‹ Voyage aux sources du Rio de S. Francisco et dans la province de GoyazChapitre 27 sur 43 · VILLA BOA OU LA CITÉ DE GOTAZ · texte numérisé non relu

VILLA BOA OU LA CITÉ DE GOTAZ

Histoire de Villa Boa, — DésaYtntages et agréments de sa position. — Le Rio Yermelho la trarer^e; poots. ~ Églises. — Roes; maisons. — Places publiques.— Palais du gouyeruear.— Hôtel des finances {casa da conladoria). — Hôtel de ?ille. — Hôtel pour la fonte de Tor. — Population . — Maladies ; goitre. Absence de secours médicaux. — Occupations des habitants de Yilla Boa. — Boutiques. — Ouvriers. — Nourriture. — Aucune ressource pour la société. — Mariages rares. Quelle en est la cause. Mauvais exemples donnés au peuple par ceux qui devraient le guidçr et Téclairer. — Les femmes de Goyaz. — Goût pour le tafia. — Manque de délicatesse. — Un dtner au palais. — Description de Tintérieur de cet édifice. — Portrait et histoire du capitaine général Fernando Delgado Freire de Castilho. — Portrait de Raimundo Nonato Htacintho. Description de sa maison. — Le P. Joseph, missionnaire.

Bartholoroea Bueno, qui découvrit la province deGoyâz, jeta aussi les premiers fondements de sa capitale. Après avoir quitté le lieu appelé Ferreiro, il bâtit une maison sur le bord du Rio Vermelho , et celle-ci devint le noyau d*un village auquel on donna le nom de Santa Anna, Les autorités du pays établirent leur résidence dans cet endroit , qui bientôt acquit une grande importance, et Santa Anna fut érigé en ville par une ordonnance royale de février 4736. Alors le pays ne formait point encore une province séparée; le gouverneur de S. Paul, de qui il dépendait, u. 5

D. Luiz DE Mascarenhas, coBfTE DE Sarzedas, 06 mit rordonnance à exécution qu'au mois de juillet 4739 , et il donna à la nouvelle ville le nom de Villa Boa de Goyaz^ en mémoire de Bueno , qui en avait été le fondateur (1). Un décret, rendu par le roi Jean VI, le 48 septembre 4848 (2), éleva au rang de cité [cidade) la capitale de la province; mais, au lieu de rappeler Cidade Boa , ce qui eût été naturel, on lui donna le nom de Cidade de Goyaz , qui a l'extrême inconvénient d'être la répétjtion de celui de tout le pays, et semble imaginé pour faire oublier un homme dont l'intrépide persévérance avait ajouté à la monarchie portugaise une province plus grande que la France et qu'on avait laissé nwurir dan$ l'indigence (3).

(1) Gaz., Cor., I, 333. — Piz., Mem. hisL, IX, 152 et suIt.— Poil, Reise, 1 , 332.

(2) J*empruote cette date à Pizarro, Décessaiireinent mieai instroit que le docteur PohI, et qui, d'ailleurs, met, dans son indication, une précision plus grande.

(3) Bartholomeu Bueno , qui avait possédé dinunenses ficbesses, mt sut point les conserver, et abandonna même à son fils les divers péages qui lui avaient été accordés pour sa récompense. Quand il fut devenu pauvre , le gouverneur de S. Paul vint à son secours et lui donna 1 arrobe d'or sur le trésor royal ; oiais ce don ne fut point confirmé par le roi , et , pour pouvoir rendre ce qu'il avait reçu , Bueno fot obligé de mettre h Tencan sa maison, ses esclaves et les bijoux de sa femme (Poil, Reise, 1 , 332). ~ M. le général Raimundo José da Cunha Mattos raconte que, au passage du Rio Corumbi , près le village de Santa Cmz, il ftat reçu, en 1823, par les arrière-petits-enfants de Bartholomeu Bueno, deux jeunes personnes dont il fait un grand éloge, et un jeune honune de 17 ans qui n'avait point reçu d'éducation, mais se comportait honnêtement , sans oublier son origine. Cette famille habitait une. pauvre maisonnette mal meublée et était h peu près réduite à Tindigenoe. « Quelle « fiit ma douleur , dit Mattos , en voyant le prince de la noblesse goya- « naise forcé de se livrer h des travaux manuels, et ses soeurs condam- « nées k toutes les privations... Tel est le sort des descendants du grand

La présence de l'or avait pu seule déierminer la fondation de Villa Boa; car cette ville, située (4) par 16*" 10' lat. S., à 200 legoas de la c6te, dans un cantoû stàile, loin de toutes les rivières aujourd'hui navigables^ communique difBcilement avec les autres parties de Tedipire brésilien : elle n'a pas même l'avantage d'une grande salubrité, et on l'abandonnerait bientôt si elle n'était la résidence de toutes les adnîinistrations de la province.

