UNE LETTRE DU MINISTRE DE FRANCE
lettre n'était pas sans troubler un peu la conscience du P. Protteau, qui nous dit qu'elle avait été extorquée par la force 4.
Mà ta-jen ne nous rendit pas notre visite; mais toutes les autorités de la ville, où se trouvent les six grands tribunaux de la province, défilèrent successivement dans notre yamen. Le ti-taï nous invita à un grand dîner avec toute notre escorte, le 30 décembre. Ce qu'il y eut de plus singulier, ce ne fut pas le festin, précédé de graines de pastèques et d'orangés exquises, et composé, suivant l'usage, de nids d'hirondelles, de queues et d'entrailles de poissons, de canards laqués et autres mets connus des touristes, mais l'abstention complète de notre hôte et de ses officiers, qui observaient alors le jeûne du Ramadan. Nous dînâmes seuls, avec un ou deux mandarins chinois, environnés d'une galerie de spectateurs.
Le 31 décembre, le néophyte chrétien qui avait été chargé de porter h Pékin la lettre écrite par le P. Fenouil au sujet de Mà ta-jen arriva à notre yamen. 11 rapportait la réponse de notre ambassadeur. Le P. Protteau nous la communiqua. Nous apprîmes par la signature de ce pli officiel que c'était M. de Lallemand qui représentait la France à Pékin. Son arrivée avait mis fin à l'intérim de M. de Bellonnet, signataire de nos passeports. La lettre "de M. de Lallemand débutait par de très sages observations sur les inconvénients qu'il y avait pour les missionnaires à se mêler de politique et à jouer en Chine le rôle de mandarins3. Notre ambassadeur ajoutait cependant qu'il avait fait une démarche en faveur de Ma ta-jen et que le gouvernement chinois allait lui expédier des armes, de l'argent et des vivres pour l'aider dans sa lutte contre les révoltés. Nous pressâmes de questions le messager, qui parlait le latin, comme tous les séminaristes du Céleste-Empire, pour essayer de tirer de lui quelques nouvelles d'Europe3. 11 ne put nous donner que des renseignements fort vagues; nous en conclûmes cependant qu'aucune guerre nouvelle n'était venue agiter l'ancien monde depuis deux ans, et que nous pourrions jouir tranquillement du repos auquel notre voyage allait nous donner droit. Notre impatience de retour en fut un peu calmée, et nous nous mimes à visiter et à étudier avec intérêt la ville importante où il nous était enfin permis de nous reposer de nos fatigues pendant quelques semaines.
La population de la ville de Yun-nan ne pouvait guère être évaluée, au moment de notre passage, à plus de 50000 habitants. Les immenses faubourgs, en partie détruits, qui se prolongent sur une longueur d'une lieue