‹ Voyage aux sources du Rio de S. Francisco et dans la province de GoyazChapitre 6 sur 43 · LE CHEMIN DU RIO PRETO. — LA VILLE DE VALENÇA ET LES COROADOS · texte numérisé non relu

LE CHEMIN DU RIO PRETO. — LA VILLE DE VALENÇA ET LES COROADOS

Histoire du chemin du Rio Prelo. Les toucheurs de bœufs et de pourceaux. — Le ferrador, — Le port du Parahyba. Comment les bœufs trayerseut cette rivière. Peinture de ses bords. Péage. — * Chemin détestable. — Les bois yierges. — Quelques fctxendds. —- Les Indiens Coroados. — La ville de Valença; son histoire ; son état actuel. RéfleiioDS sur la métamorphose des villages en villes. — Le rancho d'eu Co&ra# ; un paysage au clair de la lune. — Le Rio Boniio,

Le chemin que j'allais parcourir pour me rendred'Ubâ (1) à S. Joâo d'El Rei , et de là à Goyaz, en visitant la partie occidentale de la province des Mines , porte le nom de caminho do Rio Preto (chemin du Rio Preto) , parce qu'eflFectivement il traverse cette rivière (2). Lorsqu'on veut le

(1) Itinéraire approximatif d'Ubâ au village de Rio Preto (arraial do Rio Preto) :

D'Ubâ au Porto da Parahyba 3/4 legoas.

— Forquilha (rancho) 2

— Fazenda de Joaquim Marcos (habitation). 4

— As Cobras ( rancho) 3

— Arraial do Rio Preto (village) 3

12 3/4 legoas.

(2) Plus tard , au mois de février 1822 , je passai par un autre chemin , qui commence au delà d'Aguassù , tout auprès de Bemfica ou Pé da Serra (voyez ma première relation, 1 , 8), et qui tombe dans le che-

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suivre, en partant de Rio de Janeiro , on prend d'abord le caminho da terra (chemin de terre), qui mène à Pao Grande. Là sont deux ^oubranchements : l'un n'est que la continuation da caminho da terra et aboutit , comme je Tai dit, à Encmxilhaday dans la grande route de Villa Rica ; l'autre est le commencement du caminho do Rio Preto et passe auprès de l'habitation d'Ubé. Déjà, depuis longtemps, ce dernier chemin était indiqué par un sentier fréquenté uniquement par les piétons; on reconnut qu'il serait moins long, pour les habitants de S. Joèo d'El Rei, que la grande route de Villa Rica, et, lors de mon voyage, il y avait environ six ans qu'il était entièrement ouvert au public. Cependant , comme le seul avantage de gagner quelques jours n'eût pas* décidé les conducteurs des caravanes à suivre une route qui ne leur offrait encore aucune commodité, on accorda une diminution sur le péage des hommes et des animaux qui traversent le Parahyba au registre (1) du chemin du Rio Preto. Ainsi les bœufs, qui payent * une pataque (2 fr.) au registre du Parahybuna , sur le chemin direct de VillaRica, ne payent ici qu'une demi-pataque ; les mulets chargés, qui payent 460 reis au Parahybuna ,

nÛD du Rio Preto, immédiatement au-dessus de Valença, lieu dont je parierai bieotAt. Cest la junte du commerce de Rio de Janeiro {junla do cammercio) qai a fait faire ce chemin, et, pour cette raison, on rappelle caminho do cammercio, ou bieta encore on lui donne le nom de caminho novo, eslrada nova. On y travaillait encore, en 1819, lorsque je suivais le caminho do Rio Preto : c*est depuis cette époque qu'il a été permis d'y ptsser, et il est assez vraisemblable qu'alors on aura fermé caminho doBio Preio, pour ne pas multiplier les lieux de péage.

(1) On doDoe ce nom aux lieux où Ton acquitte les droits dus à TÉtat et oè Ton demande les passe-ports. (Voyez le Voyage dans let^provinces de Rio de Janeiro, etc., 1 , 60.)

en payent ici 80, et les hommes n'ont également à donner que80reis(1819).

Il fallait qu*on trouvât sur cette route de tels avantages pour qu'elle ne restât pas déserte, car elle est infininoent plus difficile que le chemin direct de Villa Rica ; elle n'est point, comme ce dernier, bordée d'un grand nombre d'habitations, de vendds, de ranchos; les ressources y sont encore moins multipliées, et le maïs, indispensable aux mulets, y manque presque partout. Le caminho do Rio Preto me montra ce que devait être la grande route de Villa Rica , peu de temps après la découverte de la province de Minas Geraes. Traversant le réseau de montagnes qui s'étend de la chaîne maritime à la chaîne intérieure (Serra do Espinhaço), il doit nécessairement présenter de grandes inégalités, et, comme la région des forêts comprend tout l'espace renfermé entre les deux chaînes , on ne sort de cette région , ainsi que cela a lieu sur la route de Villa Rica , et l'on n'entre dans la région des campos (1) qu'après avoir passé la Serra da Mantiqueira , partie méridionale de la plus occidentale des deux chaînes.

Sur le chemin du Rio Preto, je rencontrai très-peu de troupes de mulets chargés de marchandises ; mais, en revanche , un grand nombre de cochons et de bœufi. C'est par ce chemin que l'on fait passer presque tous les troupeaux de bêtes à cornes que l'on mène à Rio de Janeiro de la partie occidentale de la province de Minas , où l'on

(1) La région des forêts s'étend h peu près depuis la merjasqu'à la chaîne intérieure ( Serra do Espinhaço ) ; la région des campos commence h Touest de la même chaîne. On peut voir des détails sur ces régions et leurs limites dans mon Tableau de la végétation de la province de Minas Geraes, imprimé dans les Annales des sciences naturelles, Tol. XXIV, p. 64 et suiv.

