‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 11 sur 197 · Voir les liTraisons 106 *»t 206 du Tour du Monde · texte numérisé non relu

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ANGCOR ET LES RUINES KHHBRS. H

rivière (TAngcor. Le 23, de très bonne heure, nous montâmes tous dans une grande barque annamite pour nous rendre à terre. L'obscurité, encore très épaisse, permettait à peine de distinguer, des deux côtés de l'embou-

Carte des environs d'Angcor, dressée par MM. Doudart de Lagrée et Francis Garnier.

chure de la rivière, les rangées multipliées de pieux qui indiquaient remplacement d'une grande pêcherie. Une forte brise d'ouest soulevait en petites vagues les eaux du lac, et un long mouvement de houle se propa-

zeait le long de la rive et couvrait H découvrait tour à km la tête de <}0eJqae+-*jn+ 4e ce* piètre contre lesquels notre barque Tenait de se heurter. IVr rare* lainière* brillaient encore dans les petites cabanes. élevées sur pilotit a ane certaine haatear au-dessus de l'eau et qui serraient d'abri aux pécheur** An delà, on distinguait confusément la ligne basse des arbres raU*>gra qui forment la rire, forêt noyée et inhabitable, sons les arceaux de laquelle l'eau se perd avec un clapotis sourd : le bris de la vague entourait parf'/H d'un cerde d'écume les troncs rugueux et marquait d'une ligne blanchâtre la limite de cette singulière forêt. L'obscurité, la houle, la petanleur de notre barque nous y jetèrent bientôt. Il fallut que tout le monde mit la main a l'ouvrage pour dégager notre embarcation, que la lame lançait lourdement contre chaque arbre, et pour la remettre un peu au large, 11 n'y avait la environ qu'un mètre de profondeur : nos Annamites *e mirent a l'eau, nous doublâmes les avirons et nous réussîmes, non sans effort*, a non* éloigner. Le jour vint : nous distinguions tout près de nous l'embouchure de la petite rivière et nous nous y engageâmes. La houle se calma ao*%itôt et nous pûmes arriver sans autre encombre à l'un des établissement* provisoires, construits sur les bords de la rivière pour le séchage du poison, et que l'on commençait déjà à démolir, la crue des eaux mettant fin a la saison de la pèche. Ce fut là que nous mimes pied à terre.

Sur la rive droite et à deux ou trois kilomètres de notre point de débarquement s'élève une petite colline à deux sommets 1 qui domine toute la plaine environnante et qui. à l'époque des grandes eaux, est baignée de loin coté* par les eaux du lac. C'est le mont Crom, seul point saillant qu'offre l'horizon à une grande distance à la ronde, et qui sert de repère au navigateur le long de ces rives basses, noyées, d'aspect uniforme. Sur la cime la plus élevée de cette colline, un bouquet d'arbres isolés dissimule au regard un sanctuaire effondré. Ce fut notre première étape sur le terrain de cette antique civilisation khmer dont tout a disparu, édifices, organisation sociale et politique, littérature, puissance, commerce, sans nous laisser, parmi tous les débris de ce passé écroulé, autre chose à admirer que des ruines.

l'n long séjour dans les pays chauds, loin des merveilles de l'art européen, au milieu de populations à demi civilisées, prédispose singulièrement H (enthousiasme pour tout produit, même imparfait, du goût et de l'intelligence. On est habitué à ne plus admirer que les splendeurs de la nature tropicale et a détourner ses regards avec dédain de tout ce qui est de

I. f>tiiftijlt*rf pour tout m rMt, U mrtf? d*»s onvirons d'Angcor. p. 11.

ANGCOK ET LES RUINES KHMKRS. 13 fabrique humaine. Aussi l'émotion que fait naître une œuvre ûVua niveau réellement élevé est-elle si vive qu'elle se mélange d'un profond sentiment dVlounement qui contribue encore à saisir l'imagination. Les points de comparaison sont trop éloignés et trop oubliéspour conlre-balancer cette première impression et permettre une juste appréciation de l'objet qui nous ;i Frappé. C'est ce que j'éprouvais à Faspectdu sanctuaire du mont (Irom. Celte arehi-

