CHAPITRE XIX
LBiS VILLAGES DE JARAGUA, D'OURO FINO, DE PERREIRO.
Pays situé au delà de Meiaponte. ~ Fazenda de S. AnUmio. Dispute arec le propriétaire. L'intérieur des maisons interdit aux étrangers.
— Temps où yoyagent les eararanes. ~ Pays situé au delà de S. iotonio. Grands bois.— Le Corrego deJaraguâ, village. Sa position. Sou histoire. Ses mines. Culture des terres environnantes. Maladies. Fait médical intéressant. — Serra de Jaraguâ ; sa végétation. — Portrait du desservant de Jaragui. Les mulâtres. ~ Politesse des habitants de rintérieur envers les étrangers. — Église de Jaraguâ. Singulier usage des femmes. Bon goût et habileté des Goyaoais. — Le Maio Grosso.
— Pays moins désert aux approches de la capitale de la province. -— Kaneko da Gaf/àbeira. — Rencontre d^une caravane. — Bancho das Areas, Ses habitants. — Désagréments que le muletier de Tauteur lui fait éprouver. Les muletiers brésiliens. Ennui que Ton éprouve à être toujours avec les mêmes personnes dans les voyages. — Sitio da Loge, Le ndssionnaire capucin. Les voleurs ne sont point à craindre.
— Obligeance des Brésiliens de l'intérieur. — Mandinga, La fôte de S. Jean. ~ Le Rto Uruhu. — Le village d'Ouro Fino. Son rancho. Sa position. Sa pauvreté.— Mauvais chemins. — PotMO Alto, — Le village de Ferreiro. — Reconunandations du colonel Francisco Lbitb.
Pour me rendre de Meiaponte (1) a S. Antonio, où je fis halte 9 je suivis une vallée assez large , bordée par deux chaînes de montagnes peu élevées. La plus septentrionale n'est que la continuation des Pyreneos et prend le nom de Serra de S. Antonio, Des sous-arbrisseaui et des arbres ra-
(I) Itinéraire approximatif de Meiaponte k Villa Boa :
46 TOTAGE AUX SOURCES
bougris croissent assez rapprochés les uns des autres au milieu des pâturages qui couvrent la vallée et les montagnes, et appartiennent encore à ces mêmes espèces, que je retrouvais dans tous les campos. Partout l'herbe était desséchée; je n'apercevais aucune fleur. Je traversai pendant la journée plusieurs ruisseaux bordés d'une étroite lisière de bois; là, je jouissais d'une fraîcheur délicieuse, mais, ailleurs, la chaleur se faisait assez fortement sentir.
La fazenda de S. Antonio où je fis halte, comme je viens de le dire, était autrefois très-importante. Dans ce tempslà , on tirait de l'or de la Serra du même nom; mais la mine s'est épuisée, on a cessé d'entretenir les bâtiments de l'habitation, et presque tous ne sont aujourd'hui que des ruines. C'est cependant à peine si cet établissement a passé à la troisième génération : tels sont les tristes résultats de la recherche de l'or et de la prodigalité des mineurs. Étant à Meiaponte, j'avais ¥u, de l'autre côté du Rio das Aimas, une maison qui produit un effet fort agréable dans le paysage et paraissait avoir été très-jolie autrefois ; elle avait été bâtie par un homme puissanunent riche, qui possédait un grand nombre d'esclaves : c'était un mineur; ses filles, lors de mon voyage, ne vivaient que d'aumônes.
De Meiapoote à S. Antonio , fazenda 3 legots.
— JaraguÀ , viUage 3 1/2
— Ooyabeira , rancho 3
— Rancho das Areas , fazenda 3
— Sitio da Lage , chaumière 5
— Mandinga , petite habitation 3
— Onro Fino, village 4
— Pouso Novo , rancho \\/%
— Villa Boa xyt
27 1/21egoat.
