‹ Voyage aux sources du Rio de S. Francisco et dans la province de GoyazChapitre 31 sur 43 · CHAPITRE XXIIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIIl

RBTOUR A VJLLÂ BOA.

L*aateur retourne à Villa Boa par la route directe. ~ Firmiauo reudu malade par da miel sauyage. — Aperçu général du voyage du Rio do)> Pil9e9 h Tilla Boa. -— Comment on reconnaît les lieui où s'arrêtent les caravanes quand il n*y a point d'habitation. — Halte en plein air à Mamoeiros, — Pays situé entre Mamoeiros et le rancho de Guarda m&r. Les traces d'un jaguar. — Le ranchà de Guarda mdr. — Pays silaé au delà de ce rancho . Singulière végétation. — Halte en plein air dans un lieu très-pittoresque. — Conversation avec Firmiano sur son grand pou. — Fazenda de Jacu. — Pays voisin de Villa Boa tout à fait déisert ; pourquoi. — Vue dont on jouit auprès de cette ville. — L'auteur y arrive. — Le gouverneur de la province feint de ne pas croire à la contrebande des diamants du Rio Ûaro. — Visite au missionnaire. On veut le retenir à Goyax malgré lui. — L'abbé Loiz Antonio da Silva e Soosa.— Manière de blanchir la cire intfigèae. Le comte WL Barca.— Température.— Tableau de l'incendie des eampoê-

J'avais commencé le voyage du Rio Claro avec l'inlen tion de le continuel; jusqu'au Rio Grande» qui , comme je l'ai dit, forme la limite des provinces de Goyaz et de Matogrosso; mais, comme il eût fallu» pour aller et revenir, traverser encore, pendant une quinzaine de jours, des campas entièrement déserts, où je ne pouvais rien espérer de plus que d^ns ceux que j'avais déjà parcourus, je renonçai entièrement à ma première résolution. Je quittai donc (15 juillet 1819) le hameau de Pilôes pour retonrncr à Villa

Boa; mais, au lieu de repasser par S. José, je pris la route directe que je ne connaissais point encore , celle que suivent les caravanes qui se rendent de Matogrosso à Goyaz (1). Comme, avant le départ, on avait été très-longtemps <^ans pouvoir découvrir les mulets, Firmiano, suivant sa coutume, était allé chercher du miel sauvage dans les campoê. U avait trouvé dans la terre un nid d'abeilles noires , et il était revenu à la maison avec un grand vase rempli de miel

(1) Itinéraire approximatif du hameau de Pildes à Viila Boa » par la route de Matogrosso :

Du hameau de Pildes au Rio dos Pil5es 1 legoa.

— — à Mamoueiras , eo plein air 3

— — Guarda mor, rancho 4

— — Dona Antonia. , 4

— — Jacû , habitation 4

— — Cité de Goyaz 5

21 legoas.

Mattos, qui a étudié a?ec tant de zèle et de succès la topographie de Qojaz, a soigneusement comparé plusieurs itinéraires manuscrits, de Viila Boa au Rio Ckiro, et a trouvé entre eux des différences notables. Il ne fiut pa& s*en étonner; car la présoice de Thomme peut seule amener la connaffisance parfute des distances et fixer les noms des lieux. Que, dans un pays habité , le voyageur se trompe sur celui d'une ville oo d'une rivière, il trouvera bientôt quelqu'un qui le fera revenir de son erreur ; mais, s'il parcourt un pays désert et qu'il retienne mal ou confonde les noms qui lui auront été indiqués d'avance, il persistera nécessairement daos ses méprises et ea fera connnettre d'autres k ceux qui viendront après lui. Je trouve Boa VUta, MamoTUiras, qui peut-être serait plutôt Mamoeiros, et Guarda môr dans l'itinéraire de Luiz d'Aliocourt (J/em. viag., 149) et dans celui d'Ant. Seiio de Brito, copié par Mattos {H.j n, 94) ; mais je n'y lii point Jacu^, qui fait également partie du mien. U est donc vraisemblable qu'au deU de Guarda mùr j'aurai pris quelque chemin de traverse ; car, si une fazenda habitée et aussi importante que Jac'i se fût trouvée sur la route des hommes que je viens de citer et qui n'ont pas omis lé plus petit ruisseau, ils n'auraient pas manqué de l'indiquer.

d'un goût aigre et détestable. Il parait qu'il en avait beaucoup mangé; il éprouva des vomissements» et, quand nous arrivAmes au Rio dos Pilôes, qui , comme on Ta déjà vu , traverse la route, il était pAle et dans l'impossibilité d'aller plus loin. Nous nous arrêtâmes donc pour la seconde fois sur le bord de la rivière de Pilôes, et quelques tasses de thé eurent bientôt guéri le malade.