Suueluaire du uu>nt Crôm. — Dessin du IL CI<Tfe'ott d'après un croquis de M. Jli'Juporh'.

lecture, savante et originale dans ses conceptions, révère dans ses formes générales, élégante dans ses détails, nie transporta d'admiration* Pendant que M, de Lagréc, avec la sagacité d'un archéologue, cherchait à m mis expliquer la disposition et les usages des différentes parties de l'édifice, ma pensée se nporlait a la grande époque qui avait en tan té un art relativement aussi parfait, cl à ce moment j'eusse à peine hésité à ajouter un quatrième âge, 1 âge k limer, aux trois siècles classiques de Périclés, d'Auguste et de Louis XI Y,

La vue d'un groupe de statues mutilées gisant non loin du monument principal vint calmer chez moi ce premier enthousiasme. Si intéressantes que fussent quelques-unes des tètes qui se trouvaient là, elles étaient loin cependant des chefs-d'œuvre du ciseau grec. Un type humain d'un modèle moins parfait, la symbolique même du mythe religieux reproduit, suffisaient peut-être à expliquer cette infériorité, sans que Ton dût faire déchoir Fart khmer du haut rang que je lui avais assigné tout d'abord. Je n'en devins que plus impatient d'arriver à ce groupe imposant de ruines que forment la pagode et l'ancienne ville d'Angcor et qui fournit au problème artistique et historique de cette civilisation disparue ses plus nombreux et ses plus importants éléments de solution.

Le lendemain de notre visite au mont Crôm, nous continuâmes notre route par terre jusqu'à Siemréap, TAngcor- moderne, gros bourg à cheval sur les bords de la rivière, à quelques kilomètres des ruines de l'Angcor ancienne. Sur la rive droite est une citadelle construite par les Siamois, il y a une quarantaine d'années, pour assurer leur domination sur cette province enlevée avec plusieurs autres au royaume actuel du Cambodge, qui ne possède même plus l'emplacement de son antique capitale. Cette citadelle renferme la résidence du gouverneur de la province, chez lequel nous reçûmes la plus gracieuse hospitalité. Ce haut fonctionnaire était accoutumé à des visites de ce genre ; il avait accueilli plusieurs fois des voyageurs de haut rang, dont il aimait à citer les noms. M. de Montigny, l'amiral Bonard, l'amiral de la Grandière étaient du nombre. Il se trouvait depuis longtemps en relations avec le commandant de Lagrée, qui était, à ses yeux, quelque chose de plus que le roi du Cambodge, et, après le roi de Siam, l'homme qu'il estimait et redoutait par-dessus tout. Cambodgien de naissance, il sentait instinctivement que la France, après avoir pris le Cambodge sous son protectorat, en viendrait tôt ou tard à réclamer à Siam les territoires injustement soustraits à l'autorité de leur souverain légitime V Il lui importait donc de se ménager un appui solide pour le cas d'un changement de domination. Dans toutes les éventualités, sa situation de gouverneur d'une province frontière lui commandait les plus grands ménagements. Les rôles étaient maintenant singulièrement changés : alors qu'avant le protectorat tout empiétement de la part de Siam restait impuni, au contraire depuis, la balance semblait devoir pencher du côté du Cambodge, et il ne fallait donner aucun prétexte de retour offensif à un royaume jusque-

1. On oubli»; peut-être trop aujourd'hui, en partageant théoriquement l'Indo-Chine entre la France et l'Angleterre, que le royaume de Siam est, au moins en partie, une annexe naturelle de la vallée du Mékong.

