Dans la Publication officielle, p. 90 et sui
giques la connaissance de la langue et de récriture cambodgiennes.
De la terrasse extérieure d'Angcor Wat part une chaussée, aujourd'hui à demi enfouie sous le sol de la forêt, qui conduit à la porte sud de la ville en ruine : elle laisse à gauche une petite colline que nous avions tous aperçue dans nos promenades et que j'ai déjà nommée plus haut : le mont Bakheng. C'est un petit mamelon d'à peine 60 mètres d'élévation, qui ne parait être d'abord qu'un insignifiant accident de terrain, dissimulé et atténué encore par l'épaisse végétation qui le recouvre. On rencontre les premières déclivités de la croupe orientale du mont à 2 kilomètres environ d'Angcor Wat. C'est un cerf qui passe et qui nous entraine de deux ou trois pas en dehors du sentier pour le suivre du regard; nous découvrons alors dans le fourré deux lions en pierre, d'une taille imposante, qui semblent vous inviter à aller plus loin. Au delà, quelques marches d'escaliers sont encore visibles de distance en distance. Sans aucun doute la petite colline recèle des ruines à admirer; nous allons nous y arrêter un instant, avant de poursuivre notre route vers Angcor la Grande.
L'escalier au pied duquel se trouvent les lions est presque entièrement détruit et remplacé par une sorte de pente unie, recouverte de mousse, sous laquelle on retrouve facilement la pierre. L'ascension en est aisée : au bout de peu de temps on arrive à une sorte d'esplanade pratiquée dans la roche même, et dont la surface parait avoir été jadis soigneusement nivelée avec du ciment. Une petite construction en briques y attire le regard; elle abrite une empreinte d'un pied de Bouddha, dont la dorure et les dessins sont, comme cette construction elle-même, de date très moderne ; mais on découvre bientôt, dans le roc, plusieurs trous ayant servi à encastrer des colonnes, et, un peu plus loin, on aperçoit quelques-unes d'entre elles encore debout. Si Ton suit les traces de cette colonnade, on arrive à une enceinte qui s'ouvrait peut-être par une porte monumentale; mais ce qui reste de vestiges n'est pas suffisant pour reconstituer sûrement cette partie de l'édifice. En dedans de l'enceinte, et symétriquement placées des deux côtés de la colonnade, se trouvent deux constructions ruinées, dans Tintérieur desquelles gisent de nombreuses statues ou fragments de statues pieusement recueillis par les habitants. En continuant toujours à marcher vers l'ouest, on arrive enfin au pied de cinq terrasses taillées dans le sommet de la colline et régulièrement étagées qui constituaient autrefois le monument lui-même. Leur forme est légèrement rectangulaire, et elles sont en retrait, les unes sur les autres, d'un peu moins de 4 mètres; la hauteur des gradins qu'elles forment est de 3m,20 : on les franchit à l'aide d'escaliers, construits sur les milieux des quatre faces, et que gardent des
ANGCOH ET LES IIUINES KHMliKS, 45 lions de pierre placés sur des socles, Au\ angles de cliacune des terrasses, et ii 9 mètres environ des deux côtés de chaque escalier, sont construites d'admirables petites tourelles de 5 mètres d'élévation. Ces soixante Imudh's eoulrrnient chacune une statue,
Au centre de la terrasse supérieure est un soubassement lia ut de t mètre environ, et ayant 30 mètres dans le sens nord et sud, sur 31™, 50 dans le
Humes du uiuut Baklieng. — L>e*sm de H» Clerget, auprès uu croquis de M, Ddaportr.
sens esi et ouest. C'était sur ce soubassement qu'étaient élevées les tours qui dominaient la contrée a voisinante. Mais on ify retrouve plus qu'un ;m i tas informe de ruines. Leur examen permet de reconnaître que ces tours étaient au nombre de trois, faisant face à Test, et que celle du milieu devait être la plus considérable. Du sommet des ruines, la vue est ravissante : aux pieds du spectateur s'étend le dôme mobile de la forêt dont les vagues et indéfinissables rumeurs montent jusqu'à lui, Cette forêt s'étend à perte de
vue dans la direction du nord, et le regard cherche en vain, au milieu de son épaisse verdure, le faîte de quelques-uns des hauts monuments de la ville d'Angcor. Dans le sud-est, Angcor Wat, ses tours et ses colonnades se détachent nettement au-dessus de la plaine dénudée, et les quelques bouquets de palmiers et d'arbres à fruits qui l'entourent donnent au paysage un caractère oriental plein de grâce et de poésie. Vers l'ouest, un petit lac réfléchit comme un miroir la forêt environnante. Dans le sud, on entrevoit confusément, à travers les chaudes vapeurs qui voilent l'horizon, l'étendue jaunâtre du Grand Lac.