Du Rio dos Pilôes à Villa Boa , il faut compter âO legoas; je ne mis pas moins de cinq jours pour faire ce voyage, dont je donnerai d'abord un aperçu général Le pays, toujours montueux, offi^ tantôt des bois et tantôt des campas : les premiers ont plus d'étendue du côté de Pi- Ues; vers Villa Boa, où le sol est fort pierreui, ce sont, au contraire, les cam^ qui dominent. Dans ces derniers, les arbres sont plus élevés et disposés moins régulièrement que dans ceux des pays plats ; tantôt ils sont fort rapprochés , et tantôt ils laissent entre eux une distance considérable ; au milieu d'eux crott un petit Palmier, dont la tige, couverte d'écaillés épaisses, se termine par un panache de feuilles, du centre desquelles un bourgeon s* élance comme une flèche aiguë, à la hauteur de 5 à 6 pieds (1) ; d'ailleurs, je recoimus dans ces campos la plupart des arbres que j'étais accoutumé à voir dans des localités semblables , des Qualea, le RotcUa n"* 8â0, le pao d'arco, les mêmes Malpn ghtacées, etc. A l'époque de mon voyage, la plupart de ces arbres n'avaient que des feuilles jaunes et desséchées; quelques-uns, entièrement dépouillés de leur feuillage, tels que le claraiba et le pao d*arco , étaient cependant cou-

(1) Les habiUints du pays appellent ce Palmier mtieauàa. Voyez ce qae j>D dis daus le chapitre suivant.

15t TOYAGR AUX SOUICES

verts de fleurs; les paineiras do campo (PadUra tnarginata) étaient déjà en fruit et n'avaient pas encore de feuilles. La verdure des bois était» au contraire, fort belle, et en quelques endroits ils ont une vigueur remarquable; un nombre considérable d*arbrisse«u\ forment, entre les arbres, un fourré épais, et souvent de grandes lianes enlacent ces différents végétaux : ces bois sont encore embellis par une foule de Palmiers ée diflérentes espèces , mais qui malheureusement n'avaient , lors de mon voyage, ni fleurs ni fruits. Au milieu des campos, la chaleur était insupportable ; dans les bois, je trouvais de l'ombrage, et une foule de ruisseaux limpides y entretenaient la plus agréable fraîcheur. Le chemin, très-pîerreui , souvent embarrassé par des branchages et des tronis renversés, n'est , dans la forêt, qu'un sentier fort étroit, et doit être impraticable lorsque les pluies ont délayé la terre et que les nombreux ruisseaux sont devemis des torrents (i); et, cependant, c'est le seul par lequel la province de Matogrosso cxMnmunique, par terre, avec les autres provinces; et si, en partant des environs de Porto FeUSf dans la capitainerie

(1) M. le docteur PohI a eu le, courage extrême de faire ce voyage au mois de février ; mais lui et ses gens revinrent à Villa Boa avec la fièvre. De telles fatigues auront probablement contribué à abréger TeiisteDCf de cet eioellent bomme. Des personnes que des ciroenstanees favorables ont placées dans la position la plus heureuse , sans qu*elles aient eu besoin de se donner aucune peine , ont dit cependant que les naturalistes voyageurs étaient assez dédommagés par le plaisir quMls avaient goûté! « Messieurs les délicats, dit naïvement le bon Lery..., voulez- vous vous « embarquer pour vivre de telle façon ? Comme ie ne vous le conseille

« pas! Aussi vous voudrais-ie bien prier que,, quand on parle de la

« mer, et surtout de tels voyages , vous defferissiez un peu et lais-

m sissicz discourir ceux qui eo endurans tels trauaux ont été à la pra- » tique des cbosci. » {Uist., 3« édit., 34.)

ou RIO DE S. FRANCISCO. 153

de S. Paul, on peut arriver à Matogrosso par les rivières, il est très-peu de gens qui aient assez de persévérance et de courage pour tenter une navigation aussi difDcile. Toutes les terres que j'avais traversées depuis la Fazendd d'EI Rei jusqu'au Rio dos Pilôes sont sans propriétaires; le pays qui s'étend de cette rivière à T habitation de Joou, située à 5 legoas de Villa Boa, n'a pas non plus de mattre (1849), • et pourtant il se trouve, dans ce long espace de 15 legoas ^ des terrains qui , couverts de bois et d'une qualité excellente, pourraient être cultivés avec facilité et avec avantage. Entre Jacù et le chef-lieu de la province , je vis deux maisons à demi ruinées ; mais , entre le Rio dos Pilôes et Jacù, il n'en existe aucune (1849), et, quoique marchant sur une des routes les plus importantes du Brésil , je fus obligé de coucher dehors quatre nuits de suite. J'étais assailli par des nuées d'insectes malfaisants qui , surtout aux haltes , pendant que je travaillais, ne me laissaient aucun repos, par des borrachudosy des moustiques, des carra" p€Uos, par les gros taons appelés mutucas, et deux ou trois espèces d'abeilles qui me couvraient le visage et les mains, et entraient dans mes yeux et dans mes oreilles : ces insectes ne se montraient cependant pas tous ensemble; à peine le soleil était-il levé , que les mutucas venaient nous tourmenter; yers le soir, ils faisaient place aux abeilles, aux moustiques et aux borrachudos ; aussitôt que le soleil était couché, on n'apercevait ni un borrachudb, ni une seule Bbeille , mais alors restaient les moustiques et les carrapatos. Le premier jour, je rencontrai un homme qui te rendait au Rio Claro; le second, je ne vis absolument personne; le troisième, je fus croisé par un jeune oflBcier qui avait été envoyé à Villa Rica, dans la province de Mi-

