, suboppositifoliis, in summi-

■ tatibus rarooram sspe approximatis , confertis. — S. csroleum Vel- « Lozo , Fl. Pl.y t. ex, et Sendtn. tq Màrt., Herb. Bras. — Endl. et « Mart. , ¥1. Bras. Sol,, p. 21, n* 17. t. I , f. 35-40. »

missent à cultiver Iqs Indigofères doat ils pourraient exporter les produits avec utilité, et en même temps ils feraient bien de rechercher, par des expériences comparatives, si le Solanum indigoferutny qui, dit-on, donne une plus belle fécule que les Indigofères eux-mêmes, n'aurait pas encore Tavantage de moins fatiguer le sol, de fournir des résultats plus considérables et d'être enfin d'une culture plus^ facile.

Après avoir quitté la fazenda de S. Miguel e Aimas, je traversai, pendant environ 1 lieue, des campos couverts d'arbres rabougris, et j'arrivai au pied de la Serra de Piumhyj que j'avais déjà vue dans lelointain, avant même d'arriver à Ponte Alta. Elle est, en grande partie, couverte de pâturages au milieu desquels des rochers nus et noirâtres se montrent par intervalles; dans tous les enfoncements on voit des bouquets de bois. En suivant un chemin souvent pierreux et difficile , je montai la Serra très-obliquement , et enfin je parvins à son sommet , où je jouis d'une des vues les plus étendues que j'eusse jamais admirées. Le pays que je venais de parcourir ne présentait, à la vérité, qu'une immense suite de mornes couverts presque tous de pâturages et où rien n'arrêtait mes regards; mais celui où j'allais descendre m'offrait quelques points où mes yeux pouvaient s'arrêter avec plaisir. Au pied de la montagne, j'apercevais une fazenda entre des bois ; plus loin , sur la droite, je découvrais, à l'entrée d'une plaine, le village de Piumhy ; enfin , plus sur la droite encore et beaucoup plus loin , je voyais à l'horizon la Serra da Canastra (la montagne de la malle) , qui mérite assez bien ce nom, puisqu'elle est allongée, qu'elle parait égale et un peu bombée à son sommet, et qu'elle est cx)upée verticale-

mj RIO DE s. FRANCISCO. 169

ment è ses deux extrémités. J'avais fondé de grandes espérances pour la botanique sur la Serra de Piumfay; elles furent entièrement trompées; je n*y trouvai aucune plante que Je n'eusse déjà; j'y vis extrêmement peu de fleurs, et je n'y observai même qu'une seule espèce qui appartint à des pays de montagnes.

Depuis le bas de la Serra jusqu'à Piumhy, il y a environ trois quarts de lieue. Avant d'arriver à ce joli village, je traversai à gué la petite rivière des Araras (aras), et au pied du village le ruisseau de Tabuoes (grosses planches).

En arrivant à Piumhy (1), je me présentai chez Yalferes (sous-lieutenan{), qui remplaçait le commandant , et je le priai de me procurer un logement, car il passe trop peu de monde dans ce village pour qu'on ait songé à y bâtir une auberge. Valferes me conduisit à une maison où j'étais extrêmement bien, et promit de faire tout ce qu'il pourrait pour me procura un tocador.

Le nom de Piumhy est commun au village, à une rivière qui en est éloignée de i ou S lieues et à la Serra dont j'ai déjà parlé plus haut. On m'assura, dans le pays, que c'était celui d'une petite mouche fort incommode, très-commune sur le bord de la rivière (2).

Le petit village de Piumhy doit son origine à un rassemblement que l'on avait formé pour détruire une réunion de nègres fugitifs (quilombo), qui s'étaient retirés dans la

(1) Cest à tort que d'Esehwege écrit Pinhoi, et Pohl Piuhy. Pizarro ditd^abord que le vUlage de Formiga est peu éloigné de celoi de Piauhy (Mem, hist., Tol. Vm, part, segnoda, 196); mais, quand il eutre dans quelques détails, il t^crit, comme mot, Piumhy (1. c, 198).

*V Piumhy ne viondrait-U pas plutôt du mot gnarini Mbiyui, hirondelle?