Quel féerique aspect devaient jadis présenter du haut de ces tours la montagne elle-même avec ses lions, ses tourelles, ses gradins de pierre descendant jusqu'à la plaine, et la ville d'Àngcor Thom, avec ses remparts et ses monuments innombrables, sur la cime desquels l'or étincelait et que la forêt recouvre aujourd'hui d'un uniforme linceul!
Les débris qui sont accumulés au pied de la montagne permettent de supposer qu'autrefois une double rangée de constructions en briques entourait la base du monument : c'était là sans doute le logement d'une garnison ou d'une garde nombreuse. La position du mont Bakheng par rapport à la ville voisine lui assigne en effet le rôle d'acropole ; il a dû être affecté à cette destination dès la fondation d'Angcor Thom ; mais M. de Lagrée se refusait à reconnaître que ce monument, si ancien qu'il puisse être, représentât, comme l'a écrit Mouhot, l'enfance de lait cambodgien. Le mode d'ornementation et le style de l'architecture y sont à peu près les mêmes que dans les autres ruines khmers. 11 semble d ailleurs que cette architecture soit née tout d'une pièce et n'ait eu ni tâtonnements à ses débuts, ni longue agonie avant sa brusque disparition, comme si elle avait été apportée du dehors par une race conquérante, qui se serait ensuite subitement éteinte.
Continuons maintenant notre route vers la ville elle-même. Après quelques minutes de marche, nous arrivons devant une porte qui appartient à la face sud de l'enceinte. Celle-ci a la forme d'un rectangle offrant un développement total de 14 kilomètres et demi. Un fossé de 120 mètres de large et de 4 à 5 mètres de profondeur l'environne. Les murailles ont 9 mètres de hauteur et sont intérieurement soutenues par un épaulement en terres levées qui a plus de 15 mètres d'épaisseur au sommet. La porte vis-à-vis de laquelle nous nous trouvions est précédée d'un pont de pierre jeté sur le fossé ; mais les guerres, les destructions de toute sorte ont ici tellement bouleversé le terrain qu'à peine peut-on reconnaître, au milieu des débris accumulés, les principales dispositions de la construction
ANGCOR ET LES RUINES KH MERS. 47 île ce pont. 11 exisle heureusement quatre autres portes pareilles, une sur chacune des faces nord et ouest, et deux, sur la face est. C'est surtout à la porte de l'ouest et h celle du sud-est, celle que la tradition appelle la porte des Morte, que Ton peut bien juger de ce que devaient être autrefois ces avenues monumentales. Elles sont construites en larges blocs de gres, et reposent sur une série d arches étroites à peine suffisantes pour la circulation des eaux du fossé. Un gigantesque dragon de pierre forme balustrade des deux côtés et vient redresser à l'entrée du pont ses neuf têtes en éventail: il est supporté de chaque cûté par cinquante-quatre géants assis
Augcor Thoui : Ce qui feate de la chaussée des Géante. — Dr^ui de E, Touruote, dVprr* un dr^m de M. LkdnporL<\
faisant face a l'extérieur. A la porte sud-est, ces statues représentent des personnages à figure grave, couverts de riches vêtements, la tèle ornée d'une haute coiffure. Ceux qui sont les plus rapprochés de la porte sont plus élevés que les autres et ont une tète à plusieurs faces ou des tètes multiples.