José Marianno , qui m'avait précédé , avait demandé rkeepitalAé à la porte de i'habftation de S. Antonio, et une négresse lui avait indiqué un petit bâtiment qui n'était point occupé. Quand j'arrivti , je trouvai cet homme de fart mauvaise irameur^ parce que, disait-fl« on voulait nous higer dans un endroit rempli de puces et de chiques [bichos depé^ pulex pemtrans). J'étais si maifaeureut quand je voyrâ le mécontentement peint sur la figure de ceux qui m'accompagnaient, que j'allai demander un meilleur gite. Une mulâtresse me soutint qu'on n'en avait pas d'autre à Die donner, et, poussé par José Marianno, je commentais à m'échauffer, lorsqoe arriva le mattre de l'habitation. Sa bonhomie me désarma; il fit balayer la maisonnette que l'en nous avait oflferte , et j'en pris possession.
lu mîlîea de la peMe dispute que nous avions eue d'abord, ce brave homn>e s'était écrié : On me tuerait plutét qve de toucher du pied la chambre habitée par mes filles t Dans cetle provinoe , oà tant de femmes se prostituent , un père de famille honnête doit naturellement tenir ce tangage , punqoe l'usage exige qu'une personne du sexe qui vest se respecter reste à l'écart et n'ait aucune comnmnication avec les hommes.
Je demandai à moa hôte si, cette année-là, il srrait passé beMooup de grandes caravanes venant de Rio de Janefto, de Bahia ou de S. Paul; il me i^ndlt qu'il n'en atait eMOtfe tu aucune , et que , en g^^iéral , elles n'arrivent guère qu'après la S.-Jean : elles ne sauraient atteindre plus t6t le terme de leur voyage , car elles ne peuvent raisonnablement se mettre en route avant la fin de la saison des pluies.
Jusqu'au Rio das Almas^ 4|ue l'on retrouve k environ
48 VOYAGE AUX SOUiCeS
1 lieue de S. Antonio» je suivis la vallée où j'avais voyagé la veille et qui souvent devient assez étroite ; mais , au ddà du Rio das Aimas , je ne vis plus de montagnes que sur la gauche. Jadis il existait un pont sur cette rivière; mais, comme il est tombé, on suit actuellement une autre route; alors, cependant, la sécheresse était si grande, que la rivière était guéable , et je ne fus point obligé de me d^oumer : on voit qu'il en est ici comme à Minas, où Ton construit des ponts, mais où on ne les répare point (1).
Entre le Rio das Aimas et le Corrego de Jaragué, c'està-dire dans un espace de 3 legoas et demie, de courts intervalles offrent encore des arbres rabougris; partout ailleurs on ne voit que de grands bois. La végétation de ces derniers est beaucoup moins vigoureuse que celle des forêts primitives de Minas et de Rio de Janeiro ; cependant j'y retrouvai plusieurs beaux arbres : les lianes n'y sont point rares , mais elles ne produisent aucun de ces grands effets que j'avais admirés tant de fois dans le voisinage de la capitale du Brésil ; les bambotis, qui croissent ici parmi les autres végétaux, ne s'élancent point, comme ceux du littoral, à une hauteur prodigieuse pour former d'él^ntes arcades, leurs tiges restent grêles et ont peu d'élévation. Les seules plantes en fleur que j'aperçus au mUieu de ces bois étaient des Acanthées, famille qui, dans ce pays, appartient presque exclusivement aux forêts.
Après avoir traversé le ruisseau appelé Corr$go de Jaror guây j'arrivai au village du même nom [arraial do Corrego deJaragm)(2).
(1) Celui dont il s*agit ici , quoique fort nécessaire, n'était point encore réparé en 1823 (Mâttos, Itin., l, 150).
(2) n w faut pas écrire, avec Pohl, Cwrço do Jaraffud,et encore
J'avais eDVoyé José MariaDno en avant, avec deux lettres de recommandation que Ton m'avait données pour le desservant du village (capeUao); celui-ci m'accueillit parfaitement bien, me logea dans une maison fort commode, me fit apporter de l'eau et du bois par ses esclaves, et m'engagea i souper avec lui.
Corrego de Jaragua^ ou simplement Jaraguâ, comme l'on dit habituellement dans le pays, est une succursale (capella filial) de Meiaponte, comprenant dans son ressort environ 2,000 âmes. Ce village, situé dans une vaste plaine couverte de bois , est entouré de montagnes plus ou moins hautes, dont les plus rapprochées s'élèvent presque à pic et produisent un bel effet dans le paysage. Jaraguà me parut presque aussi grand que Meiaponte ; mais ses rues sont moins régulières , ses maisons moins grandes (1) ei moins jolies, et Ton n'y voit que deux églises.
Des nègres qui allaient chercher quelques parcelles d'or dans les ruisseaux découvrirent, en 1736 (S), le pays où est aujourd'hui situé Jaraguà. Les richesses que Ton trouva en cet endroit ne tardèrent pas à y attirer des habitants , et bientôt un village se forma où, peu de temps auparavant, on ne voyait qu'un désert.