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élève beaucoup de bétail. Pour ces animaux , on n'a pas besoin des commodités qu'exigent les caravanes de mulets, et 9 en les conduisant par cette route, on jouit du double avantage de payer des droits moins élevés et d'abréger le voyage. Comme on ne pourrait embarquer tes bœufs et les cochons sans des irais probablement tiiès-considérables, on leur fait prendre le chemin de terre à Pao Grande, et ils passent, avant d'arriver à Rio de Janeiro, par la Serra da Viuva, Aguassû et Irajâ (1).

LesJKBufe sont envoyés à la capitale par des marchands du sud-ouest de la province des Mines , qui les achètent dans les fazendas. Ces marchands confient la direction entière d'un troupeau de bœu6 et la vente de ce bétail à des hommes qu'on appelle capatazes, et qui , m'a-t-on dit, sont très-bien payés. Le capataz a sous lui des toucheurs, et chacun de ceux-ci est chargé de la conduite de vingt bœufs. On ne fait faire à ces animaux que 3 lieues par jour; mais, jusqu'à leur destination, on ne les laisse point reposer, tandis qu'on a coutume de faire marcher une journéeetde laisserpattre le lendemain les bestiaux que Fon conduit do sertâo (désert] oriental de Minas à la ville de Bahia.

Les hommes qui mènent les bœufs et les cochons de la eomarca (2] du Rio das Mortes à Rio de Janeiro

(1) Comme je Tai dit plus haut , je suivis , en 1822 , on chemin ( eaminho do commereio) qui retoroi»ait , à la rérilé , k Agoassn, mais qui , au lieu de trarerser la Serra da Tiura , passait par une autre partie de la chaîne , à laquelle on a donné le nom de Serra da Ettrada iVova , emprunté au chemin lui-même. En 1922, c*était par ce dernier que passait me grande partie des bœufs et des cochons que la eomarca du Rio das Mortes fournit à Rio de Janeiro.

(2) Les comarca$t comme on a pu le voir dans mes autres relations, boot les divisions de premier ordre dans plusieurs provinces.

se font reconnaître facilement à leur tournure et. à leur costume. Il y a parmi eux autant de blancs que de mulâtres^ Comme on les accoutume de bonne heure à de longues marches et au régime le plus frugal , ils sont généralement maigres, minces et assez grands. Leur figure est étroite et allongée; de tous les Mineiros, ce sont eux , peut-être, qui ont le moins d'expression dans la physionomie. Ils marchent un long bâton à la main, les pieds et les jambes nus, et ont l'habitude de faire de grands pas. Leur tête est couverte d'un chapeau à bord étroit, à forme très-haute et arrondie (1819) ; ils ont une ch^nise de toile de coton^ dont les pans flottent par-dessus un caleçon de la même toile; un gilet d'une étofie de laine grossière complète leur costume.

Je reviens au détail de mon itinéraire. Entre Ub et le Parahyba, qui n'est qu'à trois quarts de lieue, j'eus encore le plaisir d'entendre le ferrador ou araponga [casmarynchos nudicollU) (!]. Le chant de cet oiseau n'est point agréable par lui-même; mais il y a un charme inexprimable dans le contraste du calme profond des forêts vierges avec ces sons qui , après avoir retenti avec une force surprenante , s'affaiblissent en se prolongeant et recommencent par intervalles.

Bientôt j'arrivai sur les bords du Parahyba, à l'endroit appelé Porto (port) , où l'on passe le fleuve. Ce dernier peut

(() Od a, je crois, écrit quelque part urupanga; mais le oiot araponga est consacré par le dictioooaire portugais de Moraes : d^ailleurs soQ étymologie est assez claire^ comme oo peut le ?oir dans ma seeondi rekUion, vol. Il , 64. J*ai encore parl^ de V araponga ou ferrador dans la même relation , vol. 1 , 107, et dans la première , vol. 1 , 17. Le ferrador est aujourd'hui trop bien connu pour qu'il soit nécessaire de dire que ce n'est peint une grenouille , comme l'a cru M. Walsh.

avoir îd ud peu moins de largeur que le Loiret à quelque distanee du pont d^Olivet ; il serpente entre des montagnes peu élevées , couvertes de bois touffus , qui ^ en certains endroits, ont été remplacés par des plantations de maïs. Ses eaux coulent avec rapidité, et des roches grisâtres s'élèvent çà et là au-dessus de leur surface. On ne voit, sur les deux bords , d'autres places découvertes que celles où l'on s'embarque qtiand on passe le fleuve (1819). Sur la rive droite est une modeste venda avec un petit rancho; sur la rive gauche , la maison du péage , dont le toit couvert s'avance pour former une varanda (galerie) (1).

Dans le moment où j'arrivai , les deux bords du Parahyba étaient couverts de bœufs ; quelques-uns se trouvaient déjà sur la rive droite , et l'on était occupé à faire passer les autres. Des nègres armés de grandes gaules et poussant des cris affreux forçaient les bœufs à entrer dans le fleuve ; mais à peine ceux-ci étaient-ils dans l'eau , qu'ils cherchaient à revenir sur le rivage, malgré les coups que leurs conducteurs faisaient pleuvoir sur eux, malgré les piroj^ues dont on se servait pour leur barrer le passage. Au lieu d'avancer vers l'autre bord, ces animaux tournoyaient dans l'eau, en se précipitant les uns sur les autres, et ce ne fut qu'avec des peine& incroyables qu'on parvint à les faire passer tous. Les bœufs qui viennent de fort loin, et qui ont déjà rencontré quelque rivière, traversent celle-ci sans difficulté; mais il en coûte toujours beaucoup pour forcer ces animaux à passer l'eau une première fois , et alors il s'en noie souvent.

(1) J'ai donné dans ma première reiaiion une explication détaiUée da noi varanda.

