PRÉPARATIFS DE DÉFENSE DU GOUVERNEUR
membres sont élus par les habitants; ce sont \k d'irrécusables tracrs de l'indépendance dont jouissaient jadis les différentes parties de la province. Ta-Iy, Yun-nan, ont été les capitales de puissants royaumes, qui ontlulté, et souvent avec avantage, contre les armées chinoises. Sé-mao devait dépendre autrefois d'un de ces royaumes laotiens cités, dans les annales chinoises, sous les noms de Tche-Ii el de Pape si Fou : Tche-U étant, comme je l'ai déjà dit, le nom sous lequel les Chinois désignent Xieng Hong.
On comprend que l'insurrection mahoniélanc ait stimulé l'énergie naturelle de ces populations mixtes, auxquelles la civilisation chinoise n'a encore enlevé ni leurs qualités natives, ni le sentiment de leur autonomie. Abandonnées par le pouvoir central, elles ont virilement pris leur cause en main, se sont choisi des chefs soriis de leurs rangs, et ont avec vaillance fait léte à l'orage.
Le gouverneur de Sé-mao, que Ton désignait sous le nom de Li fa-jen, était de la ville de Lin-ngan, point où la résistance contre les Mahométans s'était un instant centralisée, et dont la population était à leur égard animée d'une haine implacable. Sous la direction d'un chef célèbre, dont le nom seul était un épouvantait pour ses ennemis, Léang stné ou Li aiu h-jm, lottl le sud de la province s'était levé en masse contre les sectateurs de Mahomet, Le gouverneur de Sé-mao availpris une pari active à celle guerre cl, à la suite de quelques succès, il avait été nommé, par Léang ta-jen, préfet de Ta-lan, ville située entre Sé-mao et Lin-ngan; de la il avait marché sur Sé-mao, en avait chassé les Koui-tse, et s'était décerné le bouton rouge. Il y avait un an qu'il essayait de réorganiser le pays, dont les deux tiers des habitants s'étaient enfuis. Il ne restait plus à Sé-mao que quelques boutiquiers, et, pour suffire aux besoins des fonctionnaires et des troupes qui transformaient cette \illc en un véritable camp, il fallait faire venir d'immenses convois du sud et de Test. A chaque instant, de longues caravanes de mulets et de chevaux arrivaient chargées de riz, d'armes, de munitions, de coton et de bois. Le gouverneur se montrait d'une activité peu commune chez les mandarins chinois : on le voyait tour I tour dirigeant les exercices militaires, expédiant les courriers, surveillant la construction des palissades, choisissant dans la campagne remplacement d'ouvrages détachés destinés a protéger la ville contre une surprise. Il avait acheté â Xieng Tong une certaine quantité de fusils à pierre de provenance anglaise : ces armes, qui nous paraissent en Europe si démodées, constituent dans cette partie de la Chine un progrés véritable. Le fusil à mèche forme encore le fond de l'armement des troupes chinoises du Yun-nan cl, à considérer l'appareil offensif et défensif étalé autour de nous, nous aurions pu nous croire ramenés ;i
m VOYAGE D'EXPLORATION EN INDO-CHINE,
trois ou quatre siècles en arrière. Les longues coulevrincs de fort calibre, les canons en bois, cerclés de fer, les arquebuses ou fusils appuyés sur une fourche, paraissaient dater du lendemain de l'invention de la poudre et nous rappelaient les armes qui avaient fait échec à la bravoure de nos père* â Crécy et Àzincourt. Les armes blanches nous faisaient remonter encore plus haut dans le moyen Age : ces longues hallebardes, ces lances terminées en croissant, destinées h étreindre le corps de l'adversaire et h le partager en deux; ces [jointes dentelées en forme de scie pour rendre les blessures mortelles, tout cela nous paraissait plus grotesque que dangereux1*
On se battait h trois ou quatre journées de ma relie de Sé-mao, a Muong Ka et ii Muong Pan. 11 fallait prendre un parti sur la route à suivre : remonter vers le nord et pénétrer sur le territoire occupe par les Mahométnn* était une résolution trop hardie, qui nous exposait à nous faire suspecter h ta fois par les deux partis, sans aucun résultat avantageux pour notre voyage; nous pouvions au contraire tout perdre, jusqua nos notes, dans une de» ces écliaulTourées d avant-postes auxquelles nous risquions d'être mêlé*.
Le gouverneur de Sé-mao nous engageait, en riant, h rester auprès de lui, et à laider h combattre les terribles Koui-tse. 11 nous reparla de la le Un* qu'il nous avait envoyée â XicngHong pour nous prévenir de ne pas prendre la route de Ta-N et de ne pas nous exposer à tomber ainsi entre les mains des rebelles, aux yeux desquels nos passeports de Chine ne pouvaient être qu'une recommandation négative, A cette lettre, qui émanait du vice-roi de la province, était jointe, nous dit-il, une lettre en caractères curopén écrite de Y un-nan par un Européen nomme Kosuto . Nous nous perdîmes < conjectures sur ce que pouvait être ce Kosuto. D'après la rumeur publique, il était fort habile à fabriquer de la poudre et à préparer des mines destinées à faire sauter les Mahométans. Plusieurs de ses compatriotes l'aidaient dans ses travaux. Si les autorités de Xieng Hong nous avaient communiqué la missive de Kosuto, nous aurions non seulement su à quoi nous en tenir sur ce singulier personnage, mais encore connu les véritables dispositions des autorités chinoises à notre égard; mais la sotte méfiance du séna d'Alévy nous avait privés de ce précieux document, sans doute parce que ses membres n'en pouvaient comprendre le contenu. La présence de cet Européen, peut-être même de ce compatriote, à Yun-nan était une raison déterminante pour nous diriger vers cette ville ; là seulement nous pourrions obtenir, des premières autorités chinoises de la
1. Il ne faut pas oublier que cette relation remonte à 1867, et que, depuis, les fusils anglais et les canons allemands ont pénétré en Chino et transformé l'armement des soldats du Céleste- Empire.