LE KIN-CHA KIANG ET LE YA-LONG KIANG
Hong-pou-so est un très gros bourg situé sur les bords d'une rivière peu importante, mais dont le lit démesurément large éparpille des cailloux dans toute la plaine. Un assez fort détachement de troupes y tenait garnison au moment de notre arrivée. Les blancs, ou Mahométans, venaient de faire une pointe sur le Sé-tchouen, et ils avaient été repoussés avec perte ; les rives du fleuve, qui sert ici de frontière entre cette province et le Yun-nan, et qui coule à 10 kilomètres de Hong-pou-so, étaient bordées de postes fortifiés, construits de deux lieues en deux lieues et gardés par les troupes impériales.
Les petits officiers qui nous escortaient depuis Uouey-li tchéou eurent toutes les peines du monde à nous faire faire un peu de place dans le tribunal du village. Il y avait d'ailleurs, chez les opposants, et sauf parmi les chefs militaires que nous dérangions, plus de curiosité que de mauvais vouloir. Les fêtes du jour de Tan duraient encore, et à la tombée de la nuit les musiciens du bourg vinrent nous donner, dans la cour de notre logis, une sérénade aux flambeaux et une représentation comique et travestie, qui leur valut une rémunération convenable.
Nous allâmes, le 10 février, visiter à cheval le confluent du Kin-cha kiang et du Ya-long kiang, l'un des points géographiques les plus intéressants et les plus importants de notre voyage. Ce confluent se trouve il 14 kilomètres dans louest-nord-ouest de Hong-pou-so. Le Kin-cha kiang n'est pas encaissé comme à Mong-kou, et Ton y arrive par une pente peu sensible ; des collines basses et dénudées chevauchent sur ses bords.
Le fleuve vient du sud-ouest, puis tourne brusquement au sud 10 degrés est : c'est au sommet de ce coude qu'il reçoit le Ya-long kiang. Celui-ci vient du nord ; il est encaissé entre des berges rocheuses complètement à pic, le long desquelles toute circulation est impossible. Sa largeur est à peu près égale à celle du fleuve Bleu, et son courant était, à cette époque de l'année, un peu plus fort. Je ne pus mesurer la profondeur des deux fleuves ; elle me parut considérable. Comme à Mong-kou, la crue est de 10 mètres.
Je m'aperçus, avec étonnement, que les gens du pays donnaient le nom de Kin-cha kiang au Ya-long kiang, c'est-à-dire à l'affluent, et celui de Pé-chouy kiang au fleuve principal. Si l'on peut hésitera première Mie entre les deux fleuves, à cause de la presque équivalence de leur volume d'eau, l'aspect des vallées indique immédiatement quel est celui qui doit conserverie nom de Kin-cha kiang. L embouchure du Ya-long kiang est une sorte d'hiatus accidentel dans la ceiulure de collines qui borde le fleuve Bleu ; la configuration orog ~aphique du pays ne peut laisser douter
que ce fie
savent cependant que ce qu'ils appellent le Pé-chnuv fckag est des deux fleuves le plus important parle développement antérieur de son cours. Cette singulière nnomalie paraîtra moins étonnante, si Ion se rappelle qu'en Chine les noms de fleuve sont toujours locaux et changent toutes les vingl lieues. Un peu plus haut, en effet, aux environs de Li-kiang, le Riu-cha kianga repris son nom, et c'est au Ya-long kiang que Ion donne le nom de Pé-ehouy kiang.
Un bac fonctionne a l1 embouchure même du VMong kiang. Il constitue l'un des revenus du mandarin de Iloucy-li te h cou : un cheval paye 200 sapbqiieB^QQ peu plus d'un franc, d'après le change des snpèques nu moment de notre passage) ; un voyageur paye 60 sapèques.
Au retour de celle excursion, je reçus du P. Lu un billet écrit en latin qui m'annonçait pour le lendemain après sa messe son arrivée a RoOg* pou-so cl sa visite.
Il fut exact au rendez-vous. Nous vîntes un jeune homme d'une figure douce, distinguée et timide. Il y avait sept ans qu'il était revenu du collège de Poulo Pinang cl qu'il était en possession de sa double cure de Ma-chang et de Hong-pou-so. Son langage affectueux nous inspira bien vite la plus entière confiance. Les détails qu'il nous donna sur l'état du pays étaient peu satisfaisants et confirmaient en certains points le dire des autorité* chinoises. La route directe vers Ta-ly n'avait jamais été fermée pour tel inds, mais lotis les voyageurs qui se présentaient les nia ïent impitoyablement renvoyés. On rencontrait les premiers Mahométans à une centaine de lis de l'autre côté du fleuve. En ce moment cette route était tellement infestée par les voleurs, que les marchands se réunissaient en caravanes de quatre-vingts ou de cent personnes pour voyager. Le chef musulman le plus rapproché était celui de Yong-pé; mais le pays entre cette ville et le Sé-tchouen était dans un état de dévastation complète ; des bandes, réunissant jusqu'à cinq cents hommes appartenant à tous les partis, achevaient de saccager ce que les belligérants avaient épargné. La route de Yong-pé à Ta-ly était fermée, et le mandarin de Yong-pé n'avait le droit d'accorder un permis de circulation que sur son propre territoire. Si nous obtenions de lui la permission d'aller à Yong-pé, il nous retiendrait probablement dans cette ville jusqu'à l'arrivée d'ordres de Ta-ly.