ANGCOII Bï LliS KUINES KUMEltS. 15

là si humilié et si misérable, aujourd'hui si puissamment soutenu. Tel était du moins ce que pouvait faire pressentir l'attitude hardie qu'avait constamment prise M. de Lagrée dans ses relations avec les agents de Si a m. Malheureusement la diplomatie défaisait a Ban Kok l'œuvre de réhabilita-

Bouddha d quatre faces du tuont Crom. — Dr^iu de E* Tournois, d'auivs un dessin ite M. Delaporle.

tion et de restauration de l'autonomie cambodgienne tentée sur tes lieux mêmes K

Le 2i juin au matin, nous prenions congé de l'hospitalier gouverneur pour aller camper plus près des ruines. Chacun de nous était juché sur un éléphant, et, peu habitués pour la plupart à ce moyen de locomotion, nous

L On retrouvera souvent au cours de ce re>itt comme du nstr Aiw\< tuns ouvrages de Francis Garnier, cps allusions aux tergiversations de noire diplomatie dans l'extrême Orient. Voy, Dr Parti au Titxt^ lft 4 ttt| passim.

étions plus occupés à nous garer des durs cahots de notre monture qu'à jouir du coup d'œil de la foret où nous entrions et de la fraîcheur relative due à l'heure matinale où nous nous mettions en route. Je montais pour ma part une jeune femelle qui, craintive et sensible comme le comportaient son âge et son sexe, prit soudainement peur à la vue de je ne sais quel tronc d'arbre de forme bizarre et se lança au galop au travers de la forêt, au risque de mettre en pièces sur la route sa cage et ceux qu'elle portait. Son cornac ne réussit à l'arrêter qu'en lui enfonçant dans le crâne deux ou trois pouces du fer recourbé qui sert d'aiguillon aux conducteurs d'éléphants, et je fus quelque temps à me remettre des rudes secousses que m'avait données l'allure un peu trop vive de ma bête.

Au bout d'une heure de marche, nous nous arrêtions au pied de la terrasse en forme de croix qui précède Angcor Wat. A 250 mètres de nous environ, s'élevaient les trois tours qui couronnent la triple entrée du temple ; une longue galerie à colonnade extérieure se prolonge à droite et à gauche de cette sorte d'arche triomphale : c'est la première enceinte du monument. De la terrasse, ornée jadis de lions en pierre, qui gisent aujourd'hui sur le sol au milieu des herbes, part une chaussée, construite en larges blocs de grès, qui traverse le fossé, large de plus de 200 mètres, creusé en avant de cette enceinte. Nous suivîmes cette chaussée qui aboutit à l'entrée du milieu. Dès que nous l'eûmes franchie, l'édifice lui-même apparut à nos regards, à un demi-kilomètre de là, masse sombre et imposante dessinant ses neuf tours sur le bleu du ciel. Nous parcourûmes encore plus de 400 mètres sur la chaussée, qui se continue en dedans de l'enceinte, avant d'arriver au premier péristyle de la pagode. Une seconde terrasse, plus grande et plus décorée que la première, et supportée par des colonnes rondes élégamment sculptées, termine la chaussée, au-dessus du niveau de laquelle elle s'élève d'environ 3 mètres. A sa gauche, sous les murs mêmes de l'édifice, sont les logements des bonzes qui desservent l'antique sanctuaire. Auprès de ces logements, sur la même esplanade, est une autre case, construite en bambous comme les précédentes, où viennent s'abriter les pèlerins qu'attire le saint lieu.