Les portes elles-mêmes n'ont qu'une seule ouverture pratiquée dans un énorme massif relié à l'enceinte par une galerie. Ce massif sert de base commune à trois tours qui se terminent en pointe et dont la tour centrale est la plus élevée. Sur chacune des quatre faces de ces tours se profile une grande figure humaine, et uue cinquième tête les couronne D'après la relation chinoise que j'ai déjà mentionnée, la coiffure de cette cinquième figure
du Bouddha était dorée, et c'était le cône pointu de cette tiare, commune h toutes les idoles bouddhiques, qui terminait la tour. A la base des tours et dans les angles successifs, qui ménagent des deux côtés la transition du massif central de la porte au mur d'enceinte de la ville, sont des figures en haut relief. Des éléphants de pierre de grandeur naturelle paraissent sortir de la muraille ; leur trompe saisit un arbuste, l'appuie sur le sol et lui fait ainsi partager l'effort que semble faire cette cariatide d'un nouveau genre.
Cette longue chaussée peuplée d'êtres de pierre à apparence étrange, ces tours qui répètent à profusion les traits énormes du Bouddha, les sculptures gigantesques dont elles sont revêtues, font rêver aux prodiges des Mille et une Nuits, et l'aspect devait en être, autrefois, saisissant. On comprend l'admiration qu'excitaient jadis ces merveilles et que notre auteur chinois ne peut s'empêcher, quoi qu'il en ait, de laisser éclater naïvement dans son récit. « Les statues, dit-il, sont très grandes : elles ressemblent à des généraux. )> Et plus loin : « Je pense que les éloges donnés, par les marchands qui arrivent de ce pays, à la richesse du Tchen-la, viennent de l'admiration que leur ont inspirée ces monuments. »
Pénétrons par la porte sud dans l'intérieur même d'Angcor la Grande. La forêt, interrompue un instant par la large bande du fossé qui forme autour de la ville en ruine comme un cadre lumineux, redevient ici plus dense et plus sombre. Un étroit sentier serpente sous les grands arbres en se dirigeant vers le nord; çà et là apparaissent des pierres isolées recouvertes de mousse. A la distance d'un kilomètre et demi environ, on rencontre quelques pauvres cases cambodgiennes. A droite de ce hameau, en s'engageant dans le taillis, on découvre l'un des plus singuliers et des plus beaux monuments de toutes ces ruines. L'enceinte extérieure en est à moitié enfouie sous les détritus végétaux qui, depuis des siècles, ont exhaussé le sol de la forêt, et le fossé est entièrement comblé. On distingue cependant encore les restes des chaussées qui le traversaient et aboutissaient aux quatre entrées principales. Il faut escalader des monceaux de pierres provenant de la chute des parties supérieures de l'édifice et se frayer péniblement un passage au milieu des lianes qui étendent de tous côtés leur réseau trop souvent épineux. Une fois l'enceinte franchie, le monument n'offre, au premier coup d'œil, qu'un amas confus de tours et de galeries, dont il est difficile de comprendre l'agencement. Une galerie rectangulaire à colonnade extérieure, aujourd'hui complètement détruite, paraît avoir entouré autrefois tout l'édifice ; elle mesurait environ 120 mètres sur 130. Le mur intérieur de cette galerie est resté debout; il est couvert de bas-reliefs enfouis sous les débris du toit et de la colonnade. En continuant d'avancer
ANGCOR ET LES RUINES KHMEKS. 49 dans l'intérieur de l'édifice, ou arrive par des couloirs perpendiculaires à une seconde galerie concentrique à la première. Au centre de chacune des faces
Angcor Thoin : Uu géant à neuf tètes* — Dessin «]<■ E. Tournoi» d'après un dessin
iln AL D»'!npnr1«'.
de ce nouveau rectangle s'élèvent trois tours; les angles en sont également munis, de telle sorte que celte seconde galerie supporte seize tours, De riches sculpture» en ornent partout les murailles. Dans l'intérieur sont représentés des rois et des reines accompagnés dune cour nombreuse:
ailleurs, des combats navals, des animaux fantastiques, des personnages dans l'attitude de la prière, de longues processions où Ton retrouve les êtres légendaires et les animaux fantastiques des bas-reliefs d'Angcor Wat. Une troisième galerie rectangulaire, concentrique aux deux premières, supporte également un certain nombre de tours, mais ici les galeries se superposent en deux étages, et l'étage inférieur est tellement obscur, les entre-croisements des couloirs perpendiculaires tellement compliqués, qu'il devient à peu près impossible de se reconnaître dans ce labyrinthe et qu'il est nécessaire de monter sur la terrasse qui s'étend au-dessus, pour mieux juger du reste du monument. De là le coup d'œil est saisissant : de tous côtés s'élèvent de nombreuses tours, de hauteurs et de circonférences inégales, dont les faces représentent de grandes figures humaines tournées vers les quatre points cardinaux. Ce n'est qu'après plusieurs tentatives qu'on arrive à faire exactement le compte de ces tours : il y en a quarante-deux !