' Elle a été bâtie dans une sorte d'entonnoir et est entourée, de tous les côtés, par des mornes de hauteur inégale qui font partie de la Serra do Corumbâ e do Tooan-

m Bartholomea Boeoo, dit Anhangaera» qui , le premier, décoayritOojts, « Fan des plus illustres aventuriers de la proviDce de S. Paul! Tel est « le sort des arrière-petits-fils du second Bartbolomeu Bueno, cet homme « célèbre qui , après avoir conquis et peuplé la même province, poste séda, quelques instants, des monceaur d'or {llin., l, 114). » Deui ans plus tard, Mattos repassa par le même endroit , et il y vit encore la famiUe des Bueno : le président de la province, pour les empêcher de mourir de faim , leur avait fait donner la recette du péage du Corumbâ, dont le produit avait entièrement appartenu à leur père ( 1. c, H , 70) ! Il n'est personne qui , après avoir lu ce qui précède , ne s'écrie , avec moi , qu'il est de l'honneur, de la dignité du gouvernement de Gojaz de ne pas permettre que tout voyageur qui entre dans le pays ait sous les yeux On si triste exemple de l'instabilité des choses d'ici-bas et surtout de l'ingratitude des hommes. Espérons que quelque personne bienveUlante fera connaître à S. M. l'empereur du Brésil la situation déplorable où se trouvent les Anhanguera, rejetons d'une famille qui a ajouté à l'empire qu'il gouverne une province aussi vaste que l'Allemagne.

(1) Cette position a été déterminée par les PP. Diogo Soares et Domingos Chapaci , jésuites et mathématiciens habiles qui avaient été chargés, par le roi Jean Y, de lever la carte du Brésil ( Pu., Mem., IX, 152). C'est vraisemblablement à eux qu'est due la détermination des positions indiquées par Pizarro , Eschwege et autres , ou au moins d'une partie d'entre elles. — Eschwege écrit , pour VilU Boa^ 16* IIT : il y aura sans doute eu une faute de copiste aoît dans son manuscrit, soit dans celui de Pizarro.

tins. Sa position n*a cependant rien de triste. Les mornes dont elle est environnée ont peu d'élévation ; ils sont couverts de bois qui conservent toujours une belle verdure et qui, ayant peu de vigueur, ne sauraient donner au paysage Taspect sévère des pays de forêts vierges ; enfin ^ même an mois de juin, là couleur du ciel, moins belle ailleurs, avait encore ici le plus brillant éclat. Vers le sud , les collines sont assez basses et laissent voir à l'horizon la Serra Dourada, dont le sommet, pour ainsi dire nivelé , et les flancs nus et grisâtres produisent dans le paysage un effet pittoresque.

La cité de Goyaz a une forme allongée et est divisée, en deux parties presque égales , par la petite rivière appelée Rio Vermelho, qui , après avoir pris sa source dans les montagnes voisines du village d'Ouro Fino, coule de l'est à Touest et va se jeter dans TAraguaya (1). Trois ponts en bois et à une seule arche établissent une communication entre les deux parties de la ville.

Il y a dans Villa Boa un grand nombre d'églises (3) ; mais elles sont petites , et aucune d'elles n'a d'ornements à l'extérieur. L'église paroissiale , la seule où je sois entré , est consacrée à Ste. Anne (Santa Anna); elle n'a point de plafond, mais le mattre-autel et quelques autres que l'on voit, en outre, de chaque côté de la nef, sont enrichis de dorures

(1) Je n'ai pris dans le pays aneane note sur le cours du Rio Vermelho , et j'emprunte au docteur Pohl ce que je dis ici de cette rivière. Pizarro ne la nomme même pas.

(2) .En 1818, Luiz d'Alincourt en comptait huit. Da Silva e Sousa eo admet le même nombre en 1832, sayoir : Santa Anna , qui , è cette ^'poque , avait le titre de cathédrale et dont je parlerai tout ii Theure; Rosapic, Boa Morte, Carmo, S. Francisco de Paula, Senhora da Abhadia, Seuhora da Lapa et S. Barbara, qui nous occupera un peu plus tard.

et ornés avec assez de goût. A uq demi-quart de lieue de Villa Boa, du côté du nord, s'élève, sur le sommet d'une collme, une petite chapelle dédiée à sainte Barbe {Santa Barbara); de là on découvre la ville, les campagnes environnantes, et plus loin la Serra Dourada : un chemin large et bien battu conduit à cet endroit et forme, pour les habitants, une sorte de promenade.

Les rues de la cité de Goyaz , larges et en général assez droites, sont presque toutes pavées; mais elles le sont mal. On compte dans cette ville environ 900 maisons (1) bâties en terre et en bois, assez élevées pour le pays, mais petites, toutes blanchies sur le devant et couvertes en tuiles; plusieurs d'entre elles ont un étage, outre le rez-de-chaussée, et quelques-unes des fenêtres garnies de carreaux faits avec du talc ; la plupart sont bien entretenues , et je trouvai celles des principaux habitants passablement meublées et d'une propreté extrême. Il n'en est pas de Villa Boa conune de la capitale de la province des Mines, où Ton voit des rues entières presque abandonnées (2) ; on a cessé ici, beaucoup plus promptement qu'à Villa Rica, de s'occuper de la recherche de l'or, et le nombre des maisons s'est trouvé en rapport avec celui des employés civils et militaires, dçs marchands et des ouvriers que ces employés nécessitent.

Tl existe à Villa Boa deux places assez considérables qui

U) Pohl eu indique 700 , Luiz d'Alincourt quelques-uues de plus, Pizarro 690 ou nu peu plus de 720. Selon le général Rairaundo José da Cnoha Mattos » il y en avait 740 en 1823. Le même auteur ajoute que la population de la cité de Goyaz s'élevait , à la même époque, h 4,000 âmes ; mais je ne puis m'empècher de considérer ce chiffre comme étant inrérieur à la vérité.

