CHAPITRE XXI
LES IITDIENS COTAPOS.
Départ de ViUt Boa. — Pays situé au delà de cette ville. — Halte en plein air au lieu appelé As Areas. CarrapcUot, — Pays situe au delà d'AsAreas. Un Palmier à feuilles en éventail . — Gwgulho.— La Serra Dourada, Arvore do PapeL — Pays situé au delà de Gurgulho. — Aldea de S, José.— Son histoire. — Description de cet aldea.— Régime auquel sont soumis les Indiens Coyapds. — Comparaison de ce régime avec celui que suivaient les jésuites pour les Indiens de la côte. — Visite aux Coyapds dans leurs plantations. — Leurs maisons. — Leurs danses. — Leurs noms. — Leur langue. Vocabulaire. ~ Leur caractère. — Triste avenir de TAldea de S. José. — Maladies des Coyapos.
— Leur instruction religieuse. Observation sur les devoirs de leur curé. — Leur industrie dans Fétat sauvage et dans Fétat demi-civilisé .
— Comment ils font les corbeilles qu*ils nomment jucuntii.— Ce qui , chez eux, remplace les lits. — Les femmes chargées de porter les fardeaux.'— Comment elles fout cuire la viande. — Boisson forte. — Usages suivis lors des décès» des naissances et des mariages. — Jeu du Umro. — Visite à Don4 Damuna.
Pendant le temps que je passai à Villa Boa, tous les habitants me comblèrent d'honnêtetés, et mon séjour dans cette ville fut très-agréable. Je déjeunais et je soupais chez Raimundo, et je dhiais chez le capitaine général. L'arrangement des objets d'histoire naturelle que j'avais déjà recueillis, la conversation, les devoirs qu'il fallait que je rendisse remplissaient la plus grande partie dé mes instants.
88 VOYAGE AUX SOUICES
Je paklis le 3 de juillet avec le projet de monter sur la Serra Dourada, de visiter VAldea de S. José, habité par des Indiens de la nation des Coyapôs, enfln d'aller, vers Touest, jusqu'au Rio Claro, où Ton trouve des diamants, et même jusqu'à la frontière de la province de Matogrosso, si je pouvais espérer quelque fruit de ce voyage.
Après être sorti de la ville, je montai un peu et traversai une certaine étendue de terrain couvert d'arbrisseaux qui, rameux dès la base et rapprochés les uns des autres, me rappelèrent les carrascos de Minas Novas (1). Les tiges, cependant, étaient plus grosses, les rameaux plus tortueux, les feuilles plus grandes, et un examen un peu attentif me fit reconnaître, dans ces arbrisseaux, la plupart des arbres des campos ordinaires, qui doivent, sans doute, cet état de dégénération non-seulement à la nature du sol pierreux et sablonneux , mais bien plus encore à ce qu'ils ont été cent fois coupés par les nègres de la ville et à ce que les jeunes pousses sont souvent consumées par le feu lorsqu'on brftie les pAturages : ce seraient, en quelque sorte, des taillis de ces arbres nains dont les campos sont parsemés. Ce qui prouve évidemment que la nature du sol n'a pas seule influé sur la dégénération de ces arbres, c'est que, à quelque distance de la ville, je retrouvai toutes les formes de la végétation ordinaire des campos^ quoique le terrain fi^t peut-être encore plus sablonneux et plus pierreux. Je
(I) On tppeUe carrascos des espèces de fbréta naines composées d'arbrisseanx de 3 on 4 pieds, dont les tiges et les rameaux sont grêles» et qui sont, en général, rapprochés les uns des autres (voyez mon Voffoge dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes, U, 22, et mon Tableau de la végéUUion primilive dans la province de Minas Geraes, dans les Nouvelles Annales des voyages, 1837).
Dl} UO DE S. FRANCISCO. 89
vis quelques espèces que je ne connaissais pas, et je ne doute point que, dans une autre saison, je n'eusse fait une abondante récolte.
Depuis la ville jusqu'à Tendroit où je fis halte, dans un espace de 1 lieue environ, le pays est montueux, et j*eiis presque toujours devant moi reïtrémité de la Serra Dourada , montagne éloignée d'environ 3 lieues de la cité de Goyaz, du côté du sud. Cette Serra, qui, comme je l'ai déjà dit , semble nivelée à son sommet et dont le flanc présente des rochers nus et à pic, communique un caractère de grandeur à ces solitudes sauvages et stériles. Ainsi qu'on Ta déjà vu, elle fait partie de la Serra do Corumbà et do Tocantins, qui, au delà de Villa Boa, s'avance vers le sud, pour ensuite se prolonger plus ou moins directement vers le sud-ouest (1).
