I. Voy. Ifi Publication officielle, p. 410, 4G.r> et suiv
DE X1RNG HONfi A S KM AO, 4«S opposé et, dans ce changement de route, nous aperçûmes, par une lointaine échappée, le Mékong et la grande plaine que le Nam lia entoure de ses replis. Le brouillard pluvieux qui avait jusque-là plané sur la montagne venait de se dissiper, et un chaud soleil inondait de lumière ce lointain paysage. Du coté de Test et du nord, on n'apercevait que les interminables ondulations d'importanics montagnes s'élevant de plus en plus, semblables aux vagues de houle d'une mer pétrifiée. Nous rencontrions sur notre route quelques sauvages à physionomie nouvelle, au type chinois, à la figure allongée. Dans l'aprés-midi, nous descendîmes le versant est de la chaîne que nous suivions, pour gagner la petite vallée de Muong Yang, village où nous devions nous arrêter le soir.
Les rares villages qui s'élèvent sur les bords du Nam Yang sont louspcuplés de Thaï, chassés du nord par l'insurrection mahométane, Leur pays d'origine est situé sur les bords du Nam Thé, qu'ils appellent Kiang Clin. Là se trouvent le Muong Choung cl IcMuong Ya. Ces provinces dépendaient jadis de $ieng Hong; elles ont été conquises par les Chinois il y a déjà longtemps. Ce ftirent ces Thaï que Ton nous donna à Muong Yang comme porteurs de bagages; la plupart paraissaient exténués de fatigue; tous avaient l'air misérable, La lettre de Xieng Hong dont nous étions porteurs « ordonnait » de nous conduire, et aucun d'eux ne songea à nous réclamer le prix du voyage. Fidèle au principe qu'il avait adopté de payer tous les services qui nous étaient rendus, le commandant de Lagréc donna à chacun de nos porteurs trois thé (deux francs quarante) par jour de marche. Le lendemain, 9 octobre, nous quittâmes la vallée du Nam Yangpour rentrer dans la montagne. Celle-ci, très boisée et presque déserte, offrit a noire curiosité les sites les plus pittoresques, mais au prix de fatigues souvent excessives; ces montées et ces descentes perpétuelles nous disposèrent à goûter le repos du soir. Nous couchâmes au milieu de grandes herbes, un peu audessous d une ligne de faîte à laquelle mon baromètre assignait une élévation supérieure à 1300 mètres.
Pendant toute la journée du 10, nous suivîmes une créle élroite, boisée et sinueuse, du haut de laquelle nous jouissions d'une vue liés étendue. Ouelques sources s échappaient parfoisdes flancs de la montagne, à quelques mètres au-dessous de nous, et de cascade en cascade allaient grossir les eaux bouillonnantes des torrents qui roulaient à nos pieds. Nous arrivâmes le soir à un village d'une construction bien différente de celle des villages laolicns. Le sala traditionnel «pie ihhis fcvioiM BSpére lrou\er uYvistaii pas; il fallut nous contenter d'une étable assez peu eonforlahle, a laquelle j'aurais préféré, pour ma part, le couvert de la forci. Les m nu s lit pies coin m en-
VOYAGE D*EXPLÛ KATION EN INDO-CHINE, çaient a disparaître; ils Turent désavantagcusemen t remplacés par des milliers de parasites intimes contre lesquels il fallut se défendis toute la nuit, La population mâle du village était, au moment de notre passage, presque entièrement occupée aux travail* des champs. Pour nous procurer le nombre de porteurs qui nous était nécessaire, nous dûmes recruter les femmes et les enfants; mais cela ne ralentit pas notre marche; ja niais, au contraire, nous n'avions avancé aussi rapidement, et nos gens étaient menés au pas accéléré, an hruit cadencé d'un tam-tam dont le porteur OOUS précédait. Nous ne tarâmes pas a rejoindre une rhicie assez cou si itérai île, le Nam Yot, affluent du Mékong dont nous nous trouvions environ à line journée de marche. Depuis M non g Yang, nous remontions presque directement au nord, parallèlement à la vallée du Jleuve.
Le cours du Nam Yot serpente au fond d'une vallée 1res cultivée, des crêtes de laquelle descendent a chaque instaul de petites rivières, pitloresquement encadrées par les hauteurs qui les bordent. La j ou ruée de marche du 11 octobre fut une promenade charmante à travers des jardins et de nombreux, villages, lin si* heures de marche, nous arrivâmes ii Xiehg Neua, le dernier centre laotien de quelque importance que nous dussions traverser.