(2) Voyez mon Voyage dam les provinces de llio de Janeiro el de Hinas Geraes y l, 138.

ont la forme d'un triangle irrégulier. Plusieurs édifk^ publics, le palais du gouverneur, l'hôtel des finances (casa da contadoria) , celui de la fonte de l'or (casa da fundiçao)^ l'église paroissiale, une autre église beaucoup moins importante , ornent la première de ces deux places que Ton appelle ferr^Vo do paço, La seconde, qui est la plus grande, est située à l'une des extrémités delà ville. L'bAtel de ville (casa da camara) et la caserne donnent sur cette place, vers le milieu de laquelle s'élève une fontaine. Celle-ci me parut être d'une architecture plus que médiocre, mais, du liioins, elle n'oflFre rien de ridicule.

Lorsque je parle des édifices publics de ce pays, il ne faut pas se représenter des bâtiments immenses comme ceux que l'on voit en Europe : ici tout est petit, tout est mesquin, sans élégance et même, dît-on , sans solidité (1).

Quant à la grandeur, le palais du capitaine général fait peut-être exception, surtout pour le pays ; d'ailleurs il n'a que le rez-de-chaussée et est sans ornements extérieurs. Comme il se trouve un peu élevé au-dessus du sol, on monte, pour y arriver, un perron mesquin de quelques marches; mais, auparavant, on passe par un portail qui s'avance sur la place de la manière la plus disgracieuse et qui sert de corps de garde.

Outre le rez-de-chaussée, l'hôtel des finances a encore un étage. Les employés sont réunis dans une salle allongée où se trouvent deux rangs de bureaux placés vis-à-vis Fun de l'autre, et à l'une des extrémités de la salle est un bureau plus élevé où travaille l'employé principal ; disposition qui me rappela , de la manière la plus exacte , celle de la

\\) Voyez Gazal, Corog. Jiraz., \, 331.

plupart des classes de nos collèges. La salle où s'assemble la junte du trésor royal [junta da fazenda real) est ornée de fouteuils et de rideaux de damas rouge. C'est là que Ton pèse Tor qui entre dans les coffres, comme celui qui en sort; mais les balances consacrées à cet usage sont habituellement cachées par des rideaux de même étoffe que le reste de l'ameublement.

L'hôtel de ville et celui de la fonte de l'or ont aussi un étage. Comme c'est la coutume dans toutes les villes de l'intérieur, le rez-de-chaussée du premier de ces bâtiments a été réservé pour la prison.

Sous le portail de la caserne se voient deux petites pièces de canon (1) , ce qui , à la distance ou Goyaz est de la côte , et avec l'extrême difficulté des transports, peut être considéré comme une merveille.

Les nègres et les mulâtres forment la majeure partie de la population de Goyaz (2). Cette ville, bâtie dans un fond, où l'air ne circule point comme sur les montagnes et dans la plaine, où les eaux paraissent peu salubres, où la chaleur est souvent excessive pendant la sécheresse, où l'humidité doit être très-grande dans la saison des pluies, ne saurait être favorable aux hommes de notre race; aussi les blancs de Villa Boa sont-ils bien loin d'offrir dans leurs

(1) c'est sans doute là ce que Gazai appelle un petit fort.

(2) « RelatÎTemeBt au nombre des nègres et des mulâtres , je vois ici « beaucoup de personnes blanches. » Raimundo José da Cunha Mattos écrirait cette phrase le jour même de son arrivée dans la capitale de la province de Goyaz, le 15 juin 1823 {Ilin., I, 136). U éuit revélu de la plus haute dignité : les blancs durent naturellement se rassembler autour de lui; peut-être même en vint-il des localités voisines pour satisfaire leur curiosité ou pour lui faire honneur. Par la suite , il se sera convaincu qu'ils ne sont pas aussi nombreux qu^il Tavait cru d'abord.

personnes les caractères de la santé, de la vigueur et de l'activité (1).

Les différentes sortes d'hydropisie, et principalement rhydropisie de poitrine, sont les maladies qui enlèvent à Goyaz le plus grand nombre de personnes. Presque tous les habitants de cette ville et ceux des environs ont un goitre, et souvent cette difformité, devenue énorme, empêche de parler ceux qui en sont affligés.

A l'époque de mon voyage, il n'y avait à Villa Boa aucun médecin ; il ne s'y trouvait d'autre chirurgien que celui de la compagnie de dragons, qui réunissait, assurait-on, à une nonchalance extrême l'ignorance la plus complète. Les marchands d'étoffes et de quincaillerie vendaient quelques remèdes qu'ils recevaient de Rio de Janeiro, mais personne n'avait la moindre idée de pharmacie. Le capitaine général avait fait au gouvernement central des représentations sur l'absence totale de secours médicaux, elles n'avaient point été écoutées; l'administration de Rio de Janeiro était alors à peu près aussi insouciante qu'on l'était à Goyaz (2).

La nourriture des habitants de Villa Boa est celle de tous les Brésiliens de l'intérieur; la farine de maïs ou de manioc

(1) Pohl dit que les blancs de la cilé de Goyaz sont d'une constitation délicate, tandis que les nègres et les mulAtreS sont fort robustes {Reise, 1 , 362). Cette observation contribuerait à confirmer ce que j'ai insinué aiUeurs (Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro, etc., I), que la race caucasique tend à s'altérer dans rAmérique du Sud et la race africaine à s'y perfectionner.