Ici les minières ne sont pas entièrement épuisées (i8i9) ;
moins Corrego da Jaraguay, avec Luiz d'Aliucourt. Les noms de Corrego de Jeraguâ et Jaguara qu*on trouve daos le PltUo brasiliensis de von Eschwege sont aussi peu exacts que les précédents. — Gardner indique , daos le nord du Brésil , un lieu appelé également Jaraguà, — Ce mot, en guarani , signifie eau qui murmure
(1) En 18^, elles (taient, selon da Cunha Maltos, au nombre de 200 {Hin„ I. m).
(2) Cette date est celle qu'admet Pizarro : da Cunha Mattos et d*Alincourt indiquent Tannée 1737.
on compte une quarantaine de personnes, libres om esclaves, qui travaillent encore à Textraction de Tor, et le Yillage est beaucoup moins désert que celui de Meiaponte. L'agrieid' ture occupe aussi plusieurs des habitants de Jaraguâ ; 4|iielques-uns d'entre eux s'appliquent spécialement à élever des bestiaux, et il existe , dans les environs de ee village , plusieurs sucreries de trente à quarante esclaves» dMit les produits se vendent principalement dans la capitale de la province (1).
La maladie la plus commune à Jaragué, comme à Maa* ponte, est Thydropisie ; la morfea n'y est pas non ph» fort rare. En 1795, il y avait en dans ce village une épiéénrie dont le souvenir ne s'était point encore effacé à T époque ie mon voyage , et que l'on attribuait aux réservoirs d*eao très-nombreux qu'avaient faits les mineurs. Il par^trail, d'après ce que dit le docteur PohI (2) , que , dans la saison des pluies , l'eau du ruisseau , souillée sans doote par le travail des lavages, n'est presque plus potable, ce qui doit nécessairement nuire à la santé des habitants.
Ici je consignerai un fait médical qui paraîtra sans doole fort remarquable. Lorsque je me trouvais à Jaragaà, il y avait, dans ce village, une femme blanche qui, quoique atteinte de la morfea y l'une des maladies les plus Udeuses qui existent , était devenue enceinte , et elle avait mis au monde un enfant blanc parfaitement sain.
(1) Da Canha Mattos pense que Touverture du nouveau chemin appela, comme je Tai dit, Picada do Correio de Goyaz fera perdre au village de Jaragué quelque chose de Taisance dont il a joui pendant longtemps , mais que , les muletiers n'y apportant plus leurs vices , il gagnera sous le rapport de la moralité. Ce village a été érigé en ville par un décret du 10 de juiHet 1S33 {Ilin., M49 ; II , 337).
(2) Reiie , 1 . 293.
DU AlO DE S. FRANCISCO. 5t
Je proGtai de mon séjour à Jaragu pour aller herboriser sur une aïontagne taillée presque à pic , qui est fort rapprochée du village , et qu'on appelle Serra de Jaraguâ : cette moiitagne a peu d'élévation et se termine par un plateau étroit et allongé, fort pierreux, mais assez égal. La végétation y est à peu près la même que dans tous les cornpos parsemés d'arbres rabougris; cependant j'y trouvai un grand nombre d'individus d'une espèce d'acajou [Anacardium curatelKfolimny Aug. de S. Hil.) (1) que je ne me rappelais pas d'avoir vue jusqu'alors. Le fruit de ce petit arbre est d'un goût agréable ; il devient mûr à Fépoque des pluies, et attire alors sur la montagne beaucoup de gens pauvres qui y trouvent aussi une grande quantité de bacoparis , Sapolée à fruit également comestible.
Pendant le temps que je passai à Jaraguâ, le chapelain ou desservant (capellào) voulut que jepri^e mes repas chez lui ; il eut pour moi mille attentions et me combla de politesses. J'avais déjà entendu parler de hii à Rio de Janeiro, où Ton connaissait son goût pour les mathématiques; il avait fait ses études dans cette ville, et, outre sa science fevortte, il y avait appris un peu de grec et de philosophie; il entendait aussi le français, et avait dans sa bibliothèque quelques-uns de nos livres. En général, les personnes de l'intérieur qui , à l'époque de mon voyage , n'étaient pas sans instruction, l'avaient puisée dans les ouvrages français, et la plupart ne parlaient de notre nation qu'avec enthousiasme; il n'en était pas ainsi à Rio de Janeiro, où l'on savait mieux ce qui s'était passé en Ëurq)e depuis vingt-cinq
(1) Voyez mes Observations sur le genre Anaeardium, etc. (dans les Annales des sciences natmrelks, vol. XXIV).
ans, et où plusieurs de nos compatriotes, misérables aventuriers , avaient achevé de détruire ce qui restait encore de notre antique réputation.
