I. Voy. la note p
coup moins complet ; il s est contenté de signaler, dans l'ouvrage qu'il vient de faire paraître, la ressemblance de l'architecture cambodgienne avec l'architecture des anciens monuments de Java, ressemblance au moins contestable. M. Kennedy, attaché au consulat anglais de Ban Kok, se rendit aussi à Angcor à la même époque, accompagné d'un photographe, M. Thompson, et rapporta quelques photographies d'Angcor Wat. Ces photographies, ainsi qu'un plan assez imparfait d'Angcor Wat, levé par M. Thompson, ont été reproduites dans le bel ouvrage de M. J. Fergusson, qui a paru à Londres en 1867, et qui est intitulé : Histoire de F architecture chez tous les peuples. Enfin, en 1866, MM. Durand et Rondet firent également ce pèlerinage; mais ils n'ont pas jusqu'à présent, à ma connaissance du moins, publié leurs travaux.
En résumé, après être si longtemps restées dans l'oubli, ces ruines intéressantes paraissent devoir attirer aujourd'hui l'attention de l'Europe savante ; qu'il me soit permis de constater ici que c'est à deux Français qu'aura été dû ce résultat :à Mouhot, par son initiative, au commandant de Lagrée par ses patientes recherches et par les nombreux documents qu'il a amassés pendant deux années de séjour sur les lieux. Ni l'un ni l'autre n'a pu jouir, hélas ! de l'honneur de sa découverte ou du fruit de ses travaux. Que leurs noms du moins restent inscrits par les savants et les archéologues au frontispice de l'histoire de cette civilisation qu'ils leur ont révélée 1 !
On me pardonnera sans doute ces deux courtes excursions dans le domaine de la politique et de l'histoire, faites pour plaider la cause de deux chères mémoires et d'un monument précieux. Je me hâte de reprendre maintenant mon récit de touriste.
En dehors de nos occupations, les localités voisines nous fournissaient d'agréables buts de promenade, et la certitude que l'on foulait un sol où s'étaient jadis passées de grandes choses, et sur lequel surgissaient à chaque pas des débris d'une admirable civilisation, donnait à ces excursions un charme particulier.
La petite rivière d'Angcor coulait à un kilomètre environ de la porte est de l'enceinte d'Angcor Wat; ceux qui redoutaient les eaux dormantes et les plantes aquatiques des deux grands bassins creusés au pied de la façade principale du temple, trouvaient là un lieu de baignade fort agréable. Ce petit cours d'eau creuse son lit sinueux entre des berges à pic, couvertes de végétation, et le long desquelles le passage est mal aisé. Mais l'espoir de
I. Depuis le voyage de la Commission française, ces monuments ont été visités à plusieurs reprises, et de nouvelles découvertes sont venues s'ajouter à celles de M. de Lagrée. Voy. la note p. 56.
découvrir les traces d'une chaussée ou le soubassement d'un édifice détruit, en un molle inoindre vestige khmer, m'entraînait souvent au milieu des lianes et des herbes qui obstruent toujours les forêts de ces climats. On éprouve à ces recherches archéologiques je ne sais quelle vive jouissance que ne connaissent pas les touristes européens. Au lieu de parcourir des endroits cent fois décrits à la suite d'un cicérone bavard, être soi-même son guide, découvrir sous les herbes, ici une pierre, là une statue, plus loin des fondations, chercher à reconstruire par l'imagination l'édifice effondré, à le placer sur la carte, à le relier aux ruines déjà retrouvées, jouir par avance du plaisir d'annoncer sa découverte à ses compagnons, de la faire valoir, d'en exagérer l'importance, tel était le genre d'émotion tout à fait nouveau que nous rapportions de ces promenades, et que je recommande aux voyageurs. Pendant longtemps encore il sera possible de l'éprouver dans le Cambodge, car les épaisses forêts de ce royaume, jadis si peuplé, recèlent sans doute bien des monuments inconnus.
En même temps que des ruines, elles contiennent aussi force endroits giboyeux; c'était là un attrait de plus pour quelques-uns d'entre nous. Malheureusement la chaleur qui devenait extrême et les orages qui annonçaient à grands coups de tonnerre le commencement de la saison des pluies rendaient toutes ces courses très pénibles. M. Thorel, herborisateur infatigable, contracta, dans ces premières explorations, faites avec trop d'entrain, les germes de la dysenterie qui devait quelques jours après éveiller toutes nos sollicitudes.
Le plus intrépide et le plus heureux promeneur était sans contredit M. de Lagrée, qui réussit pendant ce court séjour à découvrir trois monuments importants, situés dans le sud-est d'Angcor Wat, à trois lieues environ. Ces monuments, appelés Leley, Preacon et Bakong, lui paraissaient encore plus récents que la pagode, et témoigner d'une perfection artistique arrivée au dernier degré de raffinement.
Ce n'était pas sans peine que M. de Lagrée obtenait des indigènes les renseignements nécessaires pour arriver à toutes ces ruines. Malgré l'autorité de sa situation, sa connaissance de la langue cambodgienne, la douceur et la simplicité de ses manières, il ne réussissait pas toujours à vaincre les répugnances des habitants et à se faire conduire aux endroits de la forêt qui contenaient un monument de quelque importance. La tradition locale conservait le souvenir de l'existence et du nom de ces monuments; mais personne n'avouait en connaître le chemin, ou, le connaissant, ne consentait à lui servir de guide. Au milieu de ces forêts presque impénétrables, où l'on ne peut prendre aucun point de repère, les indications vagues des
anciens du pays ne sont d aucune utilité, et Ton peut passer cent fois à quelques mètres de la ruine la plus considérable sans se douter de son existence, grâce à l'épais rideau que la végétation tropicale étend partout devant le regard.