Je ne vis dans cette courte marche absolument aucune maison , ce qu'explique fecilement la mauvaise qualité du
(1) Da Silva e Soasa , Pohl et Mattos disent qae la portion de la Serra do Coramb*i e do Tocantins , à laquelle on donne , dans le pays , le nom de Serra Dourada, s'étend jusqu'à la province de Matogrosso , et je ne trouve rien dans mes notes qui contredise cette opinion ; cependant il est clair que Cazal, qui possédait toutes les anciennes traditions, plaçait entre la Serra Dourada et le Rio Claro d'abord la Serra Eecalvada, puis la Serra de Sanla Martha, que, plus récemment, on a cru retrouver dans les déserts des Coyapds. — Selon Pizarro (Mem.^ IX, 230), la Serra Dourada couperait tout le territoire de Goyaz , elle s'étendrait jusqu'à Matogrosso, et les Pyreneos ne seraient que cette même Serra Dourada. L'auteur des Memorias a évidemment eu l'idée d'une chaîne continue depuis la frontière de Minas jusqu'à ceUe de Matogrosso ; mais il a eu le tort d'appliquer à toute cette chaîne un nom que les habitants ne donnent qu'à une de ses parties les plus élevées , ce qui peut devenir une source de confusion. La nomenclature que j'ai établie (chap. XI) remédie tout à fait à cet inconvénient , en établissant des noms génériques pour les chaînes continues et conservant soigneusement à leurs diverses portions les noms que donnent à celics-ci les habitants du pays.
90 VOYAGE AUX SOUiCES
terrain : c est tout au plus si l'on rencontre quelques rares habitants dans les cantons les plus fertiles.
J'étais parti fort tard de la ville ; je ne fis, comme je viens de le dire , que 2 lieue» environ , et je m'arrêtai sur le bord d'un ruisseau, dans une espèce de salle formée par des arbres touffus. Ce lieu porte le nom d*As Areas (les sables), qu'il emprunte au ruisseau qui Varrose (Comge dot Areas).
Depuis quelque temps, les carrapatas devenaient insupportables : ainsi qu'on l'a vu, j'en avais déjà été assailli dans les Montes Pyreneos ; à Mandinga, ils étaient excessivement multipliés ; à Areas, il n'y avait peut-être pas un brin d'herbe qui n'en fût couvert.
Au delà d'As Areas, le sol continue à offrir un mélange de pierres et de sables ; des groupes d'arbres tortueux et rabougris sont dispersés çà et là ; les Vellosia (vulgairement canela d*ema) , amis des lieux élevés et des terrains stériles, se montrent en assez grande abondance. Jusqu'alors, je n'avais trouvé d'autre espèce de Palmier à feuilles digitées que le borily; en deçà et au delà d'As Areas, j'en vis une seconde espèce (n** 763), que je ne crois pas avoir rencontrée depuis.
La veille, j'avais commencé à tourner l'extrémité de la Serra Dourada ; au delà d' Areas, je marchai , dans une partie du chemin, à peu près parallèlement au c6té méridional de ces montagnes.
Après avoir fait 1 lieue, j'arrivai à une maison qui alors tombait en ruine, mais qui avait dû être fort jolie. Elle était entre les mains du Ose (fazenda real), et, comme on Fa vu, il laisse détruire ici et à Minas toutes les propriétés dont il s'empare.
DU RIO DE S. FRANaSCO. "'' 91
Depuis cette maison jusqu'au lieu où je fls halte, dans l'espace de 1 lieue, le chemin est très-beau et bordé de campos d'arbres rabougris. F un côté, on découvre une vaste plaine; du c6té opposé » le commencement de la Serra Dourada^ Après avoir traversé un ruisseau limpide, j'arrivai à une maison assez grande et fort commode, appelée Gurgulho (1), qui a eu le sort de celle dont j'ai parlé tout à Fheure; la fazenda real Ta aussi laissée tomber en ruine.
Je n'avais fait que S legoas qntmd j'arrivai à Gurgulho; mais je ne voulus pas aller plus loin , pour être, le lendemain, très-rapprocbé de la Serra Dourada (2) (la montagne dorée )« où je voulais faire une excursion.