Nieug Neua dépend de M non g La Thait petite province laotienne doril le chef-lieu se trouve dans TesL Depuis la guerre, le roi de M non g La Thaï habite à une demi-journée dans le nord-ouest de Xieng Neua, C'est par L'diaire de ce roitelet, qui porte le titre de Sn Mom, que Sé-n
traduit en langue thaï, et réciproquement. Muong La Thai est une des quatre principautés des Chip-song Panna, que les Lus considèrent comme les plus importantes. C'est la porte de la Chine, disent-ils, Muong Khie est celle de la Birmanie, Muong Long celle de Xieng Tong et Muong Phong est celle de Xieng Mai. Nous nous reposâmes un jour entier dans la pagode de Xieng Neua. Le 13 octobre était un jour de pleine lune, et, outre la cérémonie religieuse qui est habituelle à cette époque, on devait célébrer la fêle de la clôture de la saison des pluies et de l'inauguration de la saison sèche; aussi les habitants avaient-ils hâte de se débarrasser des étrangers qui encombraient leur pagode. Pour en finir avec nous le plus tôt possible, ils usèrent d'un procédé peu délicat et nous persuadèrent de quitter la route que nous avions suivie jusque-là, pour passer par Muong Pang. Nous nous engageâmes dans la gorge étroite qui domine Xieng Neua et nous ne tardâmes pas à quitter le bassin du Nam Yot. Au bout de trois heures de marche, nous étions arrivés à destination. A Muong Pang nous apprîmes
MUONG PANG ET LES THAÏ YA. 4i9 que nous avions quitté la route ordinaire pour faire un détour inutile dans Test. La brièveté de rétape avait été la seule cause du mensonge des gens de Xieng Ncua.
Muong Pang avait un aspect trop original pour que je ne m'arrête pas quelques instants h le décrire.
Ce petit village, situé au fond d'une gorge élevée de HOOà 1200 mètres au-dessus du niveau de la mer, est habité par des Chinois et des Thaï Ya chassés par la guerre de la partie sud du \run-nan. Us ont apporté dans le Laos les mœurs et les procédés agricoles du Céleste-Empire : les hautes maisons laotiennes sont remplacées par de petites huttes basses et grossièrement construites avec de la boue pétrie, appliquée sur un clayonnage en bois. Mais, si l'aspect des demeures de ces pauvres réfugiés est misérable, leur industrie supérieure se révèle dans tous les détails. C'est avec un extrême plaisir que nous retrouvâmes des tables, des bancs, des étagères, des seau* et ces mille ustensiles de la vie domestique que, chaque jour, il fallait nous ingénier à remplacer; nous ne nous sentîmes pas d'aise en nous trouvant tous bien assis sous une tonnelle, autour d'une table abondamment servie. Pour comprendre la satisfaction que nous éprouvions* à ces jouissances qui peuvent paraître un peu puériles à nos lecteurs, il faut, pendant de longs mois, avoir vainement tenté de trouver une position commode permettant de manger accroupi. Les repas sur l'herbe semblent charmants à des gens dispos ; à la longue ils deviennent horriblement fastidieux aux voyageurs harassés de fatigue.
Les jardinets soignés qui entouraient les demeures de nos hôtes, les charrues, les tarares que nous apercevions autour de nous, annonçaient, plus sûrement encore que les travaux de ponts ou de route déjà rencontrés, le voisinage du célèbre pays où l'agriculture est le premier des arts. La récolte de riz venait d'être faite et l'on donnait une façon préparatoire aux champs récoltés. C'était la première fois que nous voyions pratiquer sur les montagnes un labourage sérieux.
Les Thaï Ya que nous rencontrions à Muong Pang sont habillés à peu près comme les Thaï Neua que nous avions vus à Xieng Hong. Les costumes des femmes sont caractéristiques : elles portent une jupe et un corselet voyant sur lesquels elles étalent une veste et un tablier : de grandes boucles d'oreilles rondes en fil d'argent et des boutons de même métal dans les cheveux donnent un aspect riche et original à celte toilette, qui n'est pas sans analogie avec certains costumes de la Suisse ou de la Bretagne.
Nous reçûmes l'accueil le plus empressé et le plus cordial chez les habi-
tante de Muong Paiig, ou nous passâmes une journée presque entière. Pendant la moirée, nous jouîmes d'un concert local dont un batteur de gong, armé de plusieurs marteau et frappant h coups redoublés mt différents instrumenta disposés devant lui, faisait a lui seul iou< les frais, La cadence qu'il Q&ffrvaU et h î>r;id;ilian di-. (nul ht* du tarn-t-nus dnriiuieiit a ce tapage une lointaine ressemblance avec le carillon de nos église*, Lr musicien ne pal prolonger ce violent exercice instrumental. Il a arrêta au Imulde quelques minutes, liaient* de sueur et exténué de fatigue, et fut rem* pincé sur l'estrade par un autre joueur, Nous reparti mes do Muong Panjr
Looticn battant du gong, à Muong Pang. — Dessin de Emile Baynrd, d'après un croquis
de M. Delaporte.
