‹ Voyage d'exploration en Indo-Chine effectué par une commission française présidée par le capitaine de frégate Doudart de LagréeChapitre 154 sur 197 · MINES DE HOUILLE A MA-GHANG · texte numérisé non relu

MINES DE HOUILLE A MA-GHANG

reproché de se faire l'interprète d'étrangers que tout bon Chinois devait haïr, et qu'il craignait de voir se renouveler pareille scène. Je lui représentai que nous étions les hôtes officiels de la Chine, munis de lettres dont mieux que personne il pouvait apprécier la valeur, et que, si on se permettait devant nous une pareille incartade, je saurais bien en obtenir le châtiment. A ce moment arriva une lettre du P. Lcguilcher, confirmant le projet d'attaque de la frontière attribué aux Mahométansde Yong-pé, mais conseillant au jeune prêtre de rester à son poste. Ce conseil et le désir de nous être utile triomphèrent des frayeurs du P. Lu, et à midi nous partîmes ensemble pour Ma-chang.

Après avoir traversé en bac le Ya-long kiang, nous suivîmes la rive gauche du fleuve Bleu, dont le cours est sinueux et s'encaisse peu à peu à partir de ce point. Le fleuve conserve cependant de belles apparences de navigabilité. De Ma-chang à Hong-pou-so, et même un peu au-dessous, la circulation par barques serait facile, mais ce trajet est limité par un rapide considérable, qui est presque une chute. En résumé, le fleuve Bleu n'est utilisé entre Li-kiang et Mong-kou qu'au transport des pièces de bois coupées dans les forêts des environs de la première de ces deux villes; encore faut-il démonter les radeaux pour franchir les rapides, et les pièces de bois se brisent-elles quelquefois.

Un peu avant d'arriver à Ma-chang, nous visitâmes, sur les bords mêmes du fleuve, des galeries pratiquées pour l'extraction du charbon. Elles sont creusées dans des couches de grès schisteux, à quelques mètres au-dessus du niveau de l'eau, et les infiltrations qui s'y produisent exigent un travail d'épuisement continu. Le charbon extrait est d'un aspect huileux et brillant, mais il est tellement friable et donne une proportion de poussier si considérable qu'on est obligé de le transformer en coke. On se sert pour cela d'un fourneau à deux orifices; au centre, on place du charbon en gros morceaux; on garnit le pourtour de poussier; on mouille le tout, puis on met le feu en dessous. Quand la fumée a cessé de se produire, la transformation en coke est opérée. Ce coke s'appelle en chinois toan tau; il se paye, sur les lieux, environ 1 franc les 100 kilogrammes ; le charbon naturel vaut moitié moins. Il y a dans la montagne, à peu de distance de Ma-chang, d'autres galeries d'extraction, que M. Thorel alla visiter. Elles présentent une grande étendue, n'ont pas d'infiltrations, et le charbon y est de meilleure qualité. Nulle part nous n'avons entendu parler d'accidents occasionnés par le feu grisou.

Les chrétiens de Ma-chang vinrent à cheval à notre rencontre, et cette nombreuse cavalcade, jointe à la nôtre, entra en caracolant dans la longue et unique rue qui forme le village. Celui-ci avait été en partie brûlé, quelque

rm VOYAGE D* EXPLORATION EN INDO-CHINK.

temps auparavant, par une bande de voleurs, et il n'était pas encore comphv tenienl relevé de ses ruines. Le combustible minéral employé à Ma-chang exige partout remploi de cheminées. C'était la première fois, depuis bien * longtemps, que nous revoyions des toits munis de ce disgracieux appendice. Le lendemain était jour de marché : les sauvages des montagnes ûm M enantes descendirent en foule pour vendre leursdenrées, et nous pûmes étudier de nouveaux types et noter de nouveaux costumes. Cette région est habitée par des populations d origine mixte. On y retrouve d'abord les Pa-y, donl

Types do Mu])-U<\ — Itemn «le .tauet-Langc, »l\i|>iv> <lrs croquis ,1. M. lïdiiporh-.

j'ai déjà indiqué les allaehes laotiennes, et cpii, avec quelques tribus voisines, lesTelous, les Terous, lesÀrrous, les Didjous, les Lou-tse, sont disséminés depuis le Ya-long kiang jusqu'à la vallée de Hraouady. D'autre* tribus encore, dont l'origine et le langage différent absolument de celles que je viens de citer, paraissent se rapprocher davantage des véritables autochtones : ce sont les I-kia, nommés aussi Pé-lolos ou Lolos blancs, qui portent la queue comme les Chinois et dont les femmes ont les cheveux partagés en deux tresses; et les He-Iolosou Lolos noirs, qui portent les cheveux longs et se croient supérieurs aux précédents* Enfin les plus indomptables, eeu\ que les mœurs et la civilisation chinoises ont jusqu'à présent le moins influencés, sont connus sous le nom de Lissous et de Man-tse.

