CHAPITRE XXIV
COMMENCEMENT DU VOYAGE DE LA CITÉ DE GOYAZ A S. PAUL. — LE MATO GBOSSO. — UNE HABITATION MODÈLE. — LE VILLAGE DE BO&I FIM.
Tableau général du royage de Goyaz à S. Paal. ~ L^autear prend, pour se rendre de Villa Boa à Meiaponte , une antre route que celle qu^il arait déjà suivie. — Pays situé au delà d'As Areas. '— SUio dot Coqueiros. Le Palmier maca^ba. — Pays situé an delà de Coqueiros. França. — Peinture générale du Malo Grosso. — Manjolinho, — As Caveircu, Température.—Les fêtes de la Pentecôte.— Lo^oa Grande. Sécheresse. — Sitio de Gontalo Marques. — Une troupe de bohémiens. — La faxenda de M. Joaquih Altes de Ouvbira. Portrait du propriétaire. Description de sa maison, Comment il conduisait ses nègres. La sucrerie. Les machinés à séparer le coton de ses semences. Celle à râper le manioc. Excellent mode de culture. Débit des produits du sol. Exportation du coton. L'idée d'une monnaie prorinciale entier remeot absurde. L'auteur quitte la fazenda de Joaquim Alves. — Idée générale du pays situé entre Meiaponte et le village de Bom Fim. — SUio das Fumas. Négociation avec la maltresse de la maison. Sa grange. — Pays situé au delà de Furnas. — SUio da Forquilka. Ostentation d'argenterie. — Pays situé au delà de Forquilha. — Fazenda das Anlas. Marchands d'Araxâ. Le missionnaire. — Pays situé au delà de la Fazenda das Antas. — Changement de température. — Le hameau de Pyracanjuba.— Pays situé plus loin. — Le village de Bam Fim. Sa position. Ses rues; sa place; son église; ses maisons. Ses minières. Culture des terres. Débit facile des produits du sol. Poussière rouge. — La fêle de Notre-Dame de TAbbaye.
Je partis de Villa Boa avec T intention d'aller à S. Paul et de visiter ensuite les parties les plus méridionales du
Brésil. La capitale de la province de Goyaz est «ituée , comme je Tai dit, par te** W (i), et S. Paul Test par as*» 33' 30" (2) de latit . sud et 331 "" 2S' de iongit. , à compter du premier méridien de Ttle de Fer : or il peut y avoir approximativement i degré et demi, de Touest vers Test, entre le méridien de la première de ces deux villes et celui de la seconde; par conséquent, pour me rendre de Tune à Fautre, je dus me diriger vers le sud , en inclinant du côté de Torient. Je mis trois mois à faire ce voyage, me détournant presque uniquement pour aller, du vil|agede£omFtm, visiter les eaux thermales appelées Caldas Novas et Caldas Velhas, Je ne puis pas compter moins de 242 legoas (3) pour ce voyage, y compris le détour dont je viens dç parler ; je m'arrêtai vingt-trois jours et cheminai soixante-dix , ce qui fait, ferme moyen, un peu plus de 3 legoas et demie par jour, marche ordinaire des mulets chargés. Il me fallut trente-deux jours, en y comprenant la petite course de Caldas, pour sortir de la province de Goyaz. En quittant cette dernière, j'entrai dans la province de Minas Geraes, sur le territoire de laquelle je voyageai pendant douze jours, et enfin j'arrivai à celle de S. PayK Je traversai , dans la province de Goyaz, les trois villages de Meiaponte, de Bom Fim et de Santa Cruz (4) ; dans celle de Mina$, les quatre aldeas d'as Pedras, da Estiva, de Boa Vùta, de Santa Anna, et
{1} Voyez le chapitre iDtitulé Villa Boa ou la cUé de Goyaz. . (2) Selon d'autres, 24« 30' ou 23* 5'.
(3)'Luiz d'Aliocourt compte 212 kgocu par la rdute directe {Mem, viag,, Xii).
(4) Comme on Ta déjà yu, Meiaponte a été honoré du nom de ville par une loi provinciale du 10 juillet 1832, et , comme on le verra plus tard , Santa Cruz Ta été par une loi de 1835, et Rom Fim par une autre de 1836 (MiLL. et LoPBS DE MoURA, hicc. Draz.).
le village de Parinha Podrè; enfin, dans la province de S. Paal , les trois villages de Franea , Casa Branca et Mogiguaçu (1), puis les trois villes de Mogimirim, de 5. Carlos et de Jundiahy. La route a été tracée peu de temps après la découverte de Goyaz (année 1736) (2), et, par conséquent, elle date déjà de plus d'un siècle ; aussi est-on sftr de trouver un abri à la fin de cbacpie marche : cependant, jusqu'à la ville de Mogi, les campagnes sont d^rtes, sans culture, et , à la fin d'une journée fatigante, je n'avais pas, comme à Minas, la consolation de pouvoir m' entretenir avec un h6te hospitalier; car les colons diez lesquels on foit halte sont, pour la plupart, des hommes grossiers que le passage des caravanes met en défiance contre les voyageurs. Jusqu'au mois d'octobre, époque à laquelle j'entrai dans la province de S, Paul, la sécheresse fut excessive; je passai souvent des jours entiers sans apercevoir plus de deux ou trois fleurs , appartenant à des espèces communes; les coléoptères avaient disparu, les oiseaux devenaient rares ; j'étais dévoré par des nuées d'insectes malfaisants, et, forcé quelquefois de séjourner sur les bords d'une rivière malsaine , telle que le Rio Grande. Au mois d'octobre, les pluies commeucèrent à tomber, les pâturages à reverdir et à se couvrir de fljeurs (3) ; mais alors je me rapprochais du tropique, et la végétation n'é-
(1) Fraoca est dereane une yQle, sons le nom de Villa Franea do imperadOTf par an décret de rassemblée législative provinciale de S. Paul de 1836 : anjoard^hai Casa Branca est aussi une ville ( M ill. et Lopbs m M0DR4, Dicc, Braz.) ; Mogignaca soupire encore après le même bonheur.
(2) Voyez le voyage de MM. Spix et Martius (vol. 1) , ouvrage si plein de science et où les convenances s6nt si bien respectées.
(3) Voyez mon Aperçu (f un voya^fe dans rintérieur du BréiU , dans
DU RIO DE S. FRAIf CISCO. 171
tait plus aussi variée que celle de Minas Geraes. Je n'ai pas besoin de dire que, dans une étendue de plus de 7 degrés, passant des régions équinoiiales à un pays situé hors des tropiques, je dus trouver de grandes différences dans les détails de la végétation. Pendant très-longtemps, néanmoins , son ensemble ne m'en offrit aucune : c'étaient toujours des bouquets de bois et des campas parsemés d'arbres rabougris ; mais , parmi ces derniers , se montrent déjà, sur le territoire de Minas, d'autres campos seulement composés d'herbes. Bientôt je passai la limite des boritys; le capim frecha reparut pour caractériser de gras pâturages ; je finis par ne voir dans ces derniers absolument aucun arbre, et enfin, à une distance peu considérable de la ville de S. Paul , je rentrai dans la région des forêts : la Flore des sertoes du S. Francisco et du midi de Goyaz avait fait place à une autre Flore.