Quoi qu'il en soit, les personnes de ce pays qui ont fait quelques études , comme le chapelain de Jaraguâ , les négligent bientôt, parce qu'elles sont en nombre infiniment petit. Qu'un homme instruit soit jeté dans un des villages de la province de Goyaz , il ne trouvera personne avec qui il puisse s'entretenir de ses goûts et de ses occupations favorites ; s'il rencontre des difficultés, personne ne pourra l'aider à les surmonter, et jamais l'émulation ne soutiendra son courage ; il se dégoûtera peu à peu des études qui faisaient son bonheur; il les abandonnera entièrement, et finira par mener une vie aussi végétative que tous ceux qui l'entourent.
Le chapelain de Jaraguà était un mulâtre : j'ai déjà fait réloge de. sa politesse; mais elle avait quelque chose d'humble qui tenait à cet état d'infériorité dans lequel la société brésilienne retient les hommes de sang mélangé (1819), et qu'ils n'oublient guère quand ils sont avec des blancs. Cette infériorité n'existe réellement pas, si l'on prend pour objet de comparaison l'intelligence des uns et des autres; peut-être même pourrait-on assurer que les mulâtres ont plus de vivacité dans l'esprit et de facilité pour apprendre que les hommes de pure race caucasique; mais ils participent à toute l'inconsistance de la race africaine, et, fils ou petit-fils d'esclaves, ils ont des sentiments moins élevés que les blancs, sur lesquels pourtant ne réagissent que trop les vices de l'esclavage.
Le chapelain de Jaragué ne fut pas la seule personne notable que je vis dans ce lieu ; je reçus la visite d'un autre
DU Rio DE S. FRANCISCO. 53
ecclésiastique qui, avant lui , avait été desservant, et celle de l'ancien commandant du village. Dans ce pays, comme à Minas, on va complimenter l'étranger qui arrive, et lui se contente de rendre les visites qui lui ont été faites.
Avant de quitter Jaragué, j'entendis la messe dans l'église principale que je trouvai jolie et ornée avec goût. Suivant l'usage, les femmes étaient accroupies dans la nef, lout^ enveloppées dans des capotes de laine avec un fichu simplement posé sur la tête. Je remarquai que, après avoir pris leurs places, plusieurs d'entre elles ôtaient leurs pantoufles et restaient les pieds nus. N'étant probablement pas accoutumées à porter des chaussures dans l'intérieur de leurs maisons , elles se hâtaient de s'en débarrasser.
Ce n'est pas seulement l'église de Jaraguâ qui témoigne en faveur du goût et de l'habileté des Goyanais. J'avais vu , à S. Luzia et à Meiaponte, des meubles et de l'argenterie qui avaient été faits dans le pays et étaient bien travaillés. Plusieurs tableaui de fleurs, qui n'auraient point été désavoués par nos bons dessinateurs d'histoire naturelle, ornaient le salon du curé de Meiaponte, et étaient dus à un homme qui n'était jamais sorti de Villa Boa.
Après avoir quitté Jaragué, je traversai un terrain de peu d'étendue , parsemé d'arbres rabougris , et ensuite j'entrai dans de grands bois. C'était le fameux Mato Grosso (bois épais) dont j'ai déjà eu occasion de parler au Tableau général de la pramnce, et que la route parcourt de l'est à l'ouest, dans un espace de 9 legoas. Pendant les six premières , ces bois me parurent à peu près semblables à ceux que j'avais vus avant d'arriver à Jaraguà ; les grands arbrisseaux y sont plus communs et plus serrés que dans les forêts vierges proprement dites , et l'on dirait un immense taillis
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déjà âgé, au milieu duquel on aurait laissé un grand nombre de baliveaux. Des Acanthées et une couple d'Amarantacées furent à peu près les seules herbes que je trouvai en fleur en parcourant les six premières lieues du Mato Grosso. La dernière partie de ce bois offre une végétation beaucoup plus belle que la première; là des arbres, la plupart vigoureux, assez rapprochés les uns des autres, sont liés entre eux par un épais fourré d'arbrisseaux et de lianes, et, en certains endroits, des bambous fort différents de ceux que f avais vus au-dessus de Jaraguà, à tiges plus grandes et moins grêles, forment d'épais berceaux. Au milieu du Mato Grosso, il existe de grandes clairières où crott uniquement du capim gorduray Graminée qu'à cause de son odeur fétide on nomme ici capim caiingueiroou simplement ca(inytieiro(l) : ces lacunes étaient autrefois couvertes de bois ; on mit le terrain en culture, et le capim gordura a fini par s'en emparer. Malgré la sécheresse, la verdure du Mato Grosso était encore extrêmement fraîche (20 juin), et des feuilles nombreuses couvraient la plupart des arbres, bien différents, en cela, de ceux des catingas de Minas Novas (2) qui , à la même époque de Tannée, sont presque aussi nus que les forêts de l'Europe au cœur de 1 hiver. Je suis persuadé que, lorsqu'on
(1) Du mot calhiga, mauvaise odeur, ceUe, eo particulier, qui résulte de la transpiration.