Ici il n'y a point de bac; on se sert de pirogues conduites par deux nègres. Pendant quelque temps, le péage avait été affermé; mais ensuite on Ta perçu directement pour le compte du fisc, et, lors de mon voyage, il rendait annuellement de 12 à 20,000 cruzades. La garde préposée au registro se composait seulement d'un caporal et de trois soldats de la garde nationale {milicia).

Ce n'était pas la première fois que je me trouvais au Porto du Parahyba; j'avais déjà visité ce lieu, lorsqu'on 1816 j'habitais la fazenda d'Ubâ. Un parent de M. Joào Rodrigues Pereira de Almeida, qui, un jour, voulut goûter le plaisir de la chasse, m'engagea à l'accompagner. Nous commençâmes par passer la rivière, et à peine fûmes-nous dans la forêt que les chiens firent partir un cerf (t?^ado) ; celpi-ci s'élança dans l'eau et la traversa. Nous repassâmes de l'autre côté du fleuve dans une pirogue; là je m'assis sur un rocher et me mis à contempler les lieux qui m'entouraient. Au Porto, le paysage est animé par la présence de l'homme; ici la nature n'avait rien perdu de sa physionomie primitive. Un détour que fait la rivière me dérobait la suite de son cours, et ce que j'en pouvais découvrir semblait un lac allongé entouré de forêts vierges. Les eaux baignaient le pied des grands arbres, tandis que diverses espèces d'oiseaux aquatiques planaient au-dessus d'elles. Des rochers noirâtres, qui s'élevaient de leur lit, augmentaient la vitesse du courant , et la rapidité de la rivière contrastait avec l'immobilité des arbres , dont le feuillage n'était agité par aucun vent.

A cette heureuse époque , je pouvais me livrer tout entier à la contemplation des beautés de la nature. Lorsque je revis le Porto du Parahyba, il n'en était plus ainsi : les

embarras da voyage , et surtout les chagrins que tne faisaient éprouver ceux qui m'accompagnaient , troublaient sans cesse mes plus douces jouissances. *

Je partis fort tard du Porto du Parahyba. Comme il n'y a point, en cet endroit, de véritables pâturages, les mulets sont obligés de se contenter du peu d'herbes qui crott auprès de la maison du registre ; aussi trois des miens, mécontents de ce régime , avaient passé la rivière et étaient retournés à Ubé; il fallut les y aller chercher, et cela prit un temps considérable.

Je finis cependant par me mettre en route. Immédiatement après avoir quitté le Parahyba , je me dirigeai , par une pente roide, vers le sommet de la montagne qui s'élève derrière le regislro , et , pendant très-longtemps , je continuai A monter. Le chemin que je suivis ce jour-là est un des plus affreux que j'eusse vus pendant mes voyages ; il eût certainement été impraticable après une pluie de quelques jours. Ses deux côtés n'ont point été dégarnis d'arbres, comme la route de Villa Rica; il a peu de largeur, et les bois touffus qu'il traverse y donnent , à toutes les heures du jour, un ombrage épais, qui nécessairement doit y entretenir une fâcheuse humidité. Presque partout, \e6 bœu6 avaient formé , par leur marche régulière , des éminences et des fosses , qui se succédaient alternativement, et ces dernières contenaient une boue épaisse dans laquelle enfonçaient profondément les bètes de somme. Ce n'est pas tout encore : des troncs d'arbres renversés , de grosses racines qui rampaient sur la terre faisaient sans cesse trébucher les mulets ou les arrêtaient dans leur marche.

Mais si je ne pouvais faire un pas, dans les sombres fo-

rêts que je parcourais alors, sans trouver de nouvelles difficultés, d'un autre côté elles m'ofiFraient, à chaque pas, des sujets d'admiration. Les arbres dont elles étaient formées avaient tant de vigueur, ils étaient tellement garnis de feuilles, qu'en plusieurs endroits il ne croissait audessous d'eux qu'un très-petit nombre d'arbrisseaux , ce qui, dans ce pays, est assez rare. J'étais, à cette époque, bien accoutumé aux bois vierges, et cependant je ne pouvais en traverser sans les contempler avec ravissement. Quelle richesse de végétation! quelle pompe! quelle majesté! que de variété dans les formes! que de beautés dans les contrastes! Comme le feuillage, composé des Mimoses, fait ressortir la simplicité des Palmiers! comme les rameaux d'une Myrtée , couverts de petites feuilles , paraissent délicats et flexibles auprès d'un Cecropia, qui étale quelques branches roides en forme de candélabre! Dans quel délicieux recueillement Ton tombe au milieu du calme profond de ces forêts, qui n'est troublé que par la voix retentissante du ferrador ou le bruit de quelque torrent ! Parmi les arbres qui croissent dans les bois voisins du Parabyba , je vis avec un nouvel étonnement celui qu'on appelle le Cipô matador (la Liane meurtrière) (1). H atteint à peine la grosseur de la cuisse et est presque égal dans toute sa longueur; cependant il s'élève à 50 ou 60 pieds, mais on ne le voit jamais isolé; il se presse contre quelque arbre plus gros que lui, et il F embrasse étroitement à l'aide de racines aériennes qui partent de sa tige et qui, simples à leur naissance, se divisent, se subdivisent et se terminent

(1) Voyez mon Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro, etc., 1,14.

par un che?elu fortement collé à Tarbre voisin. Cette Liane singulière est couronnée par un petit nombre de branches écartées; mais celles-ci se partagent en une multitude de rameaux délicats et pressés , qui portent des feuilles entières, obtongues- lancéolées et assez petites, autant du moins que je pus en juger à la distance ou il m'a été permis de les apercevoir (1).