Serra da Canastra , et qui inquiétaient le petit nombre de cultivateurs établis dans le voisinage. Après la destruction du quilomboy le rassemblement continua k subsister ; on bâtit une chapelle à Piumhy; les colons dispersés s'en rapprochèrent, et peu<è peu se forma le village. On trouva de l'or dans les environs et Ton travailla à l'extraire ; mais bientôt on reconnut que l'on n'était point dédommagé de ses frais par le produit ; on renoùça entièrement au travail des mines, et les habitants de Piumhy ne s'occupent plus aujourd'hui que de l'agriculture. Ils passent leur vie dans leurs fazendas ou leurs sitios et ne viennent au village que le dimanche, aussi trouvai-je la plupart dé leurs maisons fermées.

C'est du terma de Tamandué que dépend Piumhy. Ce village est le chef-lieu d'une paroisse qui comprend quatre mille âmes (1) , dans une étendue de 22 lieues portugaises de longueur sur 14 de large, c'est-à-dire à peu près tteize individus par lieue carrée. L'église paroissiale, dédiée à Notre-Dame de la délivrance (Nossa Senhora do Livramento) (2), n'a point de succursale (4819); on compte seulement dans son ressort quatre chapelles particulières [eremidas), dont les propriétaires ont coutume de faire venir un prêtre pour leur dire la messe les jours de grande fête (3).

(1) Je tiens ce chiffre da curé de Piamhy, c'est-à-dire de la personne qui, par la nature de ses devoirs « était le plus en état de connaître la Yérité. Pizarro faisait monter, en 1822, la population de cette paroisse il 3,620 personnes seulement.

(2) Piz., Mem., VIU, part, segunda, 198.

(3) C'est encore du curé de Piumhy que je tiens, ce détail. Pizarro dit {l. c, 199) que la paroisse de Piumhy aune succursale {capelUi cwrada), relie de lS. Francisco , située aux sources de la rivière du raérae nom ;

Piumhy est situé presque à rentrée d'une plaine ondulée couverte de pâturages , au milieu desqueb s'élèvent quelques bouquets de bois. Quoiqn'à une demi -lieue de la Serra qui porte son nom, ce village, vu des coteaux voisins, semble être adossé à la montagne, et l'on croirait que les bois qui l'en séparent appartiennent encore à cette dernière. Des collines peu élevées et arrondies bordent la plaine où le village est bâti, et, du côté de Toccident, on découvre dans le lointain la Serra da Canastra.

Quoique Piumhy soit, comme je l'ai dit, le obef-lieu d'une paroisse, on n'y compte pas plus d'une soixantaine de maisons, dont trente environ sont couvertes en tuiles. Elles sont disposées de manière à former une sorte d'Y trèsimparfait. Les rues qui s'étendent du côté de la Serra vont en pente et n'ont aucune régularité ; mais celle qui termine le village du côté de la plaine occupe une plate-forme parfaitement égale ; elle est extrêmement large, régulière et bordée de maisons assez jolies. L'église s'élève k l'entrée de cette rue à une égale distance des deux rangs de maisons; elle est neuve et bien bâtie.

De cette même rue on découvre tout à la fois la plaine et les montagnes, et l'ensemble de cette vue a quelque chose de riant et de majestueux , qui emprunte un charme de plus du contraste que produit le village avec la profonde solitude de tous les alentours. Le lendemain de mon arrivée à Piumhy, je sortis aussitôt après m'être levé , pour contempler ce paysage ; le ciel était de Tazur le plus beau; ce calme délicieux que l'on ne connaît point en Europe rémais, comme le liyre de cet tuteur porte la date de 1S22, il nfest pas absolaroeot impossible que la succursale qu'il indique ait été créie depuis mon passage dans le pays.

gnait dans toute la nature ; j'éprouvai encore un instant d'enthousiasme.