154 YOTAGE AOX SOUâLliS

nas, par le gouverneur de Matogrosso, et qui retournait i sa résidence habituelle. Je n'aperçus aucune caravane, et, ce qui prouve combien les rapports de Matogrosso el de Goyaz sont peu multipliés, c'est que, depuis Meiaponte, je n'avais encore rencontré que celle dont j'ai déjà parié , et il n'en arriva aucune pendant que j'étais à Villa Boa (i).

Je vais à présent entrer dans quelques détails.

Au delà du Rio dos Pildes, dans un e^ce de 3 legoas^ je traversai tantAt des caimpos et tantôt des bols ; mab je ne trouvai aucune plante en fleur.

Je reconnus l'endroit appelé Boa Vista (belle vue) pour un de ceux où les caravanes ont coutume de faire halte : ces lieux sont assez indiqués par la trace des feux qu'on y a faits et par les grands bâtons, plantés en terre, qui ont servi à attacher les mulets. C'est toujours sur le bord des ruisseaux et ordinairement sous des arbres touffus que l'on foit halte, et, en plusieurs endroits, je retrouvai des baraques de feuilles de palmier qu'avaient laissées des voyageurs.

Comme Boa Vista n'est qu'à 3 legooê du Rio dos Pildes, j'allai jusqu'à un autre fcmo : c'est ainsi que l'on appelle

(1) MaUos dit qae, sur la route de Piloes h la cité de Goyaz, on covrt le risque d'être attaqué par les Coyapôs de S. José, qui se déguisent en sauvages. Ceci se serait passé en Tannée 1S25 ou h peu près; mais , suivant le même écrivain , il ne se trouvait plus , à la même époqae , que 140 Indiens dans le village de S. José; or, sur ce nombre, il ne pouvait guère y avoir que 30 hommes capables de faire de pareilles eipéditioos, et il me semble que ces 30 hommes pouvaient bien facilement être contenus par leurs surveillants. Il est donc vraisemblable que le récit de Mattos n*est qu'une fable inventée, dans le pays, en haine des Coyap is. Lors de mon voyage dans la province d'Espirito Santo , on y prétendait aussi que les Indiens, amis des Portugais à Minas, se présentaient comme ennemis sur le litlorfi. (voyei ma êecondereUmon).

les lieux où Ton a coutume de s'arrêter. Celui de MamoneiraSy où je fis halte (1) , offre au voyageur une espèce de salle ombragée par des arbres touffus qui s'élèvent sur le bord d'un ruisseau.

J'ai dit que le chemin de l'Aldea de S. José au Rio dos Pilôes parcourt, depuis Porco Morto, une plaine allongée, bordée de deux rangées de montagnes ; entre Mamoneiras et le rancho de Guarda môr, où je fis halte , la route se prolonge à mi-côte sur l'une de ces rangées de montagnes, et je reconnus cette éminence qui , comme on l'a vu , s'élève, semblable à une forteresse, sur les monts opposés à ceux où je marchais. Pas la plus chétive cabane, point de bestiaux , pas un chasseur, et cependant on ne peut pas dire que ces déserts aient rien d'affreux : le ciel de ce pays pourrait tout embellir. Puis, d'ailleurs, dans le^ bois, le voyageur est récréé sans cesse par des accidents singuliers de végétation ou des différences merveilleuses de forme et de feuillage; dans les endroits découverts, le terrain bas et humide est ordinairement parsemé de boritys qui majestueusement s'élèvent à des hauteurs plus ou moins grandes ; enfin les montagnes voisines , dont les flancs offrent ou des bois ou des rochers à pic , modifient à chaque moment l'aspect du paysage.

J'avais souvent été surpris de rencontrer aussi peu de mammifères dans les vastes solitudes que je parcourais ; mais, quelques jours avant mon arrivée à Guarda mér, mes gens virent plusieurs cerfs ; ils tuèrent un singe dont nous mangeâmes la chair, que je trouvai fort bonne; enfin, pendant une grande partie de la nuit que nous passâmes à

(V Peat-étre plutôt, comme je l'ai déjà dit, Mamoeiros ou Mamoeirn$.