Après avoir fait 2 lieues dans les sombres forêts du Parabyha, je m'arrêtai au lieu appelé Forquilha (fourche). Là se trouve une maisonnette devant laquelle est le rancho des voyageurs, couvert de feuilles de Palmier et soutenu par des troncs d'arbres. Ces humbles bâtiments, entourés de palissades , sont construits sur une petite plate-forme an-dessous de laquelle coule un ruisseau, et qui, de tous les côtés, est dominée par des montagnes couvertes d'épaisses forêts. Cependant , à travers les arbres, j'apercevais phisieurs vastes plantations de maïs qui dépendaient de rhabitation. Les terres me parurent bonnes, et le propriétaire ou celui qui le représentait me dit qu'eflTectivement le manioc, le riz, les haricots, la canne à sucre y réussissaient bien, mais que le maïs n'y rendait que 80 pour 1.

Au Porto du Parahyba , à six heures du matin , le ther-^ momètre de Réaumur avait été à 30 degrés , et le lendemain à la même heure, à Forquilha (le 7 février) , il n'était

(1) Un toanste qw ptroourait, eo lBi3, rAmériqoe portugaise a dit ( Sdz., Souv.y 278 ) que « traverser des bois yierges était pour les Brésifiens an sujet d*effrbi. » M D'est pas à ma coonaissance qu'aucnn antre éeriyain aff parlé de cette frayeur, et , d^nç le coars de mes longs liages , personae n'en a donné devant moi le mokidre signe. Si les eoloDs l'éprouvent , un grand nombre d'entre eux ont été bien mal avisés et doivent être bien malheureux, car c'est dans les bois vierges qB^îh ont fixé leurs demeures.

:j2 voyage aux sources

qu'à 17 degrés 1/2. Cette différence de température tenait sans doute à celle des hauteurs , car, depuis le Parahyba, j'avais toujours monté. En quittant Forquilha , on monte encore , dans un espace de 1 lieue , jusqu'à une fazenda appelée José Francisco, du nom de son propriétaire.

Entre Forquilha et Joaquim Marcos , habitation dont je parlerai bientôt, les bords du chemin , dans la plus grande partie de son étendue, avaient été dégarnis des grands arbres; en d'autres endroits , où l'on avait autrefois cultivé la terre , il n'existait plus que des taillis. C'était , pour la conservation du chemin , un grand avantage , sans doute; mais le défaut d'ombrage rendait la chaleur si forte, qu'ayant, une heure après la chute du jour, tiré mon thermomètre de ma malle, je le trouvai à 28 degrés, tant celleci avait été échauflFée par les rayons du soleil.

La fazenda de José Francisco , dont j'ai déjà dit quelques mots, possède un moulin à sucre ; mais on n'y emploie le vesou qu'à faire de l'eau-de-vie, ce qui a lieu chez tous les propriétaires peu riches, parce que cette fabrication exige moins de bras et de travail que celle du sucre.

Ayant passé la fazenda de José Francisco , j'allai faire halte à celle de Joaquim Marcos (nom d'homme), située à 4 lieues de Forquilha ; j'y demandai si l'on avait du maïs à me vendre : on m'en refusa d'abord; mais à peine me fiisje recommandé de Joâo Rodrigues que l'on mit à ma disposition tout ce que je désirais. Il n'est pas étonnant , an reste , que l'on eût commencé par me faire essuyer un refus; les propriétaires craignaient alors de se défaire de leur maïs , parce que le manque d'eau avait fait le plus grand tort à ce grain ; j'avais vu moi-même , du côté de Cavenca,

entre Encruzilhada et Ubé, de grandes plantations de maïs entièrement desséchées.

Dans les terres du canton où est situé Joaquim Marcos , le ma» rend 150 pour 1 . Elles produisent aussi le manioc, les haricots y la canne à sucre et les caféiers; mais mon hôte me dit que la gelée faisait souvent beaucoup de tort aux derniers de ces végétaux , ce qui suffirait pour prouver combien le pays est plus élevé que Rio de Janeiro.

Quant à ma récolte de plantes, fêtais bien loin de pouvoir en être satisfait. Je n'avais jamais trouvé aussi peu d'espèces en fleur que pendant ce voyage; mais nous étions en février, et l'on me dit , à Forquilha , que le mois d'août était celui où l'on voyait fleurir le plus grand nombre d'arbres (1).

Je traversais alors les bois où le bon José Rodrigues da Cruz , oncle de Joâo Rodrigues Peireira de Almeida, avait naguère exercé son zèle pouf le bonheur des Coroados (S) ; et probablement même le chemin du Rio Preto n'est-il

(1) Ainsi que J*ai ea ToccasioD de le montrer ailleurs, il s*en faut bien, en général, qa^on trouve dans les bois vierges autant de fleurs qu*on se Timagine en Europe. « Dans les forêts primitives des contrées équinoxiales, « ai-je dit, il est des arbres qui fleurissent très-rarement , parce que la « végétation , sans cesse excitée par Tbumidité et la chaleur, éprouve , « sous ces heureux climats, des repos fort rares, et qu'elle va se conti- 9 nuant toujours avec une égale vigueur, tandis que la fleur n*est réel- « lement que la dernière production d'une vie qui s*épuise et va finir. » [Morphologie végétale, 35.)

(2) U est bon d'ajouter au nom de ces Coroados celui d'une rivière qui coule dans leur pays, le Rio Bonito , et de les appeler, comme je Fai fait dans nw première relation , les Coroados du Rio Bonito. Par ce moyen, on empêchera qu'on ne les confonde avec les Coroados de Matogrosso, avec ceux de Saint^Paul, ou encore avec les Coroados du Rio Chipoté dont 8*est occupé le bon Marlière , et sur lesquels les savants Spix et M artius ont publié d'intéressants détails.

