DANGER COURU PAR M. DELAPORTE
mèches allumées. Je doute cependant que ces menaçants préparatifs eussent produit tout l'effet désirable, si Ton n'eût vu, derrière notre garde chinoise, nos Annamites et nos Tagals mettre au bout de leurs carabines leurs sabres-baïonnettes. La forme étrange, l'aspect étincelant de cette arme inconnue, l'air résolu de ceux qui la maniaient, firent une vive et salutaire impression, et, à la nuit tombante, les habitants de Tong-haï nous laissèrent goûter un repos dont nous avions si grand besoin.
Le lendemain, M. de Lagrée alla rendre visite au Tché hien ou souspréfet de la ville, autorfté civile fort effacée par la présence du mandarin militaire qui représentait Léang ta-jen à Tong-haï. Le sous-préfet se plaignit amèrement au commandant français des exigences et des brutalités du délégué de Léang ta-jen. Si, h tout prendre, on aime mieux la férule des acolytes de ce farouche ennemi des Mahométans que celle des Koui-tse eux-mêmes, les uns et les autres sont regardés comme des ennemis qu'il faut supporter et nourrir.
De son côté, M. Delaporte gravit les hauteurs qui dominent la ville afin de mieux embrasser le panorama du lac. Arrivé au point qui lui sembla le plus favorable, il s'installa au pied d'un arbre pour dessiner. 11 avait eu soin de se placer au sommet d'une pente extrêmement rapide, afin de n'être pas entouré par les curieux qui le suivaient obstinément depuis sa sortie de la pagode. Ceux-ci s'entassèrent derrière l'artiste; mais, en raison de l'emplacement qu'il avait choisi et de la dimension de l'arbre qui lui servait de dossier, un bien petit nombre dans la foule pouvaient suivre la marche de son crayon sur le papier. Leurs voisins trouvèrent que ces favorisés du sort abusaient de leur situation et gardaient trop longtemps leur place ; ils leur rappelèrent, mais en vain, ce qu'ils devaient à leurs compagnons de curiosité. Les murmures allèrent en grossissant et se transformèrent en injures, qui ne suffirent pas à faire quitter la place à des gens qui l'avaient conquise à la force des poignets; il fallut donc user envers eux de moyens semblables. Ils répondirent par des coups de couteau. Des deux côtés on dégaina et la lutte s'engagea sanglante. Quelques-uns des combattants dégringolèrent sur la pente rapide qui s'étendait aux pieds du dessinateur. Celui-ci essayait d'intimider les plus hardis avec son revolver et de déplacer le théâtre d'une lutte dans laquelle il pouvait être compromis. L'arrivée de MM. Joubert et de Carné l'aida heureusement à se dégager de cette bagarre. On ignore le plus souvent au prix de quelles fatigues et de quels dangers les explorateurs rapportent des pays lointains des renseignements qu'il paraît de prime abord si facile d'obtenir. Pour un artiste, un dessin d'après nature est sans doute une occupation agréable, presque une distrac-
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Lion. Mais que dire de ceuv qu'il a fallu faire le revolver au poing?
1J y avait en ce moine al à Tong-haî une grande agglomération de troupes* Dans le voisinage de cette ville, et couronnant l'une de* montagne» qui entourent le lac» se trou ait un camp retranché où deux ou trois milliers de Ma ho ni élan s résistaient depuis plusieurs mois a toules les attaques de Léang la-jcn. Chaque fois qu'on leur laissait quelque répit, ils dévalaient In contrée et exaspéraient par ces défis c ontinuels la population et les impériaux* Au moment même où j'écris ces lignes1, je ne sais si ce camp de Toung-kao ne résiste pas encore aux efforts du vice- roi du Yun-nan* Attaqués avec vigueur tfcrs la fin de 1870 et investis de façon à ne pouvoir renouveler leurs vivres, ces forcenés, montrant un héroïsme digne d'une meilleure cause, chassé* rent de leurs retranchements leurs femmes et leurs enfants* connue aulautde bouches inutiles, et refusèrent les capitulations honorables qui leur l iaient offertes. Atteints à grande dislance par la nouvelle artillerie que le vice-roi avait fail acheter en France, et un instant déconcertés par les explosions des ni jus, ils apprirent bien vite à s'en garantir en creusant des casemates, La famine seule aura raison de cette invincible opiniâtreté ; le jour où les Chinois pénétreront à Tonug-knn, ils n'y trouveront probablement plus que des cadavres.
Nous quittâmes Tong-haï le tfl décembre, par un temps de neige qui dura toute la journée. C elait la première fois, depuis six ans, que je voyais la terre couverte de cet éclatant manteau. Malgré la nouveauté et le piquant
le froid et troj
n paysage, nous étions trop brusqiu Mil surpris par
vêtus pour ne pas trouver 1 épreuve un peu dure. Nos mites, auxquels ce spectacle était absolument inconnu, le trouvèrent charmant pendant le premier quart d'heure, et s'extasièrent devant ces légers flocons blancs qui tombaient lenlemcnt et sans bruit, et venaient se poser comme à regret sur leurs épaules. Mais leurs pieds nus et leurs mains bleuies par le froid ne tardèrent pas à refuser tout service, et je ne pouvais me défendre d'un sentiment de vive pitié en voyant les larmes que leur arrachait la souffrance se geler sur leurs joues pâlies. Cette journée de marche fut pour eux et pour nous-mêmes une des plus pénibles du voyage. Nos longues barbes étaient hérissées de glaçons, et boussole, crayon et papier s'échappaient de mes doigts engourdis *.
Nous longions la rive est du lac ; la route, bien empierrée, desservait de nombreux villages, tous chinois, dont les habitants paraissaient fort mal disposés pour notre escorte et nos porteurs. Les soldats de Léang ta-jen sem-