‹ Voyage aux sources du Rio de S. Francisco et dans la province de GoyazChapitre 34 sur 43 · LE VILLAGE DE SANTA CRUZ. — UNE ROUTE TRES- PÉNIBLE · texte numérisé non relu

LE VILLAGE DE SANTA CRUZ. — UNE ROUTE TRES- PÉNIBLE

Histoire du village de Sanla Cruz de Goyaz, Ses habitants actuels. Sa misère. Sa position. Ses minières. Ses rues ; ses maisons; ses églises. Limites de la justice dont Santa Cruz est le chef-lieu ; population. — Sitio Novo. — Pays situé entre cette habitatioo et le Rio Corumbd.^ Cette rivière. — Une caravane. — Silio de Pedro da Rocha, Des malles et un mulet. — Tableau général du pays situé entre le Cornmbâ et le Paranahyba. — Silio da Posse, Émigrés geralislas. — État de Tatmosphère.— Le Braço do Veristimo ; son rancho.— Le Silio do Verissimo. Chaleur. Incommodités. — Une journée très-fatigante. — Silio do Ribeirao. Halte désagréable. Fertilité. Difficulté de placer les produits de la terre. — Insectes malfaisants. — José Marianno. — Silio do Riacho. Les habitants de ce pays privés d'instruction et de secours religieux. — Fazenda dos Casadot. — Incendie dans une forêt.

Le village de S. Cruz de Goyaz (Sainte Croix de Goyaz), ou simplement Santa Cruz, situé par 1 7*^,54' latit. sud, est un des plus anciens établissements de la province (i).

(1) Pizarro raconte {Mem.^ IX , 216) que le nommé Maooel Dias da Silva, traversant le désert pour se rendre à Cuyabé, découvrit, vers Tannée 1729, les terrains aurifères où a été bâti le village de Santa Cruz, et qu'il y éleva une croix avec cette inscription : Vive le roi de PorlugaL Û ajoute que le roi d'Espagne se plaignit de cette prise de possession, mais qu'on no tint nul compte de sa réclamation, et que Silva fut ré-

On a tiré beaucoup d'or des terrains qui l'entourent; il a été habité par des hommes qui possédaient un assez grand nombre d'esclaves; il a eu son moment de splendair; mais il a fini par éprouver le même sort que tous les autres établissements dus à des mineurs. L'or a été dissipé; les esclaves sont morts; S. Cruz est tombé dans un état de décadence qui surpasse (18i9) celle de tous les autres villages que j'avais visités jusqu'alors (i), et le mineur qui, lors de mon voyage, passait pour le plus riche du canton, ne travaillait qu'avec trois esclaves. La route de Goyaz à S. Paul a passé , pendant longtemps, par Santa Cruz, et alors les caravanes y laissaient un peu d'argent ; mais cette faible ressource a encore été enlevée à ce village; car aujourd'hui , en sortant de Bom Fim» on prend un nouveau chemin qui abrège de 4 legoas.

La plupart des habitants de S. Cruz sont aujourd'hui (1819) de pauvres cultivateurs, qui n'y viennent que le dimanche. Extrêmement faible, la population permanente

compensé par son gouvernement. Je suis loin de nier ces faits ; cc!pen> dant, je dois Ta vouer, je m'explique difficilement comment le roi 4*£s* pagoe put se plaindre de la plantation de cette croix dans un déseKsi éloigné de ses possessions, ou même comment il put en être instruit.

(1) Malgré Tétat de décadence et de misère dans lequel il est tombé, le village de Santa Cruz a été érigé en ville par rassemblée provinciale de 1835 et est devenu le chef-Ueu d'une des comareas de la province de Goyaz (MiLL. et Lop. de Mour., Dtrc. Braz., U, 488). Il est incontestable que, voulant former une eomarca entre celle de Goyaz et la frontière méridionale de la province, on ne pouvait mieux faire que de choisir Santa Cruz pour en être le chef-lieu ; mais , accoutumé, comme je rétais, à ne voir pour capitales des comareas que des villes d'une importance notable, telles que Sabarâ, Villa do Principe, S. Joao d'El Rei, Hytû, etc., je ne puis me faire à l'idée de la métamorphose du pauvre village de Santa Cruz en chef-lieu de comarca.

m mO DE s. FRANCISCO. 225

de ce village se compose d'un très-petit nombre d'ouvriers, de femmes de mauvaise vie, de deux ou trois cabaretiers, enGn de quelques niulàtres et nègres libres qui passent la plus grande partie de leur vie à ne rien faire. Ce sont ces derniers qui vont encore à la recherche de l'or. Lorsque la sécheresse a mis à découvert une partie du lit du Rio Corumbô, du Rio do Peixe et de quelques autres ruisseaux voisins, ces hommes lavent le sable et les cailloux dans les endroits où les eaux ont déposé la poudre d'or. Ils font ' souvent de très-bonnes journées; mais, quand ils se voient richçs de quelques vintmsy i\ê interrompent leurs travaux, boivent le tafia [cachaça) et savourent l'oisiveté à côté de leurs maîtresses.

Quoique Santa Cruz soit le chef-lieu d'une justice (Julgado) et d'une paroisse, ce village est si pauvre qu'on y chercherait vainement une boutique, et qu'on ne trouve guère que du tafia dans les deux ou trois misérables vendas qu'on y voit encore (1). J'avais absolument besoin de clous pour ferrer mes mulets ; il n'y avait qu'un serrurier dans le village, et n'ayant ni fer ni charbon , il était allé à la campagne. Les colons des alentours qui n'ont pas l'espérance de vendre leurs denrées, et payent la dîme d'après l'étendue de leurs plantatiofts, cultivent uniquement pour nourrir leurs familles (2) et se procurer, par échange» du sel et du fer; ils n'envoient presque rien au village, et les objets de première nécessité y manquent presque entièrement; il

(1) Ainsi que je Tai dit a^lcurs, on a coulume de vendre dans les vendas non-seulement du tafia, mais encore divers comestibles.

(2) Voyez, plus haut, le chapitre intituUS Tableau général de la province de Goya z y paragraphe Résullats de la dimc.

me fallut des inrotections pour obtenir une quarte (qumrU) de maïs (i).