J'ai dit , au chapitre intitulé, Le i)illage de Corumbâ, les Montes Pyreneos, etc., que la route de S. Paul traverse Meiaponte; par conséquent, fêtais obligé de passer une seconde fois par ce village pour aller plus loin. Mais le chemin que j'avais suivi de Meiaponte à Villa Boa n'est pas le seul qui mène de l'un de ces lieux à T autre ; il en existe encore un moins fréquenté : ce fut celui que je choisis à mon retour, afin de voir un canton que je ne connaissais point encore (1).
n était déjà fort tard quand mes préparatifs furent achevés ; cependant je ne voulus point remettre au lendemain
les Mémoires du Muiéum , toI. IX, et V Introduction de mon ouvrage intHalé Histoire des plantes les plus remarquables, etc.
(1) Itinéraire approiimaUf de Villa Boa à Meiaponte par le chemin lo moins fréquenté :
mon départ de Villa Boa, pour qu*on n'eût pas une seconde fois rembarras d'aller fort loin chercher les mulets. Je pris d'abord la route que j'avais suivie pour me rendre à Ç. José et au Rio Claro, et j'arrivai, par un beau clair de lune, au lieu appelé As Areas, ou je couchai encore en plein air.
Après avoir fait environ 5 legoas depuis Villa Boa, je quittai , à Gurgulho, le chemin de l'Àldea de S. José, et, ayant doublé Textrémilé de la Serra Dourada opposée à la ville, je traversai , dans une direction différente, une vaste plaine. Là s'offrit à mes regards une agréable alternative de bouquets de bois, de campas parsemés d'arbres rabougris et d'autres campos où, ce qui est fort rare dans ce pays, il ne croît que des herbes ; je laissais derrière moi la Serra Dourada, et, vers ma droite, je découvrais les collines qui bornent la plaine.
J'avais fait S lieues depuis Areas lorsque j'arrivai sur les bords de la rivière Urubu, que j'ai déjà fait connaître (p. 61) ; je la traversai sur un pont en bois fort mal entretenu, comme le sont tous ceux de l'intérieur du Brésil.
A peu de distance de ce pont , je rencontrai une caravane qui se rendait de S. Paul à Matogrosso ; elle était com-
De la cité de Goyaz à Areas, eo pleio air 1 legoa.
— Sitio dos Coqaeiros , petite habitation. . . 21/2
— Mandipga, petite habitation 4
— Manjolinho, chaumière 5
— As Caveiras, chaiimîère 4
— Lagoa Grande, maison 3 1/2
— Sitio de Gonsalo Marques 3
— Fazenda de Joaquim Al ves, habitation. . . 5
— Meiaponte, village 1
29 legoas.
posée de plus de cent mulets chargés de diyerses marchandises. C'était la première qui , cette année-là , vtût directement de la. ville de S. Paul : on était alors au 28 de juillet.
Tous les campas que je traversai avaient été brûlés récemment ; le feu avait desséché les feuilles des arbres; une cendre noire couvrait la terre et, excepté dans les bouquets de bois, on n'apercevait pas la moindre verdure : cependant le ciel est, dans cette contrée, d'un azar si éclatant , la lumière du soleil est s^ brillante, que la nature semblait encore belle malgré sa nudité.
Ce jour-là, nous fîmes halte au 5t(to dos Coqueiros (la chaumière des cocotiers) , situé sur le bord d'un ruisseau , au milieu d'une multitude de Palmiers. Ces derniers ne diffèrent point de ceux que j'avais déjà vus dans les bois voisins du Rio dos Pilôes, et dont j'ai déjà parlé au chapitre précédent. Comme je l'ai dit, on les nomme, dans le pays, macauba : ma description prouve qu'ils ressemblent beaucoup à une espèce du même nom qui croit dans le Sertâo du S. Francisco , VAcrocomia sclerocarpa , de Martius (1) ; cependant je ne saurais croire que les deux arbres soient identiques.
Au delà du Sitio dos Coqueiros, je traversai un pays plat qui, jusqu'au lieu appelé França (France), présente un vaste pâturage parsemé d'arbres rabougris, mais où, plus loin, s'élèvent quelques bouquets de bois. La chaleur était excessive, et, dans les campos qui n'avaient pas encore été incendiés, on ne voyait qu'une herbe entièrement desséchée, d'une couleur grisâtre.
(1) Voyez mon Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et Minas G'eraes, II, 377.
Je ne sais si França peut espérer la destinée brillante que son nom semble annoncer; mais, lors de mon voyage, ce n'était encore qu'une réunion de qudques chaumières. Nous y demandâmes le chemin , on nous l'enseigna mal ; nous nous égarâmes et fûmes fort étonnés d*arriver à Mandinga, cette chaumière où environ un mois plus t6tf avab vu célébrer la fête de S. Jean (4). J'y couchai encore une fois.
Le lendemain , je rentrai dans la route que j'avais quittée. Après avoir fait environ 2 legoa$^ parcourant un pays très-plat, où le chemin est superbe, comme il l'avait été la veille , j'arrivai au Moto Grosso que j'ai déjà fait connaître (2). Jusque-là j'avais traversé des campos parsemés d'arbres rabougris. Un peu avant la forêt, les arbres du ccanfo sont un peu plus élevés et plus rapprochés les uns des autres ; cependant la transition d'un genre de végétation à l'autre est ici presque aussi brusque que vers le Sitio de Lage, autrement de Dona Maria (3).
Je marchai dans le Mato Grosso pendant cinq jours, «n y comprenant celui où j'y entrai, et j'y fis i8 Ugoa$ et demie. Le chemin, si beau auparavant, devint, dans cette forêt, extrêmement difficile; ce n'était plus qu'un sentier étroit, sans cesse embarrassé par des branchages et des troncs renversés. Toute la partie de la forêt que je parcourus dans ce second voyage présente une végétation beaucoup moins vigoureuse que celle du voisinage de Lage. Du reste, les terres du Mato Grosso ressemblent, en beaucoup
(1) Voyez le chapitre intitulé , Les villoffet de Jaragud , iFOurê Fino, de Ferreiro,
(2) Idem.
(3) Idem.
d'endroits» à celles qui, dans les Minas Novas, produisent un coton d* une qualité si fine (i) ; elles sont meubles , trèsfavorables à la culture, et, comme je Tai dit ailleurs, le maïs j rend 200 pour 1 ; les haricots de 40 à 50. H paraît qu'on a commencé depuis longtemps à foire des plantations dans cette forêt ; car, en plusieurs endroits, on voit de grands espaces, uniquement couverts de capim gardura, plaùte qui, comme on sait, est l'indice certain d'anciens défrichements. Il s'est établi au milieu du Mato Grosso un grand nombre de colons qui vendent leurs denrées à Tilla Boa, mais qui , ayant sans doute commencé sans posséder la moindre chose et n'étant aucunement favorisés par l'administration, restent extrêmement pauvres. Le troisième jour de mon voyage dans ces bois, je passai, au lieu q)pelé Poii^o Alto ou Pausocd (halte élevée) , devant une maison qui méritait ce nom ; mais, jusqu'alors, je n'avais vu qu'une demi-douzaine de chaumières qui, plus misérables que les cabanes des Coyapôs, n'avaient pour murailles que de longs bâtons rapprochés les uns des autres, entre lesquels devaient nécessairement pénétrer le vent et la pluie. Lors de mon voyage, une partie des arbres de la forêt avaient presque entièrement perdu leurs feuilles > et, excepté, je crois, quatre espèces d'Acanthéeset la Composée appelée vulgairement assapeixe fruanco, toutes les plantes étaient sans fleurs ; les tiges du capin^ gardura étaient complètement desséchées, et, connue l'air ne circule point dans les endroits découverts et topt entourés de bois où croU cette plante, on y ressentait une chaleur insuppôrta-
(1) Voyage dans les prooincts d^Rio de JanHro H de Minas Geraes, Il j 106.