Ce fut dans cette dernière demeure que nous nous établîmes. Après les premiers soins donnés à notre installation, nous voulûmes visiter rapidement les principales parties de l'édifice qui allait pendant quelques jours nous avoir pour hôtes. Cette entrée monumentale, cette longue chaussée, ornée de dragons fantastiques, et lentement parcourue au pas solennel de nos éléphants ; les deux immenses pièces d'eau, vrais petits lacs qui s'étendaient des deux côtés ; l'aspect colossal du temple lui-même, tout nous

indiquait que nous nous trouvions en présence d'une œuvre capitale, conçue en dehors des proportions ordinaires. C'était bien là, comme le dit Mouhot, non un temple rival de celui de Salomon, qui ne méritait pas sans doute une comparaison pareille, mais le chef-d'œuvre d'un Michel-Ange inconnu. 11 fallait quelque temps pour se rendre compte de la disposition exacte d'un édifice qui mesure, hors fossés, 5 kilomètres et demi de tour. Celte première visite ne m'en donna qu'une idée confuse. Ces escaliers et ces galeries sans tin, ces cours intérieures î\ colonnades d'aspect uniforme me semblaient, mal-

d'après une photographie.

gré leur symétrie, ou plutôt û cause même de leur symétrie, former un dédale inextricable. Los éoormes proportions de chacune des parties de ce grand tout empêchent d'ailleurs le regard d'en embrasser facilement l'ensemble.

Après plusieurs excursions, — car on peut appeler ainsi [es visites a un monument dont les dimensions se chiffrent par kilomètres, — les principales dispositions de l'édifice m'apparurent plus nettement : son enceinte est de forme rectangulaire et ses quatre faces réunies mesurent 3550 mètres; elle est allongée dans le sens est et ouest. C'est du côté ouest qu'elle a sa principale entrée que nous avions franchie à notre arrivée.

Celle-ci se compose essentiellement d'une gralerie, longue de 235 mètres,

reposant sur un soubassement de 7 mètres de large. Cette galerie est formée extérieurement par une double rangée de colonnes, intérieurement par un mur plein, dans lequel sont pratiquées de fausses fenêtres à barreaux de pierre sculptés qui font face à la pagode. Au centre de la galerie s'élève l'arche triomphale à triple ouverture dont j'ai déjà parlé ; aux extrémités sont deux autres ouvertures de niveau avec le sol et qui servaient au passage des chars. Sur les trois autres faces de l'enceinte s'ouvrent trois portes d'importance beaucoup moindre.

Le monument se compose lui-même essentiellement de trois rectangles concentriques formés par des galeries et étagés les uns au-dessus des autres. Le rectangle extérieur a 750 mètres de développement, et tout autour de sa paroi intérieure règne un bas-relief ininterrompu, représentant des combats mythologiques et des scènes religieuses. Cet étage de la pagode reçut de nous, pour ce motif, le nom de galerie des bas-reliefs. Le second et le troisième rectangles sont sommés de tours aux quatre angles : le premier est à mur plein intérieur et à double colonnade extérieure; le second au contraire est à mur plein extérieur et à mur intérieur coupé de fenêtres, disposition que reproduit la paroi extérieure du troisième. Ce dernier présente intérieurement une double colonnade. Une tour centrale s'élève au milieu, à l'intersection de galeries médianes qui divisent l'étage en quatre parties. Quoique cette tour soit découronnée déjà par la main du temps, sa hauteur actuelle, au-dessus du niveau de la chaussée par laquelle nous étions entrés, est de 56 mètres.

Je mentionnerai en outre les deux petits sanctuaires situés le long de cette chaussée à mi-distance de la principale entrée; les deux grands édicules construits dans les angles ouest de la cour qui sépare le premier étage du second, et qui sont à eux seuls des monuments complets et remarquables; deux autres pavillons situés dans la oour suivante au pied du grand escalier conduisant au troisième étage; enfin les trois galeries longitudinales qui réunissent le premier étage au second. Telles sont les lignes générales du temple d'Angcor.