autre chose qu'un élargissement de la percée qu'avatt fait faire cet homme généreux pour porter des secours à ses chers Indiens (1). Il y a à peine cinquante ans , eux seuls possédaient cette contrée, où aucun blanc n'aurait eu, sans doute, la hardiesse de se montrer; et, lors de mon voyage, c'était au milieu des enfants des Portugais, devenus maîtres du pays, qu'erraient les faibles restes de leur nation. Déjà, entre Forquilha et Joaquim Marcos, j'avais trouvé, au pied d'un arbre, deux Indiennes as^ez mal vêtues, auprès desquelles était un gros paquet d'écorce verte dont elles se proposaient de tirer de l'étoupe. Avant de quitter la fazenda de Joaquim Marcos , je vis passer un homme et une femme de la même race. L'Indienne était vêtue d'une jupe et d'une chemise de toile de coton grossière , comme le sont, en général , dans ce pays , les femmes pauvres de la campagne; l'Indien ne portait qu'une chemise et tenait à la main son arc et une poignée de flèches. Celui-ci parlait assez bien le portugais, et j'appris de lui qu'il était venu , étant encore enfant, du Rio da Pomba (rivière de la colombe), que sa nation portait le nom d'Esmurim (2) , et qu'il vivait, depuis un grand nombre d'années, dans les forêts des alentours, au milieu des Coroados.

Le nom d^Aldea, donné alors (1819) à un hameau que je rencontrai à une demi-lieue de la fazenda de Jbaquim

(1) Voyez mon Voyage dam les provinces de Rio de Janeiro, etc., 1,42.

(2) Selon Spix, Martius et Eschwege, les bords du Rio da Pomba, Tun des afQuents du Parabyba, sont habités par la petite nation des Coropùs. On peut, ayec quelque vraisemblance, soupçonner que les Esmurim étaient une subdivision de cette nation ; car Eschwege dit qu'un grand nombre de Coropôs avaient quitté leur pays pour passer dans la province de Rio de Janeiro.

MttTCOs, semblait indiquer que fy trouverais un grand nombre d'Indiens (1) , car c'est ce nom que les nouveaux possesseurs du Brésil appliquent (2] aux villages des indigènes; mais, dès l'époque de mon voyage, des descendants de Portugais étaient les seuls habitants de l'ÂIdea.

Avant 1800, ce hameau n'existait pas encore. Alors les Coroados, maîtres du pays situé entre le Parabyba et le Rio Preto , faisaient de fréquentes incursions sur le territoire des paroisses voisines; mais, d'après les ordres de Luiz de Yâsconcellos e Souza , vice-roi de Rio de Janeiro , ils forent enfin repoussés, en 4789, par le capitaine Ignatio DE Souza Warneck. Le vice-roi eut F idée de profiter de cette circonstance pour civiliser ces Indiens, et il chargea de cette commission Warneck et José Rodrigues da Cruz, qui était connu d'eux par ses nombreux bienfaits, et dont j'ai d^à parlé plus haut. Tout concourut à faire obtenir le résultat désiré , qui était , dit bien sérieusement Pizarro , « de faire entrer tant d'infidèles dans le sein de l'Église , et de réunir à l'État un peuple nombreux, en s' emparant des terres quil occupait sans le moindre avantage pour V agriculture. r> Un prêtre fut chargé d'instruire les pauvres Coroados (5), et l'on fonda pour eux une aidée assez con-

(1) On rerra tout à Theure que k YiUe éb Valenca o'est aatre chose qae TAldea.

(2) En Portugal , oo désigne tout yUlage par le mot aldea (voyez ma première relation, yol. I, 43).

(3) Le nom de Coroados est le seul qui se troure dans les Memorioi kistoricas de Pizarro (vol. V, 288 ), et c'ei»t aussi le seul qui soit admis daus le pays par les Brésiliens-Portugais. U ne faut pas oublier cependant que ce nom est un véritable sobriquet emprunté à la langue portugaise, et , par conséquent, les tribus auxqueUes on Fa appliqué devaient réellement en porter d'autres. J'ai appris chez les Indiens qui vivaient h quelques lienes de T Aldea que leur nation se c4>mposait de deux peu-

sidérable, à laquelle on donna le nom d'Aldea de Nossa Senhora da Gloria de Valença , en Tbonneur du vîce-roi d'alors, Fernando José de Portugal» qui était de la famille des Valenca. Mais bientôt des colons portugais vinrent se mêler aux Indiens, et aujourd'hui, comme je Tai dit, l'aldea n'est plus habité que par ces derniers (1). En 1815, José Caetano da Silva Goutinho , évèque de Rio de Janeiro, visita faldea de Valença; il crut devoir en faire le chef-lieu d'une paroisse à laquelle il assigna pour limites le Parahyba, leRio Preto, la paroisse de S. Anna do Pirahy, et celle de la Conceçàio da Parahyba Velha; et, au mois d'août 1817, le roi confirma définitivement les arrangements pris par l' évèque (2).

Lors de mon voyage , en 1819, l'AIdea, qui est situé dans une petite plaine entourée de montagnes boisées , se composait seulement d'une vingtaine de maisons , dont la plupart n'étaient pas encore entièrement bâties et dont les plus anciennes ne dataient guère que d'une douzaine d'an-

plades réoDies, les Tampruns et les SararicSfes (royez mon Voyage dam les provinces de Rio de Janeiro, etc., yol. I, 41) ; mais Cazal et Walsh, après lui, ont écrit que la population de TAldea de Valença se ^composait de quatre bordes : les Puris , les Ararys , les PiUai et les Chumellos, — La manière dont j'écris ici le mot Sararicîfes servira à rectifier deux foutes d^impression fort graves qui se sont introduites dans ma première relation , k la page indiquée plus haut.

(1) U est clair que Ton a induit en erreur BiM. Spix et Martius, lorsqu'on leur a dit que rétablissement d'une colonie suisse dans les environs de Rio de Janeiro avait fait déserter aux Indiens TAldea de Valença : cette colonie, en effet, n'existait p^s encore au commencement de 1819, époque de mon voyage, et déjà, comme je le dis ici, il n'y avait plus, à Valença , que des descendants de Portugais.