176 VOYAGE AUX SOUKCES
ble. La terre était restée si longtemps sans être humeclée, que les pourceaux et les bêtes à cornes ne marchaient pont autour des habitations sans faire voler des tourbillons de poussière : partout on se plaignait de manquer d^eau ; plusieurs ruisseaux étaient à sec, et dans beaucoup d'endroits on ne pouvait faire mouvoir la manjola pour avoir de la farine.
De Mandinga, j'allai coucher à Manjolinho^ Tune de ces chaumières dont j*ai parlé tout à Theure. Le propriétaire de cette misérable demeure ne portait que des haillons ; mais il fut pour moi d'une politesse extrême.
La chaumière d'As CaveiraSj où je devais faire halte, i 4 legoas de Manjolinho, n'avait également que des perches pour murailles, et elle était si petite, que tout mon bagage n'aurait pu y tenir : il fallut donc me résigner à coucher encore une fois dehors. La nuit fut extrêmement firoide, la rosée fort abondante, et, quoique j'eusse fait placer mon lit auprès du feu , il mè fiit presque impossible de dormir. Au lever du soleil , le thermomètre n'indiquait que 4- 3* Réaumur; mais presque aussitôt nous éprouvâmes une chaleur excessive, et , à 3 heures après midi , nous avions encore -f- 2©*.
Nous étant remis en marche, nous passâmes devant l'habitation de Pousoal ou Pouso Alto, dont j'ai déjà parlé, et près de laquelle une grande étendue de terrain couvert de capim gordura indiquait de très-anciennes cultures. Cette habitation appartenait sans doute à un homme aisé, car il me fit servir de l'eau, que j'avais demandée à sa porte, dans un de ces grands gobelets d'argent attachés k une chatne de même métal , qui sont un objet de luxe dans l'intérieur du Brésil.
Ce jour-là , je rencontrai dans la forêt une troupe de gens à cheval» conduisant des mulets chargés de provisions ; parmi eux , Tun portait un drapeau, un autre tenait un violon , un troisième un tambour. Ayant demandé ce que tout cela signifiait, j'appris que c'était une foKa, mot dpnt je vais donner Texplication.
J*ai déjà eu occasion de dire ailleurs que la fête de la Pentecôte se célèbre dans tout le Brésil avec beaucoup de zèle et des cérémonies bizarres (i). On tire au sort , à la fin de chaque fête, pour savoir qui fera les principaux frais de celle de Tannée suivante, et celui qui est élu porte le nom d'Empereur (Imperador). Pour pouvoir célébrer la fête avec plus de pompe et rendre plus splendide le banquet qui en est la suite indispensable, l'Empereur va recueillir des ofirandes dans tout le pays, ou bien il choisit quelqu'un pour le remplacer. Mais il n'est jamais seul quand il fait cette quête; il a avec lui des musiciens et des chanteurs, et, lorsque la troupe arrive à quelque habitation, elle fait sa demande en chantant des cantiques où se trouvent toujours mêlées les louanges du St.-Esprit. Les chanteurs et les musiciens sont ordinairement payés par l'Empereur; mais très-souvent aussi ce sont des hommes qui accomplissent un vœu, et, lors même qu'ils reçoivent une rétribution, elle est toujours fort modique, parce qu'il n'est personne qui ne croie faire une œuvre très-méritoire en servant ainsi l' Esprit-Saint. Ces quêtes durent quelquefois plusieurs mois, et c'est aux troupes d'hommes chargés de les faire que Ton donne le nom de folta. Comme ohaque paroisse , chaque succursale
(1) Voyez moD Voyage datu les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes, II , 236.
178 YOTAGE AUX SOURCES
est bien aise d'attirer beaucoup de monde , la (été ne se célèbre pas le même jour partout : ainsi la folia que Je rencontrai dans le Mato Grosso appartenait à la petite chapelle de CurrcdinhOf près de Villa Boa , dont la f&te ne devait se faire que le 42 du mois d'août.
Au delà du Pousoal , je passai le ruisseau de Lagoinha (petit lac) , qui sépare la paroisse et la justice de Villa Boa de la juridiclion de Meiaponte. Je reconnus^ dans le lointain , la Serra de Jaraguâ» que j'ai déjà fait connaître»
Tout près du ruisseau de Lagoinha , je fis halte , au lieu appelé Lagoa Grande (grand lac), chez un serrurier qui me permit de placer mes effets dans son atelier. Auprès de la maison est le lac auquel elle doit son nom ; mais alors on n'y voyait pas une seule goutte d'eau, tant les pluies, crtte année-là, avaient été peu abondantes.
A 3 legooê et demie da Lagoa Grande, je fis balte à la chaumière appelée 5iiîo do Gomalo Mor^ptu (nom d'homme).
Le lendemain, je commençai à apwcevoir, dans le lointain, les montagnes voisines de Meiaponte. J.e continuais totyours à parcourir le Mato Grosso; mais, sur une cdte aride et pierreuse, je ne vis plus que des arbres rabougris dispersés au milieu des herb^, absolument comme dans les plus vastes camfoê. Cette sorte de végétation indique toujours des terrains moins bons, plus sacs ou plus exposés à l'action des vents.
Au delà de Gonsalo Marques, je vis dans la forêt plusieurs troupes d'hommes qui, dès Je premier moment, me parurent appartenir à une autre sous-race que les descaidants des Portugais. Tous avaient les dieveux longs, tandis que les Brésiliens portent des cheveux coupés; leur
DUIUO DE s. FRANCTSCO. 179
flgure ^ait plus ronde que celle de ces derniers, et leurs youi plus grands; leur teint était basané, sans offrir cette nuance de jaune qui se fait remarquer chez les mulâtres. Je leur adressai la parole; ils me répondirent avec un accent trainant et nasillard , me débitant des phrases d'une politesse servile, qui ne sont point en usage chez les Portugais : c'étaient des bohémiens. Quoique le gouvernement ait rendu des ordonnances contre les hommes de cette caste (i), il y en a encore beaucoup qui errent par troupes dans T intérieur du Brésil, volant, par ou ils passent, des codions et des poules ; cherchant à foire des échanges, principalement de chevaux et de mulets, et trompant ceux qui traitent avec eux. Quand il leur natt un enfant, ils invitent un cultivateur aisé k être parrain et ne manquent pas de tirer de lui quelque argent; ils vont ensuite, plus loin, faire fai même invitation à un autre colon, et répètent le baptême autant de fois qu'ils trouvent des parrains généreux. Quelques-uns, cependant, ont formé des établissements durables et cultivent la terre. Il en était ainsi de ceux que je rencontrai daas le Mato Grosso; il y avait déjà plusieurs années qu'ils s'étaient fixés dans ee canton; le commandant de Meiaponte, de qui ils dépendaient, m'assura, pkts tard.
(1) « Par «ne biiarrerie iacoDcevable, dit M. de Freycinet, le foorerDement portugais tolère cette peste pabliqae (Voyage, Vranie, historique, 1 , 197). » L*administratioo fraoçaise ne repousse pas noo plus les bohéitiieiis; car, depuîBbieo des années, iVen ensie, k Montpellier, uo cetftaia nembie, et il est difficile de derioer ce qu*il y a ^e binvre dans cette tolérance. On doit faire des efforts pour incorporer ces hommes dans la société chrétienne et les punir quand ils violent les lois ; maie, puisqu'ils existent, il faut bien qu'ils soient quelque part, et poarqvai ne les 8oafKrait>en pat comme on sonflfre les Juifrr
qu'ils se conduisaient bien , qu'ils remplissaient leurs devoirs de chrétiens , mais que, malgré ses défenses , ils revenaient encore de temps en temps à leur goût pour les échanges.