Santa Ouz est entouré de bois et bâti sur une plateforme allongée, un peu au-dessus d'un très-p^t ruisseau qui porte le nom de Corrego Vermelho (ruisseau rouge). Un espace de terrain de quelques centaines de pas s'étend , par une pente insensible, entre le village et le roissetu. Comme ce terrain contenait autrefois beaucoup d'or> il a été retourné de toutes les manières par les mineurs, et, après avoir été couvert de bois, il n'offre plus ai^ourdliui que des broussailles. Au delà du Gorrego Vermelbo s' élèf ent des mornes boisés et assez roides qui dominent le village (^.

Celui-ci se compose de àexix rues larges et assez biai alignées qui s'étendent parallèlement au ruisseau . Les maisons qui les bordent sont très-petites, en mauvais état, et un grand nombre d'entre elles sont aujourd'hui abandonnées ; on voit que toutes ont jadis été blanchies, mais le crépi est presque entièrement tombé. On compte deux églises à Santa Cruz, Té^e paroissiale dédiée à Notre- Dame de la Conception {Nossa Senhara da Conceiçào) et

(1) La quarta de Rio de Janeiro équivaut k 1 décalitre, ceUe de Goyaz est plus forte.

(2) Je ne me sais malheurensemeDt pas fait indiquer le nom de ces mornes; c'est yraisemblablement le Jtforro do C/^m^te, oi^ Gazai et Pohl assurent q«*il existe des mines très-riches» que le manque d*eau empècbe d'exploiter. « La province de Goyaz, dit d'Escfawege, est, de tout le Bré- « Sil , une des plus riches en or ; ses montagnes n'ont point encore éié « fouillées ; c'est tout au plus si , en quelques endroits, on a gratté leur

a surface Quand la population sera* plus considérable et que les

a Brésiliens sauront exploiter leurs mines d'une manière régulière, « on en tirera des avantages qu'on ne se procurerait pas aujourd'hui « sans faire d'immenses sacrifices {Pluio Bras,, 78).»

une petite chapelle demi-tuiuée consacrée à Notre-Dame du Rosaire.

La justice (julgado) et la paroisse, dont Santa Cruz est le chef-lieu y s'étendent, dans une longueur d'environ 40 UgoaSi du nord au midi, depuis le Rio Jurubatuba jusqu'au Paranahyba ^ frontière de la province; il n'y a point encore de limites fixes du c6té de l'ouest, ouest un immense pays encore inhabité et inconnu (1). On ne compte (1819), dans toute la paroisse de Santa Cruz, que 3,000 âmes, en y comprenant les esclaves, et l'église paroissiale n'a d'autre succursale que celle de Bom Fim (3).

(1) L*abbé Laiz Antonio da SUra e Soasa, d'accord avec moi wr rétendue de la justice de Santa Gmz du septentrion au midi, ajoute (^/«tn. esKU., !29-35) qu'elle a 60f Ugooi et même davantage dans sa plus grande longueur. Suivant le même écrivain, il y avait,. en 1832, sur ce territoire, h peu près aussi grand que le Portugal , sans les Algarves, 816 plantalions ixoçoi), dont 19 sucreries, 387 métiers à faire divers tissus de laine et de coton, 15 potiers, 22 tuiliers, 22 tailleurs, 24 cordonnieri, 22 cliarpentiers, 2 menuisiers, 10 selliers, 2 maçons, 16 serruriers, 8 orfèvres, 12 boutiques et 31 cabarets. On sera sans doute étonné de trouver dans cette liste quatre fois plus d'orfèvres que de maçons : les femmes des cultivateurs portent toutes quelques bijoux d'or, et Ton fait aisément soi-même ou à l'aide de ses esclaves les murs en terre de sa maison et les chétifs meubles qu'eUe renferme. Depuis. 1832, le territoire de Santa Cruz n'a plus la même étendue , puisqu*on en a sépare, comme on l'a vu, celui de la nouvelle ville de Bom Fim ; par consé- 4|uent, il y aurait beaucoup k retrancher de Tétat statistique fourni par Lai2 Antonio da Silva e Sousa , et il ne faut pas croire qu'il y ait eu compensation dans un état plus prospère : les choses n'ont malheureusement pas beaucoup changé ; en 1844 , le collège électoral de Santa Cruz ne comptait encore que 14 membres ( Mill. et Lop. de Mour., IMcc.Brajj., 11,487).

(2) Postérieurement k mon voyage , on a ajouté à cette succursale ceUo de Madré de Deot (Mère de Dien)^ dans le village de Calalào (Luiz DA SiLYA E SousA, Mem. Cit., 29),. dont je dirai quelques mots plus tard. En 1832 , on a , comme je l'ai dit , détathé de 4a paroisse de Santa Cruz

Quoique, dans ce voyage, mes récoltes de plantes fussent loin d'être considérables, mes malles s'étaient peu à pev remplies, et il m'en fallait de nouvelles avec un mulet poar les porter. Le commandafit de Sànta Cruz se donna inntîlement beaucoup de peine pour me procurer ces objets ; je fus obligé de partir sans qu'il eût rien découvert ; mais il m'indiqua un propriétaire qui demeurait dans le ?oîsina^e du Corumbé, et qui, disait-il, pourrait me vendre le mulet: et les malles.

Au delà de Santa Cruz (1), je parcourus un pays passablement boisé ; à une lieue du village, je passai devant une sucrerie assez belle qui appartenait au commandant ; je me détournai de la route pour éviter un mauvais gite, et j'allai coucher au Sitto Nom, habitation qui paraissait avoir eu jadis de l'importance, mais dont les bâtiments à demt

la succursale de Bom Fîm : afosi cette paioisse serait encore resl^ avec uoe seule succursale ; mais il paraîtrait qu*actuellement elle n'en a plus du tout, car MM. Millîet et Lopes de Moura dotinent à Catalîo le titre de paroisse {freguezia).

(1) Itinéraire approximatif du village de Santa Cruz au Rio Paranahyba :

De Santa Cruz au SitioNovo, habitation 2 1/2legoas.