La tour centrale, qui les domine toutes, est une merveilleuse construc- tion : c'est peut-être le chef-d'œuvre de toutes ces ruines. Elle a dix-huit mètres de diamètre à la base, une quarantaine de mètres de hauteur, et elle se compose de trois étages distincts. A l'étage inférieur viennent se croiser à angle droit les deux galeries perpendiculaires qui aboutissent aux quatre entrées du monument. De forts massifs partagent en deux secteurs égaux l'espace qui sépare chaque bras de la croix ainsi formée, et les huit compartiments qui en résultent, et qui ne communiquent pas avec les galeries elles-mêmes, s'ouvrent au dehors sur une colonnade circulaire d'une grande beauté. Le second étage de la tour est une galerie également circulaire à laquelle viennent aboutir les galeries supérieures de l'édifice. Enfin, au niveau de la terrasse prennent naissance huit tourelles qui environnent la flèche centrale. Ces deux derniers étages sout presque entièrement ruinés. Dans le vestibule inférieur de la tour sont des inscriptions. Grands furent notre étonnement et l'indignation du commandant de Lagrée, quand il s'aperçut que l'une de ces inscriptions, encore intacte lors de sa précédente visite, avait, depuis, été grattée et détruite. Cet acte de vandalisme inintelligent était-il le fait d'un indigène superstitieux ou d'un touriste anglomane qui aurait voulu, après avoir pris l'empreinte de l'inscription, s'en assurer la connaissance exclusive ? Nous nous perdîmes en conjectures à ce sujet.
Les caractères de ces inscriptions, le style de l'ornementation lui-même, semblent attribuer au Monument des Quarante-deux Tours une antériorité de construction sur Angcor Wat. Notre auteur chinois fait une description assez obscure de ce monument, et il parait en résulter que la tour centrale
était complètement dorée. L'impression produite jadis par ces tours nombreuses, admirablement disposées pour se démasquer réciproquement et, parleurs différences de taille, exagérer l'effet de la perspective, devait être prodigieuse. Le nom khmer de ce singulier édifice est : Baion ; les Cambodgiens rappellent aussi, en raison du labyrinthe de galeries qu'il présente : Preasat ling poun, « Pagode où Ton joue à cache-cache. » Faut-il reconnaître dans ce monument l'Ile aux Cent Tours, dont parlent les historiens de la dynastie des Ming, où l'on réunissait des singes, des paons, des éléphants blancs, des rhinocéros, auxquels on servait à manger dans des auges et des vases d'or? Peut-être; et cette destination, dans les idées bouddhiques, ne contredirait en rien l'affectation et le caractère essentiellement religieux de ce singulier édifice.
Quand nous quittâmes les sombres et fraîches galeries de Baion, la chaleur se faisait fortement sentir même sous l'ombre épaisse de la forêt. Nous avions hâte d'arriver au centre de la ville en ruine, et de nous rafraîchir dans la petite case où le commandant de Lagrée avait pris gîte les jours précédents. Elle se trouvait d'ailleurs, on se le rappelle, au milieu même des restes du palais, ou de ce que M. de Lagrée appelait les « Enceintes centrales». Chemin faisant, nous traversâmes les débris d'une pagode en dehors de laquelle se dresse, sur les bords du sentier, une pierre couverte d'une inscription en vieux caractères khmers.