À 5 lego€u de Gonsalo Marques, je fis halte à la fazenda du commandant de Meiaponte, M. Joaquih Alves de OlivEiBA, pour lequel le gouverneur de la province m'avait donné une lettre de recommandation, et dont il m'avait fait un grand éloge. Je fus parGaitement reçu de lui , et je passai quelques jours dans son habitation.
M. Joaquim Alves de Oliveira était l'artisan de sa fortune et en possédait une considérable. Il avait été élevé par un jésuite, et il parait qu'il avait puisé à cette école cet esprit d'ordre et de discrétion qui le distinguait si essentiellement parmi ses compatriotes. D fit d'abord le commerce; mais, comme il avait plus de goût pour l'agriculture, il finit par renoncer presque entièrement aui afiaires mercantiles : cependant il se livrait encore à des spéculations commerciales quand il en espérait un bénéfice |de quelque importance; ainsi, lors de mon voyage, il venait d'envoyer son gendre à Cuyab&, avec une caravane très-considérable, chargée de diverses marchandises. Mais le commandant de Meiaponte ne parlait jamais de ses afiaires & qui que ce fût, et personne ne savait s'il avait gagné ou perdu dans ses entreprises. De tous les Brésiliens que j'ai connus, c'est peut-être celui auquel j'ai trouvé le plus de haine pour l'oisiveté : j'accorde à mes hôtes, me disait-il en riant, trois jours de repos; mais, au bout de ce temps, je me déchaîne sur eux d'une partie de la surveillance de ma maison. La conversation de Joaquim Alves annonçait un grand amour pour la justice et de la religion sans petitesse ; c'était un
homme de beaucoup de sens , d'une simplicité parraite et d'une bonté extrême.
La fdzenda de Joaquim Àlves, créée par son propriétaire, n'avait d'autre nom que le sien (1); c'était bien certainement le plus bel établissement qui existAt dans toute la partie de Goyaz que j'ai parcourue. Il y régnait une propreté et un ordre que je n'ai vus nulle part. La maison du maître n'avait que le rez-de-chaussée; on n'y voyait rien de magnifique, mais elle était très-vaste et parfaitement entretenue. Une longue varanda (2) s'étendait devant les bâtiments et procurait, à tous les instants du jour, de l'ombre et un air libre. La sucrerie, qui tenait à la maison du mattre, était dii^osée de manière que, de la salle à manger, on pût voir ce qui se faisait dans le bâtiment où étaient les chaudières, et de la varanda ^ ce qui se passait dans le moulin à sucre. Cette dernière donnait sur une cour carrée. Une suite de pièces, la sellerie, l'atelier du cordonnier, celui du serrurier, l'endroit où l'on mettait tout ce qui est nécessaire aux mulets, enfin les écuries prolongeaient les bâtiments du mattre et donnant, comme ces derniers, sur la cour, formaient un de ses côtés. Un autre côté était formé par les cases des nègres mariés, séparées les unes des autres par des murs, mais placées sous un même toit qui était couvert en tuiles. Des murs en pisé fermaient la cour des deux autres côtés.
Toute cette maison avait été, dans l'origine, si parfaitement montée, que le mattre n'avait, pour ainsi dire, plus
(1) Mattos appelle cette belle habitatioo Engenho (sucrerie) de S. Joaquim ; elle aura sans doute reçu ce nom postérieurement h Fépoque de mon voyage.
(2) J'ai décrit ailleurs ces espèces de galeries ouvertes sur le devant.
besoin de donner aucun ordre : chacun savait ce qu'il avait à faire et se rangeait de lui-même à la place qu'il devait occuper. Pour se faire comprendre, le commandant de Meiaponte pouvait se contenter de dire une seule parole ou même de faire un geste. Au milieu de cent esclaves^ on n'entendait pas un seul cri; on ne voyait point de ces hommes empressés qui vont, qtii viennent » et dont les mouvements, sous l'apparence de l'activité, n'indiquent réellement que l'embarras de savoir à quoi s'occuper; partout le silence, Tordre et une sorte de tranquillité en harmonie avec celle qui règne dans la nature sous ces heureux climats. On aurait dit qu'un génie invisible gouvernait cette maison ; le maître restait tranquillement assis sons sa vor randa , mais il était aisé de voir que rien ne lui échappait, et qu'un coup d'œil rapide lui suffisait pour toat apercevoir.
La règle que s'était faite Joaquim Alves dans la conduite de ses esclaves était de les nourrir abondamment, de les habiller d'une manière convenable, d'avoir le plus grand soin d'eux quand ils étaient malades et de ne januûs les laisser oisifs. Tous les ans, il en mariait quelques*uns; les mères n'allaient travailler dans les plantations que quand les enfants pouvaient se passer d'elias, et ahMTs ils étaient confiés à une seule femme qui prenait soin de tous. Une sage précaution avait été prise pour prévenir, autant que possible, les jalousies, le désordre et les rixes; c'était d'éloigner beaucoup les cases des nègres célibataires de celles des hommes mariés.
La journée du dimanche appartenait aux esclaves; il leur était défendu d'aller chercher de l'or, mais on leur donnait des terres qu'ils pouvaient cultiver à leur profit.
Joaquim AlVes avait établi, dans sa propre maison, une vendu où ses nègres trouraient les différents objets qui sont ordinairement du goût des Africains, et c'était le coton qui serrait de monnaie ; par ce moyen , il éloignait de ces hommes la tenteition du toi; il les eicitait au travail en leur donnant un grand intérfet à cultiva, 0 les attachait au pays et à leur mattre, et en même temps il augmentait les produits de sa terre.
Pendant que j'étais chez le commandant de Meioponte, je visitai les différentes parties de son établissement; Tétable à porc, les granges, le moulin à farine, Tendroit où l'on rApait les racines de manioc, celui où était placée la machine destinée à séparer le coton de ses graines, la filature, etc. , et partout je trouvai un ordre et une propreté remarquabl^. Les fourneaux de la sucrerie n'avaient point été construits d'après les principes de la science moderne, mais on les chauffait par le dehors, ce qui rend moins pénible, pour les travailleurs, Topération de la cuite. Un tambour horizontal que F eau mettait en mouvement fiiisait tourner douze de ces petites machines appelées discaroça" dores y qui servent à séparer le coton de ses semences (1). C'était ^[alement T eau qui faisait mouvoir la machine è rAper le manioc dont je vais donner la description. Le bâtiment où était placée la rApe s'élevait sur des poteaux ; audessous de son plancher, entre les poteaux, l'eau, apportée par un conduit incliné, frappait une roue horizontale et la Gûsait toivner ; l'axe de la roue traversait le plancher de
(1) Voyez la description de ces petites machio^j^tâes tambours dont je parie ici , dans mon Foyof e éonê les provinces de Rio 4e Mmeiro et de Minas Geraes, yol. 1, 406; U, 91.
la pièce supérieure et s*y élevait jusqu'à hauteur d'appui; à son extrémité était flxée une autre roue horizontale dont le bord était revêtu d'une râpe en fer-blanc; l'aie et la seconde roue étaient encaissés entre des planches qui formaient un prisme quadrangulaire» dont chaque côté offrait une échancrure répondant à la râpe; quand la roue tournait, quatre personnes à la fois présentaient des racines de manioc à la râpe, et, comme elles les appuyaient dans les échancrures des planches du prisme, leurs bras ne pouvaient les faire vaciller, et l'action de la machine n'était jamais interrompue.