1j6 voyage aux soimcES

Mamoneiras, nous entendîmes les hurlements du guaii [Canù campeslrù, ?ieuw. ex Gervais). Avant d'arriver à cette dernière balte, mes mulets faisaient difficulté d'avancer; ils flairaient à droite, à gauche, et paraissaient inquiets et effrayés. Mes gens m'assurèrent que ces signes de frayeur indiquaient qu'un jaguar (Feliê Onça) nous avait précédés; ils ne s'étaient point trompés, car, le lendemain, avant d'arriver à Guarda môr, nous reconnûmes sur le sable les traces du féroce animal.

Nous trouvâmes à Guarda mér un petit rancho couvert de feuilles de Palmier, qui avait été construit pour recevoir un personnage très-distingué, Joio Cablos Augusto d'Oyenhausen, lorsque, peu de temps auparavant, il avait quitté le gouvernement de la province de Matogrosso pour prendre celui de S. Paul, où je le vis plus tard. C'était une bonne fortune que de pouvoir coucher sous ce hangar, qui , pourtant, était ouvert de tous c6tés, et où les insectes furent encore très-importuns.

Le lendemain, nous ne traversâmes fins autant de bois, et dans les campas la chaleur était insupportable ; nous avions à notre droite la Serra Dourada, qui souvent produit un fort bel effet dans le paysage.

Ce jour-là , je passai encore plusieurs ruisseaux de l'eau la plus limpide. En général, j'avais trouvé jusqu'alors, dans la province de Goyaz , des eaux aussi abobdantes et aussi bonnes que dans celle de Minas.

Au milieu d'un des bois que je parcourus , j'observai un

effet de végétation assez singulier. Dans ces bois croit abon-

danunent un Palmier dont la tige, grosse, fort courte et

chargée de la base des feuilles anciennes, se termine par

' une superbe touffe de longues feuilles, ailées et d'un beau

vert : je vis un arbre qui , après avoir fait trois ou quatre tours de spire autour d'un de ces Palmiers , devenait parfaitement droit et élevait assez haut sa tige grêle, divisée, au sommet, en rameaux nombreux.

A 4 legoas de Guarda môr, nous fîmes halte dans un endroit qui probablement n'avait point encore reçu de nom, et que j'appelle Pouso de Dona Antonia (1). Nous plaçâmes nos effets sur le penchant d'une colline, sous des arbres touffus ; au bas de la colline coulait un ruisseau d'eau limpide, et au delà s'étendait une vaste plaine couverte de bois ; près de nous un groupe de boritys s'élevait

(1) Ce nom était celui de ma sœur, Antoinette de Salvert» née de S. Hilaire, dont on m'avait annoncé )a perte au moment où j'étais parti de Rio de Janeiro. Madame de Salvert réunissait aux plus hautes vertus une gatté douce , une parfaite égalité d'humeur, un esprit cultivé , la mémoire )a plus heureuse ; quoique fort jeune, elle se répandait peu , elle faisait le bonheur de ceui qui l'entouraient et était adorée des paysans de son village : j'avais contribué à son éducation ; jamais un frère ne fut

aimé plus tendrement que je ne l'étais par elle Sans les occupations

toujours renaissantes qui m'arrachaient h moi-même, je n'aurais pu résister k ma douleur. J'avais ardemment désiré de passer le reste de mes jours auprès de ma sœur; quand je sus qu'elle m'avait été enlevée, je ne formai plus de désirs , je n'eus plus d'espérance ; la vie avait perdu tous ses charnics pour moi. Dans mon vo]fage à Minas, ma sœur était bans cesse présente h mon esprit ; à chaque événement qui m'arrivait , je me réjouissais de pouvoir le lui raconter un jour ; je ne vivais que par eUe et pour elle : quand je l'eus perdue, il me sembla que j'étais seul au monde ; le présent était triste et fatigant , l'avenir m'effrayait ; je redoutais de retourner en France, où je ne devais plus la retrouver. ... Si j'avais pu construire un hangar pour les caravanes au lieu que je décris ici et que j'appelle Pouso de Dona Antonia , ce nom eût été adopté par les habitants du pays; il restera perdu dans ces feuilles : cependant je ne pense point, sans quelque douceur, que, si jamais un voyageur qui les aura parcourues s'arrête dans le même lieu, le nom de Dona Antonia se présentera peut-être à son souvenir.

158 VOTAOE AUX SOWCCS

majestaeusement au-dessus d'un pftturage Jiumide, et tout le paysage était dominé par la Serra Dourada que couronne une masse de rochers à pic, dont le sommet présente une espèce de plate-forme : c'était une magnifique solitude.