Deux murailles, séparées par un large fossé, circonscrivent rectangulairement la résidence royale, qui mesurait, dans le sens est et ouest, plus de cinq cents mètres, et environ deux cent quatre-vingt-dix dans le sens nord et sud. Six portes donnaient accès à l'intérieur, une au milieu de chacune des faces, les deux autres aux angles de la face est. L'entrée la plus monumentale est celle de cette dernière face, qui est encore assez bien conservée ; les autres portes, comme les enceintes elles-mêmes, sont presque entièrement détruites. En avant de la face est, et parallèlement à elle, s'étend sur toute la longueur de la façade une grande terrasse qui offre cinq parties saillantes, analogues à des bastions, trois au centre, deux aux extrémités. Les murs de soutènement de cette terrasse sont couverts d'admirables sculptures d'un très grand relief. Ce sont des combats de géants, des êtres fantastiques à becs et à pattes d'oiseaux et à corps humains ; plus loin des scènes de guerre ou de chasse, ornées de longues séries d'éléphants dans les attitudes les plus naturelles et les plus variées. Au delà de l'extrémité nord de cette terrasse, s'élève un belvédère en forme de croix, sur lequel est placée, à l'abri d'un mauvais toit, la fameuse statue que Mouhot a fait connaître sous le nom de « Roi Lépreux », et pour laquelle il est difficile de partager son enthou
siasme. Ici Ion retrouve, en etlet, la même infériorité de ciseau que j «h déjà signalée à propos des statues du mont Crôm. Les murs du belvédère du Roi Lépreux sont, comme ceux de la terrasse, couverts de sculptures en liaul relier représentant une série de femmes ou de saintes de la légende bouddhique.
Le bastion central de la terrasse est le plus considérable «1rs < \\n\ r[ supporte une esplanade, également en forme de croix, et d'une certaine élévation, qui conduit à la porte monumentale de la face est. Si Ton franchi! cette dernière porte pour pénétrer dans l'intérieur des Enceintes centrales,
Augcor Thoin : (Jéunls supportant une lt*mss^ — Dessin de E, Tournoi*, duprùrf un di^siu M. De la parle.
on n aperçoit d'abord que quelques vestiges de murailles et de tours n 'offrant aucun intérêt. Plus avant, en appuyant vers le sud, on rencontre, presque enfoui sous les hautes herbes, un petit belvédère isolé, supporté par des colonnes rondes et analogue à celui qui orne la façade d1 Augcor Wat, quoique de dimensions beaucoup moindres. Du côté du nord sont plusieurs bassins de forme rectangulaire et a revêtements de pierre, dont le plus grand mesure quatre-vingt-quatre mètres sur quarante-cinq. Les parois en sont ornées de sculptures plus remarquables encore que celles qui recouvrent les murs de la grande terrasse. C'est près de ce bassin que se trouvait la case que nous cherchions.
Après quelques minutes de repos, nous continuâmes nos investigations.
ÀNGCOR ET LES RUINES KHMEEIS. 33 Tout près de nous s'élevait le monument appelé Phi Mail Acas, qui pat-ail occuper exactement le centre des Enceintes centrales. La partie supérieure de l'édifice, qui devait être une tour, s'est écroulée récemment; la base est formée de deux étages. Par sa position et l'importance de ses débris, il semble que ce soit « la Tour d'or », donl parle le voyageur chinois, lieu où se retiraient, la nuit, les rois d'Angcor. Écoutons la légende curieuse
lui:.»!' Tin.uu : (lui lépreux. — besoin 1\ Toiiruoiri, iTaprrs un dr^lw ilr AI. Uetaporte.
qu'il rapporte à ce sujet: « Plusieurs personnes d'un rang distingué m'ont
raconté qu'anciennement il y avait dans cette tour une fée, sous la fur
d'un serpent à neuf télés1, laquelle était la prolectrice du royaume; or il arriva que, sous le règne d'un des rois du pays, cetle fée prenait chaque nuil la ligure d'une femme et venait trouver le prince ; et, quoiqu'il fut marié, la reine sa femme n'osait entrer chez lui avant une certaine heure: mais à un signal
de deux coups, la fée se retirait et le prince pouvait recevoir la reine ou ses' autres femmes ; si la fée était une nuit sans paraître, c'était un signe de la mort prochaine du roi ; si le roi, de son côté, manquait au rendez-vous, on pouvait être sûr qu'il y aurait un incendie ou une autre calamité. »
En s'avançant toujours vers l'ouest, et à très peu de distance de la tour de Phi Man Acas, on rencontre les ruines d'une enceinte intérieure. Ce serait, d'après la tradition, remplacement de l'habitation particulière des rois. Cette enceinte ne contient d'ailleurs aucun vestige important.