le 14 au matin avec vingt-quatre porteurs. Après une marche aussi courte que celle de la veille, nous arrivâmes, à onze heures du matin, à Ban Nang Sang Ko; nous avions aperçu de nouveau la vallée du Nam Yot et le village de Xieng Noua, du haut d'un des cols de la route. Sur les pentes douces des collines à croupes arrondies qui ondulaient à l'horizon, on reconnaissait les traces d'anciens travaux agricoles qui attestaient que le pays avait été autrefois occupé par une population dense et industrieuse. Le paysage revêtait d'ailleurs les teintes les plus variées en raison de la diversité des cultures.
A Nang Sang Ko nous nous trouvions sur le flanc d'une vallée nouvelle au fond de laquelle serpente une petite rivière qui se dirige d'abord au
PREMIERS VILLAGES COMPLÈTEMENT CHINOIS. 451 nord, puis contourne, vers l'ouest, un massif calcaire d'une élévation considérable, dont les cimes dentelées nous séparaient du Cambodge. Chacun des mamelons qui s'étageaient au-dessus de la rivière était couronné d'un village, et la couleur sombre des maisons, construites en terrasse, leur donnait de loin un faux air de château fort. La transformation de la végétalion et des procédés d'agriculture devenait à chaque instant plus apparente; le maïs avait, depuis quelque temps déjà, succédé au riz, dans les parties les plus élevées de la montagne; la plante textile connue sous le nom d'ortie de Chine ne tarda pas à faire son apparition à l'état spontané, et M. Thorel nous signala la culture d'une acanthacée fournissant une teinture bleue analogue à l'indigo. Les légumes étaient cultivés sur une plus grande échelle : on rencontrait des champs entiers de petits pois ; les arbres à fruits, pruniers, pêchers, poiriers, étaient rassemblés en vergers. La forêt avait presque partout disparu; çà et là, quelques chênes et, sur les crêtes, des bouquets de pins avaient seuls été épargnés par la hache. La vue de ces paysages, si différents de ceux auxquels nous étions habitués, nous faisait l'âme heureuse. L'activité régnant dans les villages, l'accueil cordial delà population, et jusqu'à la cherté toujours croissante des vivres nous rappelaient à chaque pas que nous rentrions dans des régions civilisées; les mille détails des scènes champêtres auxquelles nous assistions évoquaient plus d'une fois les souvenirs de la patrie ; nous ne songions pas à regretter l'aspect, à coup sûr plus original et peut-être plus pittoresque, et les mœurs étranges des pays que nous laissions derrière nous; nous étions arrivés à ce moment du voyage où, pour nous, l'intéressant et le nouveau étaient ce qui ressemblait le plus à l'Europe et à la France.
Les traits des habitants se modifiaient et finissaient par reproduire un type mixte entre le type chinois et le type de la race thaï. Ce type mixte représente fidèlement sans doute celui des anciennes populations du Yunnan, ou, si l'on veut, des Thaï le plus anciennement conquis par les Chinois. Les animaux domestiques subissaient une transformation analogue à celle que nous remarquions dans les végétaux et dans les hommes : les chevaux, les bœufs et les cochons étaient de plus haute taille; on rencontrait quelques mulets ; les basses-cours étaient peuplées d'une race de poules qui, améliorée par l'élevage, atteignait des dimensions remarquables : on nous offrait des chapons qui pesaient 4 kilogrammes ; c'est au poids maintenant que se vendaient les volailles!
Le 16 octobre, nous fîmes halte dans un village nommé Tchou-tchiaï, d'un aspect entièrement chinois. Des inscriptions sur papier rouge, composées de ces caractères hiéroglyphiques qui impriment à la littérature
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et à la civilisation chinoises cette physionomie singulière et immuable si diversement jugée par les philosophes de l'Occident, ornaient le seuil des maisons. L'intérieur de ces demeures avait l'aspect régulier et monotone que Ton retrouve dans toutes les habitations de l'empire chinois, quel que soit le degré d'aisance du propriétaire, et h quelque classe qu'il appartienne*, Nous retrouvions partout ce cachet d'uniformité routinière qu'une civili sa lion, vieille de plusieurs milliers d'années, a su imprimer aux mœms d'une immense population, maigre la diversité des origines et l'étendue d'un territoire qui réunit tous les climats.
A Te ho u- te h i aï, nous ne pûmes immédiatement réunir tous les porteurs nécessaires à la continuation de notre route* Je restai en arrière avec quelques hommes d'escorte et une partie des bagages pour attendre les chevaux et les bœufs qui nous étaient promis. J'attendis jusqu'à quatre heures du soir, La population du village s'était dispersée dans les champs H, en compagnie des quelques femmes qui vaquaient tranquillement aux travaux du ménage, je m'efforçai de prendre patience.