Il n'y a, à Piumhy, que deux boutiques fort mal garnies et quelques vendus qui ne le sont pas mieux. Les habitants, comme je l'ai dit, sont à peu près tous des agriculteurs. Ils mettent à profit les terres des bois voisins (1), qui sont propres à tous les genres de culture, et ils s'adonnent principalement à celle des cotonniers , qui réussissent fort bien dans ce canton. A en juger par les apparences , on croirait aussi que les pâturages sont très-bons; mais on assure que, vers les mois de juin et de juillet , époque de la plus grande sécheresse, il y meurt un très-grand nombre de bestiaux , ce que les uns attribuent à la dureté de l'herbe, les autres à la mauvaise qualité de certaines plantes.

Pendant mon séjour à Piumhy, je reçus la visite du curé du village. C'était un homme encore jeune, poli, et bien élevé , décoré de l'ordre du Christ, comme l'étaient alors tous les curés de la province des Mines. Je lui dois les renseignements que j'ai donnés plus haut sur l'histoire de Piumhy, l'étendue et la population de cette paroisse (2).

Le commandant temporaire du village, qui, comme on l'a vu, m'avait promis, lors de mon arrivée, de faire son possible pour me procurer un tocador, m'amena un pédestre (5) le lendemain matin, et me dit que, n'ayant pu trouver personne qui voulût me suivre volontairement, il avait

(1) Comme je Tai souvent répété, les Brésiliens ne caltiyeDt que les terrains originairement boisés dont ils ont coupé et brûlé les arbres.

(2J Voyez les notes qui précèdent.

(H) Les pédestres forment une milic« inférieure composée d*hommes de couleur (voyez mes relalions pn'*c(^denles >.

été obligé d'en donoer Tordre à Thomme qu'il me présentait ; il ajouta que cet homme m'accompagnerait jusqu'au district voisin, et que là il serait remplacé par un autre pedésire. « Personne, me dit le commandant, ne veut ici gagner de l'argent, pour peu qu'il soit nécessaire de travailler d'une manière suivie. Les fazendeiros , qui ont tous une grande étendue de terre , laissent les pauvres en cultiver autant qu'ils veulent; avec très-peu de travail, ces derniers sont sûrs de recueillir assez pour vivre pendant le cours d'une année, et ils aiment mieux se reposer que de jouir d'une aisance qu'ils devraient à quelques sueurs. »

Le soir du jour où j'avais arrêté le pédestre, je l'envoyai chercher, mais il me fit dire qu'il ne pouvait se rendre chez moi parce qu'il était occupé. Cette réponse était d'assez mauvais augure; le lendemain matin l'homme avait disparu. J'allai en donner avis au commandant , qui ne put pas même me procurer un autre pédestre pour me suivre pendant deux jours. Tous les jeunes gens avaient pris la fuite, lorsqu'ils avaient su qu'on voulait mettre l'un d'eux en réquisition , et cependant j'avais répété que je payerais bien celui qui me suivrait même une seule journée. Je partis encore une fois sans tocador.

J'ai déjà dit que Piumhy est situé à rentrée d'une plaine. Le pays que je traversai, dans un espace de 3 lieues et demie, pour me rendre à la fazenda de Dona Thomazia, où je fis halte, est presque plat et offlre des pâturages naturels an milieu desquels de petits bois épars Forment des espèces de compartiments d'un effet très-agréable. Suivant l'époque à laquelle les pâturages avaient été brûlés, ils présentaient une teinte différente, et, comme l'on n'en brûle qu'une certaine quantité à la fois, on voyait, dans la cam-

pagne, toutes les nuances de verdure. Aucun arbre ne croît dans ces campoSy formés, ce qui est rare dans cette contrée, d'une herbe presque aussi haute que celle de nos prairies. La Graminée n° 335, recherchée des bestiaux, principalement lorsqu'elle commence à croître, est ici fort commune; elle Test également dans les campos du canton de Rio Grande ; mais je Tavais à peine aperçue depuis S. Joâo d'El Rei.

