Traduction de Ternaux-Compans. {Noie de l'auteur
cantiles ou religieuses des voyageurs de celle époque les détournèrent de porter la inoindre attention à des ruines aussi considérables, et ce ne fut que plus d'un siècle après leur découverte, vers 1672, qu'un missionnaire français, le P. Chevreul, en parla de nouveau. Cette fois, il ne s'agit plus que d'Angcor Wat : « H y a, dit-il, un très ancien et très célèbre temple éloigné environ de huit journées de la peuplade où je demeure. Ce temple s'appelle Onco (sic) et est aussi fameux parmi les gentils que Saint-Pierre de Rome. C'est là qu'ils ont leurs principaux docteurs qu'ils viennent consulter : Siam, Pégu, Laos, Ternacerim (sic) y viennent faire des pèlerinages, quoiqu'ils soient en guerre, et le roi de Siam, quoiqu'il soit ennemi déclaré de ce royaume (le Cambodge) depuis sa révolte, ne laisse pas de demander tous les ans à ce temple le nom de ses ambassadeurs par une religieuse observance. »
Ainsi, alors qu'au seizième siècle les ruines voisines d'Angcor la Grande étaient déjà complètement abandonnées, au dix-septième siècle Angcor Wat était toujours l'objet d'un culte assidu, et c'est probablement de cette époque que datent les restaurations inintelligentes dont on retrouve aujourd'hui les traces, surtout dans les galeries à quadruple rangée de colonnes qui conduisent au sanctuaire central. Quelques-unes des colonnes tombées ont été remplacées par d'autres empruntées à diverses parties du monument; on a tenté vainement de consolider les péristyles et de replacer les architraves; car, si la piété était restée, les architectes et les artistes avaient disparu; on ne savait plus manœuvrer ces lourdes masses, et à peine a-t-on réussi à remettre gauchement une colonne ronde, le chapiteau en bas, au milieu de colonnes carrées, ou bien à retourner sens dessus dessous une architrave mal assise sur deux colonnes inégales. A cette époque, les plafonds en bois sculpté et doré, qui masquaient autrefois les voûtes, étaient probablement entretenus, et Ion remarque encore aujourd'hui des traces de dorure dans les creux des sculptures des pilastres qui encadrent les portes du sanctuaire. Notons aussi que, dès 1570, d après l'une des citations ci-dessus, les inscriptions de ces ruines étaient déjà lettre close pour les Cambodgiens, ce qui ne doit être entendu sans doute que des plus anciennes.
Après le P. Chevreul, le silence se fit de nouveau sur Angcor la Grande et sur Angcor Wat. En 1817, Abel Rémusat traduisit une description du royaume de Cambodge, écrite par un voyageur chinois qui avait visité cette contrée à la fin du treizième siècle, sans se douter que la cité merveilleuse dont il énumérait les richesses avait déjà été découverte dans l'intérieur de f Indo-Chine et décrite quelque part. 11 n'eût pas manqué sans cela, comme il la fait pour d'autres parties de son récit, de signaler dans une note la coin-
cidence du texte de son auteur, dont il avait à cœur de prouver la véracité, avec les descriptions que j'ai citées plus haut. Ce document chinois, qui est peut-être ce que nous possédons de plus important et de plus précieux sur cette antique civilisation khmer, nous montre la ville d'Angcor en pleine prospérité vers 1295, tandis que vers la fin du seizième siècle, selon Ribadeneyra, elle était déjà devenue le repaire des bêtes sauvages. Que s'était-il donc passé dans l'intervalle? Comment cet empire qui, selon la tradition rapportée par Mouhot, comptait vingt rois parmi ses tributaires, et plusieurs millions de soldats, s est-il écroulé si subitement que, deux siècles et demi après, il ne reste plus de son histoire que des légendes? Il a fallu sans doute pour expliquer cet anéantissement plus qu'une décadence politique, et la nature elle-même n'est peut-être pas étrangère à ce grand bouleversement. Les indications topographiques données par l'écrivain chinois semblent justifier cette dernière opinion.
Angcor Wat ne paraît pas mentionné dans la description chinoise traduite par Abel Rémusat; les ruines voisines du mont Rakheng y sont au contraire assez clairement indiquées. Quoiqu'il puisse paraître extraordinaire d'attribuer à la pagode d'Angcor une date aussi récente, l'omission de ce monument par un écrivain qui a mis tant d'exactitude et de minutie à décrire la ville elle-même et les édifices qui l'entourent, semble presque impossible à admettre. Dans tous les cas, les témoignages cités plus haut, le caractère même de l'architecture d'Angcor Wat, l'inachèvement et l'imperfection relative de certains détails, tout s'accorde à faire de ce temple la plus récente comme la plus grandiose des œuvres de l'architecture khmer.
Ce fut le malheureux et regretté Mouhot qui découvrit pour ainsi dire une seconde fois ces ruines. Elles étaient alors si profondément oubliées que la grande compilation de V Univers pittoresque, la plus complète publication de ce genre, qui parut vers 1838, ne fait même pas mention du royaume du Cambodge. Si Mouhot ne fut pas le premier Européen qui visita Angcor au dix-neuvième siècle, il fut le premier qui en donna une description fidèle et des dessins intéressants. Après lui, M. de Lagrée entreprit la première étude approfondie, appuyée de plans exacts et de renseignements de toute nature, qui ait été tentée sur cette matière, et la Publication officielle du voyage que je raconte ici permettra d'apprécier la valeur et l'étendue de son travail1. M. Bastian, président de la Société de géographie allemande, a commencé vers 1866 un travail analogue maisbeau-