(2) Les détails historiques que je donne ici sur Valença sont, pour ainsi dire , tous empruntés à Pizarro ( voyez Memorias historicas , V, 289).

ou RIO DE S. FRANCISCO. 37

nées (1). Ces maisons, écartées les unes des autres, avaient un aspect fort misérable, et plus de la moitié était de cbétives vendes , où Ton trouvait à peine quelques bouteilles d'eau-de-vie de sucre. Alors TAIdea n'avait point encore d'église proprement dite, et le curé était obligé de célébrer la messe dans une humble chapelle. Trois ans plus tard, en 1822, je repassai par le même lieu. Dans l'intervalle , les terres des alentours s'étaient peiq)lées un peu davantage; on comptait, dans le village, une soixantaine de maisons et l'on était occupé à y construire une petite église en pierre (^. Ces augmentations n'étaient pas encore bien considérables; cependant l'Aldea était devenu, sous le nom pompeux de Villa de Valença , le chef-lieu d'un termo (3j, qui s'étend, conune le territoire paroissial, depuis le Parahyba jusqu'au Rio Preto.

On ne sera pas fâché, je pense, de trouver ce qu'a écrit, sur les métamorphoses des villages en villes , un homme qui a longtemps vécu au milieu des Brésiliens, et qui était

(1) Piiarro dit qu'en 1^4 il y avait , dans TAldea , 119 feui et 688 adultes, sans compter les Indiens, et il ajoute que, à Tépoque où U écrit son livre, qui porte la date de 18^, le nombre des habitants allait jusqu'à 1,000. U est à croire que , par une de ces confusions malheureusement trop communes dans les Memorias hi$toric<u, ouvrage pourtant si remarquable et si utile , Fauteur aura appliqué au seul Aldea de Yalença ce qu'on lui aura dit de la paroisse tout entière.

(2) M. Walsb , qui passa par Valença vers le commencement de 1829. dit qu'à cette époque l'église était achevée, mais que la ville ne se composait encore que d'une soixantaine de maisons, et, par conséquent, si elle avait fait quelques progrès de 1819 à 1822, elle était ensuite restée stationnaire, ce qu'il faut attribuer sans doute aux désavantages de sa situation (voyez plus bas, page 39 ).

(3) Un lermo est le ressort d'une justice de première instance ; le cheflieu du (ermo porte le nom de villa ( ville). ( Voyez ma première relation, 1,3^.)

38 VOYAG£ AUX SOURCES

employé par leur gouvernement, a II a été de mode, dans a ces dernières années, dit M. d'Eschewege, d'ériger en (c villes les hameaux les plus insignifiants. Mais c'est rarece ment le bien général que Ton a consulté en faisant ces a changements; s'ils devaient profiter à un petit nombre a d'individus, la plus grande partie des habitants avait

<i presque toujours à en souffrir Quand un village de-^

« vient ville, il a sa justice particulière, et à chaque jusci tice nouvelle s'attachent une quantité de gens qui vivent <( aux dépens des citoyens. La paix de ces derniers est <c bientôt troublée par l'arrivée d'une armée d'employés « subalternes, qui ne sauraient subsister s'ils ne trouvaient « des ressources dans les querelles qu'ils ont le talent de

<i faire naître Leshonunes les plus tranquilles et les

<i plus heureux qu'il y ait au Brésil sont ceux qui se sont « fixés le plus loin possible du chef-lieu d'une justice. (( S'élève-t-il entre eux queilque dispute? ou elle s'apaise

« amicalement , ou bien on se fait justice à soi-même ,

« on assassine. C'est là de la barbarie, sans doute ; mais

« on n'y remédiera certainement point par la manière (( dont on rend la justice; car de cette partialité qui fait (c le caractère des juges il résulte, presque toujours , que « c'est le plus faible, le plus pauvre qui a tort : les procès « ruinent les familles, et un projet de vengeance une fois <c formé, ce n'est certainement pas la crainte de la justice

(c qui en arrête l'exécution Un vieillard de quatre-

« vingts ans, qui aimait Dieu et ses semblables, me disait « que souvent il avait changé de domicile , et qu'il choisissait toujours les lieux où n'avait encore pénétré au-

« cune autorité judiciaire , civile ou ecclésiastique , non « qu'il eût commis quelque crime , mais parce qu'il avait

« peur qu'on ne l'en déclarât coopable. » (Branlim die Neue Weh. , II, 49 ). U s'en faat, sans doute , qae toat , dans ce tableaa, soit dépourvu de vérité ; mais on sent que» lorsque la population d'un pays augmente sensiblement , on ne peut l'abandonner entièrement à elle-même , pour ainsi dire» sans lois et sans règle, et que la laisser tomber ainsi dans l'état sauvage serait pire encore que de lui faire courir la chance d'être dirigée par des magistrats corrompus, qui pourtant ne sauraient, à chaque instant, s'écarter de ces règles et de cette discipline conservatrice de la civilisation.

Quant à ce qui concerne Valença en particulier, je ne saurais dire si la métamorphose de ce hameau en ville pouvait être justifiée par l'éloignement du chef-lieu de justice d'où il dépendait autrefois, par des difficultés de communication ou quelque autre circonstance; mais, ce qu'il y a de certain , c'est qu'on ne saurait donner pour motif de ce changement ni l'importance de la population qui s'était fixée sur les bords de la route, ni celle du hameau luimême, auquel il était véritablement ridicule d'appliquer le nom de ville. Au reste , si l'on croyait nécessaire d'en avoir une dans ce canton, il me semble que ce n'était pas Valença qui devait le devenir; car ce lieu est éloigné des rivières et l'un des plus tristes que j'eusse vus dans la province de Rio de Janeiro. C'est sur les bords du Parahyba , dans quelque endroit où la pente n'est pas trop rapide qu'aurait dû être fondée la ville nouvelle; une église et l'exemption d'une partie des droits y auraient bientôt attiré des habitants.

