I. \oy. la note p
AiNGCOR ET LES RUINES KHMERS. 29
de comparaison pour tous les monuments de cette période. Là est mon excuse, et les dessins qui accompagnent cette trop longue description achèveront sans doute de me faire pardonner l'enthousiasme que j'ai témoigné et que je témoignerai encore pour cet édifice oii j'ai passé de si rapides et si agréables heures en compagnie du savant et infatigable cicérone qui m'a appris à le connaître et à le comprendre *.
Après nous avoir donné les indications nécessaires pour mettre le temps à profit pendant notre séjour à Angcor Wat, M. de Lagrée nous quitta pour aller s'installer au centre même de la ville en ruine d'Angcor Thom ou Angcor la Grande, située à peu de distance. Une semaine devait se passer ainsi en diverses occupations ou en excursions, suivant la nature des travaux ou les goûts de chacun. Je restai pour ma part l'un des hôtes les plus assidus du vieux temple, dont j'étais chargé par le commandant de Lagrée de relever certaines cotes et de fixer exactement la position géographique. Le dernier étage de la pagode, celui que j'ai appelé l'édifice central, est très élevé au-dessus des autres, et du sommet des douze escaliers, de quarante-deux marches chacun, qui le mettent en communication avec l'étage inférieur, on découvre un vaste horizon. De ce point, les sommets du mont Crôm et du mont Bakheng, l'un et l'autre couronnés de ruines, la croupe dénudée de la petite colline appelée le mont Bok, l'extrémité lointaine de la chaîne de Pnom Coulen, se détachent neltement au-dessus de l'immense plaine dont ils rompent la monotonie. La plus élevée de toutes ces collines n'atteint pas 200 mètres, et la plupart égalent à peine en hauteur la tour centrale d'Angcor Wat; mais elles fournissent de précieux points de repère pour s'orienter au milieu de ces forêts uniformes, parsemées de clairières, qui dissimulent aux recherches du touriste les ruines de la ville d'Angcor et des nombreux monuments épars en dehors de ses murs.
Ce fut donc sous l'un des péristyles de l'édifice central d'Angcor Wat que j'établis ma station d'observation. A l'heure où la chaleur du jour retenait immobiles tous les habitants du temple, j'aimais à parcourir ces longues et silencieuses galeries que troublaient seuls les battements d'ailes des innom-
1. Les lecteurs curieux de détails techniques ou artistiques pourront se reporter à la Publication officielle du Voyage en Indo-Chine, p. 23 à 96, et lire l'étude sur les monuments khmers. A l'exception de la description .d'Angcor Wat, que Francis Garnier avait dû refaire d'après ses propres notes, cette étude n'est « que la reproduction presque textuelle d'un travail du com- '< mandant de Lagrée », auquel F. Garnier avait fait a les additions nécessaires pour établir la suite « des idées et des faits et introduit les corrections suggérées par la visite des monuments décou- « verts après sa rédaction, toutes modifications que le commandant de Lagrée eût certainement « faites lui-même ». (Voy. Publication officielle, p. 23 et 41, en note.)
C'est là toute la part empruntée par F. Garnier aux notes de M. de Lagrée. On voit combien elle est minime. Elle embrasse à peine 40 pages, sur les 550 du premier volume de la Publication officielle, et pourtant, avec quelle modestie ne la signale-t-il pas!
brables chauves-souris qui y ont élu domicile. La vie active et bruyante que je venais de quitter me faisait trouver un charme infini à cet isolement. La contemplation de ces bas-reliefs, de ces sculptures, l'étude de cette décoration savante, qui s'étend jusqu'aux toits et à la surface extérieure des tours, et dont je découvrais à chaque instant un nouveau détail, suffisait à faire couler rapidement les heures. Je ne suis ni assez savant, ni assez artiste pour reprendre ici, au point de vue descriptif, les différentes particularités de cette architecture si complète dans toutes ses parties, et dont tous les effets «ont si soigneusement étudiés. A d'autres que moi d'interpréter au point de vue historique et mythologique ces longues pages de pierre 1 qui retracent dans la galerie des bas-reliefs les combats du roi des singes contre le roi des anges, les délices du paradis et les supplices de l'enfer bouddhique ; à d'autres encore d'essayer de formuler les lois d'une architecture arrivée là à son apogée. Je me contente de rendre l'impression profonde que produisait sur moi l'examen de cet immense édifice. Jamais nulle part peut-être une masse plus imposante de pierres n'a été disposée avec plus d art et de science. Si l'on admire les pyramides comme une œuvre gigantesque de la force et de la patience humaines, à une force et à une patience égales il faut ajouter ici le génie. Quelle grandeur et en même temps quelle unité ! La conception première se poursuit et s'achève jusque dans les détails les plus infimes. Cette symétrie, qui semble devoir n'engendrer à la longue que monotonie et fatigue, n'est qu'apparente ; il n'en existe que ce qui est nécessaire pour arrêter et satisfaire le regard2. Par une singularité étonnante, les axes du monument n'en partagent pas les côtés en portions égales; les espaces vides compris entre les rectangles s'allongent vers l'ouest, et c'est dans cette partie ainsi agrandie que viennent se placer les sanctuaires et les édiculcs dont j'ai parlé dans la description du temple et qui servaient sans doute à la garde des objets destinés au culte. L'entrée même des étages successifs n'est pas au milieu, et, comme la partie ouest, la partie sud de l'édifice est agrandie au détriment de la partie nord.