Au delà, on ne trouve plus que des murs ruinés, déterminant de nouveaux compartiments dans l'intérieur du palais. Si Ton sort par la porte ouest, on se heurte à une dernière enceinte en terres levées, qui s'étend parallèlement aux faces ouest et sud des Enceintes centrales, à une distance de quatre-vingts mètres environ. Le long de la face sud, cet intervalle est occupé par un bel édifice, nommé Baphoun, auquel conduit une longue chaussée qui vient se terminer, du côté est, par une entrée monumentale et trois hautes tours, placées presque sur l'alignement de la grande terrasse. Nous gravîmes par le côté nord les deux étages inférieurs de cet édifice qui se compose de cinq terrasses superposées. Là, des escaliers en ruine conduisent au troisième étage, sur lequel s'élève une galerie à portes monumentales. Les deux derniers étages paraissent avoir supporté un édifice analogue à l'édifice central d'Angcor Wat. Des restes de tours, des pans de galeries encore debout, semblent reproduire en effet, sur une échelle moindre, les principales dispositions de ce dernier temple. Seulement, les étages sont proportionnellement plus élevés et le développement des galeries plus restreint. La végétation a tellement recouvert toutes les parties de ce monument, que, malgré sa grande hauteur, du sommet, on parvient à peine ù découvrir la surface ondoyante de la foret d'alentour. Les banians, les grands arbres de la famille des diptérocarpées, appelés Yao par les Annamites, se sont multipliés partout et ont servi de points d'attache à de gigantesques lianes, qui s'entre-croisent de tous côtés. Un grain vint nous surprendre pendant que nous cherchions à distinguer la cime du mont Bakheng au travers de ce rideau de verdure. Nous nous réfugiâmes dans une fraction de galerie inclinée tout entière à plus de vingt degrés de la verticale et retenue dans celle position, au-dessus des étages inférieurs, par un solide lacis de ces plantes vigoureuses particulières aux régions tropicales, et qui donnent à leurs forêts un aspect si caractéristique.
Nous avions encore à visiter le groupe de ruines appelé par M. de Lagrée « les Magasins » et qui se trouve à deux cents mètres environ à l'est de la grande terrasse. Là se trouvent, exactement alignées du nord au sud, dix
ANGCOll ET LES RUINES KHMERS. 55 grosses tours en pierre de Bien Hoa. En arrière de ces tours et à très peu de distance sont deux édifices rectangulaires construits en grès et qui paraissent avoir été jadis soigneusement fermés. Cette circonstance et l'absence d'ornementation semblent indiquer qu'ils étaient destinés à contenir le riz et les autres approvisionnements nécessaires à la capitale d'un grand empire. Près des Magasins sont des restes de pagodes, deux pièces d'eau à revêtements de pierre et quelques autres ruines de moindre intérêt.
Si des Magasins on se dirige vers le nord en obliquant légèrement à l'ouest, on rencontre, après avoir parcouru environ trois cents mètres dans le taillis, des belvédères à colonnes rondes, des tours en grès, des bassins réunis dans un petit espace. Ce nouveau groupe de ruines est appelé par les habitants Prea Pithu.
Tels furent les monuments que le commandant de Lagrée nous fit rapidement visiter. C'étaient les seuls vraiment dignes d'intérêt qu il connût dans l'intérieur d'Angcor Thom. Si l'on veut bien se rappeler que toutes ces ruines sont au milieu d'une épaisse forêt, et que le temps et les moyens que M. de Lagrée avait pu consacrer à leur recherche avaient été fort limités, on ne s'étonnera pas qu'il y ait lieu d'espérer encore de nouvelles et importantes découvertes1. U suffirait pour cela de suivre exactement la descrip-
1. Depuis l'année 1873, époque où parut la relation <lu Voyage en Indo-Chine, de nombreuses découvertes sont venues, en effet, s'ajouter à celles de M. de Lagrée. Nous allons rapidement résumer l'histoire de ces découvertes en rappelant les circonstances qui les ont favorisées.
On se souvient qu'après avoir signalé au ministre de la marine, dans deux rapports des 1er octobre 18C8 et 2 février 18G9, et à l'attention des géographes la route commerciale du Tong King (Bulletin delà Société' de Géographie, février 1872; et Voyage d'exploration en Indo-Chine { Publication officielle], octobre 1872, p. 442-448), Francis Garnieravaitappuyé la demande, présentée par un de ses anciens compagnons de voyage, M. Delaporte, d'explorer le Fleuve-llouge. Il fallait démontrer que la découverte théorique, faite par la Commission du Mékong, du plus court chemin de la Chine méridionale à la mer, était aisément réalisable.