— Sîlio de Pedro da Rocha, chaumière. . i

— Sitio da Posse , chaumière 3

— Sitio do Braço do Vcrissimo » maison-

nette, é 4 1/2

— Sitio do Verissimo, maisonnette. ... 4 1/i

— Sitio do Ribeirào, maisonnette 5

— Sitio do Riacho, chaumière. 4

— Porto Real da Paranahyba. *. 4

31 1/2 legoas.

On voit, par le court itinéraire de Luiz d'AKncourt, qu'il n'a pas passé par Santa Cruz et qu'il a suivi un autre chemin que moi.

•ruinéâ étaient alors, pour la plupart, uniquement habités par des chauves-souris.

Le lendemain, en voulant regagner la route, je m'égarai, et fis. 2 legoas de plus qu'il ne fallait. Pendant cette fatigante journée de 6 legoasy je ne remarquai aucun changement dans Taspect du pays ni dans sa végétation. Après avoir fait 2 legoas, j'arrivai au Sitio do Brejo (la maisonnette du marais), qui se composait de deux ou trois miséfables chaumières dont les murs , construits , suivant la coutume, avec des bétons croisés, n'avaient pas même été enduits de terre. À quelque distance de là , je trouvai un autre sitio qui n'était pas beaucoup plus magniQque que le premier, et enfin j'arrivai au Rio Corumba, sur le bord duquel on voyait une sucrerie qui ne me parut pas en meilleur état que les deux sitios.

Le Corumbé que j'avais déjà vu au village du même nom (i ) prend sa source près des Montes Pyreneos , dans un lieu qui , m'a-t-on dit , porte le nom de Curral; et , après avoir reçu les eaux d'un grand nombre de rivières et de ruisseaux, il se jette, comme on Ta vu, dans le Paranahyba. A l'endroit où on le traverse , il pouvait avoir, lors de mon voyage , environ la même largeur que le Loiret » quelques centaines de pas au-dessus du pontd'OIivet, et il doit être beaucoup plus large au temps des pluies. Au-desr sus et au-dessous de ce même endroit , son lit est embarrassé par de grosses pierres qui, pendant la sécheresse, paraissent au-dessus des eaux , mais que celles-ci doivent recouvrir dans une autre saison. Sur ses deux bords s'élè-

(1) Voyez le chapitre intitulé , ^S. Antonio dos Montes Claros. — Le village de Corumbé ^ etc.

vent de grands arbres dont la verdure trè&-fratche , qoe l'humidité entretenait sans cesse » reposa , pour quelques instants, ma vue fatiguée par les teintes grisâtres des campes. Le Corumbâ était une des rivières dont le péage avait été concédé, pour la durée de trois vies, à la femillede Bartholomeu Bueno, et, à F époque de mon voyage, U troisième vie n'était pas encore éteinte (i). Je montrai mon passe-port royal au jeune homme chargé de recevoir le péage , et , après quelques difficultés , il me dispensa de payer, comme on avait fait partout ailleurs. On passe dans des pirogues les hommes et les marchandises, et Ton tient à la longe les chevaux et les mulets , que Ton force de traverser la rivière à la nage. Chaque personne paye 40 reis; les animaux chargés, 120 reis; ceux qui ne le sont pas, 80 (Ofr. 25, Ofr. 75,0fr. SO).

A peu de distance du Corumbà , j'avais déjà rencontré une caravane très-considérable qui se rendait à Cuyabà; une seconde attendait, sur le bord de la rivière , que nous eussions passe, afin d'avoir son tour. Je me mis à causer avec le marchand à qui elle appartenait; il me dit qu'elle se composait de soixante bêtes de somme , et que, en outre, il emmenait une douzaine de négrillons de la cMe d'Afrique. Il venait de S. Paul et allaita Cuyabâ. Il s'attendait à être obligé de vendre à de longs termes presque toutes ses mar-

(1) Comme ou Va vu au chapitre XIV du prefliier volume de cet ouvrage , rhonncur d'avoir découvert la province de Goyaz appartient bien réellement aux deux Bueno ; mais il n'en est pas moins vrai que Manoel Correa y avait* pénétré avant eux. D'Eschwege n'est point d'aecord avec les historiens quand il plac« {Plulo Brasiliensit, 54) Texpédition du premier Bucno avant celle de Manoel Correa , et qu'il indique celle-ci , qui remonte à 1070, comme étant de 1719.

chandises, et il ne croyait pas pouvoir retourner à S. Paul avant deux ans. Des affaires de ce genre sont fort lucratives, sans doute; mais, si elles procurent de grands bénéflces, ils sont, certes*, achetés bien cher. Les Paulistesqui font ces interminables voyages à travers les déserts ont dû nécessairement conserver quelque chose de Tesprit aventureux et de la persévérance de leurs ancêtres.

Après avoir passé le Corumbà , je fis encore 1 lieue pour me rendre au Sitio de Pedro da Rocha (nom d'homme), ou Ton avait à vendre des malles et un mulet. J'avais si bien appris, par ma propre expérience, à profiter de F occasion, dans ce pays où manquent les choses les plus nécessaires à la vie , que , craignant de ne point trouver de malles jusqu'à Mogimirim , la première ville de la province de S. Paul, j'achetai celles que Ton m'offrait , quoiqu'elles fussent fort chères , et , par là , je me vis forcé d'acheter un mulet qui ne Tétait pas moins.