Après avoir fait connaître l'histoire de Valença et l'état actuel de cette chétive ville , j'aurais à parler de ses an-

40 VOYAGE AUX SOUBfiES

ciens habitants , les Coroados , si je n'avais donné ailleurs des détails étendus sur ces Indiens. J'ajouterai cependant que Firmiano, qui se plaisait à appeler ses oncles les Chinois qu'on voyait alors à Rio de Janeiro , ne voulut point reconnaître pour ses parents les Coroados du Rio Bonito. Il y a certainement trop de différence entre ces derniers et les Botocudos pour qu'on leur suppose une origine commune, à moins de la faire remonter à une époque sur laquelle nous ne pourrions former que de vaines conjectures; si donc les Botocudos sont issus , comme on l'a dit, des anciens Tapuyas (1), il ne serait guère vraisemblable que les Coroados du Rio Bonito en descendissent également. Mais, si nous ne pouvons rien dire avec certitude de leurs premiers commencements, nous savons du moins ce qu'ils furent dans les temps modernes. Il paraît bien certain qu'ils eurent pour pères ces Goitacazes qui , chassés par les Portugais, vers 1630, des campos voisins de l'embouchure du Parahyba (Campos dos Goitacazes) , se dispersèrent dans les forêts de Minas ei de Rio de Janeiro* Les Goitacazes ne pouvaient conserver, dans des bois presque impénétrables, les habitudes qu'ils avaient contractées au milieu de campagnes entièrement découvertes ; ils renoncèrent à leur longue chevelure , et la façon dont ils la coupèrent leur fit donner, par leurs vainqueurs, le nom de Coroados, qui signifie couronnés (S). A présent, il ne sera

(1) Les Indiens civilisés du littoral et les Portogais qui vivent tu milieu d*eax disent aujourd'hui TapuyoSy et ont fait de ce mot on sobriquet injurieux , qu'ils appliquent aux indigènes encore sauvages. Mon Botocudo était pour eux un Tapuyo,

(2) Voyez mon Voyage dans le dislrict des Diamants et sur le HHorai du Brésil , II , 3 et suiv.

peut-être pas inutile à l'histoire des indigènes de rechercher si tontes les peuplades qui , de nos jours , portent ce même nom, descendent également des anciens Goitacazes. La comparaison du vocabulaire, que j'ai donné ailleurs, de la langue des Coroados du Rio Bonito avec celui de la langue des Coroados du Rio Chipoté , communiqué à d'Eschwege par leur directeur , notre digne compatriote, Guido Thomas Marlière (1), prouve que, s'il existe entre ces idiomes des dîCrérences très-sensibles , ils ont pourtant encore assez de ressemblance pour qu'on admette, sans hésiter, une origine commune. Les différences s'expliquent d'ailleurs par la facilité avec laquelle s'altèrent les langues dans lesquelles rien n'a été écrit ; les Aymorés , séparés des Tapuyas, perdirent leur ancien langage et s'en formèrent un autre (2); nos patois présentent, dans la mèoie province , des modifications plus ou moins notables; enfin nous voyons les enfants qui ont coutume de jouer ensemble forger souvent des mots qui ne sont entendus que d'eux. Nous ne devons point être surpris, par conséquent, de ce que tant de langues diverses se sont répandues sur la surface du Brésil, ou une multitude de hordes vivaient à peu près isolées les unes des autres, et nous ne nous étonnerons pas davantage que les tribus des Goitacazes , séparées depuis deux siècles, ne parient plus exactement la même langue. Mais c'est nécessairement par degrés que l'altération se fait sentir, et puisqu'il existe encore , dans le dialecte des Coroados du Rio Chipotô et celui des Indiens du Rio Bonito, des signas

(1) Vojfoge dant Us provinces de Rio de Janeiro, etc., I, 46.— EscB* wKi, Brasilien, etc., 1 , 322.

(2> Voyez la citation que fait M. Ferdinand Dcnib d'un ancien manuscrit, dans soD exceUeot ouvrage iutitulc Brésil, p. 210.

bien évidents d'une origine commune, il devrait s'en trouver aussi dans l'idiome des Coroados de la province de Saint-Paul, s'ils descendaient également des Goitacazes, dont la dispersion s'est faite en un seul temps; or il n'en est pas ainsi. La comparaison du vocabulaire de Marlière et du mien avec celui que j'ai fait de l'idiome des Coroados des Campos de Garapuava, dans la province de Saint- Paul , ne m'a pas ofiTert un seul terme commun , et les deux mots les moins différents sont nhim çt inhiné^ qui signifient nez, et appartiennent, le premier aux Indiens du Rio Bonito, le second à ceux de Saint-Paul. D'ailleurs les traits de ces derniers sont fort agréables , si j'en dois juger par deux femmes que je vis, en 1820, à Curitiba, et, au contraire , comme je l'ai dit dans ma première relation, il n'est peut-être pas d'indigènes plus laids que les habitants du Rio Bonito. Les deux peuplades n ont donc de commun qu'un nom , qui n'est véritablement pas le leur, mais qui leur a été appliqué par les Portugais, et probablement n'indique même pas une parfaite identité dans la manière de couper leurs cheveux , car les Coroados de Saint-Paul se font une sorte de tonsure au sommet de la tète, et il paraîtrait que ceux du Rio Bonito réduisaient autrefois leur chevelure à une calotte arrondie comme les Botocudos (1). Si les premiers ne sont pas issus des anciens Goitacazes, à plus forte raison ne doivent pas en descendre les Coroados ou Cavaris de Matogrosso , qui vivent dans un pays infiniment plus éloigné que Saint-Paul et Curitiba des campos, jadis habités par ces mêmes Goitacazes (2) ,

(1) Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Gêraes,n, 140.

(2^ Un savant , qui a exploré pendant huit ans TAmérique espagnole,

el mut y peut-être 9 une simple tribu des Bororés (i).