POPULATIONS SAUVAGES, SW Plusieurs de ces tribus semblent avoir des relations lointaines avec d'autre? races du nord de la vallée de l'Assam, et peut-être aussi avec les Koles de

IImuhui- « t f-minr j-kms. — FX'^iu «le JiitH'l-LutJgf*, < l'a près» iui croquis de M. iMajMrt>\

l'Inde et a>ee les Mous du Pégou, Les noms que donnent les Chinois a tous ces sauvages n'ont qu'une signification vague 1 et ne sauraient servir de base

!. Ma rigiiiHt* **u rhîmiia * rnrr, f.iunJle » ; /. « har luire, rtranger 1*>/<m e*l une apptOluUon

m VOYAGE D'EXPLORATION EN INDt

h line clarification précise. Les populations auxquelles ces noms s'appliquent les considèrent du reste comme de sanglantes injure*. Les Lolos se désignent sous le nom de ton-kia (autochtones, indigènes) ou de tchin-si (parents). H, Dclaportc eut grand'peine à dessiner deu\ Lkia. Les sauvages croient que loti te personne dont on reproduit les traits doit fa ta le nient tomber malade.

Les environs deMa-chang sont peuplé de loups fort audacieux pendant limer et qui dévastent les basses-cours. Aussi les fusils a pierre ou h piston sont-ils fort appréciés dans le pays; carp disent les indigènes, les loups n'ont rien à craindre du fusil à mèche, que son odeur trahit et dont ils reconnaissent immédiatement la présence.

La nouvelle de l'attaque des Maliométaos du côté de Yong-pé s 'étant confirmée, il fallut donuer suite a mon projet d aller à Ta-ly par la route lapins directe, La dernière lettre du P, Leguilchcr au P. Lu nous assurait la présence d'un compatriote â Tou-louy-tsé, Cette lettre avait égaleuirnl fltè nos doutes sur la prétendue arrivée d'Européens a Ta-ly, fait dont il a été précédemment question. Ces Européens élaient des Malais, qui, disait -un, fa hriq uaient des bombes pour le compte du sultan de Ta-ly*

Le P. Lu nous lit trouver facilement les porteurs dont nous avions besoin pour le voyage. Il engagea en nié rue lomps pour notre compte, comme pourvoyeur et majordome, un ancien domestique de M*p Chauveau, nommé Tcliing-cul-yé, qui avait l'habitude des relations officielles et savait ruminent on parle4 au\ mandarins. « Sou dévouement ii notre cause serait h ions dit

avance de dix taels, en lui promettant une gratification mensuelle proportionnée à ses services.

J'expédiai alors un courrier à M. de Lagrée pour l'informer de ma résolution définitive et des raisons qui la motivaient.

Le 16 février, nous traversâmes encore une fois le fleuve Bleu. Une longue et pénible ascension nous fit passer de l'altitude de 1300 mètres, qui est celle du fleuve à Ma-chang, à celle de 2000 mètres, qui est l'altitude moyenne des lignes de faîte du plateau supérieur. Nous eûmes quelque peine à trouver un abri pour la nuit dans une ferme isolée, située au sommet des hauteurs qui dominent la rive droite du fleuve. A notre vue, les habitants s'enfuirent et ne laissèrent pour nous recevoir qu'une vieille femme, que Tching-eul-yé réussit facilement à rassurer sur nos intentions. Klle rappela aussitôt les fugitifs.

général»» indistinctement appliquée à presque toutes les populations qui ne sont pas d'origine chinoise. (Noie de l'auteur.)

TCHING-KUL-YË» 571 Celte première alerte était à peine calmée, que M. de Carné, qui s'était chargé du soin de notre cavalerie, faillit occasionner un véritable scandale* Il existe presque toujours dans les maisons chinoises des cercueils vides,

Le majordome Tcliing-eul*y*. — Ucuîd <U- A, «Se NVuvilK il'aprr» uw pliul^graphir,

destinés [iar avance au* maîtres de la iiuuhhi. On tient beaucoup en Chine a faire de bonne heure l'acquisition de ce louis suprême, et Ton ne saurait donnera quelqu'un une plus grande preuve d'affection qu'eu lui faisantes funèbre cadeau. À délaulde crèches, M. de Carné voulut, pour faire manger nos chcvaui, se servir d'un cercueil négligemment posé dans le coin d'un