Les différences s'accentuent davantage encore entre les trois étages du monument, et les deux premiers ne sont là que pour faire valoir l'étage central, qui forme à lui seul un tout merveilleux. Son énorme soubassement, sorte de piédestal qui le détache aux regards, se couvre de moulures horizontales d'un énorme relief et du plus remarquable effet. En appro-
1. M. Ayinonnier a récemment soumis à l'Académie des inscriptions et belles-lettres la traduction de plusieurs de ces inscriptions, soigneusement estampées sur place par les soins de MM.de Lagrée et Francis Garnier, et plus tard reproduites dans la Publication officielle. Voy. la note p. 56.
2. Tout ce passage sur la symétrie, plus apparente que réelle, des monuments khmers est, romme I on voit, également applicable aux merveilleux produits de l'art gothique.
chant du sanctuaire, la décoration redouble de richesse : le ciseau fouille plus profondément la pierre, les colonnades se multiplient, des merveilles de sculpture éclatent partout. Quelles admirables arabesques se dessinent sur ces pilastres qui encadrent les portes mêmes du sanctuaire ! Des deux côtés, le dessin général parait symétrique ; mais Ton s'approche et Ton aperçoit les différences les plus inattendues, la variété la plus agréable dans les détails : la curiosité et l'intérêt en redoublent d'autant. Chacun de ces gracieux entrelacements, de ces capricieux dessins parait être l'ouvrage d'un artiste unique qui, en composant son œuvre, n'a voulu rien imiter, rien emprunter à l'œuvre voisine : chacune de ces pages de pierre est le fruit d une inspiration originale et spontanée et non l'habile reproduction d'un modèle uniforme. Parfois la page commencée reste interrompue et la pierre fruste attend encore le ciseau. L'artiste est-il mort au milieu de son travail, et ne s'est-il trouvé personne pour lui succéder? II semble que ce soit là le sort de tous les grands monuments : Angcor Wat est tombé en ruine avant d'avoir été achevé !
Il se mêle à l'admiration que Ton éprouve pour ces richesses artisliques, répandues avec tant de profusion, un profond sentiment de tristesse. Est-ce la vue de ces tours découronnées et croulantes, qui semblent n'attendre qu'un dernier effort du temps pour ensevelir le monument sous leurs ruines? Est-ce le fegret <ie m* pouvoir [n'ïièhvr crllf énigme grandiose qui se dresse subitement devant vous en évoquant toute une civilisation, tout un peuple, tout un passé disparus? Est-ce la crainte que ce merveilleux chef-d'œuvre du génie humain ne puisse livrer le secret qu'il renferme avant sa destruction complète ? Presque partout en effet les voûtes s'entr'ouvrenl, les péristyles chancellent, les colonnes s'inclinent et plusieurs gisent brisées sur le sol ; d interminables traînées de mousse indiquent, le long des murailles intérieures, le travail destructeur de la pluie : basreliefs, sculptures, inscriptions, s'effacent et disparaissent sous cette rouille qui les ronge. Dans les cours, sur les parois des soubassements, sur les toits et jusqu'à la surface des tours, une végétation vigoureuse se fait jour à travers les fissures de la pierre ; la plante devient peu à peu arbre gigantesque ; ses racines puissantes, comme un coin qui pénètre toujours plus avant, disjoignent, ébranlent et renversent d'énormes blocs qui semblaient défier tous les efforts humains. C'est en vain que les quelques bonzes consacrés au sanctuaire essayent de lutter contre cet envahissement de l'œuvre de l'homme par la nature : celle-ci les gagne de vitesse.
En travaillant dans la pagode, j'étais souvent surpris par un de ces grains, journaliers pendant la saison des pluies, et auxquels il ne manque
que la durée pour devenir un ouragan. A peine abrité par un angle de la galerie la plus proche, j'écoutais le vent s'engouffrer avec le bruit du tonnerre dans le monument et tous les échos du vieil édifice, réveillés soudain, sourdement gronder et gémir. Les éclairs illuminaient d'une immense et sinistre lueur le temple tout entier et montraient ses tours bravant fièrement encore la rage des éléments. Mais chaque jour cet assaut, que pendant des siècles il avait supporté sans sourciller, semblait lui devenir plus pénible : son épais manteau de pierre, déchiré par les ans, livrait passage à la tempête, et d'impétueuses ondées de pluie pénétraient jusque dans les coins les plus reculés des galeries. Peu à peu le vent tombait, la pluie continuait seule son œuvre lente de destruction et, à travers les ouvertures des voûtes, coulait en ruisseaux pressés le long des colonnes moussues. Tous les bruits du dehors étaient alors absorbés par l'immense murmure que formaient les chutes d'eau, qui, de voûte en voûte, de galerie en galerie, de terrasse en terrasse, se précipitaient en cascades dans les cours inférieures.
