I. Voy. De Paris au Tibet, p. 226 et
LE PÈftE FENOUIL. 533
chaise, le nombre de ses porteurs, son costume, étaient scrupuleusement ceux que déterminent les lois somptuaires chinoises, suivant le rang et suivant la saison. Il s'imposait, de ce chef, des dépenses considérables. Il connaissait tous les fonctionnaires de la province et pouvait entrer dans des détails circonstanciés sur leur caractère, leur origine, leurs tenants et leurs aboutissants. 11 recherchait les occasions de les connaître avec autant d'ardeur que le P. Protteau mettait de soin à les éviter. Comme je l'ai dit précédemment, le vice-roi Lao avait pris le P. Fenouil en sincère affection. 11 lui avait fait don d'un immense yamen dans la ville même de Yun-nan. On y avait installé une fabrique de poudre, à la tète de laquelle était placé un petit mandarin chrétien. Un jour, la perfidie d'un Mahométan, si Ton en croit le récit du P. Fenouil, mais plus vraisemblablement l'imprudence d'un collaborateur, lit sauter la fabrique, et le P. Fenouil faillit être enseveli sous les débris de sa demeure. Cet événement provoqua chez lui un ébranlement moral, dont il n'était pas encore complètement remis à notre .arrivée. A partir de ce moment, il s'imagina qu'il était en butte aux persécutions d'ennemis nombreux et puissants. Les Mahométans avaient à lui reprocher son active intervention en faveur des Impériaux. Mâ ta-jen lui-même, malgré son attachement apparent à la cause impériale, était, aux yeux du P. Fenouil, suspect de favoriser secrètement ses coreligionnaires cl de poursuivre en lui leur adversaire déclaré. Ce hardi et peu scrupuleux général avait, paraît-il, cherché à se débarrasser du trop remuant provicaire : celui-ci n'avait échappé à plusieurs tentatives d'empoisonnement que grâce à la vertu d'un merveilleux antidote qu'il portait toujours sur lui ! Avec de pareilles préoccupations, le malheureux P. Fenouil ne dormait que d'un œil et tremblait à la vue du plus mince mandarin ou du dernier Mahométan f. 11 montrait au moindre goujat la même courtoisie et la même douceur obséquieuses qu'au vice-roi lui-même. 11 était, en réalité, dans les meilleurs termes avec Mà ta-jen, qui croyait avoir besoin de son influence pour se faire confirmer dans son grade par le gouvernement de Pékin. 11 nous affirma que la lettre qu'il avait. écrite en faveur du général musulman à l'ambassadeur de France n'était que la traduction d'une lettre de Mâ ta-jen, traduction qu'il avait été forcé de faire sous menace de mort et au bas de laquelle, sans trop savoir pourquoi, il avait apposé sa signature. M. de Lallemand avait cru, à tort, à une lettre du provicaire, et lui avait expédié la réponse sévère que nous connaissions. Le P. Fenouil sentait combien il s'était compromis et combien il avait risqué de