Je pris avec moi José Marianne. Après avoir traversé quelques quemadas et des campos, où les arbres rabougris sont très-éloignés les uns des autres, conune cela arrive toujours dans les mauvais terrains, nous attachâmes nos mulets sur le bord d'un ruisseau et nous commençâmes à monter : si nous n'avions foit plusieurs pauses, il ne nous aurait probablement pas &Ilu plus d'une demi-heure pour arriver au sommet de la Serra. Elle n'offre aucune anfractuosité remarquable; mais, dans la partie peu considérable où je la parcourus , je la trouvai couverte de grosses pierres entassées, entre lesquelles croissent des arbres rabougris. Comme le terrain est sans eau et, ainsi que je viens de le dire, extrêmement pierreux , la plupart des plantes étaient dessé-
(1) Les mineurs brésUiens donnent le nom de gwrguihoêJïi débris de roche encore angoleni an milieu desquels on trouve For dans les exploitations de minières dites lavras de gupiara (Voffage dans la provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes , 1 , 232).
(2) PohI écrit Serra SOurada ; ourada n'est pas un mol portugais; dourado est le participe du verbe dourar.
chées, et je ii*en trouvai qu'un petit nombre en fleur.
Parmi les arbres rabougris que Ton voit au milieu des pierres amoncelées , il en est un qui doit être cité, celui qu'on nomme 9 dans le pays, Arvore do Papel (arbre au papier], parce que son écorce, parfaitement blanche, se compose de plusieurs couches séparables et fort minces (i), qui ont la consistance du papier de la Chine ; il s'élève à peu près de 5 à 8 pieds ; sa tige est tortueuse, ses rameaux, qui le sont également, commencent à peu de distance de la base du tronc ; ils ont une position presque verticale et se terminent par un grand nombre de ramules courts et menus. A l'époque de mon voyage, cet ariîre était malheureusement dépouillé de ses feuilles, et je ne pus savoir à quel genre il appartient ; mais, plus tard, malgré la difficulté des communications, M. l'abbé Luiz Antonio da SiLVA E SousA (2), l'auteurde l'écrit intitulé, Memariasobre 0 descobrimento y etc., de Gayaz, m'en fit parvenir à Rio de Janeiro un échantillon en fleur. Je reconnus que VArvore do Papel est une Mélastomée, et , depuis, il a été décrit par le docteur Pohl , sous le nom de Lasiandra Papyrus (3), Je n'ai trouvé cet arbre remarquable que dans la Serra Dourada, etM. Pohl dit aussi qu'il ne l'a pas vu ailleurs.
Parvenu au sommet de la montagne, je découvris une étendue considérable de pays; je distinguais très-bien Villa
(1) Pohl, qui était aa mois de mars sar la Serra Doarada, V^^ croire que le seul épiderme est séparable. Sa mémoire Faura mal servit ou bieu la séparation ne se fait pas , dans le temps où la plante est eo pleine végétation , comme dans celui de la sécheresse.
(2) Je n'écris point Souxa comme Pohl et Mattos, parce que raotea'' lui-même a signé du nom de Sotua son écrit intitulé Memorià esta- Hilica,
(3) lieise, I, 397.
Boa, qui semble une oasis au milieu d'un désert, et, beaucoup plus loin , je reconnus les deux sommets des Montes Pyreneos.
A la hauteur de la Fazenda da Conceiçào , dont je parlerai tout à rheure, il existe, m'a-t-on dit, dans la Serra Dourada, une galerie creusée par un des capitaines généraux de Goyaz, qui en tira de Tor pour une valeur de 80,000 cru2ades. Tout le monde s'accorde à dire que le précieux métal abonde dans ces montagnes ; mais le manque de capitaux, de bras et probablement d'eau ne permet pas qu'on puisse l'extraire.
Dès le bas de la montagne, nous avions commencé à être tourmentés par une espèce d'abeille noire , extrêmement petite, dont l'odeur est celle de l'ambre, et qui se plaisait dans nos cheveux, se posait sur nos visages, entrait dans nos yeux , pénétrait dans nos oreilles ; au sommet de la montagne, l'air était rempli de ces insectes : ils devinrent tellement insupportables et je trouvais si peu de plantes que je pris le parti de retourner à Gurgulho.
Le lendemain , je marchai toute la journée parallèlement à la Serra Dourada.
A 1 lieue de Gurgulho , je passai devant une fazenda considérable, celle de la Conceiçào (conception], qui appartenait au curé de l'Aldea de S. José : c'était la première maison habitée que je voyais depuis que j'avais quitté la capitale de la province, et cependant j'avais fait S legoas.
Entre la Conceiçào et Valdea, le pays est montueux et boisé. Les arbres avaient encore toute leur verdure, ce qui prouve qu'ils la conservent toujours; car, dans la saison où l'on était alors, ils auraient dû en être entièrement dépouillés, s'ils eussent été destinés à la perdre. Dans des espaces
considérables, les bois ont été brûlés, le eapm gordura a pris leur place, et il ne reste plus des arbres qui jadis ombrageaient la terre que quelques troncs noircis et à demi consumés.