Le commandant de Meiaponte avait renoncé, pour une partie de ses plantations, à la manière barbare de cultiver la terre qu'ont généralement adoptée les Brésiliens; il faisait usage de la charrue et fumait son terrain avec de la bagasse (i) : par ce moyen, il n'était point obligé d'incendier, chaque année, de nouveaux bois ; il replantait la canne dans la même terre et conservait ses plantations près de sa maison, ce qui rendait sa surveillance plus facile et économisait le temps de ses esclaves. Il vendait à Meiaponte et à Villa Boa son sucre et son eau-de-vie; mais il cultivait le coton pour en faire des envois à Rio de Janeiro et à Bahia. C'est lui qui, le premier, avait donné, comme je l'ai déjà dit, l'utile exemple de ces exportations, et cet exemple avait été suivi par plusieurs autres colons. Lors de mon voyage, il avait le projet d'étendre encore davantage la culture du cotonnier sur son habitation, et il voulait établir, dans le village même de. Meiaponte, une machine pour sé-
(1) La bagasse est la canne à sucre qui a passé entre les cylindres et dont le jus a été eiprimé.
parer le coton de ses graines, ainsi qu'une filature où il comptait employer les femmes et les enfants sans ouvrage. Dépouillé de ses semences, le coton du pays, dont la qualité est fort belle, s'achetait alors, sur les lieux, 3,000 reis (18 fr. 75 c.) Tarrobe (1) ; le transport de Meiaponte à Bahia était de 1 ,800 reis (li fir. 25 c) par arrobe, ou de S^OOO reis (12 fr. 50 c.) jusqu'à Rio de Janeiro (2), et il y avait un bénéfice si assuré à faire des envois à ces prix, que Joaquim Alves avait offert sans hésitation à tous les cultivateurs du pays de leur prendre leur coton à raison de 3,000 reis. En signalant une denrée que Ton pouvait exporter avec avantage, le commandant de Meiaponte faisait entrer ses compatriotes dans une voie nouvelle; il montrait ce qu'il fallait faire pour arracher son malheureux pays à l'état de misère ou l'a plongé l'extraction de l'or mal dirigée. Tandis qu'il agissait, plusieurs de ses concitoyens soutenaient qu'il n'y avait de salut, pour la province, que dans la réalisation d'une idée absurde émise par Luiz Antonio da Silva e Sousa (3) : pour arrêter la décadence qui , chaque jour, faisait des progrès, il fallait, disaient-ils, empêcher l'or de
(1) L*arrobe de Rio de JaDeiro , seloo réyalaation de M de Freycioet et de M. Verdier, vaut 14 kilog. 74560.
(3) Si Joaquim Alves troa?ait h expédier h de si bas prix, c*est qa*il o*y arait aucune demande de chargement de Goyaz pour Rio de Janeiro ; le prix de Rio de Janeiro h Goyaz était bien plus élevé, comme on peut le voir au chapitre de cet ouvrage intitulé , Voyage (TAraœd à Paracaiû (vol. 1, 259). L'augmentation de la quantité de coton à expédier aura fait sans doute hausser les frais de transport; mais Us n'auront pu dépasser certaines limites, parce qu'alors il n'y aurait pas eu d'exportations possibles, et que les muletiers eux-mêmes étaient fortement intéressés h ce qu'eUes continuassent.
\Z) Memoria sobre o deseobrimento, etc., da capilania de Goyaz.
186 VOYAGE AUX SOUftCES
sortir du pays, en créant nne monnaie provinciale, a Mais, pouvait-on leur répondre, si cette monnaie n*est point une valeur métallique, ou n*est pas échangeable k voloûté contre une valeur métallique, il n'est pas de pnissance humaine qui puisse lui donner quelque crédit. Si , au contraire, la monnaie est de cuivre, d'or on d'argent, elle sortira de votre province, malgré les plus rigoureuses défenses, comme For en poudre en sort tous les jours; mais an delà de vos limites on la prendra seulement pour sa valeur intrinsèque , et les négociants de votre pays vendront leurs marchandises à des prix qui les dédommageront de la perte (1). L'or altéré qui circule à Goyaz peut déjà être conndéré comme une sorie de monnaie provinciale, puisqu'il ne peut avoir cours ailleurs, et, quand le commerçant l'exporte, il est obligé de le réduire à sa véritable valeur en le nettoyant» puis il proportionne ses prix à la diminution qn*il a éprouvée. »
Après tant de journées aussi ennuyeuses que fatigantes, passées au milieu des déserts, j'étais heureux de me trouver dans une maison qui réunissait toutes les commodités que le pays peut offrir, où je jouissais d'une entière liberté, et dont le propriétaire, homme éclairé, était pour moi plein de bienveillance. Le temps que je passai chei Joaquim Alves fut employé très-utilement. Mes gens firent nne superbe chasse sur les bords d'un petit lac voisin de Vhabitation ; moi , je rédigeai une partie des renseignements que
(1) C'est ce qui a dû Décessaireroent arriver pour ft monDaie de enivre que le gouveruement provincial a introduite dans le pays de Goyai, et à laqueUe on a donné une valeur fictive (voyex le dnpitre inlitalét Tableau général de la prorince de Goyaz, vol. 1, 341).
DU RIO DE S. FRANaSCO. 187
j'avais pris sur plusieurs sujets, et j'en puisai de nouveaux dans la conversation de mon bâte (1).
Je quittai la Fazenda de Joaquim Alves plein de reconnaissance pour Teicellent accueil que m'avait fait le propriétaire, et me dirigeai vers Meiaponte, éloigné d'environ i lieue.
Je parcourus, jusqu'au village, un pays montueux parsemé d'arbres rabougris, et ne revis plus le Mato Grosso.
A partir de Meiaponte , je rentrai dans le véritable cbemin de Goyaz è S. Paul. Le premier village où je passai est celui de BomFtVn, situé à 18 legoas de Meiaponte. Dans tout c^ espace, le chemin est superbe; le pays, d'abord montagneux, flnit pas devenir simplement ondulé. La campagne offre toujours une alternative de bois et de campos parsemés d'arbres rabougris, les mêmes qui croissent dans le Sertâo de Minas. Amesureque la saison avançait, la sécheresse devenait plus grande et la vue des campos était d'une tristesse mortelle. Dans ceux que l'on avait nouvellement incendiés (queimadas) y on n'apercevait sur la terre qu'une cendre noire, et les feuilles qui restaient aux arbres étaient complètement desséchées; partout où on n'avait pas encore mis le feu, rherbe avait une couleur grise, et les arbres épars au milieu d^elle, ou étaient entièrement dépouillés, ou n'avaient plus qu'un feuillage jaunissant.
(1) Depuis la révolatioo qai a changé la face da Brésil, Joaquim Alves de Oliyeira a été uommé député à l'assemblée législative générale du Brésil; mais il n*a point accepté cet honneur. Non-seulement cet homme généreux a formé une pharmacie pour les pauvres de son district, mais encore il a doté la ville de Meiaponte d*une bibliothèque publique et d*une imprimerie. 11 lui avait été prédit qu'on se servirait de cette dernière contre Itii-mème, et , effectivement , on n*a pas tardé h chercher h le noircir dans un libelle plein de calomnies (Mattos, let'n., 1, 129, 151 ; H, 341 >.