(2) « En 1831, dit M. le docteur Sigaud {Du climat, etc., 146), Goyai et Matogrosso étaient encore sans médecins : le président de Goyaz réclama , à cette époque , auprès du gouverneur central ; ei la société de médecine de Rio de Janeiro appuya cette juste demande. »

pu RIO DE S. FRANCISCO. 73

en forme le fondemeot (1). Cependant on peut ici se procurer quelques douceurs que Ton ne trouverait pas dans les fctzendcis; je citerai, en paicticulier, d'excellent pain que Ton fait avec de la farine de froment qui vient de Santa Luzia, de Meiaponte et de Cavplcante, village plus septentrional que Villa Boa, mais qui est probablement plus élevé et dont les environs sont, dit-on, très-favorables à la cultare du blé.

Les emplois publics occupent, autant du moins que Ton s'occupe dans ce pays, une bonne partie des habitants de Goyaz. D'autres sont des marchands, quelques-uns vivent du produit de leurs terres; un petit nombre de personnes, comme je Tai dit dans le Tableau général de la province, emploient encore leurs nègres à chercher isolément un peu d'or dans le Rio Vermelho.

Il existe à Villa Boa (1819) un assez grand nombre de boutiques fort bien garnies où, comme dans toutes celles

(1) MoD Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro el de Min(u Geraes a fait coDoattre avec détail ralimentation principalement végétale des habitants de la* partie sud du Brésil tiopical. Un touriste qui a parcouru la province des Mines du midi au nord dit que les Brésiliens mangent de la viande salée ordinairement fitide (Suzan., Souv., 266). Je présume qu'il aura voulu parler de la viande sèche {carne seca) que Rio Grande do Sul eipédie sur le littoral du BrésU et qu'on lui aura servie dans quelque venda de la province de Rio de Janeiro. Il n'est pas à ma connaissance que Spii et Martius, Pohl et Gardner se soient plaints qu'on leur ait fait manger de la viande fétide, et je ne me rappelle pas qu'à Minas et à Goyaz personne m'en ait présenté de semblable. « Les voyageurs» dit M. Sigaud, qui parcourent le pays en s'arrétant... dans les vendas ne tardent pas h voir que tout y manque ; mais ils reviennent de leur premier jugement lorsqu'ils ont reçu l'hospitalité dans les fazendas Mawe, Spix et Martius, Aug. de S. H,, Koster peuvent attester la vérité de ce que je dis ici (Du climat , 93\ »

de l'intérieur, on trouve réunis la mercerie, la quincaQlerie et tous les genres d'étoflFes. C'est à Rio de Janeiro que se fournissent la plupart des marchands de cette ville; ils n'envoient que de For en échange des objets qu'ils reçoivent. Le nombre des tavernes (vendas) est également ici très> considérable; il s'y débite une quantité prodigieuse d'eau-de-vie de sucre (cachaça) (i).

On trouve dans Goyaz des ouvriers très-habiles et qui, pourtant, ne sont pas sortis de leur pays. Ils n'imaginent point, il est vrai, mais ils imitent avec une facilité extrême et mettent beaucoup de fini dans leurs ouvrages. Comme à Minas, il est fort commun qu'un ouvrier ait è la fois plusieurs métiers. J'ai vu le même homme raccommoder les montres, faire de la bougie, des fusils, des crayons, etc. (2).

Goyaz n'offre absolument aucune ressource pour la société ; chacun y vit dans son intérieur et ne conununique, pour ainsi dire, avec personne.

Nulle part peut-être il n'y a aussi peu de gens mariés que dans cette ville (1819). Jusqu'au dernier ouvrier, il

(1) Da Silya e Soasa ditqne, en 1832, il y arait, à Goyaz, 24 botftiqaes de marchandises sèches et 100 cabarets. Mattos arrivait k peine dans cette ville quand il f écrit (/(in., 1 , 136) qu'il y voyait peu de cabarets et peu de boutiques ; il aura certainement reconnu plus tard qu'il en eiistait un nombre bien suffisant pour une population qu'il ne fait monter qu'à 4,000 âmes. Sur une population de 42,584 individus, la ville d'Orléans n'a, en 1847, que 104 cabarets : la cité de Ooyaz est, par conséquent, sous ce rapport, dix fois mieux partagée. Je m'abstiendrai de fiiire une comparaison semblable pour Tinstruction publique.

(2) Je ne suis point ici d'accord avec M. Pohl , qui parle des ouvriers de Goyaz avec un mépris qu'ils ne méritent certainement pas. Je n'ai pas remarqué non plus que les marchandises qu'on vend dans cette ville fussent plus mauvaises que dans tout le reste du Brésil : comme partout, il V cil avait saus doute de mauvaises et de bonnes.

n'est personne qai n'ait une mattresse; on l'entretient dans sa propre maison , on élève autour de soi les enfants qui naissent de ces unions illégitimes, dont on rougit aussi peu que d'un lien sacré, et, si par hasard quelqu'un se marie, il devient aussitôt l'objet du ridicule. Ce relâchement dans les mœurs date du temps où le pays fut découvert. Si les aventuriers qui, les premiers, s'enfoncèrent dans ces déserts avaient avec eux quelques femmes, c'étaient des négresses avec lesquelles leur orgueil ne leur permettait pas de s'unir par le mariage; la même raison les empêcha d'épouser des femmes indigènes : ils n'eurent que des concubines. Dans l'origine, il dut en être de même de la province des Mines; mais comme elle est moins éloignée des côtes,*qu'elle s'est peuplée davantage, que sa splendeur n'a pas été aussi éphémère, les femmes honnêtes durent y arriver en plus grand nombre. Aujourd'hui même qu'il y a partout, dans celle de Goyaz, des établissements fixes, quelle femme ne serait pas effrayée par la distance des ports de mer à ce pays central et par les fatigues d'un voyage de plusieurs mois à travers des déserts où l'on manque souvent des choses les plus nécessaires? Les descendants des premiers colons goyanais ont dû nécessairement marcher sur les traces de leurs pères ; le libertinage est devenu une coutume, et le peuple est continuellement encouragé à s'y livrer par l'exemple de ceux qui le gouvernent.