Du Corumbà au Paranahyba , on ne peut pas compter moins de 25 legoas. Dans cet espace, le pays, tantôt raontueux, tantôt simplement ondulé, continue à présenter une alternative de bois et de campos , les premiers dans les fonds, les seconds sur les hauteurs et sur les côtes. Le terrain devient très-souvent pierreux ou sablonneux , et alors les arbres des campas ont moins de vigueur et se montrent plus écartés les uns des autres : d'ailleurs ce sont toujours à peu près les mêmes espèces. Aussi loin que la vue peut s'étendpe , on ne découvre aucune trace de culture , on ne voit point de bestiaux dans les pâturages; partout une profonde solitude, la monotonie la plus fatigante. Dans ce pays, il n'existe aucune /azenda (181 9); mais, à quelques lieues de dislance les uns des autres, on trouve, sur le bord de la route,

332 VOYAGE AUX SOURCES -j

de misérables silios toujours accompagnés d' un rancko ouvert de tous les côtés. lies propriétaires (bot construire ces hangars auprès de leurs demeures pour attirer les caravanes et pour pouvoir débiter leur maïs; mais , cette année-là , on ne trouvait de grain nulle part , parce qu on ne plahte absolument que pour obtenir la quantité qu'on est assuré de vendre, et la sécheresse avait dérangé toutes les prévisions. En voyant 1* indolence et F ennui qui se peignent sur la figure des campagnards voisins de la route» il estdifGcile de se défendre d'un sentiment de mépris. Ces hommes sont d'une pauvreté extrême et ne font rien pour en sortir. Ainsi on voit partout d'excellents pâturages , presque partout il existe des terrains salpêtres qui dispenseraient les propriétaires de donner du sel au bétail , et c'est à peine s'ils possèdent deux ou trois vaches pour avoir un peu de lait. Leur costume consiste , comme celui des plus pauvres Mineiros , en un caleçon de grosse toile de coton et une chemise de la môme toile passée par-dessus le caleçon en manière de blouse; les plus riches d'entre eux y ajoutent un gilet d'étoffe de laine.

Le jour où je quittai le Sitio de Pedro da Rocha , je fiis extrêmement fatigué par le mouvement de paupières que je faisais sans cesse pour empêcher les petites abeilles et les borrachudos de se précipiter dans mes yeux; j'en fus^ principalement tourmenté sur le bord d'un petit ruisseau marécageux où j* allai herboriser; si je cessais un instant d'agiter mon mouchoir devant ma Ggure , elle était aussitôt couverte de ces insectes malfaisants.

A 1 lieue de Pedro da Rocha » je passai devant le Silio do Palmital (maisonnette du lieu planté de Palmiers) , qui se composait de quelques chaumières et d'un roiicAo; en-

suite je ne vis plus d'habitation jusqu'à Tendroil on je 6s halte, le 5t(û> da Passe (maisonnette de la prise de possession).

Là il n'y avait qu'une misérable chaumière à demi découverte qu'habitait le propriétaire , et une autre presque détruite dont on avait fait une espèce de rantho. La sécheresse était alors si grande , que , auprès de ce triste abri » nous enfoncions dans la poussière , et , à chaque instant , des cochons et des chevaux en faisaient voler des tourbillons autour de nous.

Le Sitio da Posse était occupé par un homme de Minas Geraes qui s'y était fixé tout récemment. J'avais déjà rencontré beaucoup de Geralislas (1) nouvellement établis dans la province de Goyaz. Ces hommes prétendaient qu'ils avaient quitté leur pays parce que toutes les terres y étaient prises; la vérité est que, en émigrant , ils avaient cherché à se soustraire aux poursuites de la justice ou à celles de leurs créanciers.

Dans la journée qui suivit celle où nous couchâmes à Posse, nous ne vtmes, jusqu'à la halte , d'autre habitation qu'une pauvre chaumière accompagnée d'un ratAlio. D'un morne assez élevé , nous découvrîmes une vue immense; mais les vapeurs dont le ciel était chargé nous empêchaient de bien distinguer les objets.

Comme je l'ai dit ailleurs (2) , le ciel , depuis le 22 du mois d'août , avait perdu son brillant éclat ; un brouillard blanchâtre ôtait à l'atmosphère toute sa transparence , et ,

(1) Nom qu'en beaucoup d'eodroits oo doooe aux habitants de Ja pruvince de Minas Geraes.

(2) Voyez le chapitre intitulé, Tabicau général de la province de Goyaz , paragraphe Climat , salubrité .

dans Taprès-midi , on poavait regarder fixement le disque da soleil sans être inconunodé. Le 30 , joar où je quittai Posse, le tonnerre se fit entendre, et nous vîmes des éclairs; mais la pluie ne tomba point; nous étions loin encore de répoque où elle devait commeacer.

Nous fîmes halte à un gitio composé de quelques maisonnettes éparses bâties presque sur les bords d'une petite rivière qui porte le nom de Braçb do Verissimo. Cette rivière a été ainsi appelée parce qu'elle se jette dans le Rio Verissimo (1); elle prend sa source à environ 8 legeas de cette petite habitation , à un endroit appelé, m'a-t-on dit, Imbiruçu, et n'a pas un cours de plus de 12 à 15 legoas; elle passe pour très-poissonneuse ; mais , jusqu'à présent (1819) , on n'a point encore trouvé d'or dans son Ut.

Une caravane qui se rendait de S. Paul à Cuyabfc se trouvait avec moi au Braço do Verissimo; c'était la troisième que je rencontrais depuis Meiaponte. On m'avait abandonné une petite chambre dont le devant , entièrement ouvert, servait de rancho. Les sacs de cuir (broacas) (S) qui renfermaient les marchandises de la caravane

(1) J'écris ce mot de la même maoière que Cazal et Luiz d'Alincoort, et comme on le prononce dans le pays ; je crois qu'il ne faut pas admettre l'orthographe de Pizarro , qai a écrit Virissimo,

E por grupos apinhoados, Em seu centro estâo arreios , Sacos, couros e broacas.

' Fileiras de estacas toscas

No terreiro em fremte se alçam^ Em que estâo presas as bestas ^cudindo seus bornaes.

Bacherel TEtxEiRA (în laincrvaBras,, 593^.

étaient entassés avec ordre entre les longs bâtons destinés à attacher les inulets. Notre feu avait été allumé à peu de distance; celui de la caravane était auprès , et les nègres accroupis formaient un cercle tout. autour , tandis que leurs maîtres s'étendaient dans des hamacs qu'ils avaient fait attacher en plein air aux pieux dont était formé le parc au bétail [currat).

La chétive habitation où je fis halte le lendemain porte le nom de Sitio do Verissmo , parce qu'elle est bâtie sur le bord du Rio Verissimo. Cette petite rivière, qui se jette dans le Corumbé , était alors presque jà sec; mais elle devient (brt large dans la saison des pluies.