La pluie a cessé, le bruissement des eaux diminue, s'apaise et meurt. On n'entend plus par intervalles que la chute argentine de larges gouttes d'eau qui fait résonner la galerie sonore. Quelques chauves -souris se heurtent effarées sous les voûtes. Le silence se rétablit enfin complètement. Le soleil reparaît, les chants des oiseaux un instant interrompus reprennent, les ramiers s'appellent en roucoulant du haut des tours; mais le touriste attristé constate, en quittant son abri, quelque dégradation nouvelle, quelque injure plus profonde que le climat vient d'infliger à la pagode. Combien de temps résistera-t-elle encore à l'influence destructrice vraiment effrayante que la végétation et les pluies exercent sous cette latitude ? De toutes les ruines voisines seul monument encore complet aujourd'hui, ne mériterait-elle pas d'éveiller un peu la sollicitude des amis de Fart et de l'histoire? La France, à qui Angcor Wat devrait appartenir, puisqu'il est sur un territoire cambodgien, ne pourrait-elle, sinon en revendiquer la possession, du moins s'entendre avec le gouvernement siamois pour en assurer la conservation? Dans un pays où la réquisition et la corvée font partie des habitudes des populations, ne serait-il pas facile d'adjoindre aux prêtres trop peu nombreux qui desservent le temple, des travailleurs en nombre suffisant pour combattre et annuler peut-être les effets meurtriers de la végétation ? Le résident français au Cambodge ne pourrait-il, une fois par an au moins, venir s'assurer de l'état du monument et don neraux travaux unedirection intelligente ? Le but religieux de ces travaux, la vénération des habitants pour l'antique sanctuaire rendraient sa tâche
aisée. Quelques réparations faites aux toits pour empêcher l'eau de pénétrer à l'intérieur sauveraient de la destruction d admirables sculptures, notamment les bas-reliefs de la galerie sud du premier étage, dont certaines parties sont aujourd'hui complètement dégradées par l'infiltration des eaux le long de la paroi interne. Le gouvernement de Siam a fait quelques dépenses de restauration : la France ne pourrait-elle à son tour y consacrer une obole, et assurer, alors qu'il en est temps encore, la conservation de ce temple, le Saint-Pierre ou la Notre-Dame du bouddhisme? Puissent ces pages et surtout ces dessins intéresser assez les artistes, les archéologues et les historiens du monde occidental pour que l'idée que j'émets ici soit adoptée et défendue par eux 1 !
Par quelle singulière mauvaise fortune ces ruines, découvertes depuis trois siècles, ont-elles éveillé si peu jusqu'à ces derniers temps l'attention des savants ? En 1601 déjà, Ribadeneyra, dans son Histoire des îles de l 'Archipel, écrivait : « Il y a au Cambodge les ruines d'une antique cité que quelques-uns disent avoir été construite par les Romains ou Alexandre le Grand. C'est une chose merveilleuse qu'aucun des indigènes ne puisse vivre dans ces ruines qui sont le repaire des bètes sauvages. Ces gentils tiennent par tradition que cette ville doit être reconstruite par une nation étrangère. » En 1606, Christoval de Jaque3, écrivant la relation des voyages qu'il avait accomplis en Indo-Chine de 1592 à 1598, raconte à son tour qu'en 1570 on découvrit au Cambodge « une ville remplie de nombreux édifices : elle est entourée d'une forte muraille qui a quatre lieues de tour et dont les créneaux sont sculptés avec beaucoup de soin : ils représentent des licornes, des éléphants, des onces, des tigres, des lions, des chevaux, des chiens, des aigles, des cerfs et toute espèce d'animaux sculptés dans une pierre très fine. Dans l'intérieur de cette muraille, on voit de superbes maisons et de magnifiques fontaines : elles sont ornées d'écussons armoriés et d'inscriptions, que les Cambodgiens ne savent pas expliquer. On y voit un très beau pont dont les piliers sont sculptés de façon à représenter des géants : ils sont soixante et supportent le pont sur leurs mains, leur tête et leurs épaules. Cette ville se nomme Angoz (sic) ; on la nomme aussi la ville des Cinq Pointes, parce qu'on y voit cinq pyramides très élevées, au haut desquelles on a placé des boules de cuivre doré comme celle de Churdumuco. »
Malgré ces attrayantes descriptions, les préoccupations purement mer-
1. L'enthousiasme de Francis Garaier pour les ruines d'Angcor dura autant que sa vie. Dans ses heures de découragement, il ne souhaitait rien autre chose que d'être nommé « conservateur des ruines d'Angcor ».