Voy. p. 271 et suiv., le passage relatif à M. Duyshnrt
YANG TA-JEN. 349 quelque province voisine la fin de l'orage. Le vice-roi nommé en remplacement de Lao pratiquait lui-même cette sage temporisation. Le pouvoir central, qui depuis plusieurs années n'avait pas donné signe de vie, venait cependant, à l'instigation de M. de Lallemand, d'envoyer de l'argent, des armes et des vivres à Mà ta-jen. Nous tremblions alors que cet envoi n'eût été fait à un traître, et les mille rumeurs que nous recueillîmes au cours de notre voyage à Ta-ly nous confirmèrent dans cette impression1. Je ne donnerai plus, du reste, d'indications de cette nature sans rappeler les réserves que je faisais tout à l'heure.
L'histoire exacte et détaillée de la guerre du Yun-nan ne sera sans doute jamais sérieusement écrite. Le peu qu'on en trouvera ici suffira pour faire entrevoir son intérêt dramatique et l'originalité des caractères qu'elle a révélés.
Yang ta-jen nous parut être un homme d'une énergie égale à celle de Mà ta-jen, mais d'une volonté moins capricieuse, plus réfléchie et plus persistante. Ses allures n'avaient rien de la brutalité du soldat et n'en conservaient que la franchise. Nous allâmes lui rendre sa visite le 20 janvier, et nous fûmes charmés de retrouver chez lui cette élégance d'ameublement, ce luxe chinois de bon aloi, que le yamen ruiné du vice-roi du Yun-nan n'avait pu nous offrir et qui contrastait avec cette richesse de mauvais goût, sentant le parvenu, de la villa de Ma ta-jen. Une collation délicieuse nous fut servie dans un charmant boudoir, qu'un jardin orné de fleurs rares et de ces arbres en miniature que les Chinois excellent à reproduire, isolait du reste du palais. Pendant que nous mangions des mandarines et des confitures, accompagnées de l'inévitable tasse de thé, notre hôte étalait devant nous toute une collection d'armes européennes qui ne le cédait en rien à celle de Mà ta-jen. Son but était non d'en faire parade, mais de se renseigner sur les véritables prix et les mérites respectifs de chaque système. 11 sentait que, dans la lutte où les destinées de la province étaient en jeu, la victoire appartiendrait nécessairement au chef dont les troupes seraient armées de fusils à tir rapide. La confiance inspirée par ces nouvelles armes, bien plus que leur supériorité sur \e fusil à mèche, ferait faire aux soldats des prodiges de valeur. À partir de ce moment il s'efforça d'obtenir que l'un de nous se chargeât de transmettre en France une commande d'armes pour son compte. La possession de ces armes, à bref délai, lui aurait permis de peser d'un poids décisif sur le sort de la guerre et d'assurer à son ambition le rôle prépondérant qu'il rêvait*. Mais de quel côté songeait-il à faire pencher la balance? Voilà ce que nous ignorions.