Je n'aperçus pas une seule tète de bétail durant toute la journée; mais on me dit, à la fazmda où je fis halte, que, dans cette saison (avril), les bètes à cornes se retiraient toujours dans les bois, et qu'on ne les voyait dans les campos que pendant la saison des pluies, parce qu'alors les bois étaient remplis de taons [mutucas]. Peut-être est-il arrivé plus d'une fois que, lorsque je me plaignais de ne point apercevoir de bestiaux , ils étaient ainsi cachés dans les bois; mais il n'en est pas moins très- vraisemblable que toute la partie occidentale de la province de Minas pourrait nourrir des troupeaux infiniment plus nombreux que ceux qui y existent (1).

Depuis Piumhy jusqu'à la fazenda de Dona Thomaria, j'eus toujours devant moi la Serra da Canastra, qui se présentait dans le lointain avec son imposante régularité.

Je n'aperçus, dans le chemin, ni maisons ni plantations;

(1) En parlant du pays qui s étend , en ligne à peu près directe, de Barbacena au Rio de S. Francisco, celui où se trouvent situés les villages de S. Joâo Baptista, d'Olivcira et de Formiga, M. da Cunha Mattos dit (/(tn., 1 , 71) « qu'on n'y élève pas la millionième partie des bètes à cornes qui pourraient y vivre, n Ce chiffre n'est qu'une figure , sans doute ; mais il indique assez combien, dans l'opinion de Fhonorable voyageur, on pourrait tirer parti de la contrée dont il s'agit , et combien ses habitants se rendent coupables de paresse et d'incurie.

mais, en revanche, je rencontrai plusieurs chariots attelés de trois ou quatre paires de bœufs qui^à l'occasion des fêtes de Pâques y transportaient des familles au village. Dans le Sertâo, où le^ fazendas sont souvent fort éloignées de la paroîsse, les hommes seuls s'y rendent dans le courant de l'année ; mais, aux deux grandes fêtes, Noël et Pâques, la famille entière entreprend ce voyage ; on empile les femmes et les enfants dans des chars à bœufs ; on passe quelques jours dans la maison que l'on possède au village et, ensuite, on revient à son habitation.

Les chariots dans lesquels on fait ces voyages sont ceux dont se servent, pour le transport de leurs denrées, les cultivateurs des parties de la comarca de S. Joâo d'El Rei qui ne sont pas très-montagneuses. Comme je l'ai dit ailleurs (i ] , ces chariots sont semi-elliptiques et portés sur deux roues presque pleines. De longs bâtons retiennent une grande natte qui ferme la voiture par devant comme un char de triomphe et la laisse ouverte par derrière. On couvre ces chariots avec des cuirs de bœufs.

La fazenda de Dona Tbomazia, ou je fis halte, était ainsi appelée du nom de celle qui la possédait. Ainsi que f ai déjà eu occasion de le dire (2), cette fazenda a une étendue assez considérable ; j'y vis plusieurs nègres, des bêtes i cornes et un grand nombre de pourceaux : cependant la maison de la propriétaire n'était qu'une misérable cabane dont tout l'ameublement se composait d'une table et de quelques bancelles. Dans le Sertâo , une foule de fazen- Aeiroê ne sont pas logés d'une manière plus magnifique.

il) Voyez inoo Voyage dans le diilricl des DiamanU, 1 , 2M. 'i) Voyez, plo8 haut, chap. VI.

Je fis ma visite dans toutes les maisonnettes qui dépendaient de la fazenda de Dona Thomazta , dans la grange, dans les cases à nègres, et, ayant reconnu qu'il était impossible d'y placer mes effets, je me logeai sous un hangar ouvert de tous les côtés et embarrassé par les pièces d'un chariot que Ton y construisait. Pendant que j'analysais les plantes que j'avais recueillies dans le cours de la journée, j'étais dévoré par des insectes et obligé, à chaque instant, de changer de place pour éviter le soleil.

Dona Thom azia et sa fille vinrent me visiter dans mon triste gtte, et me dirent que les terres de ce canton, d'une fort bonne qualité, étaient propres à tous les genres de culture et que le mais y rendait, par alqtmre, dix à onze chars de vingt alqueires, c'est-à-dire 200 à 220 pour 1 (1) ; elles ajoutèrent que ce n'était point dans les campos, mais dans les bois, que les bestiaux trouvent les herbes qui en font périr un si grand nombre ; ce qui est assez vraisemblable, car les Rubiacées connues sous le nom d*Ervas de rato, que l'on regarde comme si dangereuses pour le bétail, sont des plantes de bois vierges ou de capoeiras (2) .