Il est rare que les employés qui se résignent à s'enfoncer aussi loin dans l'intérieur soient mariés. Ils arrivent dans un pays où le concubinage public est général ; ils trouvent commode de se conformer à l'usage, et , en le suivant, ils l'autorisent. Parmi les capitaines généraux qui gouvernèrent la province de Goyaz jusqu'en 1830, il n'y en eut

pas un seul qui fut marié, et tous eurent des maîtresses avec lesquelles ils vivaient publiquement. L'arrivée d*uri général à Villa Boa répandait la terreur parmi les hommes et mettait en effervescence l'ambition de toutes les femmes. On savait que bientôt il choisirait une maîtresse, et, jusqu'à ce qu'il eût jeté le gant, chacun tremblait pour la sienne. Mais les magistrats et les employés de Villa Boa ne sont pas les seuls dont Tinconduite semble justifier celle du peuple. Des hommes dont la vie devrait être une protestation incessante contre des dérèglements tout à la fois contraires aux lois de la religion et de la morale, aux progrès de la civilisation, au maintien de la famille et de la société, les prêtres eux-mêmes, par leurs coupables déportements, autorisent les désordres des fidèles qui leur ont été confiés. Leurs concubines demeurent avec eux ; des enfants croissent sous les yeux du père et de la mère, et souvent (1819), je dois le dire la rougeur sur le front , le prêtre , quand il se rend à l'église, est accompagné par sa maîtresse. Si ces abus déplorables n'ont pas entièrement disparu au moment où j'écris, puisse la publicité que je leur donne attirer l'attention de ceux qui sont appelés à en connaître, et les exciter à faire rentrer dans les voies du christianisme et d'une véritable civilisation un peuple qui, lors de mon voyage, tendait, chaque jour, à s'en éloigner davantage (1).

(1) Nous savons, par le Ulemoria eslaUslica de Luiz Antonio da Silva e Sousa, quel était encore, en 183t, le triste état de renseignement dans la capitale de la province de Ooyaz. « Les arts libéraux , dit cet écrivain, « sont actuellement peu cultivés dans le ressçrt de la justice de cette « ville, et il en est de même des sciences pour renseignement desquelles « le conseil général a cependant proposé la création de plusieurs chaires. « 11 n'existe actueUement à Goyaz qu'un professeur de grammaire latine, " une école lancastrienoe et quelques école* privées ov Ton suit lao-

Pendant le jour on ne rencontre que des hommes dans les rues de Goyaz ; mais , aussitôt que la nuit vient , des femmes de toutes les couleurs sortent de leurs maisons et se répandent dans la ville. Elles se promènent ordinairement plusieurs ensemble, très-rarement avec des hommes. Tout leur corps est enveloppé dans de longues capotes de laine; leur tête est couverte d'un mouchoir ou d*un chapeau de feutre : ici encore ^ elles vont à la suite les unes des autres; elles se traînent plutôt qu'elles ne marchent, ne remuent ni la tète, ni les bras, et semblent des ombres qui se glissent dans le silence de la nuit. Les unes sortent pour leurs affaires, d'autres pour rendre des visites, le plus grand nombre va à la recherche des bonnes fortunes.

L'œil noir et brillant des femmes de Goyaz trahit les passions qui les dominent; mais leurs traits n'ont aucune délicatesse, leurs mouvements n'ont aucune grâce, leur voix

« cienoe méthode. Des particuliers ont voulu doauer gratuitement des « leçons de géométrie, d'arithmétique , de français et de musique ; mais « ils ont eu peu d'élèves » Par ce passage , tiré d'un écrit qui a un caractère à peu près officiel» on peut juger de^état de Tinstruction dans les parties reculées de la province. Gardner dit d'un des viUages du nord où il passa en 1840 , q^t l'école n'était nullement suivie et qu'on était privé de livres. Je me rappelle, h ce sujet , que, me trouvant , en 1818, dans la province de Minas Geraes , je passai plusieurs jours chez un très-bon boomie, qui tenait tout à la fois une venda et une école. Cet homme ne quittait guère son comptoir ; mais , comme la petite pièce où étaient les enfants restait ouverte, il pouvait les entendre et voir ce (|u'i]s faisaient. Ceui-ci n'avaient aucun livre ; ils s'exerçaient sur une feuille de papier, éterneUement la même, où l'on avait écrit à la main les tristes doléances, d'un pauvre prisonnier. Ils passaient leur vie à lire et à relire tout haut la lettre du captif, ou , pour mieui dire , ils devaient la réciter ; car, Après tant d'années , je n'en ai point encore oublié la dernière phrase : iVtinca verei mais o arraial de S. Bàrlholômeu ( je ne verrai plus jamais le village de S. Barthélémy ) !

est sans douceur. Comme elles ne reçoivent point d'éducation, leur entretien est entièrement dépourvu de charmes; elles se montrent embarrassées, stupideset sont descendues à n'être à peu près que les femelles des hommes (1819).