Avant d'arriver à TAIdea de S. José, on le découvre de loin, et, fatigué d'une triste monotonie, on jouit avec délices de r effet charmant que produisent, dans le paysage, des bâtiments réguliers contrastant avec l'aspect sauvage des déserts qui les environnent.
Cet aldea, occupé par des Indiens Cayaipôs ou, comme l'on dit généralement dans le pays, Cayapôs^ n'était point originairement destiné à des hommes de cette nation.
Dès les premiers moments de la découverte de Goyaz, les aventuriers qui se répandirent dans ce pays exercèrent sur les indigènes les plus effroyables cruautés , et ceux-ci se vengèrent plus d'une fois par des représailles non moins horribles. Le gouvernement portugais , presque toujours généreux envers les Indiens, les prit sous sa protection; il ordonna qu'ils fussent traités avec douceur, que les jésuites fussent appelés pour les rendre chrétiens et les civiliser, qu'on n'épargnât aucune dépense et que l'on fît une enquête contre leurs bourreaux. Il y a loin de Lisbonne à Goyaz : ces mesures bienfaisantes restèrent sans résultat
Quelques aldeas furent cependant fondés à grands frais, et, entre autres, ceux de Dauro et de Form^a (4749), près le village dos Âlmas, dans la partie septentrionale de la province. D'abord on confia la direction de ces deux aidées aux jésuites, qui bientôt exercèrent sur les Acroàs (i)
(1) Ce n'est certainemeot ni Corods ni Aldea do Duro , conune écrit M. Gardner. Je dois dire, cependant qoe Forthograplie da dernier de ces i est celle cpi'a adoptée Mattos.
qu'on y avait réunis une très-grande influence. Mais, cinq ans plus tard, on plaça une garnison de soldats chez ces Indiens ; ceux-ci se révoltèrent et la plupart furent massacrés (1).
Sous le capitaine général José de Almeida, baron de MossAMEDES (2) , vcrs 1773 ou 1774 , ils se révoltèrent encore; on exécuta les chefs, on transplanta dans le voisinage
(1) Selon le docteur Pohl , ce seraient les jésuites qui auraient poussé les Indiens à la révolte. J'ai montré ailleurs {Voyage dans le district des Diamants et sur le littoral du Brésil, vol. H) que le gouvernement des pères de la compagnie de Jésus était le seul qui fût compatible avec le caractère de ces hommes-enfants , et que ce gouvernement exigeait nécessairement que les blancs fussent éloignés dçs aldects , ce qni , d*ailleurs , était conforme aux lois du roi Pedro II. Les jésuites préposés aux aidées de Douro et de Formiga durent donc voir avec douleur arriver chez eux des hommes qui allaient détruire leur ouvrage ; ils durent prémunir les Acroiîs contre les mauvais exemples des soldats, et les Indiens, traités, sans doute, par ceux-ci avec cette tyrannie que les aventuriers goyanais exerçaient alors contre leur race, D*auront pu supporter un joug qui contrastait avec la douceur de leurs premiers maîtres. Mais il était bien évident qu'une poignée d'Indiens De remporterait pas sur la puissance portugaise, et que leur révolte amènerait leur destruction et l'expulsion des jésuites eux-mêmes. Prétendre que ceux-ci furent les instigateurs directs de cette révolte, c'est les accuser d'une stupidité grossière , et jusqu'à présent on ne leur a guère fait un semblable reproche. Southey, qui parait avoir puisé ses renseignements dans le journal intitulé Patriota, n'a pas rapporté d'une manière très-satisfaisante les faits qni précèdent; mais il finit par s'écrier: « La conduite des Indiens, dans cette circonstance, n'avait rien m que de bien naturel; on ne manqua pas de l'attribuer aux machinations « des jésuites {HisL, III , 599) ! » Ces religieux ont été chassés de l'Aldea de Douro : nous allons voir ce qu'il est anjour<f hui. Ses habitants, dit M. Gardner qui Ta visité en 1839 , sont h peu près abandonnés à euxmêmes, sans pasteur depuis dix ans, sans maître d*école, à peine abrités par des maisons qui tombent en ruine, se nourrissant du produit de leur chasse et des fruits qu'ils trouvent dans le désert , n'ayant que quelques mauvaises armes pour se défendre contre les sauvages {Travels, ch. W),
(2) Son nom tout entier était José de Almbida de Vasconcbllos «de