Entre l'habitation de Dona Thomazia et celle de Joâo Dias, où je fis halte, le pays, plus rapproché de la Serra da Canastra, devient moins égal, mais il offre la même alternative de bouquets de bois et d'excellents pâturages où le

(1) Comme je Tai dit ailleurs {Voyage dans le district de$ DiamanUy 1 , 254) , les propriétaires de la partie de la camarca de S. J62o où Ton peut faire u^age de voitures pour le transport des dearées compteot par chars le produit de leurs terres.

(2) Telles sont les espèces que j*ai appelées RuMa noxia, Psycholria noxia, Palicaurea Marcgravii (voyez mon Oisloire des plantes les plus remarquables du Brésil et du Paraguay, 229 et suiv.).

capim frecha croit toujours avec abondance. Devant moi , à rhorizon, la Serra da Canastra qui se pr^ntait avec la même forme; un peu sur la gauche, d'autres montagnes beaucoup moins élevées ; deux ou trois misérables chaumières construites en terre et en bois où le jour pénétrait de toute part, une seule habitation passable ; point de bestiaux, aucun voyageur dans les chemins, pas la moindre trace de culture ; partout une vue très-étendue , mais qui montrait combien le pays est désert : voilà, en deux mots, le tableau qui s'ofiHt à mes regards pendant toute ma journée. Je ne puis dire cependant qu'il y eût rien dans le paysage qui inspirât la tristesse : ce mélange de bois et de pâturages d'où résultant des espèces de compartiments de différentes nuances, les ondulations variées du terrain, les montagnes élevées qui bordent l'horizon du c6té de l'ouest, tout cet ensemble produit un effet très-agréable.

Depuis Piumhy, le terrain, surtout dans les fonds, avait pris une ternie d'un rouge foncé. Là, conmie dans les autres parties du Désert que j'avais parcourues à l'époque de mon premier voyage, les bords des ruisseaux sont fangeux et offrent , avec \\n grtkné nombre de Palmiers, des arbres serrés les uns contre les autres., à tige assez grêle, élancée, rameuse dès la base, mais dont les branches sont en partie dépouillées de feuilles. Cette nuance de végétation e$t particulière au Sertâo.

A une demi-lieue de la fazenda de Joào Dias, je traversai on axpào (1) dont la verdure était d'une fraîcheur qui égalait au moins celle des bois des environs de Rio de Janeiro.

(1 ) Les capdes sont , comme on sait , des bouquets de bois qui s'élèrent, dans les fonds, au milieu des campos.

Après ce capào, je passai la petite rivière qui porte le nom de Ribeirao dos Cabrestos (torrent des licous), et j'arrivai à la fazenda de Joào Dias (nom d'homme) , qui fut le terme du voyage de la journée.

On voyait , dans cette fazenda, une cour immense bordée de grands pieux , beaucoup de petites chaumières où couchaient les nègres, où l'on serrait la récolte, etc., mais on cherchait inutilement la maison du maître ; il demeurait luimême dans une misérable cabane qui ne différait pas des autres. Je ne fus point mal reçu, mais tout ce qu on put faire pour moi fut de me placer dans une petite forge où le vent pénétrait de tous les côtés, et où moi et mes gens n'avions pas la place de nous retourner.

Je ferai remarquer que, tandis qu'il y a partout des mines de fer immenses dans la province de Minas Geraes, celui que l'on travaillait à la fazenda de Joâo Dias venait de Rio de Janeiro, qui est éloigné de ce pays de plus de 100 lieues : cela tient peut-être à ce que l'on préférait le fer étranger comme plus malléable, ou à ce que les fabricants de fer de la province avaient trop négligé de s'assurer des débouchés ; peut-être aussi le bon propriétaire de la fazenda de Joâo Dias s'imaginait-il travailler le fer étranger, lorsque tout bonnement il employait celui de son propre pays.

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