Il est facile de concevoir que ceux-ci, étrangers aux douceurs de la société, menant une vie oisive entre des femmes sans principes et sans la plus légère instruction, doivent être peu délicats dans tous leurs goûts; aussi celui du tafia [cachaça) est-il général chez les habitants de Villa Boa. Enervés par le libertinage, fatigués de leur nonchalance, ils trouvent dans Teau-de- vie un stimulant qui, pour quelques instants, les arrache à leur apathie et les empêche de sentir la monotonie de leur existence.

Il ne faut pas croire cependant que le goût de ces hommes pour le tafia les conduise fréquemment à F ivresse. Je dots m'empresser de dire à la louange non-seulement des Goyanais, mais encore des habitants du Brésil en général , que je ne me rappelle pas d'avoir vu, dans le cours de mes longs voyages, un seul homme qui fût ivre, et cette observation se trouve confirmée par un voyageur moderne entièrement digne de foi. Voici, en effet, de quelle manière s'exprime M. George Gardner (1) : « En venant du Brésil, je débarquai un dimanche matin à Liverpool , et dans ce seul jour je vis plus d'ivrognes, au milieu des rues de cette ville, que je n'en avais aperçu, parmi les Brésiliens, blancs ou nègres, pendant toute la durée de mon sétjour dans leur pays, qui fut de cinq années. »

En tout pays, les petites villes sont jalouses des grandes, où l'on ne songe point à elles. Personne, à ViHa Boa, ne

(i) TraveU , etc.

me parla de Santa Luzia et de Meiaponte, et dans ces deux villages tout le monde se récrie contre la mauvaise foi des habitants de Villa Boa. La province des Mines inspire à celle de Goyaz une semblable jalousie. Les Mineiros ont à peine Tair de soupçonner l'existence de Goyaz, et les Goyanais ne cessent de déclamer contre les Mineiros. Ils conviennent que ceux-ci ont beaucoup d'intelligence, ils leur accordent plus d'activité qu'ils n'en ont eux-mêmes {tout est relatif dans ce monde); mais ils les accusent de manquer de délicatesse. Ce reproche est, au reste, si général, d'une ville à l'autre, d'une province à une autre province, qu'on serait presque tenté de croire que tous le méritent. Quant au pays de Goyaz, en particulier, le défaut de bonne foi y est le résultat nécessaire de l'altération continuelle des valeurs représentatives et de l'habitude de faire la contrebande ; et, cx)mme la falsification de l'or en poudre est, ainsi que je l'ai dit au Tableau général de la province, plus fréquente à Villa Boa que dans les villages, il est clair que les habitants de Meiaponte et de Santa Luzia ont quelque droit de faire à ceux de la capitale les reproches qu'ils leur adressent (1).

(1) Ceux qui taront lu la citation de Pizarro , qae j*ai insérée an Ta- Htam général de la province, verront que je suis loin de me permettre, dans to«t ce qoi précède, quelque eiagération. Voici encore de quelle manière s'eiprime Luiz d'Alincourt : a Les Goyanais sont peu industrieni ; « mais ce ne sont pas les moyens naturels qni leur manquent ; ils se lais- «I sent dooiiner par la paresse et se livrent, sans aucun frein, aux plaisirs « des sens {Mem,, 93). » Après avoir fait, dans plusieurs endroits de son livre, un tableau bideni des babitants du pays qui s'étend, en droite ligne, de BartMcena à la frontière de Goyaz, Mattos ajoute ce qui suit en parlant de la popolatiou de cette dernière province : « Ce sont les mêmes moeurs, « la nième paresse, la même indolence, des maisons et des jardins aussi « peu soignés, une agriculture également presque nulle, la même ten-

Lorsque j'arrivai à Villa Boa , je descendis au palais et je présentai au gouverneur, M. Fernando EhBLGADO Freire BE Castilho, mes passe-ports et les lettres de recommandation que j'avais pour lui. J'en fus parfaitement accueilli; il m'engagea beaucoup à diner tous les jours chez lui , pendant le temps que je resterais à Villa Boa, et me fit toutes les offres possibles de service. Du palais je me rendis chez le colonel Francisco Leite, qui me reçut très-bien et me fit conduire à la maison qu'il me destinait.

Le lendemain , d'après l'invitation que m'avait faite le gouverneur, je me rendis au palais à l'heure du diner. Après avoir traversé le portail dont j'ai parlé plus haut et qui sert de corps de garde, je montai le perron et j'entrai dans un vestibule que le corps de garde prive de lumière et où se tient une sentinelle. Une porte, fermée, suivant l'ancien usage, par une pièce de drap vert aux armes de Portugal , ouvre sur une antichambre entourée de bancs de bois à grands dossiers. J'y trouvai réunies les principales

(c dresse, les mêmes complaisances pour les vagabonds, joueurs de guitare « (Hin.f 1 f 138). » Cet auteur se montre, à la vérité, plus indulgent pour la cité de Goyaz en particulier ; mais on doit sentir que sa position lui imposait quelque réserve. Quant au docteur Pohl , quoiqu'il n'entre pas dans beaucoup de détails , il n*est guère moins sévère que Pizarro. On peut même lui reprocher de devenir injuste quand il s'exprime ainsi qu'il suit : « C'est une des particularités de ce pays que les habitants . « s'empressent autour de l'étranger et lui témoignent de l'amitié . a6n « de s'assurer de lui et de lui faire payer les moindres services de la « manière la plus honteuse ( ReUe , 1, 364). » Pohl a pu rencontrer, à Goyaz , des hommes de cette trempe, comme il s'en trouve dans tons les paj â ; mais je ne me rappelle pas que rien de seoiblable me soit arrivé pendant les sii ans que j'ai mis à parcourir le Brésil ; f ai trouvé presque partout l'hospitalité la, plus aimable comme la plus généreuse , et je crois qu'il n'y a rien dans le caractère des Brésiliens en général qui justifie l'accusation que l'auteur autrichien porte contre les Goyanais.

