En
2. Qu'il me soit permis de rappeler ici leurs noms et d'adresser à MM. Nogues, de Dizemont, Rochoux, mes remercîments les plus vifs et les plus sincères. Je prie aussi M. le capitaine de vaisseau de Jonquières [aujourd'hui vice-amiral] d'agréer l'expression de ma respectueuse reconnaissance pour l'accueil toujours sympathique qu'il a daigné faire à mes demandes, dont il avait bien voulu se constituer l'avocat auprès du gouverneur de la colonie, M. le vice-amiral de la Grandière. {Note de l'auteur.)
3. Notamment dans deux brochures publiées sous un pseudonyme : la Cochinchine française en 1864, par G. Francis; Dentu, 1864; et De la colonisation de la Cochinchine, par G. Francis; Challamel, 1865. (Note de l'auteur.)
La première de ces brochures eut un retentissement considérable dans le monde de la marine. C'était une réponse aux bruits de rétrocession qui prenaient déjà une sérieuse consistance. L'auteur qui se couvrait, pour la forme et par respect pour les règlements, d'un transparent pseudonyme, exposait les progrès faits par la colonie depuis sa création, plaidait la cause de son agrandissement et donnait l'idée et le plan d'un grand voyage d'exploration dans l'intérieur de 1 Indo-Chine, en vue 4'ouvrir des communications commerciales entre la Chine méridiouole et la Cochinchine. Déjà, dès le mois de juin de l'année précédente (juin 1863), et. comme nous l'avons dit, avant même son entrée dans l'inspection des affaires indigènes, Francis Garnier avait soutenu l'opportunité de ce voyage d'exploration. M. de Chasseloup-Laubat, qui avait accueilli avec une extrême bienveillance la brochure anonyme et qui, ce document à la main, avait défendu en conseil des ministres la cause de la conservation de la Cochinchine française, voulut, après avoir sauvé la colonie, contribuer activement à son développement. Sur l'initiative du ministre, et malgré l'indifférence témoignée par l'administration coloniale locale pour le projet de voyage d'exploration, une mission scientifique fut organisée à Saigon. Francis Garnier, lieutenant de vaisseau depuis 1865, était trop jeune, excitait déjà trop de jalousie pour obtenir un pareil commandement (voy. p. 3, en note). Cet honneur fut confié, comme on l'a vu plus haut, au capitaine de frégate Doudart de Lagrée, qu'une mission diplomatique au Cambodge avait récemment fait distinguer par l'amiral gouverneur.
restait bien plus à faire, et il est pénible pour celui qui a semé de ne pouvoir assurer la moisson. A cette condition seulement on se console de la voir récolter par d'autres. Aussi ce ne fut pas sans une vive émotion que je me séparai des amis dévoués avec qui, jusque-là, travaux, projets, espérances, tout m'avait été commun en Cochinchine ; dont les conseils m'avaient soutenu, dirigé, fortifié dans ma voie ; dont quelques-uns avaient désiré et espéré même un instant être mes compagnons de voyage *. Je sentais que la période de mon existence la plus remplie par l'esprit et par le cœur prenait brusquement fin, et je pleurais involontairement ce passé qui s'évanouissait et dont ma mémoire me retraçait rapidement les plus heureuses journées et les plus charmants souvenirs. Puissent, comme moi, mes amis ne point les avoir oubliés aujourd'hui !
Vers midi et demi, les deux canonnières, sur lesquelles étaient répartis le personnel et le matériel de l'expédition, se mirent successivement en
I. Nous croyons devoir reproduire ici, à titre de documeut, et pour confirmer cette partie du récit, un passage de la préface dont M. le capitaine de frégate Henri de Bizeinont a fait précéder, en 1878, le livre remarquable d'Eliacin Luro : le Pays d'Annam.
Nous n'insisterons pas sur la valeur que présente ce témoignage désintéressé. 11 suffira de le lire pour comprendre l'importance que nous y attachons.
En racontant à quelle occasion Luro partit polir Saigon et entra dans l'administration des affaires indigènes, M. de Bizemont ajoute :
« Francis Garnier, qui précéda Luro dans la tombe, après une carrière bien courte, mais aussi « active que glorieuse, venait de concevoir un projet gigantesque. Dans cette tète merveilleuse- « ment organisée s'était développée l'ambition grandiose de doter la France, dans l'extrême « Orient, d'un empire colonial aussi vaste et aussi florissant que les possessions anglaises des « Indes. Le vaste fleuve le Mékong, dont nous venions d occuper définitivement le riche delta, «< devait en être la grande artère ; il fallait donc commencer par en explorer le cours en le « remontant aussi loin que possible, mois tout ou moins jusqu'à la frontière chinoise. Aussitôt « un projet d'exploration fut conçu par Francis Garnier et adopté avec enthousiasme par Luro et « par relui qui écrit ces lignes, seul survivant de cet ardent triumvirat de jeunes gens qui ne « rêvaient rien moins que la gloire de fonder une nouvelle France dans la péninsule iudo- «< chinoise.