Le laotien n'était plus compris : les quelques mots de langue mandarine que j'avais sus jadis étaient sortis de ma mémoire, J'essayai donc de lu i conversation a laide de ces caractères idéographiques qui sont compris d'une extrémité de la Chine à l'autre, quel que soit le dialecte que Ton parle*. J obtins ainsi quelques renseignements sur les hauts faits de ces Musulmans terribles dont la révolte avait bouleversé tout le Yun-imn depuis une douzaine d'années. Le maître delà maison avait été criblé de
, l'intérieur même de sa demeure envahie par cent mille personnes avaient été tuées dans le pays, après la prise delà ville chinoise de Sé-mao, qui, pendant près d'un an, était restée au pouvoir des Koui-tse (c'est le nom injurieux que les Chinois donnent aux Mahométans). Les prouesses de ces féroces soldats étaient sans doute exagérées. Leurs armes m'étaient dépeintes comme de dimensions prodigieuses; ils avaient de petits canons à main que l'un d'eux portait sur l'épaule, pendant qu'un autre y mettait le feu. Us se servaient de lances d'une dizaine de mètres, qu'il fallait deux hommes pour manier. C'est grâce à ces engins formidables, qu'au nombre de deux mille seulement et aidés d'un grand nombre de Thaï, ils étaient parvenus à soumettre momentanément la contrée. Le gouverneur actuel de Sé-mao réussit à les chasser, mais leur passage a laissé d'affreux souvenirs. Le choléra règne, me disait-on, dans cette ville, ou il fait encore cinquante victimes par jour. Je me promis de
1. L'écriture chinoise est indépendante des soii9. Voy. p. 4C»:i on note et p. Ct'V.). Voy. aussi De Paris au Tihei, p. 381 et suiv.
DÉVASTATIONS DES M AHOMÉTANS. 453 ne communiquer ce dernier renseignement qu'à M. de Lagréc, pour ne pas effrayer l'imagination du personnel de la Commission.
Mon fidèle Annamite Teï, qui m aidait dans cette conversation écrite, était enchanté de retrouver des mœurs aussi analogues à celles de son pays. Pour lui, comme pour ses compatriotes de l'escorte, notre arrivée en Chine était un véritable rapatriement. De plus, leur amour-propre était singulièrement flatté d'y entrer, non en suppliants, en gens qui savent d'avance qu'ils doivent s'incliner devant une supériorité traditionnelle, mais en soldats d'une puissance devant laquelle la Chine a du s'incliner à son toiir. Les pagodes laotiennes avaient disparu, et c'était avec un respect attendri que nos Annamites retrouvaient dans chaque maison cet autel élevé au* ancêtres que l'on voit en Cochinchinc dans les demeures les plus pauvres.
Ce ne fut qu'à la rentrée des champs que je pus obtenir, non les bètes de somme que Ton m'avait promises, mais les quelques porteurs qui suffisaient au transport des colis laissés à mes soins. Je ne pus rejoindre l'expédition le même jour, et je dus coucher le soir dans un petit corps de garde, où tenaient garnison quelques soldats de Muong La thaï. Je retrouvai l'uniforme chinois et ces mœurs militaires avec lesquelles m'avait familiarisé la guerre de 1860. L'illusion était si complète, qu'en me réveillant le lendemain matin et en apercevant les chapeaux chinois couverts d'un gland rouge, et les lances qui garnissaient le lit de camp sur lequel j'avais passé la nuit, je me crus un moment sur les bords du Peï-ho, errant entre Tientsin et Pékin à la recherche de l'armée tartarc *.
Je memisen routede bonne heure pour tâcher de rejoindre la Commission. Nous suivîmes une ligne de faîte ombragée d'une magnifique foret de pins. Sur le penchant de la montagne se trouvaient quelques maisons, désertes pour la plupart ; le choléra avait passé par là eldétrui t la plus grande partie de la population. Nous ne tardâmes pas à déboucher sur un plateau où les dévastations des mahométans, dont on nous avait si souvent entretenus, m'apparurent dans toute leur cruelle réalité. Un gros bourg, presque une petite ville, étalait encore au milieu de champs bien cultivés ses maisons en briques rouges et ses toits recourbés. Mais les murs seuls étaient restés debout, les flammes avaient laissé leurs sillons noirâtres sur les parois. Un silence solennel régnait dans ce village où nous rencontrions, pour la première fois, la solidité et le confort qui distinguent les constructions chinoises. Comme l'attestaient les cultures soignées qui entouraient les maisons abandonnées, la population n'avait pas fui : elle s'était cachée dans les environs. Ce fut là que je retrouvai M. de Lagréc.