PROJET DE VOYAGE A TA-LY
escorte. Nous étions en un pays civilisé où plus qu'ailleurs il fallait avoir la main ouverte : nous devions nous montrer généreux à l'égard de cette nuée de fonctionnaires et de gardiens dont la courtoisie de nos hôtes entourait nos moindres démarches. M. de Lagréepria le P. Fenouil de négocier un emprunt avec Mâ ta-jen. Celui-ci ne témoigna au provicaire, en notre présence, que bonne humeur et cordiale amitié. La grossière franchise de ce soldat parvenu nous était garant que les noirs desseins que le P. Fenouil lui prêtait étaient absolument chimériques. 11 nous offrit immédiatement tout l'argent qui nous était nécessaire, sans vouloir entendre parler de restitution, et en traitant de pure bagatelle une avance de sept cents taels 1. « Si vous tenez absolument à me les rendre, ajouta-t-il, envoyez-moi, quand vous serez arrivés à Shang-haï, une valeur équivalente en armes françaises. »
Cette première affaire menée à bien, M. de Lagrée tint à se rendre compte des difficultés que présenteraient un voyage dans l'ouest et la reconnaissance de la vallée supérieure du Cambodge. La capitale des Mahométans rebelles, Ta-ly, était, au point de vue géographique et commercial, l'un des centres les plus importants de cette région. Située entre le fleuve Bleu et le Mékong, à peu de distance de l'un et de l'autre, cette ville est la clef de la route qui réunit la Birmanie à la Chine. Mais pouvait-on espérer que des Européens trouveraient grâce aux yeux du nouveau gouvernement qui venait de s'y installer? Les autorités chinoises ne verraient-elles pas avec la plus grande défiance des relations s'établir entre les envoyés d'une puissance étrangère et le chef d'une révolte triomphante? N'interpréteraientelles pas notre démarche comme une sorte de reconnaissance du fait accompli? Enfin, l'état de dévastation du pays à traverser, les bandes qui infestaient les routes et détroussaient les voyageurs sans distinction de parti, le délabrement de la santé et la fatigue du personnel de l'expédition, ne rendaient-ils pas cette tentative téméraire? A ce point du voyage, alors que notre but principal était atteint, que la voie du retour par le fleuve Bleu était encore ouverte, était-il sage de compromettre, pour un résultat incertain, le prix de tant de labeurs et de souffrances? Telles furent les questions que le chef de la mission, indécis pour la première fois, posa à tous ses compagnons de voyage. Nous fûmes tous d'avis de tenter ce dernier effort avant le retour définitif par le fleuve Bleu *.