Outre les craintes superstitieuses qu'éprouvaient les indigènes à pénétrer dans les profondeurs de ces forêts, hantées, selon eux, par des esprits facilement irritables, leurs répugnances avaient aussi quelquefois des mobiles intéressés. Ce n'est pas seulement au Cambodge que les ruines passent pour recéler des trésors, et les ruines khmers en ont d'ailleurs réellement contenu. Si bouleversées et si dépouillées qu'elles aient été durant les longues guerres qui ont désolé pendant des siècles cette malheureuse contrée et amené sa sujétion définitive à Siam, on peut espérer encore y trouver quelques-unes des statues en cuivre ou des ornements en métal si prodigués autrefois dans tous les sanctuaires. Le Cambodgien, qui connaît les localités de la forêt où se trouvent des ruines, garde donc souvent son secret pour lui et se défend surtout d'y conduire un Européen, dont l'habileté à découvrir les trésors passe à ses yeux pour incomparable.
Dans l'enceinte même de la ville d'Angcor habitent quelques malheureux, la plupart réfugiés des provinces voisines, auxquels la cupidité ou le besoin font surmonter la terreur qu'inspire ce lieu redouté. Ils cultivent le ris dans les fossés de l'enceinte et lavent les sables aurifères que recèle l'intérieur de l'épaisse forêt, dont la verdure dissimule aux regards les ruines de l'ancienne capitale des Khmers.
C'était chez l'un de ces pauvres gens que M. de Lagrée avait pris gîte, en l'indemnisant largement de son hospitalité, comme bien on pense. Par un singulier contraste, la case de l'indigène s'élevait sur l'emplacement même du palais qui jadis occupait le centre de la ville.
Grâce aux indications de ce vieil hôte de la forêt, dont il avait enfin gagné la confiance, grâce aussi à ses longues investigations personnelles, M. de Lagrée était parvenu à reconstituer à peu près le plan des lieux et à retrouver sans hésitation, au milieu du dédale des .étroits sentiers, le chemin des principaux monuments. Avec lui, on pouvait, en un jour, sinon étudier ces monuments, du moins les visiter tous et s'en faire une idée exacte, tandis que, livré à lui-même, le touriste le plus infatigable et le plus judicieux eut employé plusieurs semaines à se borner à les découvrir.
Telle fut la promenade que nous proposa M. de Lagrée au retour de sa visite aux ruines de Leley. Preacon et Bakong. Le capitaine de la canonnière 27, M. E<pagnat, était venu, sur ces entrefaites, nous rejoindre à notre
campement d'Angcor Wat. Nous passâmes toute une soirée assis sur un escalier d'Angcor, à combiner la grande excursion du lendemain. 11 faisait un magnifique clair de lune, et Ton sait que les ruines paraissent cent fois plus belles à cette poétique lueur. Inspiré sans doute par la vue du monument qu'il aimait avec la passion d'un antiquaire, M. de Lagrée discuta avec vivacité et éloquence les origines de cette race cambodgienne dont la civilisation avait atteint un si haut degré de puissance. Il se refusait à croire, pour sa part, à l'abandon précipité, à l'oubli subit dont cet admirable passé aurait été l'objet. 11 pensait que l'Angcor décrite au treizième siècle par le voyageur chinois d'Abel Rémusat, et qui était bien la ville en ruine où il allait nous conduire le lendemain, n'était point celle de Christoval de Jaque et de Ribadeneyra. 11 croyait que les débris dont parlaient ces deux écrivains étaient ceux de Pnom Bachey, situé sur la rive droite du Mékong, à plusieurs journées en amont de Pnom Penh, monument dont il sera question dans le cours de ce récit. Il déclarait impossible qu'en moins de trois siècles même le souvenir d'Angcor la Grande ait pu disparaître chez les Cambodgiens, alors que ces derniers conservaient encore des annales relatant le séjour de leurs rois dans cette ville. Si en ce dernier point il avait complètement raison, et s'il ne faut voir dans l'assertion de Ribadeneyra qu'une exagération de langage, il me paraît, d'autre part, bien difficile d'admettre l'assimilation des ruines de Pnom Bachey à celles que décrivaient les deux auteurs espagnols. M. de Lagrée eut plus tard comme un pressentiment de l'explication que j'ai donnée plus haut et à côté de laquelle Mouhot avait passé, peut-être, en énumérant les tremblements de terre parmi les causes de l'abandon d'Angcor. Quelques mois après, en effet, quand je quittai le chef de l'expédition, pour gagner Pnom Penh en repassant par Angcor, il me recommanda de chercher sur ma route s'il n'existait point de traces d'un bras du fleuve ayant coulé jadis dans cette direction. Je n'ai point trouvé ces traces; mais tout me porte à croire aujourd'hui que c'est dans ce sens qu'il faut tenter des recherches, si l'on veut concilier tous les récits et tous les faits historiques relatifs à Angcor. J'ai essayé de faire ailleurs cette démonstration1 ; mais, en reprenant ici un à un tous ces souvenirs du passé, je ne puis m'empêcher de regretter amèrement pour la science qu'il n'ait pas été donné de la tenter à celui dont les investigations sur cette matière auraient été aidées de si précis et de si nombreux souvenirs des localités, et dont l'esprit exact et judicieux joignait à de minutieuses études archéolo-