Autant l'exploration du Mékong avait été longue et avait présenté de difficultés, autant l'ascension du Song-Coï semblait devoir être rapide. D'ailleurs les temps étaient changés : les ressources en argent, en personnel et en matériel ne furent pas mesurées à la nouvelle entreprise, qui fut, au contraire, généreusement dotée.
Mais, pendant que Ton achevait les apprêts de ce voyage scientifique, un voyage commercial, provoqué, comme on le verra à la fin de ce volume, par la Commission du Mékong elle-même, confirmait entièrement les prévisions de Francis Garnier (voy. p. 629). M. Dupuis réussissait à descendre, en barque, du Yun-nan à Hanoï. Les incidents qui suivirent une tentative renouvelée à trois reprises de 1868 à 1873 amenèrent l'intervention de Francis Garnier au Tong King. Le projet d'exploration du fleuve fut alors abandonné. Les événements, qui se précipitèrent, ne permettaient plus du reste de réaliser cette partie du programme, et, dans l'intervalle, l'exploration du Song-Coï s'était transformée en une entreprise d'une tout autre nature, plus intéressante peut-être, qui avait pour objet une reconnaissance complète des ruines cambodgiennes.
C'était reprendre, au point où la Publication officielle l'avait laissée, l'étude des monuments khmers, reconnus, pour la première fois (de 1821 à 1824) par le botaniste tourangeau Pierre Diard visités en 1850 par l'abbé Bouille vaux, missionnaire, et en 1861 par Henri Mouhot, et enfin, spécialement explorés par le commandant de Lagrée. Celui-ci, avant même le Voyage en Indo-Chine, avait envoyé à Paris, à l'exposition permanente de l'Algérie et des colonies, des inscriptions soigneusement estampées et des moulages reproduisant quelques-uns des plus intéressants spéci-
tion donnée par l'auteur chinois si souvent cité dans les lignes qui précèdent, et de se diriger d'après son récit. 11 y aurait surtout grand intérêt à retrouver, en dehors de la ville, les vestiges des deux lacs dont il parle et qui contenaient de remarquables constructions. La non-existence actuelle de ces lacs donne encore plus de vraisemblance à l'hypothèse qui attribue à une cause géologique la brusque disparition de la civilisation khmer.
Quelque temps après notre visite à Angcor Thom, je fis une excursion le long des remparts est de la ville ; pendant que M. Delaporte dessinait la porte et la chaussée des Géants, je m'aventurai dans les épais taillis parsemés de clairières qui bordent de ce côté les fossés de l'ancienne capitale des Khmers. Je voulais voir les ruines d'Ekdcy, de Ta Prom et de Ta Reu, déjà décrites par Motihot et visitées par M. de Lagrée; je ne parvins à découvrir qu'une grande pièce d'eau appelée par les indigènes Sra Srong, et dont la margelle est en grès. Au sud de ce bassin est une chaussée en terres levées que j'essayai de suivre. Je n'aboutis qu'à une
mens d'un art original. Le succès de l'entreprise dont M. Delaporte avait été chargé semblait être assuré et par les ressources exceptionnelles dont disposait le chef de la mission et par les excellents auxiliaires qui lui avaient été adjoints : MM. Bouillet, Rattc, Dr Jullien, Dr Harmand, Filoz et Faraut. On reconnut en effet 45 monuments nouveaux; on visita 42 monuments déjà découverts, et l'ensemble des ruines khmers explorées — dont la plupart sont grandes comme des villes — fournit de nombreux bas-reliefs, statues, piliers et autres morceaux de sculpture et d'architecture, qui servirent plus tard à former le Musée khmer de Compiègne (septembre 1874).
Ce fut vers cette époque que M. Aymonier, inspecteur des affaires indigènes, professeur de khmer au collège des administrateurs stagiaires de Saigon et que ses fonctions avaient momentanément mis en rapport avec les explorateurs, entreprit de sérieuses études épigraphiques sur les monuments khmers. 11 avait d'ailleurs été précédé dans cette voie par l'un de ses collègues, le, regretté G. Janneau, prématurément enlevé à la science.