Quoique les vapeurs dont l'atmosphère était remplie dirninuassent beaucoup l'ardeur du soleil , l'air était alors plus chaud qu'il n'avait été depuis la mi-mars, et, vers trois heures après midi , le thermomètre indiquait généralement de 25 à 26"^ Réaumur : aussi, quand nous arrivions, tout le monde était harassé, et, lorsque nous aurions eu si grand besoin d'un abri qui put nous garantir, nous ne trouvions qu'un misérable rancho ouvert de tous les c6tés, où nous étions obligés d'entasser nos effets dans la poussière, tandis que les mulets et les pourceaux en faisaient voler des nuages autour de nous.

Après avoir couché au Sitio do Verissimo, nous nous remimes en route. Nous avions fait 5 legoas , et il y avait déjà plus de sept heures que nous marchions , par une affreuse chaleur, lorsque nous arrivâmes au Sitio do Ribeirào (la petite habitation du torrent), où nous devions faire halte et qui est situé tout auprès d'un ruisseau. Je mourais de faim ; j'avais les nerfs dans un état d'irritation (rès-pénible;

je me sentais incapable d'aller plus loin. Cependant, omime il eût été impossible de placer mes effets dans les maisonnettes en ruine dont se composait le Sitio do Ribeirâo , José Marianno voulait absolument me faire Taire 2 lego(u de plus et devint fort impertinent , ce qu*il était toujours après une journée fatigante; j'insistai pour (|ue nous restassions à Ribeirâo en nous logeant n'importe où, et nous nous plaçâmes sur les bords du ruisseau , dans un endroit où il n'y avait pas même le plus petit ombrage. Le propriétaire du sitio me témoigna beaucoup de regrets de ne pouvoir m'offrir un meilleur gîte , et , dès le premier instant , je crus reconnaître à ses manières honnêtes qu'il n'appartenait pas à la province de Goyaz; je ne me trompais point, c'était un Mineiro.

Presque partout où j'avais passé ce jour-là et les précédents , le sol est pierreux et de mauvaise qualité ; cependant il existe , dans les fonds , des terres excellentes , et tous les colons s'accordaient à dire que le maïs y rend ordinairement 240 pour 1. C'est à Paracatù que les cultivateurs de ce canton trouvent le débit le plus assuré de leurs récoltes ; mais cette ville est éloignée de 30 legom; il ne feut pas moins de douze jours pour s'y rendre avec des chars à bœufs , seul moyen de transport , et très-souvent , après un si' long voyage , le colon a beaucoup de peine à vendre ses denrées.

Au delà de Ribeirâo , nous fûmes , pendant toute la journée , horriblement tourmentés par les abeilles , les borrachudos, les moustiques, et une espèce de mouche extrêmement petite dont la piqûre , qui ne laisse point de traces , brûle comme une bluette de feu ; c'était , je crois,

celle que , dans les environs de Rio de Janeiro, on appelle miruim (1).

Le défaut d'eau se faisait sentîr d'une manière désespérante. Le ciel était toujours chargé de vapeurs, et, malgré cela, il régnait une chaleur sèche qui fQiisàit un mal affreux. Sous ces tristes influences, José Marianno devenait insupportable par son humeur et son impertinence. Je n'avais jamais cessé d'être plein d'attentions pour lui ; mais il était absolument impossible de deviner ce qui le mécontentait, ou, pour mieux dire, il souffrait et était mécontent de lui-même. Le besoin indispensable que j'avais de cet homme au n^ilieu des déserts que je parcourais , et où il m'eût été absolument impossible de trouver un autre muletier, m^ faisait supporter ses caprices avec une patience inaltérable; mais j'avais peu de mérite , car le seul motif de cette patience était une nécessité impérieuse. L'homme qui habite les villes fait peu d'attention à la mauvaise humeur de son domestique, parce qu'il a mille moyens de s'y

(1) Je ne crois pas qu'il faille écrire merohe, — Lorsque, en 1816, je séjournai à Uba pour la première Ibis , j*y fus horriblement tourmenté par un diptère d'une petitesse extrême, dont je ne sus pas le nom et qui , vraisemblablement , n'était autre que le miruim. Voici ce que j'écrivais alors : « Les mouches, extrêmement petites , dont il s'agit ne pénètrent « pas dans les habitations ; mais , pour peu qu'on reste un instant dans a un endroit humide sans faire de mouvement , un est bientôt assailli « par des nuées de ces insectes , dont la piqûre brûlante se fait encore « sentir longtemps après qu'on l'a éprouvée. Le jour de mon arrivée a ici , je m'assis , sur le bord de la rivière, pour décrire une plante de « la famille des Violacées , et aussitôt une multitude de ces petits ania maux vint me mettre en feu. Je m'obstinai à ne point changer de place « avant d'avoir terminé ma description ; mais je puis dire que je souffris « un véritable martyre. La suenr tombait de mon visage comme si a j'eusse fait un violent exercice ; ma respiration était précipitée ; je « quittai la place plus fatigué qu'après une longue course. »

soustraire; mais c'est un véritable supplice d'avoir sous les yeux f dans tous les instants de sa vie , un visage triste et refrogné, et d'entendre sans cesse des paroles dures , lorsqu'on n'en adresse que de douces et d'honnêtes.

A 4 îegoas de Ribeirâo , nous fîmes balte au Sitio do Riacho ( la maisonnette du ruisseau ) , composé de trois ou quatre chaumières qui appartenaient à des propriétaires différents. Le p)us recommandable^ d'entre eux me reçut chez lui avec beaucoup de bonne volonté et m'abandonna la principale pièce de sa maison. Jç passai un jour à Riacho pour laisser reposer mes mulets , et j'employai ce tenq)s à herboriser et à mettre de l'ordre dans mes malles , qui étaient pour moi un musée, une bibliothèque et un ménage ambulants.

