‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 147 sur 197 · LETTRE DU PÈRE FENOUIL · texte numérisé non relu

LETTRE DU PÈRE FENOUIL

nous allions courir ; l'ignorance où nous étions des dispositions du gouvernement de Ta-ly à notre égard ; les routes infestées par les bandes; les épidémies et la famine qui régnaient dans une partie de la contrée que nous avions à traverser. Voyant qu'ils ne réussissaient pas à nous convaincre et attribuant leur insuccès à notre insuffisante connaissance de leur langue, ils écrivirent au P. Fenouil, lui demandant de se joindre à eux pour nous dissuader de partir. Voici la lettre que je reçus du provicaire, la veille même de mon départ de Tong-tchoucn :

« Monsieur,

« 11 serait fâcheux que M. le commandant devînt sérieusement malade, « aux dernières courses d'un aussi long voyage que le vôtre. J'aime à me ce persuader que quelques jours de repos et les soins intelligents de M. le u docteur Joubert auront suffi pour rendre à M. de Lagrée ses premières « forces.

« Yang ta-jen et Kong ta-lao-yé, qui vous hébergent à Tong-tchouen, « viennent de m'écrire une lettre commune. Ces deux personnages « regrettent vivement de ne pouvoir s'entendre avec vous sans le secours « d'interprètes, toujours maladroits. Car, disent-ils, il leur serait bien plus « facile de traiter vos nobles personnes avec toute la distinction qui leur est « duc. De plus, ces messieurs me prient de vous dissuader de continuer « votre voyage par Houey-li tchéou. Ils désirent vous voir descendre direc- « tement à Siu-tchéou fou. Je vous engage de tout mon pouvoir à ne pas « aller dans l'ouest et vous dis ou sous- entends tout ce que vous pourrez <c imaginer de plus persuasif.

« Après avoir fait ma commission, j'ajoute, et ceci est bien de moi: « vu le mauvais vouloir de l'autorité, vous allez rencontrer des difficultés « peu ordinaires, pour ne pas dire insurmontables.

« Mon intention n'est assurément pas de me rendre désagréable par des « exhortations importunes; mais si l'on pouvait trouver le moyen'de satis- « faire à vos désirs sans mécontenter les mandarins, tout en vous évitant « beaucoup de peine et de dangers faciles à prévoir, n'en seriez-vous pas <« bien aise? Le Kin-cha kiang1 passe à Mong-kou, c'est-à-dire à 13 ou « 14 lieues de Tong-tchouen. Allez jusqu'à Mong-kou, sans traverser le « fleuve; parcourez sur ses rives, en amont et en aval, une ligne de 300 ou « 400 lieues, plus ou moins à volonté ; puis revenez prendre à Tong-tchouen « la route de Siu-tchéou fou, où vous retrouverez encore ce même Kin-cha

1. C'est le fleuve Bleu, qui plus loin prend le nom de Yang-tsé kiang.

• liiaog. Voir te fleme à Mong-kou, ou bien aller l examiner à I journées plus haut, vers les frontières du Tibet, c'est à peu pris *' chose.

H El puis, oc fa ut -il pas compter avec voire santé passablement compro- € mise, sans que cela paraisse encore d'une manière bien sensible?

*♦ Vous m'obligerez, s'il vous plaît, de me faire connaître te parti que vous l a tire* pris,

«4 Je salue, avec respect, M. Ic commandant de Lagrée, ainsi que ses « intrépide» compagnon* de voyage, et vous souhaite à tous l'entier accom-

• plissement de tous vos bons désirs*

« J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect» votre très humble el

• très obéissant serviteur,

« J, Feaobil. pro vicaire* *

L'opposition des autorités clii nuises avait-elle pour seub mol ifs l'intérêt qu'elle*! nous porlairot i t les dangers que nous allions courir? N'y avaitil en jeu aucune défiance, aucune susceptibilité politiques? Les dit Seul tés in itou < devions renconlrerélaicD^ellesrvellenieotinsurntoolables, comme t'ufliriiuiit avec tant d'insistance le P. Fenouil? Ses opinions se modifiaient si facilement sous l'influence d'une pression étrangère, ses frayeurs étaient m rarement justifiées, qu'il m'était difficile de prendre les unes à la lettre» et de tenir grand compte des autres, La solution qu'il nous proposait proucombien il avait peu conscience de l'importance

en un point de son cours ou quinze jours de marche plus haut, c'est réduire la recherche des sources du Nil à la découverte de son embouchure f.

On me trouvera sans doute bien audacieux : mais les arguments de cette lettre, même en les fortifiant de la conscience que j'avais de mon insuffisance, n'ébranlèrent en rien ma résolution. Aujourd'hui que je crois posséder les inconnues d'une question qu'il me fallait alors apprécier en aveugle, — et bien que notre voyage à Ta-ly n'ait point donné tous les résultats que nous en avions espérés, — je ne regrette qu'une chose : c'est de n'avoir pas suffisamment osé a. Avec le prestige que possèdent encore les Européens dans ces régions lointaines, une volonté énergique et prudente à la fois doit tout entreprendre et peut tout obtenir.

Je communiquai la lettre du P. Fenouil au commandant de Lagrée.

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