Dans ce voyage, je demandai un jour au Botocudo Krmiano pourquoi il était alors si gai, tandis qu'il avait été presque toujours triste lorsque nous parcourions le littoral. C'est, me dit-il, parce que, pendant le voyage du Rio Doce, mon grand pou était resté à Rio de Janeiro, et il m'a acomipagné dans celui ci. — Qu'est-ce que ton grand pou? — C'est un pou gros comâie un rat, qui m^ suit par* tout; mais je ne le yois que pendant la nuit,- lorsque je dors, et encore est-il souvent plusieurs nuits sans se montrer. Quand il veut causer avec moi , il s'attache à mes cheveux et me parle à l'oreille. — Que te dit-il? — Il me dit ce que je dois faire et me gronde quand je le mérite. Far exemple, il me faisait souvent des reproches à Rio de Janeiro, lorsque je cassais tant de plats et tant d'assiettes. — Ta-t-il quelqudbis parié de moi?— Fort souvent , et il m'a dit que vous étiez très-bon. — Tous les hommes de ta nation ont-ils, comme toi, un grand pou? — Quelques-uns en ont un, d'autres n'en ont pas. Mon père n'en a point, mais ma tante en a un. Cette conversation, que j'eus le soin d'écrire, prouve que, si les Botocudos n'ont aucune idée de Dieu, ils ont au nM>ina qudque idée de^ esprits (4).

(1) S'il m'est permift de eoatmuer mes traitai , je danaeral aittevrs, avec quelque <k'Uil , U fin de rkiâtoire 4e Firmkoo. Je dirai seulemest ici que, voulant rendre hommage à k liberté des Miens, j'e&is à ce jeune homme, a?ant mon départ pour TEorope, ou de s'embarquer arec moi , ou de rr tourner dans son pafs. 11 préfifra ce dernier parti , et je

DU RH) DR S. FRANCISCO. Iô9

Après avoir quitté la belle solitude que j'ai décrite tout ù r heure , nous parcourûmes encore des bois et des comfos. Enfin des traces de bestiaux nous annoncèrent que nous nous rapprochions des habitations, et effectivement nous arrivâmes à une fazenda, celle de Jacû, où nous fûmes très-bien reçus. On nous établit dans un grand bâtiment où se faisait la farine de manioc. C était un gtte peu magnifique, mais je me trouvais heureux de pouvoir travailler saps être dévoré par les insectes , ni brûlé par le soleil , et de penser que je ne serais pas obligé de m'enfumer pendant la nuit, pour ne pas geler de froid.

Entre la fazenda de Jacù et Villa Boa , dans un espace de 6 legeaSj nous traversâmes presque toujours des campos où la chaleur ne pouvait se supporter. Ce jour-là, et surtout la veille, nous vîmes plusieurs de ces fonds marécageux où croit le barit^, asile de deux magnifiques eq[>èces d'aras, ceux dont le plumage est ^ntièremept blei| et ceux qui ont le manteau bleu et le rentre jaune [Psittacus hyacinthinus et P. Ararauna) (1).

chargeai le bon Ltmotte de Taecompagner. Le Botoendo tomba malade à Contendas, dans le Sertio, chei moo digne ami le €«ré Aolonio Nogueira Daarte. La saison des plaies approchait ; M. Nogueira conseiUa à Lamotte de partir, et lai promit de renToyer le Botoendo dans son pays. Je n'avais plus entendu parler de cèlni-d, lorsque J*ai appris, pac les So¥vewêr$ de M. k comte de Suaanpet, qu'il était mort de la rougeole a« miUea de sa peuplade. Si cet $wirage perdent dans le Sertâo comme DM! ptimiére fdiàtion^ M. Hogueiff^ Unarte saura que j'ai été aussi touché que rectwatissant de la marquq d'amitif qu'il a bien voula me donner e» remplissant fidèltflMnt sa promesse.

(1) J'ai ééj)k dit ailleurs que ces deux espèces d'aras Tivent au milieu des korUy$ et en mangent les fruits ; j'ai aussi fait connaître l'erreur singulière dans laquelle sont tombés rillostre.lfarcgfaff et, depuis lui, %èm \» aatorabstes, lelatiTement an nom de ces oiseaux {Voyage dans iei f^rovinceM de Bio de Janeink H de Minae Geraes, Il , 376).

Parmi les arbres rabougris des campas^ il en est dont les rainules sont très-épais, peu nombreux et obtus. Je remarquai , dans ce voyage, qu1l n'existait point de bourgeons k l'aisselle des feuilles de ces ramules, et que ceux-ci se continuaient seulement par des bourgeons terminaux. Le petit nombre de ces ramules et l'épaisseur de leur écorce, presque semblable à du liège, rendent l'exactitude de cette obsenation très -vraisemblable ; pour plus de certitude, cependant , les botanistes qui parcourront ces campas feront bien de la vérifier (1).

