ENTRÉE A SÉ-MAO
Peu d'instants après notre arrivée, un mandarin à bouton bleu vint souhaiter la bienvenue au commandant de Lagrée et lui offrir, de la part du gouverneur, des présents en nature : riz, sel, poules, viande de porc.
Le lendemain 19 octobre, parés avec autant de recherche que le permettaient des garde-robes successivement réduites par un usage prolongé et par de nombreux sacrifices faits en vue de diminuer nos bagages, et suivis de toute notre escorte en armes, nous nous rendîmes chez le gouverneur. En traversant le faubourg qui nous séparait de la porte de la ville, nous pûmes constater les ravages causés par l'occupation musulmane : un nombre considérable de maisons étaient abandonnées et à moitié détruites ; quelques-unes, réparées à la hâte, n'avaient pour toiture qu'un abri de nattes ou de planches. Une grande animation régnait partout ; les soldats allaient et venaient ; la plupart des pagodes étaient transformées en casernes : les autels servaient de mangeoires aux chevaux. Profanés déjà par les sectateurs de Mahomet, ces temples n'offraient que des dieux mutilés et des parvis en ruines. L'enceinte de la ville, construite en briques sur un soubassement de grès rouge, était éboulée en quelques endroits. On la réparait avec activité; on élargissait le fossé; on plaçait, en avant des glacis, de formidables chevaux de frise. Nous pénétrâmes dans l'intérieur par une double porte voûtée et nous nous dirigeâmes vers le Yamen du gouverneur. On nous arrêta dans la seconde cour : le gouverneur n'était point encore arrivé. Quelques instants après, une chaise à huit porteurs fit son entrée au bruit des pétards : il en sortit un homme d'une soixantaine d'années, revêtu du costume officiel des mandarins chinois ; un camail de fourrure s'étalait sur sa robe de soie, et un globule de corail surmontait son chapeau; nous avions affaire, nous le croyions du moins, à un fonctionnaire à bouton rouge, c'est-à-dire appartenant à l'une des quatre premières catégories de la hiérarchie chinoise. L'entrevue eut lieu dans un étroit tribunal qui dominait la cour; la foule l'avait envahi et je ne retrouvai plus là le décorum habituel et l'étiquette minutieuse des réceptions chinoises. Mais la situation exceptionnelle où se trouvait la ville de Sé-rnao, l'étrangeté des visiteurs, le bouleversement produit par la guerre civile, excusaient cette violation des usages. Les soldats qui entouraient le prétoire repoussaient, toutes les cinq minutes, avec le bois de leurs lances, le flot des envahisseurs, qui ne reculait un instant que pour revenir aussitôt plus pressant et plus fort. Il était d'autant plus difficile de s'entendre, que notre interprète Alévy ne pouvait converser en chinois et que M. de Lagrée avait dû lui adjoindre un jeune Laotien, pris dans la région que nous venions de traverser et qui, comme tous les gens de la
KO VOYAGE D'EX PLOHAT ION liN INDO-CHINE,
frontière, parlait assez peu correctement le dialecte du Yun-nan, La conversation se borna à -1rs généralités et a un échange de politesses. Le gouverneur nous dit que nous étions annoncés depuis plus de six mois et qu'il avait envoyé un messager au-devant de nous. Il faisait allusion a la lettre énigmatique dont on nous avait parlé a Xieng Hong. « Je croyais, ajoula-t-il, qu'en raison des longueurs et des dangers de la route, vous ne viendriez pas. Combien de temps comptez-vous rester avec nous? — Unn quinzaine de jours nous sont nécessaires pour nous reposer — Si vous désirez poursuivre votre route, je dois vous prévenir que la contrée est dans un état bien misérable : vous aurez à redouter les maladies, les voleurs, des ennemis de toute sorte. Àvez-vous l'intention de continuer à snijs diriger vers le nord? — J'ai Tordre de remonter le cours du Mékong ; mais, puisque vous m'annonce/ de si grandes difficultés, je vous demanderai conseil et nous discuterons ensemble le meilleur parti h prendre. — Si vous ne craignez rien, répondit le gouverneur, je vous ferai conduire où vous voudrez, » — M. de La grée lui donna un revolver; une arme aussi perfectionnée ne pouvait être que bien accueillie par un homme dont le rûle était avant tout militaire et qui se préparait à livrer de nouveau* combats. Ce cadeau parut lui faire un grand plaisir* Dès qu'on lui en eut expliqué le maniement, il se précipita vers le tribunal et, au risque de blesser l'un de ses administrés, il tira plusieurs coups sur les murailles de la cour, lui somme, malgré les doutes que le commandant de Lagrée conservait encore au sujet du rôle joué par les auloriles de Se-mao dans la réception qui nous avait été faite à Xieng Hong, — doutes qui ne devaient être dissipés qu'à Yun-nan, — nos relations avec les autorités chinoises s'annonçaient comme devant être cordiales et sincères.
D'ailleurs, en examinant déplus près la situation politique de celle partie reculée du Céleste-Empire, et malgré les apparenceschinoises qui nousavaient frappés et séduits tout d'abord, j'ai plus tard reconnu que, dans le sud du Yun-nan, nous n'avions pas eu affaire à des fonctionnaires régulièrement délégués par le pouvoir central. Tous étaient des gens du pays, qui s'étaient promus eux-mêmes aux fonctions du mandarinat et qui n'avaient avec le gouvernement de Pékin que des relations indirectes. La conquête, relativement récente, de toutes ces contrées, dont la division en circonscriptions administratives chinoises ne remonle, pour le territoire de Sé-mao, qu'au commencementdu dix-neuvième siècle, le caractère indépendant et helliqueux des habitants, obligent la cour de Pékin à conservera la plupart des villes du Yun-nan les franchises municipales les plus étendues. Certaines cités, telles queHo-mi tcbéou,se gouvernent elles-mêmes au moyen d'un conseil dont les