Le canton où je me trouvais alors n'était pas éloigné de moins de 25 Ugoas de Santa Cruz; cependant il dépendait de cette paroisse , et , jusqu'au Paranahyba , qui forme la limite méridionale de cette dernière, comme celle de toute la province , il n'existait absolument aucune succursale. Autrefois le curé de Santa Cruz faisait , chaque année , le voyage du Paranahyba pour confesser les habitants du voisinage; mais il avait fini par se lasser de s'éloigner an- * tant de chez lui , et le curé de YAldèa de Santa Arma, qui, dans les premiers temps , l'avait remplacé , s'était éloigné depuis deux ans (1). Le curé de Santa Cruz avait bien autre chose à faire qu'à songer à ses paroissiens; il s'occupait de commerce , passait pour s'y entendre parfaitement , et , lorsque je lui avais fait ma visite , il m'avait entretenu de son négoce comme d'une chose toute naturelle. Cet homme

(1) Voyez le chapitre suivaDt.

se conformait aux habitndes de sod pays et n'était pas plus coupable qne tant d'autres; il serait injuste d'adresser, pour des fKits semblables , des r^roches à tel ou td individu en particulier; ce sont les mœurs générales qu'il faudrait tAcher de réformer. Quoi qu'il en soit , les habitants de ce canton ( 18i9) ne vont jamais à la messe; ils ne reçoivent point les sacrements quand ils sont malades; ils sont privés de toute espèce d'instruction religieuse et morale, et, s'Us ont conservé quelques idées de christianisme, ce ne peut être que par des traditions de famille que le temps aura certainement obscurcies (1). La niaiserie et le peu de politesse de ces infortunés ne doivent ddnc pas surprendre. S'ils communiquent d^ loin en loin avec quelques hommes, ce qui n'a lieu qu'au temps de la sécheresse , ce sont ordinairement les conducteurs des caravanes, leurs nègres et leurs grossiers serviteurs ( camarados); rien ne réveille leur intelligence, rien ne ranime leurs sentiments moraux, rien, pour ainsi dire, ne les relie à la société humaine.

Au delà de Riacho, les terres sont très-bonnes, les bouquets de bois ( capoes ) très-multipliés , et , à peu près à i lieue du Paranahyba, on entre dai^ une espèce de forêt qui s'étend jusqu'à la rivière présentant partout une végétation très-vigoureuse.

Beaucoup plus près de Riacho , je passai devant la Fazenda dos Casados ( les mariés ] , d'où dépend un moulin à sucre. Autour de cette habitation sont groupées plusieurs maisons d*agregado8 qui donnent à ce lieu l'apparence

(1) 11 est bien évident que Fétat de choses que je peins ici a dû changer, sons plusieurs rapports, depuis qu'on a construit une église à Catalao ou dans ses environs, et que ce village a été érigé en paroisse.

d'un petit hameau. Je n'ai pas besoin de dire que celle du principal propriétaire diffère à peine des autres; elle diffère même fort peu des cases des nègres esclaves : ce genre d'égalité , générai dans cette partie de la province, ne prouve autre chose qu'une égale grossièreté de moeurs. Les caravanes trouvent aux Casados les provisicgos dont elles ont besoin ; mais un débit aussi faible n'aurait pas suffi à l'importance de cette fazenda : le propriétaire envoyait au village d'Araxà son sucre, son tafia et ses autres denrées à dos de mulet ; ce voyage ne demandait pas moins de douze jours (1).

Les Casados sont situés à 1 lieue seulement du Riacbo et jusqu'3u'Paranahyba, c'est-à-dire dans un espace de 3 legoas, je trouvai encore une habitation de lieue en lieue. La fertilité du sol et le voisinage de la rivière, sur le bord de laquelle s'arrêtent souvent les caravanes, auront engagé un certain nombre de cultivateurs à se fixer dans ce canton.

Au milieu du bois qui borde le Paranahyba et dont j'ai parié tout à l'heure, on avait coupé les arbres, dans un es-

(1) Luiz d'Aliucourt dit ( J/em. Viag,, 71) que, de 1818 à 1823. la faxenda de Casados éprouva nue augmentation sensible, parce que les fils et les filles du propriétaire, sVtaot mariés, avaient construit leurs demeures auprès de celle de leur vicuK père et vivaient en très-bonne intelligence. Dans le même intervalle de temps, ajoute cet auteur, la population des campagnes voisines de la route sVtait accrue considérablement par des immigrations de Mineiros. — C'est à 4 lieues de Casados qu*est situé le village de Catalào dont j'ai déjà parlé (voyez note 2, p. 220). £a 1818. il n'y avait engore en cet endroit que quelques colons ; en 1823 , les habitants du voisinage étaient déjà nombreux et avaient bâti une chapelle (D'ÀLniC. Mem., 73); plus Urd, CataldO est devenu une succursale de Santa Cruz , et il paraîtrait , comme je Tai déjà dit , qu'on a fini par en faire une paroisse. Il ne faut pas^s'imaginer cependant que ces changements soient dus à une augmentation véritable de population ; ils ne le sont qu'à des déplacements.

pace de quelques hectares, pour y faire une plantation. Suivant Tusage, on avait mis le feu aux troncs abattus, et il s'était communiqué dans la forêt. Je vis des arbres gigantesques > brûlés par le pied, tomber avec fracas et briser, dans leur chute, ceux que le feu n'avait pas encore atteints. Ainsi, pour quelques alqueires de maïs, on risque, faute de précautions, de perdre une forêt tout entière;' et le temps n'est pas certainement éloigné où les Brésiliens se plaindront de n'avoir pas de bois (i).

Je ne tardai pas à arriver sur les bords du Paranahyba, et bientôt je quittai pour jamais la province de Goyaz.

Lorsque j'étais à Ubà, en 1846, le propriétaire de cette belle habitation, M. Joâo Rodrigues Pereira de Almdda,

(1) Hom dla chegaré , incola iosiDo »

Que 0 snor de tea fiUio a estrada banbe, Que arqnejaDdo, cansado, em loogos dias Em vHo basque bam esteio, que leyante 0 berdado casai cunrado em ruina !

Ham dia cbegarâ que a peso d*oaro Compre o monarcba no seu vasto imperio Estranhos lenbos, que mestinbos teçam Dos fastigios reaes a cunûeira !