> LOUAT! ON KN INDO-G!

hangar, Comme il s acharnait après le couvercle qui résistait hei à ses efforts, la maîtresse de la maison vint, tout en larmes, me supplier d'empêcher l'effraction : le propriétaire du cercueil était couché dedans I Le lendemain, nous suivîmes pendant quelques heures une crête toute couverte de forêts de pins, dont l'exploitation est vivement menée par les bûcherons du pays; nous traversâmes un village d'I-kias, dont les maisons, l'industrie et les cultures témoignent d'un long contact avec la race chinoise, et nous entrâmes, le soir, sur le territoire mahoinctan. Le pays paraissait très peu habite, mais son aspect était plus pittoresque et moin* désolé que celui que nous venions de traverser. Les pentes étaient boisées; des buissons de rhododendrons en fleurs, des ton 11 rs de camélias se penchaient sur le bord des torrents* Notre route n'était qu'une succession Jf montées et de descentes presque I pic, et il eut été difficile de rencontrer 300 mètres d'un terrain horizontal. Mais après nos fatigues de la journée, nous trouvions toujours le soir un asile presque coiiforlal"h\ < I nnhv appétit était satisfait par un repas substantiel. Notre nouveau majordome faisait mer* veille et transformait en autant de domestiques les craintifs habitants de* pauvres hameaux oii nous logions, C elait bien un valet de chambre d'évêque : son obséquiosité et ses petits soins ne se démentaient pas un instant: dès notre arrivée à l'étape, tous les bancs* toutes les tables et tous les coussins du village étaient nus en réquisition pour faire nos lits. Tching-eul-yé se précipitait >ers la cuisine qui lui paraissait la mieux installée et faisait îent préparer le thé, qu'il offrait lui-même « aux grands bonine puis me le représenter qu une tasse a (a main. Le 19 février, nous rejoignîmes la route qui de Hong-pou-so va directement à Ta-ly et que notre visite à Ma-chang nous avait fait abandonner. La circulation y était active, et, nous qui venions de voyager isolément pendant quelques jours, nous nous trouvâmes subitement en nombreuse compagnie.

Nous cheminions sur les bords du Pé-ma ho, rivière considérable qui vient de Yao-tchéou et dont la vallée est très peuplée. C'est là que nous vîmes flotter, pour la première fois, le pavillon mahométan.

Un poste de douaniers, établi sur la rive gauche de la rivière, faisait payer les droits aux convois de marchandises qui se dirigeaient vers Ta-ly : je remarquai des caisses de fusils, des ballots de papier et de soieries, ouverts dans une sorte de bureau en plein vent, construit avec du feuillage; des parapluies, du tabac, des objets de vannerie, venant de Hong-pou-so, com-

1. Traduction du mot m ta-jeu » qui suit eu Chine le nom de tous les personnages de distinction. Voy. p. 495, en note.

KN ROUTE VERS TA-LY. >Tt

plëlaicnt ces apports commerciaux. Des caravanes de chevaux charges de sel se dirigeaient en sens opposé et venaient des fameuses salines de Pé-ymtsin. Les soldats préposés a la douane nous regardèrent passer avec curiosité) mais ils ne nous adressèrent aucune question.

Le soir même, nous arrivâmes au village de Nga-da-li, où un officier mahomélan, attablé d une double veste couverte de passementeries voyantes, se présenta à nous, escorté de quelques porteurs de bannières et au bruit de nombreux pétards. 11 fut poli, mais très froid, et nie demanda à voir les lettres dont j'étais porteur. Je lui demandai à mon tour, par l'intermédiaire de Tching-cul-y é, s il jouissait d'une autorité assez étendue pour me garantir la libre circulation jusqu'à Ta-ly, dans le cas où le contenu de mes passeports lui paraîtrait suffisant. Il m'apprit qu'il y avait à Pé-you-1iT notre prochaine étape, et à la ville de Pin tchouen, où nous devions arriver dans quatre jours, des chefs plus importants que lui, à la décision desquels je devrais me soumettre. « C'est à eux, lui répondis-je, que je montrerai mes passeports. Il insista avec plus de force pour les voir, Je me déclarai trop grand mandarin et lui trop petit officier pour consentir à cette marque de déférence. Il menaça de s'opposer à mon départ. Je lui ris au nez et je m'amusai a lui montrer nos armes, nos revolvers surtout. Sa stupéfaction fut grande, et il me dit qu'à Ta-ly mèrne on ne possédait rien de pareil.