(2) Les catingas sont des forêts qui perdent leurs feuilles chaque année et sont moins vigoureuses que les bois vierges propreoieet dits (voyez mon Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro, etc., U, 98, 101, et mon Tableau géographique de lavégélalionprimUive, etc., dans les Nouvelles Annales des Voyages, vol. UI). Pris dans ce sens, le mot calinga n'appartient pas à la langue portugaise ; il est dérivé des deui mots indiens caa , iinga , bois blanc { Voyage dans fo district des Diamants, etc., 11, 3(H)).
WUOW$. FRANaSGO. 55
étudiera âYee attention les arbres du Mato Grosso , on en trouvera fort peu qui croissent également dans les bois voisios de la capitale du Brésil. Je n'en trouvai que deux espèces qui fussent en fleur, et on les chercherait inutilement an milieu des forêts primitives du littoral : le premier, le McUonéa ou Mutombo (Guazuma ulmifoKa , Aug. de S. Hil.) (i) , dont le fruit , quoique ligneux, laisse échapper un suc qui rappelle le goût de la figue grasse; le secoBd, le chiehâ (StereuUa chichâ^ Aug. de S. Hil.), dont les semences sont très-bonnes à manger, et que l'on ferait bî^i d'introduire dans les jardins de la céte.
Je reviens aux détails de mon voyage.
Bientôt , après avoir quitté Jaraguâ , je commençai à m' apercevoir que je m'approctmis de la capitale de la province. Le pays devient beaucoup moins désert; je rencontrai plusirars personnes dans le chemin , et je passai devant trois maisonnettes habitées, dont une avait un raneho ou hangar destiné pour les voyageurs et ouvert de tous les côtés, comme ceux de la route de Rio de Janeiro k Minas.
De la maison où je fis halte d^ndait également un raneho (Raneho da Goy obéira, le raneho du goyavier), sous lequel je m'établis.
Le jour suivant, je trouvai heureusement de Tombrage dans le Mato Grosso ; partout ou le soleil dardait ses rayons la chaleur était excessive et agissait sur mes nerfs de la manière la plus pénible (S). Les nuits, au contraire, étaient
(1) Flora Brasiliœ meridiotuUis, I, 148; — Revue de la Flore du Bréêil méridional , par Aag. de S. Hilaire et Ch. Naudin , dans les Annales des sciences rujUurelles, juillet 1842.
(2) A Goyabetra, le ilMmomètre indiquait, à 3 heures après midi, 24 degr^ Réaumnr, et 18 degrés à 6 heures du soir/
toujours fraiches et la rosée d*une extrême abondance.
Au delà de Goyabeira, je rencontrai une grande caravane; ce n'était que la seconde depuis Formiga, ce qnî prouve combien, dans ce pays, le commerce a peu d'activité. Celle-ci était partie de S. Paul; elle avait fait le voyage de Cuyabé ; de là elle était venue à Goyaz pour se rendre à Bahia, mais le propriétaire, ayant appris que les pâturages du sertm (désert) de Bahia étaient entièrement desséchés et n'offriraient aucune nourriture à ses mulets, avait pris le parti de retourner à S. Paul. Des voyages aussi gigantesques étonnent l'imagination, quand on songe que les marches sont tout au plus de 3 à 4 lieues, que l'on est souvent obligé de séjourner en plein air ou sous un triste ranchoy qu'il faut se condamner aux plus rudes privations et presque toujours traverser des déserts.
L'habitation oA je fis halte, à 3 legoas deGoyabeira, porte le nom de Bancho dos Areas (le ranchà des sables^, et me parut considérable, à en juger non par le logement du maître, mais par les terres en culture que je vis dans les alentours et le grand nombre de bestiaux qui erraient au • près de la maison.