Entre la fazenda de Jacù et la cité de Goyaz, nous ne vîmes , comme je l'ai dit, que deux maisons, et elles tombaient en ruine. Partout, en Europe, le voisinage des villes est annoncé par des habitations plus nombreuses, par des cultures mieux soignées ; et il en est de même des villes de la côte du Brésil qui ont été fondées , dans tel ou tel lieu, parce que la position était favorable au commerce oq à l'agriculture. Dans les pays aurifères, les villages et les villes ont été bâtis là où l'on trouvait le plus d'or; on n'a été déterminé que par cette considération, et, sous d'autres rapports, le local choisi s'est trouvé souvent, comme à

(1) Cela est d*aatant plus essentiel que d*aatres olMerralioiifl ai*ool conduit à écrire ce qui suit : « Si le bourgeon ne se développe pas toan jours, peut-être au moins en existe-t-il toujours une légère ébauche : « j'ai , du moins , retrouvé cette ébauche toutes les fois que je Tai chérie chée avec quelque attention. Les Graminées qui naissent sous les Irou piques , douées d'une grande énergie vitale , sont le plus Bowent ra^ « meuses; celles de nos climats, grêles et débiles, sont preaque toujours u simples ; mais il n'en est pas moins vrai que , à TaisseUe de la feuille « des plus humbles de ces plantes , comme , par exemple , du Poa am- « nua , j*ai toujours aperçu un bourgeon, auquel il n>ât feUu, pour m m développer, qu'un peu plus de vigueur (Marphologii végétale, 313). •

Villa Rica (Qdade d'Ouro Preio) et à Villa Boa, le plus défavorable possible. Le système d'agriculture adopté par les Brésiliens ne leur permet pas de cultiver d'autres terrains que ceux qui sont boisés; par conséquent, les campos voisins de Villa Boa, près la route de Matogrosso, ont dû rester déserts.

Il ne faudrait pas s'imaginer, cependant, que, même dans l'état actuel des choses , on ne puisse tirer absolument aucun parti des environs de cette ville. Il s'y trouve des terrains salpêtres, très-favorables, par conséquent, à l'éducation du bétail ; et , si , dans le petit nombre d'habitations qui existent, on donne de loin en loin un peu de sel aux bêtes à cornes, c'est pour qu'elles apprennent à connaître la maison de leur mattre.

Des collines les plus rapprochées de cette ville, on la découvre tout entière : on voit qu'elle a, dans son ensemble, une forme allongée, qu'elle est située dans un fond et adossée à des montagnes; enfin que, du côté opposé à ces dernières, jusqu'à la Serra Dourada, le terrain est inégal, mais beaucoup moins élevé.

Avant mon départ de la cité de Goyaz, j'avais prié le colonel Francisco Leite, dont j'ai déjà parlé, de me garder la maison où j'avais demeuré à mon premier passage. Je n'eus donc, pour m' installer, aucun de ces embarras que j'éprouvais toutes les fois que j'arrivais dans une ville.

Presque aussitôt après être descendu de cheval, j allai voir Raimundo Nonato Hyacintho, qui fut pour moi aussi aimable qu'à mon premier passage.

De chez lui , je me rendis chez le gouverneur, et je fus également bien reçu. Ce dernier avait l'air de ne pas croire à la contrebande des diamants du Rio Claro, probablement

parce qu'il sentait qu'il serait absurde de la punir; on conçoit, au reste, que je pouvais à peine me permettre de glisser sur un sujet aussi délicat. M. Fernando Delgado prétendait aussi qu'il était faux que les chercheurs d'or du Rio Glaro flssent des journées de 12 à 1 ,500 reis (7 f. 50 c. — 9 f. 37), et il croyait le prouver en ajoutant que tous sont extrêmement pauvres. Il les jugeait comme s'ils eussent été des Européens, et ne savait pas queces hommes imprévoyants dépensent leur argent aussitôt qu'ils le gagnent; que, par conséquent , ils n'ont rien quand la mauvaise saison arrive.

Lorsque je sortis du palais, il faisait déjà nuit; c'^t l'heure à laquelle des femmes de toutes les couleurs se répandaient dans la ville; j'allai voir le missionnaire , et je trouvai sa chambre remplie de pauvres mères qui venaient lui faire bénir leurs enfants malades. Dans les commencements , me dit-il , je trouvais ces visites nocturnes peu conformes à la bienséance, mais le gouverneur m'a assuré que personne n'y trouverait à redire ; il a même ajouté que, si je refusais de recevoir les femmes à la nuit, aucune ne vien* drait chez moi et que, par conséquent, je les priverais d'une consolation que la charité me fait un devoir de leur accorder.