E os temples do Senbor o pinbo invoquem Para o altar amparar das tempestades!

Manoel de Araujo Porto-Albgre.

Je me suis élevé , il y a déjà longtemps (yoyez mon Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes) , contre la destruction intempestive des forêts ; majl, il faut bien le dire, ce n'est pas seulement aux Brésiliens qu'on doit faire un reprocbe de négliger la consenration des bois ; ce tort grave est le résultat de Timprévoyance et de régolsme, et partout il se trouve des bommes égoïstes et imprévoyants. Malgré de sages ordonnances , malgré les eihortatioos mille fois répc- H. 16

24t YOTAGE AUX SOUfiCBS

reçut la visite d'un colonel cpii venait de Goyaf, où il avait occupé un poste éminent, et se rendait à Rio de Janeiro. Cétait un homme grave, instruit, plein de sens, dont les manières étaient celles de la meiUeure compagnie, qui avait voyagé, possédait plusieurs langues et parlait admirablement le français. Nous passâmes ensemble une dizaine de jours; il me paria beaucoup de la province qu'il venait de quitter, et j'eus soin d'écrire lerésultat de nos convenations.

Le séjour de cet officier parmi les Goyanais remontait probablement aut premières années de notre siècle : en transcrivant ses récits dans cet ouvrage, je rendrai un peu moins incomplète l'ébauche que j'ai tAché de tracer d'une monographie de la province de Goyaz; ils monti^ront combien sont anciennes les nrisères de cette province , combien on s'en occupait peu au temps du système colonial, et combien il est à désirer qu'une administration sage et intelligente fasse sortir enfin les habitants de leur apathie et les excite à féconder, par le travail, les germes de prospérité qu'une nature bienfaisante a semés autour d'eux.

a La population de Goyaz, me disait le colonel **% (( monte à peine à 50,000 Ames, y compris les nègres; <c Villa Boa, qui en est la capitale, n'a pas plus de 5,000 ha- « bitants. Les terres de ce pays sont excellentes et produi- <c sent en abondance du sucre, du café, du coton; mais.

tées des agronomes , malgré les malbears qu'améoeni les débelsemeets trop multipliés , on continue , en France, à arracher des Ibrèts qa'il faadrait respecter. Des collines, naguère convertes de pins, n*ollrent plus aajoord^lMÛ, dans les Pyrénées, qoe des touffes d*herbes éoartées les unes des antres, et à peine qoelqnes broviMilles y reparaisseBt-eJici » qu^elles sont aossitM arrachées.

« comnie on ne peut exporter aucune denrée, les habi- « tanti ne cultivent qu'autant qtfil est indispensable pour « pourvoir à leurs besoins. Ils n'exercent non plus aucune « industrie et, en échange des objets fabriqués qu'on leur « apporte à dos de mulets, ils ne peuvent donner que de « l'or.

« L'espérance d'en trouver a seule déterminé des hom- <c mes aventureux à s'enfoncer aussi avant dans l'intérieur a des terres , laissant derrière eux de vastes contrées dé- (i sortes et incultes, ta faible population du Brésil s'est « disséminée sur une surface immense, tandis que, si l'on « s'était écarté du littoral à mesure seulement que les ter- <t res eussent manqué, ce royaume serait incontestableii ment devenu riche et florissant. Étendue dans une (( grande quantité d'eau, la liqueur la plus forte se fait a a peine sentir.

a Les anciens chercheurs d'or étaient généralement des a hommes sans fortune, et ils n'ont pas toujours été dé- « dommages de leur peine. Souvent on fait encore à Goyaz a des dépenses considérables dans l'espérance de trouver « des richesses, et souvent aussi il arrive que, après bien « des recherches, on n'est pas plus avancé qu'auparavant.

« Ce sont les noirs que Ton emploie à ce genre de tra- « vall. Un nègre coûte, à Goyaz, 200,000 reis (1,250 fr.); a mais très-peu de gens sont en état de fournir cette « somme au comptant : on achète l'esclave à crédit ; pence dant qu'on s'occupe à le former, les intérêts de l'argent a courent, et, lorsqu'il faut payer le capital, le nègre tf n'a encore presque rien rapporté; on vend une parce tie de ce qu'on possède, et chaque jour on devient plus a pauvre.

a Une des causes qui contribuent surtout à l'appan^ « vrissement de cette capitainerie est le mépris qu'on y « fait des liens de la famille. Les mariages y sont rares ei a tournés en ridicule, c^ qui dérive, sans doute, de l'irn- « moralité des plus anciens colons. Les blancs virent dans « le désordre avec les femmes de couleur et les Indiennes; « ils s'intéressent peu aux enfants qui naissent de ces (( unions momentanées et négligent d'augmenter une force tune qu'ils doivent laisser à des collatéraux. Leurs mat- « tresses, sachant qu'elles ne peuvent compter sur un (( long attachement, se hâtent de mettre à proGt Tascen- (( dant qu'elles exercent sur eux et achèvent de les ruiner, «^ « D'un autre c6té, le sang s'altère chaque jour davan- « tage, et déjà Ton ne trouve plus, dans la capitainerie, « assez de blancs pour remplir les emplois publics.

<c Les enfants nés d'unions illégitimes et passagères ne « reçoivent aucune éducation ; ils prennent de bonne heure (t l'habitude du vice, croupissent dans l'ignorance, ne con- « naissent ni famille, ni patrie, et refusent de travailler, (( sous prétexte que le sang des blancs coule dans leurs « veines.