J'aurais vaineinent cherché à découvrir quelque trace de culture; ici comme ailleurs, c'est dans les fonds que Ton a coutume de planter, et les seules queimadas m'annonçaient le voisinage des habitations (1).
À 3 îegoas de Meiaponte, je fis halte au SUio dos Fwmas (la chaumière des cavernes) , qui se composait de quelques petits bâtiments épars et à demi ruinés, construits dans un fond.
Avant que j'arrivasse, la maîtresse de la maison, dont le mari était absent, avait voulu donner à mes gens une chambre fort petite et d'une saleté extrême. Ds avaient demandé qu'on leur permit de s'installer dans la grange; cette légère faveur ne leur avait pas été accordée. A mon arrivée, je réilérai la même demande; mais, si j'obtins ce que je sollicitais, ce fut seulement après bien des prières et des pourparlers. Je ne vis cependant point celle à qui j'avais affaire; elle envoyait sa négresse me porter ses réponses, mais je l'entendais jeter les hauts cris au fond de sa maison, et, à chaque fois que l'esclave paraissait, elle ne manquait pas de me dire que sa maîtresse voulait que je susse qu'elle était bien légitimement mariée et méritait toute sorte d'é-
(1) Itinéraire approximatif de MeiapoDte aa viUage de Bom Fim : De MeiapoQte aa Sitio das Furnas, maisonnettes 3 Iegoas.
— Sitio da Forquilha , maisonnette. ... 41/2
— Fazenda das Antas, habitation 3
— Pyracanjuba, hameau 4 1/2
— Bom Fim, village. . 3
18 Iegoas.
Mattos n'évalue qu'à 17 Iegoas la distance de Meiaponte k Bom Fim, et Luiz d'Alincourt ne la porte qu'à 15 Ce dernier chiffre est , sans au cun doute, inexact; car il y a certainement plus de 1 lieue de Meiaponte à Furnas, et d'Alincourt n'en admet qu'une {Mem. Ktag., 114).
gards. Cette recommaDdation, tant de fois répétée, indiquait assez ce que sont les mœurs de ce pays ; il faut que le mariage y soit bien rare, puisqu'on s'en fait ainsi un titre d'honneur.
Quoi qu'il en soit, la faveur de coucher dans la grange ne méritait assurément pas qu'on la fit valoir autant, car nous y étions horriblement mal. A chaque pas que nous faisions, les épis de maïs , répandus sur la terre , roulaient sous nos pieds et amenaient quelque chute ; les malles qui nous serraient, à toutes les haltes, de tables et de sièges étaient si mal assurées, que nous ne pouvions nous asseoir dessus, et, si quelque objet nous échappait des mains, il fallait perdre un temps infini à le chercher au milieu du maïs.
En quittant le Sitio das Fumas, nous traversâmes un bois, et, montant toujours, nous finîmes par nous trouver sur un plateau élevé, couvert d'herbes et d'arbres rabougris. Dans œt endroit, une vue d'une immense étendue s'ofirit à nos regards : nous distinguions, d'un côté, la Serra Dourada, et, de l'autre, les Montes Pyreneos avec leurs pointes pyramidales. Ce plateau se continue, dans un espace de S legoas et demie, jusqu'au Silio dos Abrantes.
Là est une vallée couverte de bois où coule le Rio Capi-^ varky (rivière desCabiais) (1), sur le bordduquel je vis une sucrerie assez considérable pour le pays. Le Rio Capivarhy est un des affluents de la rive droite du Rio Corumbà dont j'ai déjà parié (3).
<1) U existe des rivières du même nom dans les prorinces de Rio Grande, de S. Paul, de Sainte-Catherine, de Minas Geraes, etc., ce qui prouve que les cabiais étaient jadis très-conununs dans le Brésil. On peut écrire aussi Capibar'hy.
(2; MM. Milliet et Lopes de Moura disent que les voyageurs tra?er-
190 VOYAGE AUX SODftCES
Un peu avant d'arriver aux Abranies, je me trompai de chemin; mais heureusement j'aperçus un homme qui me remit, avec une extrême complaisance, dans la véritable route. Durant toute cette journée, qui fut de 4 legoas et demie, je ne rencontrai pas d'autre personne, et entendant je suivais le chemin le plus fréquenté de la province de Goyaz.
Ce jour-là nous fîmes halte à une maison qui, comme toutes celles de ce pays, était en asseï mauvais état, et qui portait le nom de SUio da ForquHha (petite habitation de la fourche). Cette maison, près de laquelle je retrouvai le Rio Capivarhy, appartenait à des femmes blanches; elle ne se cachèrent point à notre hspeci et furent beaucoup plus polies que celle de Fumas.
Peu de temps après moi arrivèrent à Forquilba deux propriétaires aisés de Meiaponte qui se rendaient à Bom Fim pour assister à une fête qu'on était sur le point d'y célébrer. Suivant l'usage généralement adopté par les gens riches, ils étaient suivis d'un négrillon qui, à cheval comme eux, portait à son cou un grand gobelet d'argent suspendu à une chaîne de même métal; leurs éperons étaient d'argent; des bandes d'argent serraient les retroussis de leurs bottes ; des plaquies d'argent garnissaient les brides de leurs chevaux; enfin un grand couteau à manche d'argent était enfoncé dans une de leurs bottes. Cette ostentation d'argenterie est générale, et, la plupart du temps, les gens qd étalent tout ce luxe, quand ils font une visite à cheval ou vont en voyage, n'ont pas un seul meuble dans leur maison.
sent le Rio Capivarhy dans des pirogues {Diec, I, 238). Ce sera peutêtre dans la saison des pluies.
Au delà de Forquilba, dans quelques endroits où la terre était moins rouge qu' ailleurs > les pâturages ne se composaient que d'herbes et de sous-arbrisseaux, ce qui , à Goyaz est une véritable rareté. Dans un espace de 7 à 8 legoaa^ depuis Forquilha jusqu'au hameau de Pyracanjubay dont je parlerai tout à Theure, la campagne» brûlée par Tardeur du soleil, avait à peu près Taspect que présente le Gatinais vers la mi-octobre, lorsque toutes les récoltes ont été faites et que la mauvaise saison approche.
A 3 legoas de Forquilha, je fis halte à la Fazenda dos Antas (des tapirs), située au-dessus de la rivière du même nom {Rio da^ Antds) , encore un des affluents du Rio Corumbâ. Cette fazenda était une sucrerie qui me parut en fort mauvais état, mais d'où dépendait un rancho très^propre et fort grand ^ sous lequel nous nous établîmes.
Comme celui d'Areas, dont j'ai parlé dans un des chapitres précédents (1), ce rancho était entouré de gros pieux de la hauteur d'un homme, qui formaient une espèce de muraille et préservaient les voyageurs de la visite fort importune des chiens et des pourceaux.
Ce fut sous ce hangar que je trouvai ces marchands d'Araxà dont j'ai déjà eu occasion de dire quelques mots ailleurs (2). Ces hommes parcouraient les fazmdas avec des couvertures, du plomb pour la chasse et d'autres objets qu'ils échangeaient contre des bètes à cornes. Us devaient emmener ces bestiaux, les laisser engraisser dans les excellents pâturages de leur pays, et ensuite les vendre aux marchands de la comarca de S. Joâo d'El Rei qui, comme on
(1) Voyez le chapitre inlimlé , Le vilUxge de Jaraguâ; celui ctOuro Fino , celui de Ferreiro ; vol. U , 56.