Le père Joseph devait quilter la ville huit jours plus tard. La veille, nous sortions ensemble du palais, lorsque nous vimes la place entourée de monde; bientôt Ton s'empressa autour du missionnaire, et je m'échappai avant que la foule m'eût fermé le passage. Je sus phis tard que le peuple et le corps municipal [camara) voulaient absolument garder le père Joseph ; mais il leur avait répondu que, ayant fait vœu d'obéissance, il né pouvait, sans manquer à ses devoirs les plus sacrés et se rendre indigne de leur estime, se dis-

penser de se rendre à sa destination. On gagna encore un jour ou deux en cachant ses inulets.

Lorsque que j'étais à Villa Boa , je fis eonnaissance avec Tabbé Luiz Antonio da Silva e Sousa (1) qui» en attendant l'arrivée du prélat nommé, gouvernait le diocèse de Goyaz atec le titre de vicaire général. C'était un homme poli et modeste auquel sont dus les premiers renseignements que Ton possède sur l'histoire et la statistique de Goyaz. D me prêta le manuscrit de son important travail intitulé, Memoria sobre o descobrimerUOy populo^, govemo et causas mais notaveis da Capitania de Goyaz y tra- . vail qui, sans le consentement de l'auteur, avait d^à paru à Kio de Janeiro, dans le journal brésUien 0 Patriota (1814). Cazal a eu le même manuscrit entre les mains, U en a profité et n'a point cité l'auteur; Pizarro ne l'a pas cité davantage, mais Pohl s'est empressé de lui rendre toute justice. En rédigeant cette relation de voyage, je n'ai malheureusement sous les yeux qu'une petite partie de l'extrait que j'ai fait du mémoire de M. Luiz Antonio da Silva e So^sa, mais je crois que c'est à lui qu'il faut rendre la plupart des citations relatives à l'histoire et à la statistique de Goyaz, que j'ai empruntées à Pizarro et au docteur Pohl (2).

Pendant mon séjour dans la cité de Goyaz on vint en-

(1) J*écri8 constamment Souèa» et non Scuxa, parce que c'est ainsi qne lui-même a signé récrit intitulé Memoria eitatUUca, ete.

(2) En 1S32, M. Tabbé Luiz Antonio da Silva e Sousa a encore publié un petit écrit plein de faits et que j'ai souvent eu Foccasion de citer dans cet ouvrage ; cet écrit est intitulé , Memoria eskUisHea da Prcvincia de Goyax dividida peloi J^lgadme na forma do Blencho enviai pela SeereUiria do Imperio, etc.

core m*offrir des diamants du Rio Qaro. Je les trouvai d* uee eau très-belle; peut-être même étaient-ils supérieurs à ceux de Tijuco (i) , mais si un sentiment de délicatesse ne m'eût pas empêché, comme je l'ai dit, de prendre part a la contrebande de ces précieuses pierres, il est bien clair que c'est sur les lieux mêmes que j^ aurais fait mes achats, et non à Villa Boa, où je n'aurais pu les recevoir que de la seconde ou de la troisième main.

Le coMTK DA Babca,. ministre du roi Jean VI (S), avait fait faire beaucoup d'expériences pour blanchir la cire indigène et aucune n'avait eu de succès. Je vis dans la cité de Goyaz un ouvrier qui la blanchissait très-bien et dont tout le secret consistait à la faire fondre , à l'écumer, la diviser par petits morceaux et l'exposer au soleil. Il répétait cette opération jusqu'à seize fois, ce qui prenait deux à trois mois , et au bout de ce temps la cire était presque aussi blanche que celle de nos abeilles domestiques. Je fls usage de bougies faites avec cette cire et j'en fus content; néanmoins je trouvai que leur lumière était beaucoup plus rougeque celle des excellentes bougiesque l'on vendait alors à Rio de Janeiro, qu'elle donnait beaucoup plus de fiunée et fondait plus facilement ; je dois ajouter que la cire indigène.

(1) Voyez mon Voyage dans le district des Diamants , etc., I, 1 cl saiv.

(2) A mon ârrirée h Rio de Janeiro , je tas parfaitement accneilli par le comte da Barca. C'était an homme de mérite dont les manières étaient eitrèmement distinguées, et qui s'exprimait en français avec une grande élégance. U était arrivé an Br^^sil arec le roi : lorsqu'il parvint an ministère , il avait nMdhearensement atteint on Age assez avancé » il ne jouissait plus d'une bonne santé , et il n'avait peu eu le temps d'apprendre h connaître le pays qu'il devait administrer.

bU RIO DE S. FRANCISCO. 165

quoique purifiée, conservait un goût amer. Il me serait impossible de dire à quelles abeilles appartenait la cire de Goyaz (i), mais je présume qu'elle n'était pas due à une espèce unique. Quant à celle qu'è cette époque on employait dans tout le Brésil , die venait d'Afrique; les bougies faites avec cette dernière étaient mal moulées et avaient une couleur jaunâtre, mais elles offraient une extrême dureté et elles ne coulaient point , ïbvs même que je travaillais dehors ou sous des ranchos ouverts.