Je m'établis sous un rancho très-grand et bien entretenu qui dépendait de cette habitation. Il était entouré d'énormes pieux serrés les uns contre les autres, qui, à la vérité, ne s'élevaient pas jusqu'au toit, mais qui, du moins, garantissaient de la voracité des pourceaux les effets placés sous le hangar.
A peine mes malles furent-elles déchargées, que les gens de la maison entrèrent dans le rancho pour admirer les marchandises de José Marianno, et je fus tout étonné de voir une troupe de femmes au nombre des curieux. Toutes,
blanches et mulâtresses, avaient une assez mauvaise tournure ; elles arrivèrent sans faire le moindre compliment, et s'en allèrent de même. Les hommes n'étaient pas beaucoup plus polis ; ils avaient un air niais et des manières rustiques. En général, cependant, je trouvais, je dois le dire, beaucoup plus de bonté et de politesse chez les habitants de la province de Goyaz que dans toute la partie occidentale de celle de Minas, si différente du voisinage de Tijuco et de Villa Rica (Diamantina, Ouro Preto).
Avant mon départ du rancho das Areas, il fallut se quereller avec José Marianno, ce qui était déjà arrivé plusieurs fois. Cet homme, si parfait dans les commencement3 du voyage, s'abandonnait à l'excessive bizarrerie de son caractère; il savait que je ne pouvais le remplacer, et quoique je le payasse plus cher que n'aurait fait aucun Brésilien, qu'il fût traité avec les plus grands égards, il me manquait sans cesse et devenait insupportable. Il avait une adresse r^narquable, beaucoup d'intelligence, et je pouvais causer quelques instants avec lui , ce qui , au milieu des déserts monotones que je parcourais seul , était à mes yeux d'un très-grand prix. J'avais conçu de l'affection pour lui, il m'était pénible d'y renoncer. Mais peut-être est-il impossible de trouver un muletier brésilien qui s'attache à son mattre. Ces hommes, toujours ou presque toujours des métis, ont à peu près toute l'inconsistance des nègres et des Indiens; ils sont sans principes, la plupart sans famille; accoutumés à une vie nomade, ils ne peuvent s'assujettir à la dépendance que pour un court espace de temps, et il faut nécessairement qu'ils changent, lors même qu'ils sont presque sûrs d'être plus mal. D'ailleurs, durant les longs voyages des caravanes, l'inférieur se trouve, dans tous les
58 VOXiGE è\J\ SOURCES
ÎQstants de sa vie, sous les yeux de sou supérieur, et Tbomme aime tant la diversité, que, en général, il se dégoûte d'être continuellement avec la même personne, surtout lorsque la présence de cette dernière lui rappelle des devoirs dont il voudrait s'affranchir. Il est rare que, dans un voyage de long cours, les passagers ne se querellent pas sans cesse, soit entre eux , soit avec leur capitaine; et une fenune célèbre [i ) disait que , pour guérir deux amants de leur passion, il faudrait les faire voyager en litière.
Quoi qu'il en soit, les tracasseries que j'essuyais dans mon intérieur, et dont rien ne venait me distraire, r^Adaient insupportable ce voyage déjà si ennuyeux par luimême, et qui était, à cause de la sécheresse, si peu fructueux pour l'histoire naturelle.
Après avoir quitté le Rancho das Areas, je fis encore 3 fegoiis dans le Mato Grosso, et tout à coup j'entrai dans un campo parsemé d'arbres rabougris, changement qui se Eût brusquement, sans intermédiaire, comme celui d'une décoration de théâtre ; et cependant il ne me parut pas qu'il y eût la moindre différence ni dans la nature ni dans l'élévation du ^ol.
Je passai la nuit dans une petite chaumière appelée le Sitio da Lage (le sitio de la pierre mince) , qui était habitée par des femmes seules. La maîtresse de la maison ne se cacha point à mon arrivée ; elle me reçut très-bien et causa beaucoup avec moi. Elle avait vu le missionnaire capucio dont j'ai déjà parlé, il lui avait donné des instructions et des conseils, et elle paraissait enchantée de son zèle et de sa charité.
' 1 ) M"" de Sévigné.
DU RIO DE S. FRANaSCO. 59
Les femmes qai habitaient Lage n'étaient point dans Tin-, digence; la principale d'entre elles portait même des bijoux d'or 9 et cependant sa maison n'avait pas même de porte. Dans ce pays, comme on l'a déjà vu, la bonne foi ne préskie pas toujours aux transactions, mais il est sans exemple qu'on entre dans une maison pour y prendre quelque chose (1819).