(2) Chapitre intitulé, Tableau général de la province ; vol. I, 362.
l'a déjà vu (1), se transportent, tous les ans, dans le canton d'Àraxâ pour y acheter du bétail.
Le propriétaire de la Fazenda d' Antas me parla beaucoup du missionnaire capucin qui faisait alors le sujet de toutes les conversations. Quelques ecclésiastiques s'étaient vivement élevés contre l'empressement que le peuple mettait à suivre le P. Joseph , à se confesser à lui , à écouter ses exhortations. Il est très-vrai que les prêtres du pays, quand il leur arrivait de monter en chaire, prêchaient la même doctrine que lui , mais il s'en fallait qu'ils eussent la même conduite. La comparaison avait fait faire de ce digne rdigieux un prophète et un saint opérant des miracles. On assurait qu'il avait prédit qu'il pleuvrait dans le courant du mois d'août, et il me fut impossible de persuader à mon hâte que je connaissais assez le missionnaire, avec lequd j'avais passé plusieurs jours, pour être bien assuré qu*il n'avait pas tenu ce langage.
Après avoir quitté la Fazenda das Antas, je vis quelques campas où la terre, d'un gris jaunâtre , ne produit que des arbres peu nombreux qui appartiennent aux espèces ordinaires et atteignent à peine la moitié de leur hauteur accoutumée, déjà pourtant fort peu considérable.
Je fus bien plus surpris d'apercevoir des bouquets de bois sur quelques hauteurs , car on n'en trouve ordinairement que dans les fonds. Mais, si , en général, il existe, dans le Brésil, une coïncidence entre la nature du sol, l'exposition des lieux, les mouvements de terrain et telle ou telle sorte de végétation, on rencontre pourtant des exceptions dont il est impossible de se rendre compte (S).
(1) Voyez le chapitre intitulé, Araœd et ses eaux minérales.
(2) Voyez ce que j*ai écrit h ce sujet dans ibod Voyage dans les pro-
Entre la Fazenda das Antas et Pyracanjubay dans un espace de 4 legocu et demie , je passai devant une petite sucrerie dont le moulin n'était pas même abrité par un toit; mais je ne vis aucune autre habitation durant toute la journée.
Depuis trois jours, c'est-à-dire depuis le 10 du mois d'août, la température avait changé d'une manière étonnante; l'air était rafraîchi par une brise continuelle» et il semblait que le soleil eût perdu de sa force. On m'assura, dans le pays, que le vent se fait sentir régulièrement, chaque année, vers la fin de juillet et dure jusqu'aux pluies, qui commencent en septembre.
Pyracanjuba (1), dont j'ai déjà parlé, et où je fis halte le jour de mon départ d' Antas , est une espèce de petit hameau qui se compose de quelques chaumières éparses et situées sur le bord d'un ruisseau, dans une vallée couverte de bois. Le mattre de la maison où je m'arrêtai me reçut fort bien et me fit présent d'une jatte de lait.
A 1 lieue de Pyracanjuba , je passai le Rio de Jurubatuba (2) , qui sert de limite à la paroisse, ainsi qu'à la justice {julgado) de Meiaponte, et au delà duquel commence la juridiction de Santa Cruz.
Tandis que, du côté d' Antas , le terrain, d'un gris jaunâtre, ne produit plus que des arbres nains fort peu nombreux, et que, dans un espace de 2 legoas, au delà de Pyra-
vincei de Rio de Janeiro et Minas Geraes, et mon Tableau de la végé" talion primitive dans la province' de IHinas Geraes.
(1) Pour Paracâjuba, qui, eu guaraoi, signifie tête tachetée de jaune.
(2) Ce nom vient des mots guaranis jyriba et tiba, réunion de Palmiers.
194 YOTAGE ADX SOURCES
canjuba, une fégétation semblable se rrtrouve dans un sol mêlé de sable et de petites pierres, les terres, d'un rooge foncé, que Fou commence à voir à 1 lieue du village de Bom Fim, donnent naissance à des arbres qui , quoique appartenant encore aux espèces communes, sont très-rapproches les uns des autres, ce qui folt prendre aux catnpos un aspect qu'ib n'ont pas ordinairement.
Quelque temps avant d'arriver à Bom Fim, où je fis balte, on descend par une pente douce et Ton arrive à la petite rivière appelée Bio Vermelho (rivière ronge), qui coule audessous du village.
Bom Fim, dont la fondation remonte à l'année i 774 (i), est une succursale de la paroisse de Santa Cruz et dépend de la justice (julgado) du même lieii (S). Sous le rapport de la position, ce village est du petit nombre de ceux qui ont été bien servis par la présence de l'or, n a été bâti à l'extrémité d'une plaine qui se termine au Rio Vermelho, et qui est un peu moins élevée que le pays que l'on a parcouru en venantde Meiaponte ; une lisièrede bois se prolongeant sur les bords du Rio Vermelho en dessine les sinuosités ; les campagnes environnantes n'eurent que des ondulations, elles sont riantes et agréablement coupées de bois et de pâturages (5).
(1) Piz.» Jfem., IX,216.
(3) « Uo décret de rassemblée générale do 29 arril 1S3$ a érigé «o « paroissiale Téglise de Bom Fim et a détaché le territoire qui en dé-
« pend de celui de la ville de Santa Cmz Par ooe loi proTindaie de
m 1836, Bom Tim a été honoré da titre de Tille Le district qui et
« dépend est borné par les ruisseaux de Passa-qnatro, Peixe, Pyracan- « juba et les rivières d'Antas et Corambâ (Milliet et Lopbs w IËoora, « IHccUmario do Brazil , l, 151). »
(3) D'Eschwege place (Plulo Bras.f 55) auprès de Bom Fim la petite ririère de Meiaponte et le lieu où fût construit, par Bueno , le pont qui donna son nom h cette rivière ; mais la carte du même écrivain suffit
ly ailleurs le village de Bom Fim est peu considérable. U se compose de quelques rues assez courtes et d'une place triangulaire à une des extrémités de laquelle est l'église dédiée à Notre Seigneur Jésus du bon dessein [Nosso Set/ihor Bom Jeius de Bom Fim) (i). Cette église est fort petite (3]y mais, à l'époque de mon voyage, on en construisait une seconde. Les maisons qui bordent les rues sont également petites, mais assez bien entretenues ; elles sont écartées les unes des autres, et toutes ont un quintal (espèce de cour) planté principalement de Bananiers et de Papayers.
Une étendue de terrain très-considérable, creusé à la profondeur d'environ 2 mètres et demi à 3 mètres, sillonné, bouleversé de toutes les manières, annonce assez, lorsqu'on arrive à Bom Fim , quelles furent les occupations des preiftiers qui s'établirent dans ce pays. On a jadis tiré beaucoup d'or des minières qu'on voit de tous les cAtés ; mais aujourd'hui elles sont à peu près abandonnées : la plupart des habitants de Bom Fim sont détenus des cultivateurs. Quelquesruns, cependant, envoient leurs esclaves chercher de l'or; mais ce travail se lEeiit isolément et sans méthode, conmie à la cité de Goyaz. Chaque nègre mineur
poar montrer que c*est bien réellement , comme je Tai dit /dans le voisinage de la Tille actuelle de Bieiaponteque coule le ruisseau dont il s'agit, et non près de la nouvelle ville de Bom Fim.