autorités du pays, et bientôt parut le capitaine général. La première chose qu'il fit, après avoir salué tout le monde, fut de me présenter deux enfants de sept à huit ans, un garçon et une fille, en me disant : Ce sont deux petits Goyanais, des enfants de la nature; mais Sa Majesté a eu la bonté de les reconnaître pour les miens et de les légitimer (1). On vint annoncer que le dtner était sur la table. Nous passâmes, par une galerie fort large, dans un grand salon assez triste, mais bien meublé. Le dîner avait été servi dans une salle un peu obscure et d'une grandeur médiocre. Les mets étaient abondants et bien préparés; de la porcelaine et de fort belle argenterie brillaient sur la table. Il était impossible de ne pas être émerveillé de ce luxe, en pensant que rien ne vient à Villa Boa qu'à dos de mulets et que nous étions à 500 lieues de la côte.

On voyait sur la table plusieurs carafes de vin ; le gouverneur m'en donna un verre pour que je busse à la santé de notre ami commun, Joâo Rodrigues Pereira de Almeida, qui m'avait donné une lettre pour lui (2) ; mais personne n'y goûta que nous deux. Pendant mon séjour à Villa Boa, le vin reparut tous les jours sur la table, mais il était là à peu près pour la montre; le gouverneur s'en versait, je crois, un petit verre ; je ne buvais que de l'eau. Le vin est ici extrêmement cher ; on n'en vend pas à moins de 1 ,500 reis (9 f. 37 c.) la bouteille, et, lors de mon voyage, les ca-

(1) Oo Mit qu'autrefois , en France , la légitimation des enfants naturels appartenait également aux rois.

(2) Tai fait connaître M. Joio Rodriguez Pereira de Almeida dans plusieurs parties de mes ouvrages , et en particulier au commencement de mon Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro, etc.

U. fi

ravancs qui devaient en apporter n'étaient point encore arrivées.

Dans le premier diner que je fis au palais, une assiette de superbes raisins muscats ne fut, comme le vin; qu'un objet d'envie pour la plupart des convives ; je fus plus favorisé, et je les trouvai excellents. Quoique la vigne produise ici de très-bons fruits et que les essais qui ont été tentés pour faire du vin aient été assez heureux, un plat de raisin est encore un objet de luxe, tant il y a dans ce pays de négligence et de paresse.

Le surlendemain de mon arrivée, le capitaine général me montra tout l'intérieur du palais, nom pompeux qui n'est guère mérité par le bâtiment qui le porte. Les appartements en sont vastes, mais tristes et obscurs. L'ameublement a été fait dans le pays même. Un petit jardin , asset négligé, dépend du palais. On en a pavé les allées, comme le sont, en général, celles de tous les jardins un peu soignés de ce pays ,' ce qui leur donne un air guindé et les rend extrêmement tristes. Un jet d'eau ornait autrefois le jardin du palais; mais les tuyaux étaient en bois, ils n'ont pas tardé à pourrir et on ne les a pas renouvdés.

Fernando Delgado, qui gouvernait Goyaz è l'époque de mon voyage, y était arrivé le â6 novembre 1809. G'âait un homme froid ; il avait de l'esprit, quelque instruction, un ton excellent , une parfaite intégrité, et connaissait le monde. Il désirait sincèrement faire le bien; mais il avait trouvé partout la résistance passive la plus décourageante, résultat de l'apathie des habitants et de l'insouciance du gouvernement central. Voyant, dès le moment de son arrivée, que la province de Goyaz ne trouvait presque plus de ressources dans l'exploitation de ses mines , il sentit qu'il

fallait diriger les efforts des habitants vers Tagriculture et le commerce; il tâcha donc d'ouvrir des débouchés aux produits de leurs terres, et s'attacha à faciliter la navigation de r Aragnaya et du Tocantins. Il fut parfaitement secondé par Youvidor de la Coraarca do Norte Joaquim Thetonio Se- GUHADOy et d'heureux succès couronnèrent les tentatives de ce magistrat; mais, pour donner quelques suites à d'aussi grandes entreprises, il aurait fallu plus de persévérance et d'activité que n'en ont aujourd'hui les Goyanais , et les glorieux efforts de Fernando Delgadosont, en définitive, restés jusqu'à ce jour (1819-1822) à peu près sans résultat (1).

Dans un des dtners que je fis au palais, un jeune magistrat, nouvellement arrivé, témoigna sa surprise de l'étrangeté des mœurs du pays, et fit observer qu'il était inconcevable que les habitants de Villa Boa , ayant leurs maîtresses dans leurs maisons et vivant avec elles comme si elles étaient leurs femmes, ne les épousassent pas. Voulezvous, s'écria le gouverneur en montrant son fils et sa fille, que j'épouse la mère de ces enfants, la fille d'un charpentierl Ces paroles, qui mirent fin à la conversation , indiquaient déjà les sentiments qui amenèrent la déplorable fin de l'infortuné Fernando Delgado. Il quitta son gouvernement, au mois d'aoftt 1820, pour retourner en Portugal, et partit de Villa Boa avec ses enfants et sa maîtresse. Arrivt'^ à Rio de Janeiro , celle-ci lui déclara qu'elle consentirait à le suivre en Europe, mais comme sa femme et non comme sa concubine. Fernando Delgado, auquel des souffrances ôtaient, dit-on, une parfaite lucidité d'esprit, ne put sup-

(l> Piz., Mem. kUl., IX, 178. — Pohl, Reise, I» 352 et saiv.

porter Taltcrnative où il se trouvait d'épouser la fille du charpentier ou de la laisser au Brésil et mit fin à sa propre existence (1).