On remarquera sans doute que rien dans ce vaste édifice ne paraît disposé pour l'habitation des hommes. Les seules galeries fermées sont celles du second étage, et leur largeur ne dépasse pas 2m,50. Toutes les autres galeries de l'édifice sont à jour, et n'étaient évidemment pas destinées à servir de demeure. Il semble que tout dans le monument n'ait de disposition et de but qu'en vue du quadruple sanctuaire qui est établi à la base de la tour centrale : tout y monte, tout y conduit. Quel que soit le point par où Ion aborde l'édifice, on se trouve involontairement porté et guidé

Plan d'Angcor Watt levé sut» 5 la direction du commandant de Lagrée.

FF, forêts rempli* d'eau. SSt pièces dWu.

CCC, chaussée eu pierre. TT, telTMlft.

PP, entrée principale de lu première en- AAAA, temple.

ceinte. EE, êdicules intérieurs

fttjj. petits npflwinK

vers Tune des quatre énormes statues qui occupent chacune des faces de cette tour et regardent les quatre points cardinaux. La base des tours d'angle est vide et n'est que le point de croisement très légèrement élargi des galeries voisines. Rien n'arrête sur la route. Les édiculcs compris entre le premier et le second étage passent même inaperçus, car toutes les galeries qui les entourent sont à mur plein du côté qui leur fait face. Seuls les deux petits sanctuaires situés au pied du principal escalier du troisième étage peuvent détourner un instant le regard. Mais ils ne sont là que pour faire ressortir davantage la hauteur de l'édifice central, que le visiteur découvre subitement devant lui au sortir des galeries couvertes. L'attraction est alors irrésistible et Ton gravit, sans se laisser distraire, les hautes marches du grand escalier.

Est-ce à une préoccupation religieuse qu'il faut attribuer cette absence de parties habitables dans cet immense édifice ? ou bien la science des architectes ne leur permettait-elle pas de construire des voûtes plus larges? Aucune galerie en effet ne présente une ouverture supérieure à 3m,50. Les voûtes sont toutes construites en encorbellement, c'est-à-dire se composent de pierres superposées par assises horizontales, surplombant graduellement et se rejoignant d'ordinaire à la cinquième assise. Même avec ce procédé, il eût été possible d'obtenir de plus grandes portées. La question ne peut donc pas être tranchée d'une façon absolue. Peut-être existait-il autrefois des logements en bois dans les cours intérieures ou sur les terrasses qui entourent l'édifice. Peut-être aussi fermait-on avec des nattes les intervalles des colonnes dans les galeries et celles-ci servaient-elles à loger les prêtres ou les pèlerins. 11 est infiniment probable du moins que les choses devaient se passer à peu près ainsi dans la galerie de l'entrée ouest de la première enceinte et que celle-ci avait, outre son but décoratif, une utilité réelle, celle de loger des gardes et des gens préposés à l'ouverture et à la fermeture des portes.

Les portes devaient être en bois, ainsi que les plafonds; nulle part en effet on ne trouve dé plafond en pierre et l'on distingue cependant les voûtes qui étaient autrefois masquées, de celles qui étaient destinées à rester en vue. Dans les premières, la face intérieure des pierres reste à l'état brut, et une corniche est sculptée à la naissance de la voûte pour supporter les solives du plafond; dans les secondes, les extrémités inférieures des assises de la voûte sont rabattues de manière à obtenir une courbe ogivale composée d'autant de segments qu'il y a d'assises. La tradition veut que tous ces plafonds ou toutes ces voûtes aient été dorés.

La construction des tours est analogue à celle des voûtes; les assises,

carrées à la base, vont en s'arrondissant vers le sommet, et sont placées successivement en retrait de manière à se rapprocher peu à peu et à recevoir une assise unique qui couronne et ferme la tour. Au-dessus, disent les habitants, étaient jadis une boule et une flèche en métal. Sur les saillies extérieures des assises sont placées de petites pyramides à forme triangulaire élancée, dont la dimension va en décroissant rapidement à mesure que * Ton s'élève, de manière à augmenter l'effet de la perspective et la sensation de la hauteur. Le même procédé est employé pour tous les escaliers, dont les marches sont étroites et hautes, et des deux cotés desquels sont disposés, sur des socles de plus en plus rapprochés, des lions en pierre de grandeur décroissante.

