VISITE AU LAO PAPA
tronomie et qu'il trouverait en lui un appréciateur éclairé de sa science favorite. Je ne tardai pas à recevoir du pontife mahométan une série de questions et de problèmes sur la dislance des planètes et des étoiles, sur les éclipses et sur les comètes. Laissant discrètement entrevoir toute l'admiration que j'éprouvais pour l'auteur de questions aussi difficiles, j'y répondis à peu près dans les termes suivants : « Certaines parties de la communication qu'on avait bien voulu me faire dénotaient des études trop approfondies pour que je n'eusse pas tout à gagner à conférer avec mon interrogateur; une discussion de vive voix pouvait seule éclaircir quelques doutes. »
Le Lao papa, se voyant enfin apprécié à sa valeur, oublia tous ses griefs et consentit à une entrevue.
Je me rendis chez lui avec le commandant de Lagrée et le provicaire. Une nombreuse galerie de fidèles assistait respectueusement à cette conférence, qui devait faire éclater à leurs yeux la science profonde de leur maître. Un magnifique télescope dressé sur un trépied, quelques cartes étalées sur une table, complétaient la mise en scène. Je ne tardai pas à m'apercevoir que l'usage de ces objets était peu familier à leur propiiétaire. Le télescope surtout n'avait jamais servi, et le Lao papa nous confia avec un certain embarras que, malgré le prix élevé qu'il en avait donné à Singapour, cet instrument avait dù s'avarier en roule, car depuis son arrivée à Yun-nan on n'avait jamais pu y voir quoi que ce fût. La manœuvre de la mise au point, qui se faisait au moyen d'une vis, avait complètement échappé au savant prêtre mahométan. Je remplaçai l'oculaire astronomique par un oculaire terrestre; je dirigeai la lunette vers un point éloigné du lac que Ton découvrait des fenêtres de l'appartement ; je déclarai, pour sauvegarder l'amour-propre de mon hôte, qu'il y avait eu en effet quelque chose de faussé dans le mécanisme de l'instrument, et que j'avais pu le réparer; puis je l'invitai à s'en servir. Sa joie fut des plus vives en reconnaissant que cette belle machine, amenée à Yun-nan à si grands frais et restée jusqu'à présent inutile dans ses mains, avait recouvré ses pouvoirs optiques. L'assemblée tout entière passa successivement devant la lunette et mit sa puissance à l'épreuve, en fouillant tous les points de l'horizon. Je fis ensuite, en changeant de verres, contempler le soleil, et le Lao papa en prit occasion pour faire la théorie de cet astre. Le P. Fenouil me fit tenir le langage le plus convenable et le mieux propre à mettre en relief le savoir du prêtre et à augmenter l'admiration de son auditoire : dès ce moment l'amitié du Lao papa nous fut irrévocablement acquise.
Nous lui- confiâmes alors notre projet de voyage et les craintes que nous éprouvions^de^voir notre mission scientifique entravée et nos recherches
géographiques compromises par les défiances îles deux partis en » Ne vous faites pas d'illusion à cet égard, nous dit confidentiellement n interlocuteur; je suis le seul ici qui puisse apprécier l'importance et le but de votre voyage. Il est impossible aux gens ignorants et grossiers qui nous entourent de croire que le progrès de la science est Tunique mobile qui vous porte à endurer tant de fatigues el à courir de si graves dangers. Mais j'ai heureusement une grande influence sur mes coreligionnaires de Ta-Jyf et je la mets tout entière à votre service, Je vais immédiatement rédiger une lettre qui pourra, je l'espère, vous servir de passeport el faeilitcr vos travaux, »
11 nous envoya en effet, quelques jours après, un Ion factum, oti il exposait longuement, dans le style ampoulé et prétentieux des lettres chinois *t que depuis des siècles la Chine attirait la curiosité des étrangers el qu'on les avait vus accourir des pays les pins éloignés pour apporter des présents a l'Empire du Milieu. 11 ajoutait ensuite: i Le chef français La « (Lagrée), cinq de ses collègues et quelques soldats ont obtenu de Tempe- « reur l'autorisation de pénétrer en Chine et de visiter librement I ou tes les *< parties de ce vaste territoire. Leur but est de rapporter a leur souverain la i li-ure ta plus exacte possible des montagnes, des lacs et des fleuves qu'ils « auront traversés, afin sans doute qu'en lui offrant la carte nouvelle rcpré- » sentant leur voyage, ils obtiennent les grades el les honneurs qu'aura g mérités ce patient travail. Tel est l'objet pour lequel ces étrangers ont
affronté les fatigues d'une marche longue et pénible, les intempéries « climats, les dangers des bêtes féroces et des brigands. Je les ai întei « et j'ai trouvé leur cœur droit, leur probité irréprochable, leurs mœurs « douces. Us ont l'intention d'aller visiter Ta-ly, Li-kiang, Yong-pé et les « frontières des pays de Mien et de Tsé-Yang. J'invite tous les Mahométans, « tous les Chinois, tous les barbares qui habitent ces contrées, à laisser cir- « culer librement ces Français sans les molester en aucune façon. On se « conformera ainsi aux volontés de la sainte dynastie Ta-thsing, qui témoigne « une égale bonté à tous les hommes, sans distinction de pays ou de na- « tionalité.
« En foi de quoi, moi, par la grâce de l'empereur, dignitaire du second « ordre, grand prêtre de la province du Yun-nan, réformateur de l'antique
1. 11 est bien entendu que la lettre précitée était écrite en chinois, et non en arabe, comme le dit M. de Carné dans sa relation. Le Lao papa ne connaissait cette dernière langue que de nom.
{Note de l'auteur.)
Cette méprise est assez piquante : mais le fondateur rie l'islamisme étant un Arabe, on pouvait logiquement en conclure que l'arabe était la langue .officielle en usage parmi les sectateur» de Mahomet. Voy. p. 174, 255, 297 et 309.