Après une séance prolongée fort avant dans la nuil, pendant laquelle dormaient tous mes compagnons de voyage, il se retira indécis, mécontent de n'avoir pu me faire céder, mais un peu intimidé. Il revînt, avec quelques soldats, le lendemain matin à cinq heures, au moment où nous faisions nos préparatifs de départ , et renouvela sa demande. Il me dit que le chef de Pé-you-ti recevrait de lui l avis de nVarrètcr si je ne m'exécutais pas.

Tching-eul-yé se joignit à ses prières. Je n'y répondis qu'en donnant d'un ton ferme Tordre du départ, et il se rangea respectueusement sur notre passage.

La neige nous surprit en roule, Nous dûmes quitter la \allée du Pe-ma-ho poursuivre celle d'un petit affluent; cette nouvelle vallée s'élevait rapidement au milieu de chaînes de collines de hauteur médiocre et à sommets arrondis. Parfois, aux carrefours de la route, s'élevaient de hautes potences où se balançait tristement un cadavre, taudis que, vis-à-vis, quelques têtes humaines su dressaient à l'extrémité d'un bambou. Des Lissons, vêtus de peaux de mouton, erraient çà et là sur les pentes, leur arc à la main, à la recherche du chevrolin musqué. Après une très longue et très pénible marche, nous arrivâmes à Pé-you-ti, misérable village placé sur les hauteurs

qui bordaient le vallon. Les maisons, basses et mal construites, étaient couvertes de planches disjointes, assujetties â l'aide de grasses pierres, et qui laissaient la neige fondue filtre* à l'intérieur. Il nous fut impossible de trouver une place sèche pour dormir, Quant au chef mahotnétaa dont la visite tn avait été annoncée, il ne parut pas : il se contenta de nous envoyer une chèvre et des œufs; je lui fis remettre en échange deux piastres, un couteau et des aiguilles.

Le lendemain nous continuâmes a remonter la vallée, qui devenait de plus en plus étroite, (le n'était qu'une sorte de berceau creusé dans les

flancs de ta chaîne au sommet de laquelle nous arrivions. Au point où nous la franchîmes, elle avait prés de 3000 mètres daliitude.

Le versant opposé appartenait au bassin de la m iere de IV~\ en -t-hi que nous traversâmes le jour suivant et dont les eaux rougeâtres et profondes devaient être facile*

ut navigables. Nous quittâmes

presque immédiatement celte vallée pour suivre celle d'un affluent de la rive gauche; cet affluent était un torrent aux eaux claires qui c ta geai t ses cascades & perte de vue dans la direction du sud-ouest, Nous remontâmes son cours par une route en corniche des plus pittoresques et nous finîmes par arriver à l'étroit plaleau où il naissait d'une infinité de petits ruisseaux sourdaut de terre dans toutes les directions. Des faisans, Iioles tranquilles de ces vallons solitaires, se promenaient gravement sur la neige, M, Delaporle en abattit un d'un coup de fusil, el nous restâmes émerveillés de ses riches couleurs. Aucun de nous n était assez zoologiste pour reconnaître dans ce gibier le bel oiseau appelé poule du Yun-nan ou faisan de Lady Arnhersl. Nous crûmes avoir fait une decouverte et nous songeâmes des lors aux moyens d'emmener en France un spécimen vivant ou d'emporter un sujet empaillé de cette magnifique espèce.

A quelque distance de là, nous franchîmes une nouvelle ligne de partage des eaux. Un petit poste de soldats était placé au col même; nous nous réchauffâmes à leur foyer avant d'entreprendre la descente assez rude, qui

Un pendu, sur la rouie de Tn-ly. — iJessm do ,VL Ddaporta, d'uprta nulurc.

LA PLAINE DE PIN-TCHOUEN. ^lo

devait nous conduire à Pin-tchouen, dont la plaine s'étendait à nos pieds. Elle présentait les traces les plus affligeantes de dévastation barbare. Au pied de chacun des contreforts qui en limitent les contours, s'élevaient jadis de nombreux villages, qui miraient coquettement leurs maisons blanches dans les rizières du centre de la plaine. Ces villages n'étaient plus maintenant que des monceaux de ruines, où çà et là on commençait à échafauder quelque charpente neuve sur des pans de mur noircis. De la paille étalée à la hâte sur les solives remplaçait les toits de tuiles effondrés. La route était jonchée de débris. Les habitants fortifiaient ces ruines de leurs demeures et construisaient autour de chaque hameau des enceintes en terre, défendues par des chevaux de frise faits de jeunes pins appointés et non ébranchés.