A la partie centrale de chaque face des tours, sont des tympans sculptés, se succédant également en décroissant d'assise en assise, qui représentent des scènes mythologiques ; le même genre d ornementation se reproduit à tous les péristyles et à la partie médiane de tous les toits étagés qui s'élèvent au-dessus des portiques ou des croisements de galeries. Les toits eux-mêmes sont formés par la surface extérieure des assises en encorbellement qui composent les voûtes : cette surface est soigneusement sculptée de manière à présenter l'apparence de tuiles.

Toutes les colonnes d'Angcor Wat sont carrées, à l'exception de celles qui supportent la terrasse de la façade ouest et de celles qui forment péristyle dans les galeries médianes de l'étage central. Le chapiteau et la base ont en général une ornementation uniforme, et sont d'une exécution admirable. Le fût est le plus souvent uni ; quelquefois aussi il est sculpté sur une très faible épaisseur. Les pilastres, engagés dans les côtés des portes, étalent une ornementation encore plus riche et sont couverts, du haut en bas, de rosaces, de figures d'animaux, de personnages légendaires agencés avec un art infini . Quoique le temps ait émoussé toutes les arêtes vives de ces sculptures, elles conservent un admirable aspect et peuvent être comparées à ce que le ciseau grec nous a laissé de plus parfait. 11 y a à Angcor Wat près de 1800 colonnes ou pilastres. La plupart des fûts sont monolithes. Les colonnes les plus hautes atteignent 4m,20 et ont 0m,49 de large.

Les seuls matériaux employés dans la construction de cet édifice sont le bois et un grès d'un grain très fin, qui provient de carrières situées au pied de Pnom Coulen, à une quarantaine de kilomètres dans l'esl-nord-est d'Angcor Wat. Tout ce qui dans le temple était bois, plafonds ou lambris, a disparu. (Juelques-uns des blocs de grès parallélépipédiques dont se composent les colonnes, les voûtes ou les murs, atteignent 3m,60 de longueur sur 0"\8O et 0m,50 dans les deux autres dimensions.

Angcor Wnl: Tour d'tingtt» du second otage, — Ih^in de E, Thêroud, d'après un»* \>U*>\* graphie.

ANGCOR ET LES RUINES KHMERS. 27 Ici se pose, comme pour les monuments égyptiens, le problème mécanique du transport et de l'élévation, souvent à des hauteurs très considérables, de masses dont le poids dépasse parfois 4000 kilogrammes. Presque toutes les pierres présentent des trous ronds ou carrés disposés assez irrégulièrement à leur surface et dont la profondeur est de 0m,03 environ. Est-ce là qu'il faut chercher la solution du problème? Peutêtre bien. Les habitants, qui attribuent aux génies la construction de cet édifice et qui ne sauraient concevoir une force humaine capable de soulever de tels fardeaux, racontent que, suivant une tradition déjà rapportée par Mouhot, Prea Én, le dieu Indra (?), pétrit jadis toutes les parties du monument dans l'argile et les cisela à son aise (les trous que Ton voit à la surface des pierres ne sont que les empreintes de ses doigts); puis il versa sur chaque pierre un certain liquide qui la solidifia et lui donna sa dureté actuelle. C'est pour cela que le grès est appelé aujourd'hui au Cambodge thma poc ou pierre de boue. Tous les Cambodgiens ne se contentent pas cependant d'explications de ce genre, et les bonzes rapportent sur la construction d'Angcor des versions moins fabuleuses et plus vraisemblables. D'après eux, les sculptures n'ont été faites qu'une fois les pierres en place, et ils expliquent les trous que celles-ci présentent par l'usage de crampons en fer destinés à les réunir ou à retenir des placages en plomb ou des lambris en bois. Les traces des crampons en fer sont visibles partout où ils ont existé, mais la plus grande partie des trous n'en porte aucune marque. Cette version, plus raisonnable que la précédente, n'est donc pas encore complètement satisfaisante et reste muette sur le moyen de transport. Une élude plus approfondie de la disposition de ces trous donnera peut-être un jour la solution cherchée.