J'avais espéré un instant pouvoir me diriger vers le nord, en évitant le plus possible tout contact avec les autorités mahométanes, et réussir ainsi à atteindre un point du Mékong situé dans le Tibet ; là, j'aurais essayé de reve-
LE PKItB LU, 565 nir, par Ta-tsîen-lou el la vallée du Min kiang, à Siu-tchéou fou. Ce voyage, qui nous cul fait reconnaître le cours du Cambodge cl le fleuve lileu jusqu'au 30* degré de latitude nord, pouvait s'exécuter à la rigueur dans le laps de temps que m'avait fixé M* de Lagréc en ne séjournant nulle part et en faisant de longues étapes. Je reconnus bientôt qu'il fallait renoncer
Confluent «lu Yîi-loog kioog mi IV'-Uiuiiy kinug ftl «lu Ki Dessin *\r M. IMaporl**, i]\iprùs ualur«\
k CC beau projet : il était impossible, dans cette direction, d'éviter Votig-pr. IMus au nord que cette ville, el dans tout l'espace compris entre Ning-yuen fou et Li kiaag, le pays appartenait complètement, parait-iL aux sauvages Man-tse ou Lissous, qui ne souffraient aucun étranger dan* leurs montagnes. Les communications directes entre Ta-tsien-lou et Houey-li tchéou étaient interrompues depuis plusieurs années, el personne ne consentirait
W$ VOYAGE D'EXPLORATION EN 1NDO-CHINI5,
fi nous suivre dans cette direction. Puisqu'il fallait h tout prix obtenir une autorisation des autorités mahoniétanes pour parvenir jusqu'au Mékong, il valait donc mieux aller la chercher directement à Ta-Iy, Le mauvais vouloir d'un intermédiaire pouvait nous causer un irrémédiable échec ; sa faveur pouvait être mise à ua trop haut prix; dans les deux cas, son intervention entraînait une perte considérable de temps, et nos jours étaient comptés. Je résolus donc d'aller h Ma-chang, visiter les gisement* h ou illers qu'on nous avail -mies dans le voisinage, et pousser ensuite jusqu'à Tnu-louy-tsé, petite mission catholique dirigée par le P. Le gui (cher i l *ituér ii quelque* lieues an nord de Ta-ly. Les nouveaux renseignements que je complais obtenir de ce missionnaire devaient déterminer ma conduite ullcrieiirr,
Apres nous avoir donné les in dieu lions qui précèdent, le P. Lu nous avait quittés un instant pour aller conférer dans la salle voisine avec les mandarins de la localité. J'entendis quelques vociférations, auxquelles je ne pris pas garde. Depuis li*s fêtes du jour de l'an, nous nous étions habitués à voir les fonctionnaires eux-mêmes manquer aux règles de la tempérance et du bon ton. Le P. Lu revint peu après, les traits légèrement altérés; il m'affirma cependant qu'il ne selait rien passé qui dût m alarmer ; n une querelle de gens ivres, » me dil-iL II me demanda la permission de nous quitter pour vaquer aux soins de sa chrétienté. Nous nous donnâmes rendez-vous au repas du soir pour arrêter définitivement nos plans,
Quelques heures plus lard, je reçus de lui un court billet, dans lequel il m'annonçait qu'un ordre du chef chinois de Kiéou-ya-pin, poste frontière dont dépendait Ma-chang, rappelait immédiatement tous les chrétiens qui l'avaient accompagné, pour soutenir l'attaque d'un corps de troupes mahométanes dont l'approche était signalée. « Dans cette occurrence, ajoutait-il, je n'ose rester dans le pays et je pars pour Ning-yuen fou, en regrettant de ne pouvoir plus vous être d'aucun secours. »
Ce brusque adieu me stupéfia et je ne pus d'abord en deviner la cause ; le lendemain matin, je me fis conduire chez le jeune prêtre, que je trouvai en larmes. L'invasion prochaine de sa communauté était, me dit-il, le seul sujet de ses frayeurs et de son chagrin. Je m'efforçai de le rassurer et de le décider à nous accompagner à Ma-chang. Il m'objecta que le moment était venu de faire sa tournée pastorale, et que, s'il la différait encore, le mauvais temps viendrait, qui la rendrait impossible. Je lui promis d'écrire à son évêque ; mais je m'aperçus bientôt que la raison qu'il donnait pour se séparer de nous n'était pas la véritable : il m'avoua, enfin, que la veille il avait eu une altercation avec le chef du village, qui lui avait vivement