Lorsque je passai pour la seconde fois à Villa Boa (du .20 au 27 juillet), les matinées étaient encore fraîches et les soirées délicieuses, mais, dans le milieu du jour, la chaleur devenait insupportable. Cette température si élevée n'avait, au reste , rien d'étonnant > car les mornes dont la ville est entourée arrêtent les vents qui pourraient rafraîchir l'air et ils reflètent les rayons du soleil.

On commençait alors à mettre le feu aux campos voisins

(1) 11 est difficile de croire que les abeilles de la partie mdridioDalc de <7oyaz ne soient pas, du moins pour la plupart, les mêmes que celles do Sertâo de Minas [Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et Minas Geraes, U, 371 et.suiv.). JVI. Garducr, qui , en se rendant de Piaahy aui Mines, a, passé par le nord-est de la province de Goyaz, dit que les abeilles sauvages y sont extrêmement communes , et il indique, par leurs noms vulgaires, dik-huit espèces de ces animaux, dont la plupart appartiennent, dit-il, au genre il/eflipon/z, lllig. Parmi les noms qu'il cite, cinq seulement , à la vérité, se retrouvent dans la liste que j'ai donnée des abeilles du Sertâo oriental de Minas ; mais la partie de Goyaz traversée par M. Gardner est beaucoup plus septentrionale que celle du Sertâo de Minas où j*ai voyagé ; la végétation n'y e^t pa^ la même, comme le prouvent les échantillons de plantes qu'a envoyés en Europe le naturaliste anglais , et il n'est pas impossible , d'ailleurs, que, dans des lieux aussi éloignés les uns des autres, -les mêmes insectes portent des noms différents (Gahdm., Travels, 327).

166 VOYAGE AUX SOUBCES

de la dlé de Goyaz. Comme j'ai déjà eu occMon de le dire, la Samme qui consume Therbe des pâturages a une couleur rougeMre et s'étend, pour T ordinaire, en lignes que l'on Yoit serp^iter de diverses mamères, laissant entre elles de petites interruptions détermfnées par la distance d'une touffe d'herbe à une autre touffe. Les mornes qui environnent la ville m'offrirent un soir un spectacle magnifique; ils semblaient illuminés par des rangées de lampions disposés [en différents sens; quelques parties restaient encore dans une obscurité profonde, d'autres étaient édairées par une vive lumière qui se reflétait sur la ville. Le lendemain , tout changea dès que le jour parut : une filmée rougeâtre remplissait l'atmosphère , le ciel avait perdu son brillant éclat et Ton respirait un air étouffant. Jusqu'alors on n'avait encore mis le feu qu'à une trèspetite partie des campas; mais tout le monde assure que, lorsqu'il y en a une plus grande étendue d'enflammés, la chaleur, déjà si forte à Villa Boa, ne peut plus se supporter. Je fus forcé de rester huit jours dans cette ville pour y faire faire différents ouvrages. Pendant tout ce temps, comme à mon premier voyage, je dtnai chez le gouverneur, je soupai et je déjeunai chez Raimundo, toujours comblé par eux de politesses et de marques d'égards (1).

(1) A tont ce que j'ai dit de la cité de Goyaz dans ce chapitre et dans le vingtième y j'ajouterai qu'elle' est aujourd'hui la résidence de Téréque du diocèse, comme elle devait être autrefois celle des prélats ; que râssembl(^e législative provinciale, composée de vingt membres, y tient ses sessions; que celle de 1835 a décrété des fonds pour y établir un hôpital ; que la comarca, aujourd'hui fort restreinte, dont elle est le cheflien, porte le nom de Comarca de Goyaz ; enfin que cette comarca comprend , outre le district propre de la cité, les anciens villages de Crixi, Pilar , Meiaponte et Jaragué , qui ont été érigés en villes ayant chacune

leur district ( MiLL. et Lop. de Mour., Dicc. Braz., 1 , 406, 407), mais qui , à ce chtogement , ne se sont probablement pas beaucoup enricbii. — Je dois faire obserrer que la ville de Jaragnâ ne se trouve pas au nombre de celles que BOf. Milliet et Lopes de Moura indiquent , à Tarticle Gayaz de leur dictionnaire, comme faisant partie de la comarca dont la capitale de la province est le chef-lieu ; cependant je n*hédite pas à la citer avec les autres , parce que , dans Tarticle Jaragud {Dicc, l, 527), ces messieurs disent positivement que ce lieu appartient à la eomarea de Goyaz.

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