« Il serait essentiel que le gouvernement encourageât <( les mariages par des exemptions d'hnpdts et dégoûtât « du célibat par une augmentation de charges.

a La capitainerie de Goyaz est traversée par de grandes « rivières, et la principale d'entre elles, le Tocantins, est « par elle-même d'une navigation facile. Pour donner un (( débouché aux denrées du pays , il sufGrait de faire codc< struire des barques, d'établir, de distance à autre, sur « les bords du fleuve, des espèces de magasins où l'on (( pût trouver des vivres , et de placer, dans le voisinage.

fx des postes tnilitaires. Lç gouvernement a senti les avance tagés de ce plan, et depuis longtemps il a engagé les c( habitants de Goyaz à se cotiser pour rendre le fleuve « navigable; mais ils sont si pauvres, qu'aucun action- « naire ne s'est présenté (1). »

A quelques nuances près^ ce triste tableau diffère à peine de celui que j'ai tracé moi-même avec détail. Ainsi, depuis un grand nombre d'années, l'état de la province de Goyaz était déjà à peu près le même qu'en 4819, et les écrits de Mattos et de Gardner tendent à prouver que, depuis^ il ne s'est pas amélioré. On a introduit quelques réformes , on a fait quelque bien de détail ; mais il n'est pas à ma connaissance qu'aucune mesure importante ait été prise pour rétablir les finances, faire fleurir l'agriculture et le commerce, donner aux habitajnts du pays un peu d'énergie , eiciter leur émulation et épurer leurs mœurs. Les éléments d'une grand» prospérité sont là, je le répète; espérons quelque chose du bon sens 4c nojre espèce, espérons davantage encore du temps et de la Providence (â).

Il) Probablement sous le goarernement de Francisco d*Assiz Mascarenhas, comte de Palnia.

(2) « La province de Goyaz aurait été , dit d'Escbwege ÇPhUo Brai siHensis, 69), une des plus productives et des plus florissantes du « BrésU , si son administration n'avait presque toujours été confiée à « des bommes peu délicats et malhabiles. Sous Tancien gouvernement , a chaque employé ne songeait qu*à son intérêt particulier, et trop sou- « vent il en est encore ainsi depuis que le pays est soumis à une assem- « Mée provinciale. » — A Fernando Delgado , qui fut certainement un homme de bien , succéda Manoel Ignacio de SXmpaio, auquel on a fait des reproches tellement graves ( Schaeffbr, Braê.\ qu'il est impossible de' ne pas les regarder comme calomnieux. Après la f évolution qui donna au Brésil une entière indépendance, Sampaio fut obligé de quitter son gouvernement, et Von institua une junle administrative ; bientôt

celle-ci fit ^tce à une aotre juiMe, dite prtwiioirê, dont les membres Tarent nommés ptr le prince régent D. ^edro 1*'; et enfin, depuis 1S24, Fadmlnistratlon de Goyaz a toujours été confiée, comme celle des autres previnees de Fempire, à un président et un secrétaire assistes d'un conseil proTincial ( Mill. et Lop. db Mode., Dicc. Bra$., 1 , 401). — Il est érident, diaprés ce que dit Hattos {IU$ierario, I), que, dès Torigine, le gouvemement proyincial fut fortement entraré par des menées sourdes et par des coounérages. L'intrigue est de tous les pays, Biais surtout de ceui où Ton connaît peu le traTail ; c'est Toccupition des kommes oisifs : aussi semfile-f-elle avoir établi son empire parmi les Brésiliens. — Le manque d'hommes capables a dû être aussi un grand obstacle à rétablissement d'un gouremement sage et régulier dans la profince de Gojaz. Les habitants de ce pays, je le répète encore» sont bien loin d'ètie dépourms d'intelligence ; mais cette qualité ne suffit pas pour laire un bon administrateur ; l'instruction n'est pas moins essentielle, et ce n'est pas sous le système colonial que les Goyanais pouraient en acqaérir chex eux. Un des membres de la première junte était un ecclésiastique qui mangeait sourent chez le gouyerneur et lui serrait de joueL llet homme me parlait un jour d'Une transaction qui me parut peu licite .* mais, monsieur l'abbé , lui dis-je , ce serait une simonie ; non, me répondit-il , TOUS allez roir, et il me récita en latin la série des empêchements dirimants du mariage.— Depuis cette époque, les choses ont malheureusement peu changé. J'ai fait connaître ce qn'était, en 1832, l'enseignement dans le pays de Goyaz ; il parait que , pins récemment , je dois je dire à la louange du gouyernement provincial, 11 4i été établi à Villa Boa une chaire de philosophie, outre celle de latin, et que, de plus, on enseigne la géométrie et le français (Mill. et Lop. Moub., mec, 1, 106). Mais une instruction aussi élémentaire ne suffit pas pour former des sujets capables, et, d'ailleurs, il est permis de croire que ce ne sont pas les maîtres les plus habiles du Brésil qui vont se fixer à Goyu , puisqu'on^ a dç la peine à trouver des honunes qui veuillent s'enfoncer dans une province aussi reculée pour occuper des fonctions probablement beaucoup mieux rétribuées que celles de maître de français ou de géométrie (voyez le rapport fait h l'assemblée législative générale de l'empire pour Tannée 1846). D'un autre côté, peu de Goyaqais sont assez riches pour envoyer leurs enfants à 2 ou 300 legoas de chez eux, h Técole de droit de S. Paul ou à celles de la capitale du Brésil , et il faut convenir qœ les parents doivent aussi répugnera mettre entre eux et leurs enfants une i^due si immense de déserts. D'après le rapport fait par le ministre d'État du Brésil , Joaquim Marcellino de Bnto , à rassemblée générale

législatÎTe de 1847 (Relatorio, ete.), il n'y avaR alors qae 2 Goyanais à l'école de droit de S. Paul , 2 k Técole de médecine de Rio de Janeiro , 4 k Técole de droit d*01inda , 2 an collège de Pedro Segondo de Rio de Janeiro. De tout ceci et des détails qae j'ai donnés dans le cours de cet ouvrage,' il faut conclure que, si , depuis la découverte de Goyaz jusqu'à nos jours, les diverses administratûms qui se sont succédé dans cette province ont souvent eu les torts les plus graves, si on a pu les accuser de négligence, d*impéritie et même de malversation , il fliut pourtant reconnaître que les bommes les plus habiles, les plus désireux de faire le bien rencontreront des obstacles, sinon insurmontables, du moins fort difficiles k vaincre, dans l'ëloignement de la province de Goyaz , sa population si faible , l'excessive dissémination de ses habitants , leur extrême pauvreté et l'indolence à laquelle les porte la chaleur du climat.

348 • VOYAGE AUX SODACES

Page 1