•« Les dates relatives à ce projet d'exploration ayant été vivement discutées et contestées dans « ces derniers temps, il n'est pas inutile de les établir, non pas seulement d'après les souvenirs « d'un collaborateur, mais d'après des lettres et des pièces authentiques que nous avons .entre « les mains. Le premier plan de Francis Garnier date du mois de juin 18G3, et c'est dans les pre- •< miers jours de 1801 que nous l'avons rédigé d'après les notes et, en partie, sous la dictée de « son iuventeur. Un jeune officier de marine qui devait s'adjoindre à nous fut obligé de rentrer '< en France, sérieusement malade ; il fut remplacé alors par Luro, qui venait d'arriver dons la * colonie. Son remarquable talent comme dessinateur rendait son concours extrêmement pré- « cieux dans une telle entreprise. Une demande officielle fut ensuite formulée par Garnier, signée « par ses deux compagnons, puis présentée au ministère de la marine avec l'appui de hautes per-
sonnalités. Il convient de rendre hommage à l'intelligente bienveillance avec laquelle M. le » marquis de Chasseloup-Laubat, l'un des meilleurs ministres qu'ait eus la marine, accueillit le « projet d'exploration du Mékong. Mais ces démarches et la distance qui sépare la Cochinchine « de la métropole firent que l'ordre d'organiser l'expédition projetée n'arriva à Saigon qu'au « commencement de I8G6; encore, sur les trois signataires du projet de 1864, Francis Garnier « était-il le seul qui fût désigné comme devant concourir à sa réalisation. Il ne nous appartient « pas d'apprécier, ni inèinc d'indiquer les motifs qui firent écarter les deux autres adhérents. Quoi « qu'il en soit, nous devons à la mémoire de Luro de constater et de proclamer hautement que. « s'il se soumit à ei»tle décision souveraine, ce ne fut qu'avec les plus vifs regrets et la plus « grande amertume. •> Préface du Pays d'Annam, p. 2 et 3, Leroux, 1878.
ANGCOR ET LES RUINES KHMEKS.
marche. L'une, la canonnière 32, sur laquelle le chef de l'expédition avait pris passage, était commandée par M. le lieutenant de vaisseau Pottier, qui allait remplacer M. de Lagrée dans le commandement de la station du Cambodge; l'autre, la canonnière 27, sur laquelle je me trouvais, était sous les ordres d'un de mes camarades, M. Espagmtl, qui devait quelques mois plus tard être victime de son dévouement et périr dans l'explosion de son navire.
Les deux petits hâtimeiiK jetèrent Tancre à sept heures «lu soir devant le poste de Tan An, a l'entrée de Tarroyo de la Poste, pour attendre le jour
Tan An. — Dessin oV A. aV Bar, d'après un croquis»
et la marée favorable. Le lendemain, ils s'engageaient dans cet étroit passage, et, après un court arrêt a Mythe pour renouveler leur approvisionnement de charbon, ils commencèrent l'ascension du grand fleuve.
Le 8 juin, dans l'après-midi, nous arrivâmes à Gompong Luong (en cambodgien : port du roi), grand marché situé un peu au-dessus de Pnom Penh, sur le bras qui conduit au Grand Lac, à quatre ou cinq kilomètres d Oudong, capitale du Cambodge. Nous nous installâmes tous dans l'hospitalière demeure qui était la résidence habituelle de M* de La grée, et, pendant que celui-ci retournait à Pnom Penh présenter son successeur au roi du Cambodge, je dus m'occuper d'exercer le personnel subalterne de L'expédition à ses nouveaux devoirs, et d'achever l'installation de notre
matériel. Un sergent d'infanterie de marine nommé Charbonnier, un interprète pour les langues siamoise et annamite nommé Séguin, un soldat d'infanterie de marine et deux matelots composaient la partie française de notre escorte. Un Cambodgien chrétien nommé Alexis Om, un Laotien qui se faisait appeler Alévy, du nom de la province du Laos d'où il venait, deux Tagals et sept Annamites devaient en former la partie indigène, les deux premiers comme interprètes, les autres comme soldats ou comme domestiques. Ces éléments assez hétérogènes avaient besoin de vivre quelque temps ensemble, pour s'amalgamer et pour se fondre, avant qu'on put en attendre un service actif et intelligent. La Commission était loin d'ailleurs d'être pourvue de tout ce qui lui était indispensable pour se mettre en route. La corvette le Cosmao devait partir de Saigon pour aller chercher à Ban Kok la monnaie et les passeports siamois dont nous avions à faire usage dès le début, puisque au sortir du Cambodge nous passions sur le territoire de Siam : il fallait attendre son retour. D'autres passeports non moins importants et des instruments d'astronomie et de physique nous manquaient aussi ; mais le gouverneur de la colonie comptait nous les faire parvenir, au commencement de la saison sèche, dans la partie inférieure du Laos où nous devions séjourner jusque-là *.
xSous avions le temps, avant l'arrivée du Cosmao, d'aller visiter ces fameuses ruines d'Angcor situées à l'extrémité nord-ouest du Grand Lac et dont tant de merveilles nous avaient déjà été racontées par des témoins oculaires. M. de Lagrée, qui travaillait depuis longtemps à en lever les plans, désirait compléter ses travaux avant son départ, et il avait amené avec lui un photographe de Saigon, M. Gsell, pour lui faire reproduire les parties accessibles des monuments en ruine. Nous ne pouvions faire cette excursion sous un meilleur guide, et l'arrivée à Compong Luong de deux Français, MM. Durand et Rondet, qui venaient d'Angcor et nous en montrèrent quelques admirables dessins, augmenta notre impatience.
Le 21 juin, à huit heures du soir, tous réunis cette fois sur la canonnière 27, nous nous mimes donc en route pour la capitale de l'ancien royaume des Khmers. Je ne m'arrêterai pas ici à décrire le Grand Lac que nous traversâmes dans toute sa longueur. Comme nous, le lecteur doit être impatient d'arriver à ces ruines que le récit et les dessins de Mouhot, publiés dans le Tour du Monde2, lui ont déjà fait connaître en partie. Le lendemain, à l'entrée de la nuit, nous jetâmes l'ancre devant l'embouchure de la petite
1. Oo verra plus tard avec quelle négligence l'administration coloniale pourvut aux besoins matériels ou scientifiques de l'expédition.