(1) Pi2., Jim., IX,216.
(2) « Comme Téglise de Bom Fim se trouvait entièrement rumée et %< que les revenus municipani étaient insuffisants pour couvrir les dé- M penses nécessaires h sà reconstruction, un décret de rassemblée pro- M vinciale de 1839 ordonna que les réparations Aissent faites aux frais « de la province (Mujl. et Lop. bi Moor., Mcc, Bras,, I» 151). » Ce fait ne prouve point quelle titre de ville ait beaucoup ajouté à la prospérité de Bom Fim.
prend des terres dans les endroits où Ton sait que le méta^ précieux se trouve encore ; il les amoncelle sur les bords de Rio Vermeibo, il les lave et, à la fin de chaque semaine, il est obligé de porter à son maître 900 à 1,000 reis (5 fr. 63 c. à 6 fr. 25), se nourrissant, comme il peut, sur r excédant qu'il est toujours censé recueillir.
Quant aux agriculteurs, ils trouvent le débit de leurs denrées à Meiaponte, à la cité de Goyaz et dans le village même, où passent nécessairement les caravanes qui se rendent de S. Paul à Goyaz et à Matogrosso. Non-seulement Bom Fim, mais tout le pays que je parcourais alors est, par sa position sur une route assez fréquentée, beaucoup moins malheureux que la contrée qui s'étend depuis la frontière de Minas jusqu'au village de CorumbA (1). Les habitations, sans annoncer l'opulence, sont en meilleur état que du côté d' Arrependidos (2) et de Santa Luzia ; entre Meiaponte et Bom Fim (3) , je comptai quatre sucreries, ^ on m'assura qu'il y en avait trente dans tout le jxdgado de
(1) Voyez le chapitre intitulé , Commencement du voyage dans la province de Goyax,— Le village de S. Luzia,
(2) Les auteurs de Futile Diccionario geographico placent le Registre dos Arrependidos dans la province de Minas Geraes. Lors de moo ▼oyage, il appartenait bien certainement k celle de Goyax, et il paraîtrait, par les écrits de Mattos et de Luiz Antonio da Siiva e Sonsa , que , jusqu'en 1836, rien n*avait été changé à cet égard. Les mêmes auteurs donnent à Arrependidos le nom de povoaçao (endroit peuplé, hameau, village). De mon temps, il n'y avait à Arrependidos que le regislro, et je m'étonnerais qu'il se fût formé un village dans ce lieu désert, lorsqu'oD abandonnait Couros et S. Luzia, situés dans son voisioage.
(3) J'ai fait sentir ailleurs combien présente d'inconvénients la fréquente répétition des mêmes noms dans les différentes parties du Brésil. Ce que dit Pizarro de l'ancien village de Bom Fim , jadis situé sur le bord du Rio Claro et aujourd'hui détruit , m'avait d'abord paru devoir
Meiaponte, ce qui suppose des esclaves et, par conséquent , quelque aisance. Indépendamment des avantages que leur procure la position de leur village, les colons de Bom Fim en trouvent encore un très-grand dans la nature de leurs terres; tout leur pays en offre de salpêtrées, et, par conséquent, ils n'ont point à faire la dépense considérable d'acheter du sel pour le donner au bétail.
J'ai déjà parlé de la couleur très-rouge des terrains qui avoisinent Bom Fim ; ceux où a été bâti le village ont absolument la même teinte, et de là résulte, pour les habitants, un inconvénient assez grave qui, au reste, comme j'ai déjà eu occasioïi de le dire ailleurs, se reproduit dans d'autres parties du Brésil. Au temps de la sécheresse, la terre se réduit en une poussière très-fine qui salit le linge et les habits, et, par les pluies, elle forme une boue tenace peutêtre encore plus salissante.
En arrivant à Bom Fim, j'envoyai José Marianno remettre une lettre de recommandation du gouverneur de la province au commandant du village, qui était en même temps juge ordinaire {juiz ordinario) de tout le julgado de S. Cruz. Ce dernier dit à José que, comme il y avait alors à Bom Fim iMi grand concours d'étrangers à l'occasion d'une fête €[a'on devait bientôt célébrer, il aurait beaucoup de peine à me trouver une maison, et je me décidai à me loger sous
êtn; appliqué h la ville actueUe de Bom Fim, près Santa CruM, et j*aurais peut-être persisté dans moo erreur si je n'avais moi-même visité les deux endroits. On ne doit donc pas s*étonuer de la retrouver dans on livre qui n'embrasse pas une province unique , mais le Brésil tout entier, le Diccionario do BrasiL One découverte de diamants dans un ruisseau voisin de Bom Fim , et la défense de chercher de Tor dans le pays, faite en 1749, sont des faits qui appartiennent certainement à l'histoire du village de Bom Fim, près le Rio Claro.
198 VOYAGE AUX SODRCES
un rancho fort commode qui se trouvait à l'entrée du vOlage, et où j'avais Fagrément d'être seul et parfidtement libre.
Le commandant vint me voir peu d'instants après mon arrivée et me fit beaucoup d'offres de services. Bientôt après» il fut suivi du curé de Meiaponte et du jeune prêtre Luiz Gonzaga Fleury, qui étaient venus pour assister à la fête de Notre-Dame de l'Abbaye (Nossa Senhpra da Abbadia), que l'on fait tous les ans, avec beaucoup de solennité, à Bom Fim et à Trahiras, village de la camarca du nord.
Cette fête a pour objet de rappeler un miracle ùpéré par l'intercession de la Vierge, dans je ne sais quelle abbaye de France ; mais, ce qui est assez singulier, c'est que, tandis qu'on la célèbre avec beaucoup de pompe dans des vil^ lages fort reculés du Brésil , il n'en soit nullement question parmi les catholiques de France, pays où, dit-on, a eu lieu le prodige. Quoi qu'il en soit , un grand nombre de personnes se rendent à Bom Fim de S. Luzia , de Heiaponte çt de beaucoup plus loin; mais c'est bien moins la dévotion qui attire ce concours de monde que le désir d'assister aux réjouissances qui accompagnent toujours la fête (i) ; en effet, on la célèbre non-seulement par une messe en musique et un sermon, mais par des fusées, des pétards, un opéra et le simulacre d'un tournoi , divertissements profanes que l'on mêle à la solennité religieuse, comme cela a lieu pour la fête de la Pentecôte. Les acteurs du tournoi et de l'opéra sont ordinairement les gens les plus aisés du voisinage ; le tournoi ne manque presque jamais de représenter quelque histoire du vieux roman de Charlemagne
(1) On pourrait en dire tout autant de nos fêtes de village.
et des douze pairs de France, qui est encore fort goûté des Brésiliens de F intérieur.
Si, pour voir la fête de Bom Fim, il n'avait fallu rester qu'un jour dans ce village, j'aurais peut-être fait ce sacrifice ; mais je ne pus me résigner à perdre un temps plus considérable. Je crois, au reste, qu'on ne fut pas fort affligé de mon départ ; je soupçonnai certaine personne de craindre que je ne fusse un peu surpris de quelques inconvenances qu'on n'était pas fâché de se permettre et dont on avait le sentiment , ce qui était déjà beaucoup.
Le soir du jour de mon arrivée à Bom Fim , j'allai rendre visite au commandant du village; j'entendis» chez lui , les musiciens qui devaient jouer dans l'opéra que l'on se proposait de représenter, et cette fois encore j'admirai lo goût naturel des Brésiliens pour la musique.