Je reviens au récit de mon voyage , dont cette digression m'a peut-être éloigné trop longtemps.

Entre Yalença et As Cobras , c'était seulement par înterralles que les grands bois s'étendaient sur le bord du chemin. Presque partout ils avaient été coupés et remplacés par des taillis; aussi la chaleur se faisait-elle sentir d'une manière cruelle. On peut juger de celle qu'on avait dû ressentir au soleil, à deux heures après midi, par l'indicatioD de 36 degrés et demi que donnait , à quatre heures du soir, le thermomètre de Réaumur exposé à l'ombre.

Ce jou(-là, je ne vis axxcvuïe fazenda , mais seulement quelques maisonnettes. Il était facile de s'apercevoir que Ton ccHDmençait à peine à cultiver les terres de ce canton, et que la route seule y avait attiré les habitants.

Je Qs halte au rancho d'As Cobras (les serpents) (2) , situé à 2 lieues et demie de Valença. A neuf heures du soir, j'étais sous le rancho; la lune jetait une clarté assez vive pour qu'on pût lire sans avoir besoin d'autre lumière ; la fraîcheur me paraissait d'autant plus délicieuse que , pen-

és qui n'a point ptrconni le Brésil, dit (Alf. d'Orb., Voy,, 1 , 28) que le nom de Goitacazes vient des mots guaranis guala et caa ( voyageurs det bais). Sans rejeter entièrement cette étymologie , je ferai observer qn^appeler voyageurs des bois des hommes qui habitaient un des pays les pins découverts da Brésil eût été une singulière antiphrase. Je ferai observer encore que les Goitacazes, qui ne parlaient nullement la lingoa gérai , portaient originairement le nom d'Ouelacas ou Goaytacazes , et que, par conséquent , celui de Goitacazes doit être un mot altéré par les Portugais ( LÉRT, Bisl.y 3« édit., 45.— South., Uist,, U, 665.— Ferdi- NAMD DsNis , Brésil , 368 ).

(1) Ciz., Corog., 1, 302.— Piz.. Jtfem., IX, 105.

(2) On désigne aussi ce lieu par le nom ^Aldea dos Cobras, qui pourrail faire croire qu'autrefois il y eut en cet endroit un dldea d'Indiens.

dant toute la durée du jour, j'avais éprouvé une excessive chaleur; aucun vent ne se faisait sentir, et du rancho^ dont le toit était soutenu par de simples poteaux , je pouvsSs contempler à mon aise le paysage qui s* offrait à ma vue. Nous étions dans un vallon dessiné par des collines et séparé du lac uniquement par le chemin ; une maisonnette entourée de Bananiers se voit presque sur le bord de Teau ; derrière le lac s*élève une seconde colline , dont le flanc était, à cette époque, couvert de maïs et dont le sommet est couronné par im bouquet de bois et quelques chaumières éparses; enfln, à ses deux extrémités, le vallon est borné par d'épaisses forêts. Pendant que je contemplais ce paysage, le coassement d'une multitude de grenouilles, mêlé au chant aigre et varié de plusieurs espèces de cigales, formait un bruit confus qui n'était pas sans quelque charme.

Pour arriver d'As Cobras m Rio Preto, on traverse toujours un pays montagneux et couvert de bois vierges , et lorsque, d'un sommet élevé , on peut découvrir une grande étendue de pays, on n'aperçoit absolument autre chose que des forêts et des montagnes (i).

Après la première lieue on trouve, dans un fond, la rivière appelée Rio Bonito (la jolie rivière), qui, lors de mon voyage, n'avait pas plus de 2 pieds de profondeur, mais dont le passage est très-dangereux après de longues pluies. Auprès de cette rivière, qui probablement est un affluent du Rio Preto, sont quelques pauvres chaumières (2).

(t) U eo était encore ainsi en 1822.

(2) En parlant du Rio Bonito , M. Walsh s*exprime comme il suit : cr Les rats de ce pays sont de Tespèce la plus sauvage ; rivant dans les « bois, ils y acquièrent la férocité des autres animaux de la forêt et sont « généralement considérés comme formidables. Vingt nègres apparte-

DU MO DE s. PRANC1S€0. 4S

Au delà du Rio Bonito , je m'arrêtai un instant à une venda et n'y trouvai pas même une cuillerée de cassonade (i). Ce n'était pas sur cette route la seule venda qui fût aussi misérable.

Un peu avant d'arriver an Rio Preto, on découvre , du haut d'un morne , une vue assez belle. Les montagnes se retirent brusquement et laissent entre elles une gorge large et profonde où sont quelques chaumières; le penchant du morne est couvert de bois» au milieu desquels se trouvaient alors des plantations de maïs; devant soi , on a une échappée du hameau de Rio Preto (Arraial do Rio Preto) , qui forme la limite de la province de Minas Geraes.

m oant k un propriétaire du yoUioage ayaient été presque mangés par e eax : ces pauyres geos s^étaieot couchés tellement fatigués et dor- « maieut si profondément, qu'une légion de rats ayait h peu près déyoré • leurs orteils ayant qu'ils eussent poussé un cri ; et de tels accidents

« sont très-communs Une pauvre vache Ait le premier objet qui se

« présenta h nos regards quand nous nous leyàmes Toutes ses jambes

« ayaient été déchirée par les rats, et les chauyes-souris avaient fait à « son cou des piqûres profondes d'où le sang ruisselait encore ; elle « était là comme un eiemple de la férocité d^ horribles animaux que « nous avions eus pour compagnons pendant la nuit [Nolicet ofBrazii, « U , 54). » Je dois avouer que, ni au Rio Bonito, ni ailleurs, je n'ai vu aucun de ces rats formidables , et que je n'en ai même jamais entendu parler.

(1) Au Brésil, on ne fabrique point de sucre en pain (1822).

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