Depuis ce moment M. Aymonier n'a plus interrompu ses recherches et, à plusieurs reprises, il a entretenu de ses travaux les académies et les sociétés savantes. Chargé officiellement aujourd'hui de relever les inscriptions anciennes du Cambodge, il eu a déjà déchiffré un grand nombre. Le Journal Officiel du 18 avril 1884 annonçait qu'il venait de découvrir de nouveaux monuments et de traduire 200 nouvelles inscriptions, dont quelques-unes offraient la particularité d'être taillées dans le roc. Un mois après cette époque, il poursuivait encore ce voyage de découvertes archéologiques eu passant de la vallée du Mékong dans le bassin du Ménam.
Quelques années auparavant, M. le docteur Harmand, celui-là même qui a rempli les fonctions de commissaire civil dans l'An nain lors de la dernière expédition du Tong Kiûg (1884), avait traversé les provinces siamoises situées à l'ouest du Mékong, et, pénétrant ensuite dans le Laos, y avait retrouvé, à son tour, quelques traces d'architecture khmer et quelques inscriptions intéressantes (voy. note p. HG et 147).
Le voyage entrepris en 188:) par M. le docteur Neis, dont on annonçait, au mois de juillet 1884, le retour en France, a amené, entre autres résultats, la reconnaissance du pays encore inexploré du Muoug Poueu, et a été l'occasion d'une nouvelle visite aux ruines d'Angcor, qui fournira sans doute, elle aussi, des documents sur l'art de l'ancien Cambodge.
Enfin, pour compléter cette rapide énuuiération des recherches provoquées et des études inspirées par les découvertes successives des immenses ruines de l'empire khmer, nous devons signaler les deux forts volumes publiés par M. Moura (Leroux, 1883) sous le titre de : Le Royaume du Camfjodye. M. Moura a été, pendant plusieurs années, résident français auprès du roi Norodoni et par conséquent l'un des successeurs de M. de Lagrée. 11 est en outre l'auteur d'un vocabulaire français-cambodgien. 11 semblait donc bien préparé ù traiter le sujet qu'il avait choisi. Les renseignements abondent en effet dans cet ouvrage, où l'auteur a réussi a faire entrer tout ce qu'il a recueilli sur l'histoire, la géographie, la langue et les productions du pays.
ANGCOIt ET LES RUINES K H SI ERS. partie inextricable de la foret, etT après une marche pénible an milieu des herbea i !
des lia n es f je revins sur les bords de la petite rivière dTAngcor, que j'avais déjà traversée une fois et que je suivis jusqu'à la hauteur d'Angcor Wat, sans pouvoir ren contrer le pont dont Mouhot a siurnlr l'e\ isleuee et dont le commandant de Lagrée avait levé le plan.
Ce fut ma dernière excursion dans les environs d'Angcor.
Le temps s'était rapidement écoulé au milieu de ces occupations si nouvelles et si intéressantes.
L'heure du retour avait sonné : le 1 r juillet, à dix heures du matin t nos éléphants nous atteodaietit, tout sellcs,sur la plate-forme qui précède Angcor \\ at, et nous nous remettions vu rouir pour Siemréap, où un lion repas nous était offert par les
soins du gouverneur. A midi, après lui avoir dit un cordial adieu, nous montions dans des barques légères vis-à-vis de la porte même de la citadelle. La crue des eaux rendait possible la descente de la rivière d'Angcor de ce point jusqu'au Grand-Lac. La chaleur était étouffante et prédisposait plus à la sieste qu'à la contemplation du paysage monotone qu'offraient les prairies noyées au travers desquelles la rivière promenait ses capricieux méandres. D'innombrables bandes d'oiseaux de marais volaient lourdement au-dessus de nos tètes, ou, rangés impassibles le long des rives, nous regardaient passer sans interrompre leur pêche. Le soir, nous étions rendus à bord de la canonnière 27, qui appareillait immédiatement, et, le 2 juillet, à la tombée de la nuit, nous jetions de nouveau l'ancre devant Compong Luong.
A uge or Thoui : Fragment de bas-reliefs de Buion. — Dessin de E. Thérond , d'après un dessin de M. Delaporte.
Pnom Pt*mY — flrt— tn F,. Tournoi, d'après un croquis do M. Delaporte.