Aucun ciment n'est employé dans l'assemblage des pierres : elles sont jointes par simple juxtaposition, et on a poli les deux surfaces en contact en les frottant l'une contre l'autre ; l'adhérence est si parfaite qu'en appliquant une feuille de papier contre la ligne de séparation, on obtient un trait aussi net que s'il avait été tracé avec une règle.

Le monument renferme un assez grand nombre d'inscriptions ; beaucoup sont placées, en guise de légendes explicatives, le long et au-dessus des bas-reliefs de la galerie inférieure ; d'autres, plus anciennes et qui contiennent peut-être des documents réellement historiques, sont sculptées dans les galeries de la partie est du temple. Les caractères dont les premières sont composées se rapprochent de l'écriture cambodgienne actuelle, et les bonzes peuvent encore lire beaucoup de ces inscriptions; mais les plus anciennes, celles qui par suite offriraient le plus grand intérêt, restent lettre

morte pour eux. Toules les inscriptions qu'ils traduisent ne contiennent que des prières ou des formules religieuses, sans importance historique

Comme je l'ai dit plus haut, quelques bonzes sont attachés à l'antique sanctuaire et ont ramassé avec soin, dans Tune des trois galeries parallèles qui relient le premier étage au second, celle du sud, toutes les statues ou fragments de statues en pierre, en bronze ou en bois qui se trouvaient disséminés dans le temple ou dans les environs. La plupart proviennent d'exvoto et portent des traces de dorure. 11 y en a de toutes dimensions et il est bien facile de distinguer celles qui sont d'une époque ancienne des statues de fabrication moderne.

Les prêtres sont trop peu nombreux pour suffire à l'entretien de l'immense temple ; aussi doivent-ils se contenter de balayer chaque matin les galeries centrales les plus fréquentées et d'arracher une partie des herbes qui croissent entre les pierres. Le reste de l'édifice est à peu près complètement abandonné à la végétation et aux oiseaux de nuit qui ont pris leur gîte sous les voûtes. L'odeur qu'ils répandent et la fiente dont ils recouvrent le sol de la galerie du premier étage rendent complètement inabordables certains portiques de la partie nord.

La plupart des lions qui décoraient les escaliers du temple ont été précipités du haut de leurs socles lors des invasions successives qui ont amené la décadence et la chute de l'empire khmer. C'étaient les parties du monument les plus faciles à détruire. Ceux qui restent encore debout sont dans un état de conservation plus que médiocre, soit parce qu'ils ont été mutilés sur place, soit parce qu'ils ont supporté sans aucun abri toutes les intempéries des saisons. Les tours du second étage sont également écroulées à moitié. L'édifice central est encore, à tous les points de vue, celui qui a le moins souffert, quoiqu'il fût le plus élevé et le plus destructible. Le sanctuaire redouté qu'il contient a été sans doute et un préservatif contre les envahisseurs et un stimulant à la piété réparatrice des habitants.

J'ai essayé de faire en ces quelques pages la description d'un monument qui est à lui seul tout un poème, et de donner des notions générales indispensables pour avoir une idée de l'architecture et du genre de construction adoptés par les Khmers. Le lecteur trouvera peut-être que je me suis trop appesanti sur d'arides et minutieux détails, mais ces détails mêmes rendront plus facile à comprendre tout ce qu'il me reste à dire de cette civilisation disparue, et ils m'éviteront de nombreuses répétitions. Le temple d'Angcor est le résumé le plus complet de tout un art, de toute une époque : il me servira

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