Au delà de Lage le pays est plat; on continue à parcourir des campas parsemés d'arbres rabougris, mais des lisières de bois bordent tous les ruisseaux. La sécheresse était toujours extrême et les plantes sans fleurs.
Comme on m'avait prévenu qu'en suivant la grande route je serais obligé de passer le Rio Uruhû sur un pont qui était sur le point de tomber, je me décidai à prendre un chemin de traverse pour aller gagner un autre pont. La maîtresse d'une petite habitation m'offrit très-poliment de me donner son fils pour me guider ; j'acceptai sa proposition, et, sans ce jeune homme, je me serais probablement égaré. Il est à remarquer que, dans l'intérieur du Brésil , oà Ton voit peu d'étrangers et où l'on est naturellement bon et obligeant, ces petits services se rendent sans aucune espérance de rétribution.
A 5 legoas de Lage, je fis halte à l'habitation de Jfandinga (sorcellerie) (1 ), à peu près aussi chctive que le sont ordinairement celles de ce pays.
Ce soir-là (23 juin), on y célébrait une grande fête, celle de S. Jean. Chaque année, les cultivateurs du voisinage tirent au sort pour savoir chez qui se fera la fête; c'était le tour de mon hôte. On commença par planter un grand màt
< 1) Le mot mandinga est arricain.
ëurmonté d'un petit drapeau sur lequel était Timage du saint. La cour de rbabitation fut illuininée ; on fit un grand Teu, et on tira des coups de pistolet en criant : Vive S. Jean! Pendant ce temps, un joueur de guitare {viola) chantait du nez et de la gorge des modinhas (1) bien niaises sur un ton lamentable, en s' accompagnant de son instrument. En général , c'est, comme je viens de le dire, que les gens du peuple chantent les modinhas; les paroles en sont beaucoup trop gaies, et si l'on n'entendait que l'air, on croirait que c'est celui d'une complainte. Bientôt cependant commencèrent les baluqueSj ces danses obscènes que les habitants du Brésil ont empruntées aui Africains; ils ne furent dansés d'abord que par des hommes : presque tous étaient des blancs; ils n'auraient pas voulu aller chercher de Teau ou du bois comme leurs nègres, et ils ne croyaient point s'abaisser en imitant les ridicules et barbares contorsions de ces derniers. Les Brésiliens doivent bien quelque indulgence à leurs esclaves, auxquels ils se sont mêlés si souvent, qui peut-être ont contribué à leur enseigner le système d'agriculture qu'ils suivent, la manière de tirer l'or des ruisseaux , et qui , de plus , furent leurs mattres à danser. Après les baliAgues , mes bêtes, sans aucune transition, s'agenouillèrent devant un de ces petits oratoires portatifs que l'on voit dans toutes les maisons , et chantèrent la prière du soir. Cet acte de dévotion dura fort longtemps; quand il fut terminé , on se mit à table et l'on porta des santés. Toute la nuit, on chanta et l'on dansa des batuques; les femmes finirent par s'en mêler, et le lendemain, au moment où je partis , on dansait encore. C'est ainsi que fut
(1^ Les modinhas sont des chausonnettes ptrticulières au Brésil.
célébrée à Mandiaga la fête de S. Jean» et partout ailleurs on la célébra de la même maDÎère. Devant la porte de la plupart des sittos, on voit le grand arbre desséché qui a été planté le jour de cette fête, et qui porte à son extrémité un petit drapeau blanc sur lequel un saint est représenté.
Bientôt, «près avoir quitté Mandinga, je passai sur un pont en bois le Rio Uruhû. Cette rivière, que Ton regarde, dans le pays, conmie Torigine du Tocantins, et qui en forme réellement la branche la plus méridionale et, par conséquent, la plus éloignée de l'embouchure, n'est encore, en cet endroit, qu'un faible ruisseau ; elle prend sa source dans la Serra Douraday dont je parlerai plus tard, et, après un cours d'environ 20 legoas, elle perd son nom en se réunissant au Rio das Aimas (1).
Au delÀ de l'Urubu, je continuai, pendant longtemps, à parcourir des eampos dont la végétation est toujours la même, et en6n j'entrai dans un bois très-épais, qui ressemble à nos taillis de douze à quinze ans, tant les arbres y ont peu de hauteur. Avant d'arriver k ce bois, on voit seulement de petites montagnes dans le lointain ; mais, quand on est sorti du bois, tout le pays deviâit montueui, le chemin est alors couvert de pierres, et, immédiatement après avoir passé le ruisseau qui porte le nom de Rio Vermelho (la rivière rouge) (3), on arrive au village d'Ouro fino (or fin).