La ville de Pin-tchouen, construite à l'extrémité de cette plaine, sur les bords du Ta-lan ho, s'élevait, non moins dévastée, au milieu de riantes cultures. Une citadelle récemment réparée, dont les hautes murailles, percées de meurtrières, sont entourées d'un fossé plein d'eau, domine au nord de la ville et présente des dispositions défensives bien entendues pour un pays où les armées assiégeantes ne disposent en général que de grosse mousqueterie. C'était la première ville d'une certaine importance où commandaient des chefs mahométansetoù nous pouvions rencontrer de sérieux empêchements à la continuation de notre route. Immédiatement après notre installation dans l'hôtellerie la plus confortable de la ville, nous reçûmes la visite du commandant de la citadelle et de quelques-uns de ses officiers. Je leur communiquai la lettre du Lao papa; elle parut leur inspirer une grande estime pour nous. Quelques cadeaux achevèrent leur conquête, et je fus dès lors certain de parvenir sans obstacles jusqu'au P. Leguilcher.

Nous sortîmes du bassin de la rivière de Pin-tchouen, comme de tous ceux que nous avions traversés depuis Nga-da-ti, par la vallée d'un affluent latéral que nous remontâmes jusqu'à la ligne de parlagc des eaux. On découvrait de là un magnifique horizon : à nos pieds s'étendait la vallée mamelonnée et^ irrégulière de Pien-kio; au-dessus des croupes irrégulières et ravinées qui la limitaient à l'ouest, s'élevaient les cimes lointaines et neigeuses des montagnes de Li-kiang, au uord, et de la chaîne qui borde le lac de Ta-ly, au sud. Nous étions encore loin de Pien-kio, grand marché, centre d'une région riche et florissante avant la guerre; mais l'impatience que nous avions de faire connaissance avec le P. Fang, prêtre chinois, que nous savions devoir y rencontrer, nous fit doubler l'étape.

Nous arrivâmes chez lui le soir, après une marche de dix heures. Sa maison était la seule habitable du village, qui avait été horriblement dévasté.

Tout auprès, tin hangar assez vas le et guts propre servait de clin pelle à la petite chrétienté chinoise. Le P. Fang était absent, mais notre majordome, Tching-eul-yé, ne tarda pas à l'atteindre et à lui faire savoir 1 arrivée des « grands hommes Français », 11 arriva en ton le luïte. Ayant quitté depuis plus longtemps que le P. Lu le collège de Poulo Pinang, le latin était un peu sorti de sa mémoire, et il eut d'abord quelque peine à converser a\ nous en cette langue. Nous ne nous trouvions plus d'ailleurs qu a une journée de marche de la résidence du P. Leguilcher; j'écrivis à ce dernier une courte lettre pour lui annoncer l'arrivée de la Commission française, et le P, Fang expédia le soir même ma dépêche par un de ses chrétiens. Il nous peignit en quelques paroles simples et attristées la désolation de ce mal heureux pays, exposé aux incursions des blancs de Ta-ly, des rouges de Kiéouva-pin et de Ma«chang, et des sauvages de la montagne, qui, après avoir d'abord fait cause commune avec les Mahométans, se battaient maintenant contre eux. Le P. Fang ajouta quïl reconstruisait sa demeure pour ta quatrième fois.

Depuis longtemps nous étions plus au courant des fêtes bouddhistes que des solennités du calendrier chrétien, et nous apprîmes le lendemain, à la inesse du P. Fang, que le carême commençait : nous reçûmes donc le^ cendres en compagnie de queqlues fidèles La messe finie, nous nous mimes en route, non sans laisser, comme nous l'avions fait à Ma-chang, un .souvenir de notre passage à la petite église, ir

rizières jadis établies sur ses bords étaient abandonnées. Çà et là des ossements blanchis marquaient le lieu d'un combat ou d'un assassinat; sur les pentes opposées verdissaient quelques champs de cannes à sucre, que nous ne tardâmes pas à dépasser pour regagner des régions plus hautes où nous retrouvâmes de nouveau le froid. Dans l'après-midi, nous franchîmes un autre col, situé à une hauteur de 3000 mètres, et nous commençâmes à redescendre. Un des porteurs m'indiqua, à quelques centaines de mètres au-dessous de nous, un petit plateau suspendu à mi-hauteur sur les flancs de la montagne. Quelques arbres régulièrement alignés, un groupe de maisons, au milieu duquel s'élevait une croix, l'occupaient en entier. C'était la Mission. Je m'engageai en courant dans le rapide sentier qui descendait en zigzag, et j'aperçus bientôt sur les bords du plateau un homme à longue barbe, qui m'examinait avec attention.

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