J'étais à peine arrivé à Villa Boa , que je reçus la visite des principaux fonctionnaires publics. Je leur trouvai des manières très-honnètes ; tous étaient bien mis et avec une propreté extrême.

Celui d'entre eux qui me fit le plusd' avances fut Raimundo NoNATO Hyacintho , greffier de la junte du trésor royal (escrivao da junta da fazenda real). Dès le surlendemain de mon arrivée , il m'envoya chercher pour déjeuner avec lui, et il me dit qu'il voulait que je prisse mes repas dans sa maison , toutes les fois que je ne mangerais point au palais. Raimundo était né en Europe; il avait voyagé, avait eu des aventures et se plaisait à les conter (S). Il aimait ses aises et possédait à Goyaz une maison charmante qu'il avait fait bâtir et qui réunissait à une très-grande propreté toutes les commodités des maisons européennes. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ses meubles et sod argenterie avaient été faits à Villa Boa. A la vérité, il en avait donné les dessins, mais l'exécution montrait combien les ouvriers goyanais ont naturellement d'habileté et d'intelligence. Lui seul les avait formés, et sous sa direction ils avaient appris à exécuter une foule d'ouvrages qui, à la même époque, étaient inconnus à Minas. Raimundo me

(1) Le fils de Fernando Delgado est mort, à Paris, très-jeune encore, attaché à la légation brésilienne. '

(2) Après la révolution qui a pour jamais séparé le Brésil du Portugal, Raimundo Nonato Hyacintho fut nommé membre tdu gouyernemeot provisoire de Goyaz; il est mort de 1826 à 1836 (Mat , Kin., 1, 136; H, 339).

montra, entre autre» choses, une litière qu'il avait fait faire à Villa Boa, et qui offrait toutes les petites recherches de nos voitures de voyage les mieui soignées (1).

Quand j'arrivai à Villa Boa, j'y trouvai le missionnaire italien dont j'ai parlé. Il appartenait^ comme je l'ai dit, à l'ordre des Capucins , et avait été envoyé par le gouvernement portugais à Albuquerque^ dans la province de Matogrosso, pour diriger un aldea d'Indiens. Villa Boa se trouvait sur sa route ; il y avait séjourné, retenu parles instances du peuple et celles du capitaine général , et avaft excité un enthousiasme extraordinaire. On venait se confesser à lui de 15 à 20 lieues à la ronde; les batuques avaient cessé; l'église paroissiale était entièrement pleine lorsqu'il prè-

(1) U paraîtrait que , depuis cette époque, les oarriers de Goyai D*0Dt plus troQYé personne pour les diriger ; car yoici , selon M. Kiddcr, comment s*eiprime le ministre de Tempire dans son rapport de Fannt^e 1844 : « U est à peine possible de découvrir, k Goyaz , quelques personnes qui « possèdent un peu d'habileté dans les arts mécaniques, eu égard, sur- « tout, aui besoins de cette raste contrée. Huit ouvriers français se diri- « geaient récemment vers Matogrosso : lorsqu'ils passèrent par Goyaz , « le gouremement provincial décida trois d'entre eui, un charpentier, un « menuisier, un forgeron , à rester dans le pays , et cet événement parut « assez important pour être ofBciellement relaté dans le message adressé, « par le président, à la plus prochaine assemblée provinciale...» — Luix Antonio da Silva e Sousa dit que , en 1832 , on comptait , dans la cité de Goyaz , 14 serruriers avec 6 apprentis , 27 charpentiers et quelques élèves , 15 cordonniers avec 7 apprentis, 8 orfèvres , 4 chaudronniers, 10 potiers, et il ajoute que ce qui nuit singulièrement aux progrès des ouvriers, c'est que tous veulent travailler pour leur propre compte aussitôt qu'ils savent quelque petite chose ( Jlern. eikU., 12). On remédierait facilement à ce grave.inconvénient en obligeant les apprentis à passer des traités avec leurs maîtres, et en créant, pour faire respecter les engagements réciproques, un tribunal d'hommes notables, qui, comme nos prud'hommes, régleraient les affiûres sans pouvoir ciiger aucune rétribution

chaît ; on lui amenait les enfants malades pour qu*il les bénit, et, quand il passait dans les rues, on s'empressait autour de lui pour baiser ses mains et ses habits. L'amour de la nouveauté avait certainement sa part dans cet enthousiasme; cependant elle n'en était point Tunique cause.

Je mangeais tous les jours au palais avec le père Joseph; ce n'était ni un homme instruit ni un homme d'esprit, mais, ce qui vaut mieux, il était régulier, charitable, plein de douceur et de patience, gai, d'un caractère égal, et, comme le peuple ne trouvait malheureusement que des vices dans les prêtres qu'il avait tous les jours sous les yeux, il n'avait pu voir, sans une admiration profonde, un homme véritablement chrétien. Telle est l'impression que durent produire sur les païens les exemples des premiers fidèles.

DU RIO DE S. FRANaSCO. 87

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