J'y fis halte sous un rancho ouvert , où étaient déjà établis d'autres voyageurs. On voyait dispersés ç et là des malles, des cuirs écrus, des bâts et tout l'attirail des mu-
(1) CàZkL, Corog., 1,323.
(2) Voyei ce qae je dis sar ceUe rivière dans le chapitre saiTant.
lets; des hamacs avaient été suspendus aux poteaux qui soutenaient le rancho ; les muletiers étaient accroupis autour du feu qui avait servi à faire cuire leurs liaricots.
Ouro Fine est situé sur upe hauteur au-dessus du Rio Yermelho , et fait fhce aux petites montagnes appelées Morro do Sol (morne du Soleil) , que Ton voit de fautre cdté du ruisseau. Ce village, qui n'a jamais été bien considérable, doit son origine à Tor que Ton tirait autrefois du Rio Yermelho , et son nom à la belle qualité de cet or (4). Comme aujourd'hui il n'existe des mines que dans les mornes voisins, et que, faute d^eau, on ne peut les exploi* ter (2], Ouro Fino n'offre ^his qu'une triste décadence. Toutes les maisons sont à demi ruinées; plusieurs d'entre elles restent sans habitants, et l'église qui dépend de la paroisse de Villa Boa n'est pas en meilleur état que les maisons elles-mêmes. Le peu de personnes que Ton compte encore dans ce pauvre village (3) vivent d'un petit c<»nmerce de pourceaux et du maigre produit de quelques misérables tavernes.
Le lendemain du ipur où je couchai à Ouro Fino, je ne fis que 4 lieue et deflf e, afin de pouvoir envoyer José Marianno à Villa Boa, avec une lettre de recommandation qui m'avait été donnée, pour un colonel de milice, par son pa« rent, le curé de S. Joâo d'EI Rei. Je m'arrêtai à Fendroit appelé Pouso Novo (la halte neuve) , sous un mauvais rancho qui dépendait d'une maison presque détruite, habitée par de pauvres nègres.
(1) Piz., Mem. hUt,, OL, 211.
(3) Odfo Fino D*a janaift eu le titre de riUe que lui demie PoU.
Entre Ouro Flno et Pouso Novo, la route, qui traverse des bois, est en très-mauvais état, et doit devenir totalement impraticable dans la saison des pluies. On ne répare point les chemins; ils doivent être nécessairement moins bons dans le voisinage des villes , parce que là ils sont plus fréquentés.
Étant arrivés de très-bonne heure à Pouso Novo, je profitai du temps qui me restait pour faire une longue herborisation; et, continuant à suivre le chemin de Villa Boa, j'arrivai à un petit hameau qui se compose d'une chapelle et de quelques maisons à demi ruinées.
Ce hameau porte le nom de Ferreiro (serrurier) (1), et est célèbre dans l'histoire de Goyaz, parce que les Paulistes qui découvrirent le pays formèrent en cet endroit leur premier établissement. Les colons qui s'y étaient d'abord fixés se retirèrent bientôt pour aller chercher fortune ailleurs; on serrurier, compagnon de ces aventuriers, ne voulut point suivre leur exemple, et on donna au village le nom de sa profession (2).
José Marianno arriva de Villa Boa enchanté de l'accueil que lui avait fait le colonel Francisco Leite, auquel j'étais recommandé. Le colonel l'avait chargé de me dire qu'il ne fallait pas que j'arrivasse à la ville avant le lendemain au soir, parce qu'il voulait avoir le temps de me chercher une maison ; il avait ajouté que je devais descendre au palais du
(1) Da CuDha Mattos dit que les viliages d*Oaro Fino et de Ferreiro ODt perdu leur importance depuis que les carayaoes passent par le chemin appelé Picada do Correio de Goyaz ( /(m., U , 87). Us avaieot certes bien peu de cho^e à perdre.
(2) Je suis ici la versioo de Cazal de préféreoce à celle de Piiarro, qui, sttr ce point, n^est pas parfaitement d*accord ayec lui-même.
général et accepter toutes les oflfres que celui-ci pourrait me foire.
Je suivis exactement les prescriptions du colonel Leite, et partis (26 juin) fort tard de Pouso Novo pour me rendre à Villa Boa.